François II s’établit dans l’hôtel du chancelier de Navarre, qui était

aussi bailli d’Orléans. Ce Groslot, dont la double position est une

des bizarreries de ce temps où les Réformés possédèrent des abbayes,

Groslot, le Jacques Cœur orléanais, l’un des plus riches bourgeois de

cette époque, ne laissa pas son nom à sa maison; elle fut plus tard

appelée le Bailliage, car elle fut sans doute acquise des héritiers

par la couronne ou par la province pour y placer ce tribunal. Cette

charmante construction, due à la bourgeoisie du seizième siècle, et

qui complète si bien l’histoire de ce temps, où le roi, la noblesse

et la bourgeoisie luttaient de grâce, d’élégance et de richesse

dans la construction de leurs demeures, témoin à Varangeville, le

splendide manoir d’Ango; et l’hôtel, dit d’Hercules, à Paris, qui

existe encore de nos jours, mais dans un état qui doit faire le

désespoir des archéologues et des amis du moyen-âge. Il est difficile

d’être allé à Orléans sans y avoir remarqué sur la place de l’Estape

l’hôtel-de-ville. Cet hôtel-de-ville est l’ancien bailliage, l’hôtel de

Groslot, la plus illustre maison d’Orléans et la plus négligée.

Les restes de cet hôtel annoncent, aux yeux de l’archéologue, combien

il fut magnifique, à une époque où les maisons bourgeoises se

bâtissaient beaucoup plus en bois qu’en pierre, et où les seigneurs

seuls avaient le droit de se faire des _manoirs_, mot significatif.

Pour avoir servi de demeure au roi à une époque où la cour déployait

tant de luxe et de pompe, l’hôtel Groslot devait être alors la plus

grande et la plus splendide maison d’Orléans. Ce fut sur cette place

de l’Estape que les Guise et le roi passèrent en revue la garde

bourgeoise à laquelle on donna pour chef, durant le séjour du roi,

M. de Cypierre. A cette époque, la cathédrale de Sainte-Croix, plus

tard achevée par Henri IV, qui voulut donner ce gage de la sincérité

de sa conversion, était en construction, et ses alentours, jonchés de

pierres, embarrassés de chantiers, furent occupés par les Guise qui se

logèrent dans l’hôtel de l’évêque, aujourd’hui détruit.

La ville fut occupée militairement, et les mesures que prirent les

Lorrains indiquaient combien ils voulaient laisser peu de liberté aux

États-Généraux dont les membres affluaient dans la ville et faisaient

surenchérir les loyers des plus petits bouges. Aussi la cour, la

milice bourgeoise, la noblesse et la bourgeoisie s’attendaient-elles

à quelque coup d’État, et leur attente ne fut pas trompée à l’arrivée

des princes du sang. Quand les deux princes entrèrent dans la chambre

du roi, la cour vit avec effroi l’insolence du cardinal de Lorraine

qui, pour afficher hautement ses prétentions, resta couvert, tandis que

le roi de Navarre était devant lui, tête nue. En ce moment Catherine

de Médicis baissa les yeux pour ne pas laisser voir son indignation.

Il y eut alors une explication solennelle entre le jeune roi et les

deux chefs de la branche cadette; elle fut courte, car aux premiers

mots que dit le prince de Condé, François II la termina par ces

terribles paroles:--Messieurs mes cousins, j’avais cru l’affaire

d’Amboise terminée, il n’en est rien, et l’on veut nous faire regretter

l’indulgence dont nous avons usé!

--Ce n’est pas tant le roi que messieurs de Guise qui nous parlent,

répliqua le prince de Condé.

--Adieu, monsieur, fit le petit roi que la colère rendait pourpre.

Dans la grande salle, le prince eut le passage barré par les deux

capitaines des gardes. Quand celui de la Compagnie Française s’avança,

le prince tira une lettre de son pourpoint, et dit en face de toute la

cour:--Pouvez-vous me lire ceci, monsieur de Maillé-Brézé?

--Volontiers, dit le capitaine de la Compagnie Française.

«Mon cousin, venez en toute sûreté, je vous donne ma parole royale que

vous le pouvez. Si vous avez besoin d’un sauf-conduit, ces présentes

vous en serviront.»

--Signé?... fit le malicieux et courageux bossu.

--Signé François, dit Maillé.

--Non, non, reprit le prince, il y a «votre bon cousin et ami

François!»--Messieurs, cria-t-il aux Écossais, je vous suis dans la

prison où vous avez charge de me conduire de la part du roi. Il y a

assez de noblesse en cette salle pour comprendre ceci!

