--Monsieur le maréchal de Saint-André s’y trouvait avec cinq cents

hommes d’armes.

Le prince donna les plus grands éloges sur ces dispositions militaires.

--Pour s’être conduit ainsi, fit-il en terminant, le lieutenant-général

devait avoir les secrets des Réformés. Ces gens ont sans doute été

trahis.

Le prince fut conduit de rigueur en rigueur; car, après l’avoir

séparé des siens quand il voulut entrer au château, le cardinal et le

chancelier lui barrèrent le passage quand il se dirigea vers l’escalier

qui menait aux appartements du roi.

--Nous sommes chargés par le Roi, monseigneur, de vous conduire à votre

appartement.

--Suis-je donc prisonnier?

--Si telle était l’intention du roi, vous ne seriez pas accompagné par

un prince de l’Église et par moi, dit le chancelier.

Ces deux personnages conduisirent le prince à un appartement où des

gardes lui furent donnés, soi-disant par honneur, et où il resta sans

voir personne pendant quelques heures. De sa fenêtre, il regarda la

Loire et les campagnes qui, d’Amboise à Tours, forment un si beau

bassin; et il réfléchissait à sa situation, en se demandant ce que les

Lorrains oseraient entreprendre sur sa personne, quand il entendit la

porte de sa chambre s’ouvrir et vit entrer Chicot, le fou du roi, qui

lui avait appartenu.

--On te disait en disgrâce, lui dit le prince.

--Vous ne sauriez croire combien, depuis la mort du roi Henri II, la

cour est devenue sage.

--Le roi, cependant, doit aimer à rire.

--Lequel? François II ou François de Lorraine?

--Tu ne crains donc pas le duc, pour parler ainsi?

--Il ne me châtiera point pour cela, monseigneur, répondit Chicot en

souriant.

--Et à quoi dois-je l’honneur de ta visite?

--Eh! ne vous revenait-elle pas de droit après votre arrivée? Je vous

apporte ma marotte et mon bonnet.

--Je ne puis donc pas sortir?

--Essayez?

--Et si je sors?

--Je dirai que vous avez gagné au jeu en jouant contre les règles.

--Chicot, tu me fais peur... Es-tu donc envoyé par quelqu’un qui

s’intéresse à moi?

--Oui! dit Chicot par un signe de tête. Il s’approcha du prince et lui

fit comprendre qu’ils étaient observés et écoutés.

--Qu’as-tu donc à me dire? demanda le prince de Condé.

--Que l’audace seule peut vous tirer d’affaire, et ceci vient de la

reine-mère, fit le fou qui glissa ses paroles dans l’oreille du prince.

--Dis à ceux qui t’envoient, répondit le prince, que je ne serais pas

venu dans ce château, si j’avais quelque chose à me reprocher ou à

craindre.

--Je cours répéter cette brave réponse! s’écria le fou.

Deux heures après, à une heure après-midi, avant le dîner du roi, le

chancelier et le cardinal de Tournon vinrent chercher le prince pour

le présenter à François II, dans la grande galerie où l’on avait tenu

conseil. Là, devant toute la cour, le prince de Condé fit le surpris

de la froideur que lui marqua le petit roi dans son accueil, et il en

demanda la cause.

--On vous accuse, mon cousin, dit sévèrement la reine-mère, d’avoir

trempé dans le complot des Réformés, et vous devez vous montrer sujet

fidèle et bon catholique, si vous ne voulez attirer la colère du roi

sur votre maison.

En entendant ces paroles, dites au milieu du plus profond silence

par Catherine, qui donnait le bras au roi son fils et qui avait à sa

gauche le duc d’Orléans, le prince se recula de trois pas, par un

mouvement plein de fierté, mit la main sur son épée et regarda tous les

personnages qui l’environnaient.

--Ceux qui ont dit cela, madame, cria-t-il d’une voix irritée, en ont

menti par leur gorge.

Il jeta son gant aux pieds du roi, en disant: Que celui qui veut

soutenir cette calomnie s’avance.