Le profond silence qui régna dans la salle aurait dû éclairer les

Guise; mais le silence est ce que les princes écoutent le moins.

--Monseigneur, dit le cardinal de Tournon qui suivit le prince, depuis

l’affaire d’Amboise, vous avez entrepris sur Lyon et à Mouvans en

Dauphiné des choses contre l’autorité royale, desquelles le roi n’avait

pas connaissance quand il vous écrivait ainsi.

--Fourbes! s’écria le prince en riant.

--Vous avez fait une déclaration publique contre la messe et pour

l’hérésie...

--Nous sommes maîtres en Navarre, dit le prince.

--Vous voulez dire le Béarn? Mais vous devez hommage à la couronne,

répondit le président de Thou.

--Ah! vous êtes ici, président? s’écria le prince avec ironie. Y

êtes-vous avec tout le parlement?

Sur ce mot, le prince jeta sur le cardinal un regard de mépris et

quitta la salle: il comprit qu’on en voulait à sa tête. Lorsque le

lendemain messieurs de Thou, de Viole, d’Espesse, le procureur-général

Bourdin et le greffier en chef Du Tillet entrèrent dans la prison, il

les tint debout et leur exprima ses regrets de les voir chargés d’une

affaire qui ne les regardait pas; puis il dit au greffier: Écrivez! et

il dicta ceci:

«Moi, Louis de Bourbon, prince de Condé, pair du royaume, marquis de

Conti, comte de Soissons, prince du sang de France, déclare refuser

formellement de reconnaître aucune commission nommée pour me juger,

attendu qu’en ma qualité et en vertu du privilége attaché à tout membre

de la maison royale, je ne puis être accusé, entendu, jugé, que par le

parlement garni de tous les pairs, toutes les chambres assemblées, et

le roi séant en son lit de justice.»

--Vous deviez savoir cela mieux que d’autres, messieurs, c’est tout ce

que vous aurez de moi. Pour le surplus, je me confie à mon droit et à

Dieu!

Les magistrats procédèrent nonobstant le silence obstiné du prince. Le

roi de Navarre était en liberté, mais observé; sa prison était plus

grande que celle du prince, ce fut toute la différence de sa position

et de celle de son frère; car la tête du prince de Condé et la sienne

devaient tomber du même coup.

Christophe ne fut donc gardé si sévèrement au secret par les ordres

du cardinal et du lieutenant-général du royaume, que pour donner

aux magistrats une preuve de la culpabilité du prince. Les lettres

saisies sur La Sague, le secrétaire du prince, intelligibles pour

des hommes d’État, n’étaient pas assez claires pour des juges. Le

cardinal avait médité de confronter par hasard le prince et Christophe,

qui n’avait pas été placé sans intention dans une salle basse de la

tour de Saint-Agnan, dont la fenêtre donnait sur le préau. A chaque

interrogatoire que les magistrats lui firent subir, Christophe

se renferma dans un système de dénégation absolue, qui prolongea

naturellement le procès jusqu’à l’ouverture des États.

Lecamus, qui n’avait pas manqué de se faire nommer député du Tiers-État

par la bourgeoisie de Paris, arriva quelques jours après l’arrestation

du prince à Orléans. Cette nouvelle, qui lui fut apprise à Étampes,

redoubla ses inquiétudes, car il comprit, lui qui savait seul

l’entrevue du prince et de son fils sous le Pont-au-Change, que le sort

de Christophe était lié à celui de l’audacieux chef du parti de la

Réformation. Aussi résolut-il d’étudier les ténébreux intérêts qui se

croisaient à la cour depuis l’ouverture des États, afin de trouver un

moyen de sauver son fils. Il ne devait pas songer à la reine Catherine,

qui refusa de voir son pelletier. Aucune des personnes de la cour qu’il

put voir ne lui donna de nouvelles satisfaisantes sur son fils, et il

en était arrivé à un tel degré de désespoir, qu’il allait s’adresser au

cardinal lui-même, quand il sut que M. de Thou avait accepté, ce qui

fait une tache à sa vie, d’être un des juges du prince de Condé. Le

syndic alla voir le protecteur de son fils, et apprit que Christophe

était encore vivant, mais prisonnier.

Le gantier Tourillon, chez qui La Renaudie avait envoyé Christophe,

avait offert dans sa maison une chambre au sieur Lecamus pour tout

le temps de la durée des États. Le gantier croyait le pelletier

secrètement attaché, comme lui, à la religion réformée; mais il vit

bientôt qu’un père qui craint pour les jours de son fils ne comprend

plus les nuances religieuses, et se jette à corps perdu dans le sein

de Dieu, sans se soucier de l’écharpe que lui mettent les hommes.

Le vieillard, repoussé dans toutes ses tentatives, allait comme un

hébété par les rues; contre ses prévisions, son or ne lui servait à

rien; monsieur de Thou l’avait prévenu que s’il corrompait quelque

serviteur de la maison de Guise, il en serait pour son argent, car le

duc et le cardinal ne laissaient rien transpirer de ce qui regardait

Christophe. Ce magistrat, dont la gloire est un peu ternie par le rôle

qu’il jouait alors, avait essayé de donner quelque espérance au père

désolé; mais il tremblait tellement lui-même pour les jours de son

filleul, que ses consolations alarmèrent davantage le pelletier. Le

vieillard rôdait autour de la maison. En trois mois, il avait maigri.

Son seul espoir, il le plaçait dans la vive amitié qui depuis longtemps

l’unissait à l’Hippocrate du seizième siècle. Ambroise essaya de dire

un mot à la reine Marie en sortant de la chambre du roi; mais dès qu’il

eut nommé Christophe, la fille des Stuarts, irritée à la perspective

de son sort s’il arrivait malheur au roi, et qui le crut empoisonné

par les Réformés, à cause de l’opportune soudaineté de sa maladie,

répondit:--Si mes oncles m’écoutaient, un pareil fanatique serait déjà

pendu! Le soir où cette funeste réponse fut donnée à Lecamus par son

ami Paré, sur la place de l’Estape, il revint à demi mort et rentra

dans sa chambre en refusant de souper. Tourillon, inquiet, monta,

trouva le vieillard en pleurs, et comme les yeux vieillis du pauvre

pelletier laissaient voir la chair intérieure des paupières ridées et

rougies, le gantier crut qu’il pleurait du sang.

--Consolez-vous, mon père, dit le Réformé, les bourgeois d’Orléans

sont furieux de voir leur ville traitée comme si elle eût été prise

d’assaut, gardée par les soldats de monsieur de Cypierre; et si la vie

du prince de Condé se trouvait en péril, nous aurions bientôt démoli la

tour de Saint-Agnan; car toute notre ville est pour la Réforme et se

révoltera, soyez-en sûr!

--Quand on pendrait les Lorrains, leur mort me rendrait-elle mon fils?

répondit le père désolé.

En ce moment on frappa discrètement à la porte de Tourillon, qui

descendit pour ouvrir lui-même. Il était nuit close. Dans ces temps de

troubles, chaque maître de maison prenait des précautions minutieuses.

Tourillon regarda par la grille du judas pratiqué dans sa porte, et

vit un étranger dont l’accent trahissait un Italien. Cet homme, vêtu

de noir, demandait à parler à Lecamus pour affaires de commerce,

et Tourillon l’introduisit. A la vue de l’étranger, le pelletier

tressaillit horriblement; mais l’étranger trouva le temps de se mettre

un doigt sur les lèvres; Lecamus lui dit alors en comprenant ce geste:

Vous venez sans doute pour m’offrir des fourrures?

--_Si_, répondit en italien l’étranger d’une façon discrète.

Ce personnage était en effet le fameux Ruggieri, l’astrologue de la

reine-mère. Tourillon descendit chez lui, en comprenant qu’il était de

trop chez son hôte.

--Où pouvons-nous causer sans avoir à craindre qu’on ne nous entende?

dit le prudent Florentin.

--Il nous faudrait être en plein champ, répondit Lecamus; mais on ne

nous laissera pas sortir, vous connaissez la sévérité avec laquelle les

portes sont gardées. Nul ne quitte la ville sans une passe de monsieur

de Cypierre, fût-il, comme moi, membre des États. Aussi devons-nous dès

demain, à notre séance, nous plaindre tous de ce défaut de liberté.

--Travaillez comme une taupe, mais ne laissez jamais voir vos pattes

dans quoi que ce soit, lui dit le rusé Florentin. La journée de demain

sera sans doute décisive. D’après mes observations, demain ou après

vous aurez peut-être votre fils.

--Que Dieu vous entende, vous qui passez pour ne consulter que le

diable!

--Venez donc chez moi, dit l’astrologue en souriant. J’ai pour observer

les astres la tour du sieur Touchet de Beauvais, le lieutenant du

Bailliage, dont la fille plaît fort au petit duc d’Orléans. J’ai fait

le thème de cette petite, il indique en effet qu’elle sera une grande

dame et aimée par un roi. Le lieutenant est un bel esprit, il aime les

sciences, et la reine m’a fait loger chez ce bonhomme, qui a l’esprit

d’être un forcené guisard en attendant le règne de Charles IX.

Le pelletier et l’astrologue se rendirent à l’hôtel du sieur de

Beauvais sans être vus ni rencontrés; mais dans le cas où la visite de

Lecamus serait découverte, le Florentin comptait lui donner le prétexte

d’une consultation astrologique sur le sort de Christophe. Quand ils

furent arrivés en haut de la tourelle où l’astrologue avait mis son

cabinet, Lecamus lui dit:--Mon fils est donc bien certainement vivant?

--Encore, répondit Ruggieri, mais il s’agit de le sauver. Songez,

marchand de peaux, que je ne donnerais pas deux liards de la vôtre,

s’il vous échappait, dans toute votre vie, une seule syllabe de ce que

je vais vous dire.

--Recommandation inutile, mon maître; je suis fournisseur de la cour

depuis le défunt roi Louis XII, et voici le quatrième règne que je vois.

--Vous direz bientôt le cinquième, repartit Ruggieri.

--Que savez-vous de mon fils?

--Eh! bien, il a été mis à la question.

--Pauvre enfant! dit le bonhomme en levant les yeux au ciel.

--Il a les genoux et les chevilles un tantinet broyés; mais il

a conquis une royale protection qui s’étendra sur toute sa vie,

fit vivement le Florentin en voyant l’effroi du père. Votre petit

Christophe a rendu service à notre grande reine Catherine. Si nous

tirons votre fils des griffes du Lorrain, vous le verrez quelque jour

conseiller au parlement. On se ferait casser trois fois les os pour

être dans les bonnes grâces de cette chère souveraine, un bien beau

génie, qui triomphera de tous les obstacles! J’ai fait le thème du duc

de Guise: il sera tué dans un an d’ici! Voyons, Christophe a vu le

prince de Condé...

--Vous qui savez l’avenir, ne savez-vous point le passé? dit le

pelletier.

--Je ne vous interroge pas, bonhomme, je vous instruis. Or, si votre

fils, qui sera mis demain sur le passage du prince, le reconnaît,

ou si le prince reconnaît votre fils, la tête de monsieur de Condé

sautera. Dieu sait ce qui adviendra de son complice! Rassurez-vous. Ni

votre fils ni le prince ne seront mis à mort, j’ai fait leurs thèmes,

ils doivent vivre; mais j’ignore par quels moyens ils se tireront

d’affaire. Sans compter la certitude de mes calculs, nous allons y

mettre ordre. Demain le prince recevra par des mains sûres un livre

de prières où nous lui ferons passer un avis. Dieu veuille que votre

fils soit discret, car il ne sera pas prévenu, lui! Un seul regard de

connaissance coûtera la vie au prince. Aussi, quoique la reine-mère ait

tout lieu de compter sur la fidélité de Christophe...

--On l’a mise à de rudes épreuves! s’écria le pelletier.

--Ne parlez pas ainsi! Croyez-vous que la reine soit à la noce? Aussi

va-t-elle prendre des mesures comme si les Guise avaient résolu la

mort du prince; et bien fait-elle, la sage et prudente reine! Or, elle

compte sur vous pour être aidée en toute chose. Vous avez quelque

influence sur le Tiers-État, où vous représentez les corps de métiers

de Paris, et quoique les guisards vous promettent de mettre votre fils

en liberté, tâchez de les trupher, et soulevez votre Ordre contre les

Lorrains. Demandez la reine-mère pour régente, le roi de Navarre y

consentira demain publiquement à la séance des États.

--Mais le roi?

--Le roi mourra, répondit Ruggieri, j’ai dressé son thème. Ce que la

reine vous demande de faire pour elle aux États est tout simple; mais

elle attend de vous un plus grand service. Vous avez soutenu dans ses

études le grand Ambroise Paré, vous êtes son ami...

--Ambroise aime aujourd’hui le duc de Guise plus qu’il ne m’aime, et

il a raison, il lui doit sa charge; mais il est fidèle au roi. Aussi,

quoiqu’il incline à la Réforme, ne fera-t-il rien contre son devoir.

--Peste soit de ces honnêtes gens! s’écria le Florentin. Ambroise s’est

vanté ce soir de tirer le petit roi d’affaire. Si le roi recouvre la

santé, les Guise triomphent, les princes meurent, la maison de Bourbon

sera finie, nous retournerons à Florence, votre fils est pendu, et les

Lorrains auront bon marché des autres enfants de France...

--Grand Dieu! s’écria Lecamus.

--Ne vous exclamez pas ainsi, c’est d’un bourgeois qui ne sait rien de

la cour; mais allez aussitôt chez Ambroise, et sachez de lui ce qu’il

compte faire pour sauver le roi. S’il y a quelque certitude, vous

viendrez me confier l’opération en laquelle il a tant de foi.

--Mais... dit Lecamus.

--Obéissez aveuglément, mon cher, autrement vous seriez ébloui.

--Il a raison, pensa le pelletier. Et il alla chez le premier

chirurgien du roi, qui logeait dans une hôtellerie sur la place du

Martroi.

En ce moment, Catherine de Médicis se trouvait dans une extrémité

politique semblable à celle où Christophe l’avait vue à Blois. Si elle

s’était formée à la lutte, si elle avait exercé sa haute intelligence

dans cette première défaite, sa situation, quoique exactement la même,

était aussi devenue plus critique et plus périlleuse que lors du

tumulte d’Amboise. Les événements avaient grandi autant que la femme.

Quoiqu’elle parût marcher d’accord avec les deux princes lorrains,

Catherine tenait les fils d’une conspiration savamment ourdie contre

ses terribles associés, et attendait un moment propice pour lever le

masque. Le Cardinal venait d’avoir la certitude d’être trompé par

Catherine. Cette habile Italienne avait vu dans la maison cadette un

obstacle à opposer aux prétentions des Guise; et, malgré l’avis des

deux Gondi, qui lui conseillaient de laisser les Guise se porter à des

violences contre les Bourbons, elle avait fait manquer, en avertissant

la reine de Navarre, le projet concerté par les Guise avec l’Espagne de

s’emparer du Béarn. Comme ce secret d’État n’était connu que d’eux et

de la reine-mère, les deux princes lorrains, certains de la duplicité

de leur alliée, voulurent la renvoyer à Florence; et, pour s’assurer

de la trahison de Catherine envers l’État (la maison de Lorraine

était l’État), le duc et le cardinal venaient de lui confier leur

dessein de se défaire du roi de Navarre. Les précautions que prit à

l’instant Antoine de Bourbon prouvèrent aux deux frères que ce secret,

connu d’eux trois seulement, avait été divulgué par la reine-mère. Le

cardinal de Lorraine reprocha sur-le-champ à la reine-mère son manque

de foi devant François II, en la menaçant d’un édit de bannissement,

au cas où de nouvelles indiscrétions mettraient l’État en péril.

Catherine, qui se vit alors dans un extrême danger, devait agir en

grand roi. Aussi donna-t-elle alors la preuve de sa haute capacité;

mais il faut avouer qu’elle fut aussi très-bien servie par ses intimes.

L’Hospital fit parvenir à la Reine un billet ainsi conçu: «Ne laissez

pas mettre à mort un prince du sang par une commission, vous seriez

bientôt enlevée aussi!» Catherine envoya Birague au Vignay, pour faire

dire au chancelier de venir aux États, malgré sa disgrâce. Birague

arriva, cette nuit même, à trois lieues d’Orléans, avec L’Hospital,

qui se déclarait ainsi pour la reine-mère. Chiverny, dont la fidélité

fut alors à bon droit soupçonnée par messieurs de Guise, s’était sauvé

d’Orléans; et, par une marche qui faillit lui coûter la vie, il avait

atteint Écouen en dix heures. Il apprit au connétable de Montmorency le

péril de son neveu, le prince de Condé, et l’audace des Lorrains. Anne

de Montmorency, furieux de savoir que le prince n’avait dû la vie qu’à

la subite invasion du mal dont mourut François II, arrivait avec quinze

cents chevaux et cent gentilshommes. Afin de mieux surprendre messieurs

de Guise, il avait évité Paris en venant d’Écouen à Corbeil, et de

Corbeil à Pithiviers par la vallée de l’Essonne.

--Capitaine contre capitaine, il y aura peu de laine, dit-il à

l’occasion de cette marche hardie.

Anne de Montmorency, qui avait sauvé la France lors de l’invasion de

Charles-Quint en Provence, et le duc de Guise, qui avait arrêté la

seconde invasion de l’empereur à Metz, étaient en effet les deux plus

grands hommes de guerre de la France à cette époque. Catherine avait

attendu le moment précis de réveiller la haine du connétable disgracié

par les Lorrains. Néanmoins, le marquis de Simeuse, commandant de Gien,

en apprenant l’arrivée d’un corps aussi considérable que celui mené

par le connétable, sauta sur son cheval, espérant pouvoir prévenir à

temps le duc de Guise. Sûre que le connétable viendrait au secours de

son neveu et pleine de confiance dans le dévouement du chancelier à la

cause royale, la reine-mère avait ranimé les espérances et l’audace

du parti de la Réforme. Les Coligny et les amis de la maison de

Bourbon menacée avaient fait cause commune avec les partisans de la

reine-mère. Une coalition entre des intérêts contraires attaqués par

un ennemi commun, se forma sourdement au sein des États, où il fut

hautement question de nommer Catherine régente du royaume, dans le cas

où François II mourrait. Catherine, dont la foi dans l’astrologie

judiciaire surpassait sa foi en l’Église, avait tout osé contre ses

oppresseurs en voyant son fils mourant à l’expiration du terme assigné

à sa vie par la fameuse sorcière que Nostradamus lui avait amenée au

château de Chaumont.

Quelques jours avant le terrible dénoûment de ce règne, François II

avait voulu se promener sur la Loire, afin de ne pas se trouver dans

la ville au moment où le prince de Condé serait exécuté. Après avoir

abandonné la tête de ce prince au cardinal de Lorraine, il craignit une

sédition tout autant que les supplications de la princesse de Condé. Au

moment de s’embarquer, un de ces vents frais qui s’élèvent sur la Loire

aux approches de l’hiver lui donna un si cruel mal d’oreille qu’il

fut obligé de rentrer; il se mit au lit pour n’en sortir que mort. En

dépit de la controverse des médecins qui, hormis Chapelain, étaient ses

ennemis et ses antagonistes, Paré soutint qu’un dépôt s’était formé à

la tête du roi, et que si l’on ne donnait pas d’issue aux humeurs, de

jour en jour les chances de mort augmenteraient. Malgré l’heure avancée

et la loi du couvre-feu, sévèrement appliquée dans Orléans, alors

exactement en état de siége, la lampe de Paré brillait à sa croisée, et

il étudiait; Lecamus l’appela d’en bas, et quand il eut crié son nom,

le chirurgien ordonna qu’on ouvrît à son vieil ami.

--Tu ne prends pas de repos, Ambroise, et tout en rendant la vie aux

autres, tu dissiperas la tienne, dit le pelletier en entrant.

Il voyait en effet le chirurgien, ses livres ouverts, ses instruments

épars, devant une tête de mort fraîchement enterré, prise au cimetière

et trouée...

--Il s’agit de sauver le roi...

--En es-tu donc bien certain, Ambroise? s’écria le vieillard en

frémissant.

--Comme de mon existence. Le roi, mon vieux protecteur, a des humeurs

peccantes qui lui pèsent sur le cerveau, qui vont le lui remplir, et

la crise est imminente; mais en lui forant le crâne, je compte faire

sortir ces humeurs et lui dégager la tête. J’ai déjà pratiqué trois

fois cette opération, inventée par un Piémontais, et que j’ai eu

l’heur de perfectionner. La première s’est faite au siége de Metz, sur

monsieur de Pienne, que je tirai d’affaire, et qui depuis n’en a été

que plus sage: il avait un dépôt d’humeurs produit par une arquebusade

au chef. La seconde a sauvé la vie d’un pauvre sur qui j’eus le désir

d’éprouver la bonté de cette audacieuse opération à laquelle s’était

prêté monsieur de Pienne. Enfin, la troisième a eu lieu à Paris, sur un

gentilhomme qui se porte à merveille. Le trépan, tel est le nom donné à

cette invention, est encore peu connu. Les malades y répugnent, à cause

de l’imperfection de l’instrument, que j’ai fini par améliorer. Je

m’essaie donc sur cette tête, afin de ne pas faillir demain sur celle

du roi.

--Tu dois être bien sûr de ton fait, car ta tête serait en danger au

cas où...

--Je gagerais ma vie qu’il sera guéri, répondit Ambroise avec la

sécurité de l’homme de génie. Ah! mon vieil ami, qu’est-ce que trouer

la tête avec précaution? n’est-ce pas faire ce que les soldats font

tous les jours à la guerre sans en prendre aucune?

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 59 / 65 段