La cour entière frissonna, quand on vit le duc de Guise quittant sa

place; mais au lieu de ramasser le gant comme on le croyait, il alla

vers l’intrépide bossu.

--S’il vous faut un second, mon prince, faites-moi l’honneur de

m’accepter, dit-il. Je réponds de vous, et vous montrerez aux Réformés

combien ils s’abusent s’ils veulent vous prendre pour chef...

Le prince fut forcé de tendre la main au lieutenant-général du royaume.

Chicot ramassa le gant et le remit à monsieur de Condé.

--Mon cousin, fit le petit roi, vous ne devez tirer l’épée que pour la

défense de la couronne, venez dîner?

Le cardinal de Lorraine, surpris du mouvement de son frère, l’emmena

dans ses appartements. Le prince de Condé, sorti du plus grave de ses

dangers, donna la main à la reine Marie Stuart pour se rendre dans la

salle à manger; mais, tout en disant des flatteries à la jeune reine,

il cherchait quel piége lui tendait en ce moment la politique du

Balafré. Le prince eut beau se creuser la tête, il ne devina le projet

du Lorrain que quand la reine Marie le lui découvrit.

--C’eût été dommage, lui dit-elle en riant, de voir tomber une tête si

spirituelle, et avouez que mon oncle est généreux?

--Oui, madame, car ma tête ne va bien que sur mes épaules, encore que

l’une soit sensiblement plus grosse que l’autre. Mais est-ce générosité

chez votre oncle? Ne s’est-il pas fait un mérite à bon marché?

Croyez-vous qu’il soit si facile de procéder contre un prince du sang?

--Tout n’est pas fini, reprit-elle. Nous verrons quelle sera votre

conduite à l’exécution des gentilshommes de vos amis, pour laquelle le

conseil a résolu de déployer le plus grand appareil.

--Je ferai, dit le prince, ce que fera le roi.

--Le roi, la reine-mère et moi-même, nous y assisterons avec toute la

cour et les ambassadeurs...

--Une fête?... dit ironiquement le prince.

--Mieux que cela, dit la jeune reine, _un acte de foi_, un acte de

haute politique. Il s’agit de soumettre les gentilshommes de France à

la couronne, de leur faire passer leur goût pour les factions et pour

les brigues...

--Vous ne leur ôterez point leur humeur belliqueuse en leur montrant de

tels périls, madame, et vous risquez à ce jeu la couronne elle-même,

répondit le prince.

A la fin de ce dîner, qui fut assez solennel, la reine Marie eut alors

la triste hardiesse de mettre publiquement la conversation sur le

procès qui se faisait en ce moment aux seigneurs pris les armes à la

main, et de parler de la nécessité de donner le plus grand appareil à

leur exécution.

--Madame, dit François II, n’est-ce pas assez pour le roi de France de

savoir que le sang de tant de braves gentilshommes coulera? faut-il en

faire un triomphe?

--Non, sire; mais un exemple, répondit Catherine.

--Votre grand-père et votre père avaient coutume d’assister au

brûlement des hérétiques, dit Marie Stuart.

--Les rois qui ont régné avant moi faisaient à leur guise, et je veux

faire à la mienne, répondit le roi.

--Philippe II, reprit Catherine, qui certainement est un grand

monarque, a fait dernièrement, étant dans les Pays-Bas, retarder un

_acte de foi_ jusqu’à ce qu’il fût de retour à Valladolid.

--Qu’en pensez-vous, mon cousin? dit le roi au prince de Condé.

--Sire, vous ne pouvez vous en dispenser, il y faut le nonce du pape et

les ambassadeurs. J’irai volontiers, moi, du moment où les dames sont

de la fête...

Le prince de Condé, sur un regard de Catherine de Médicis, avait pris

bravement son parti.

Pendant que le prince de Condé entrait au château d’Amboise, le

pelletier des deux reines y arrivait aussi de Paris, amené par

l’inquiétude dans laquelle les événements du Tumulte avaient plongé sa

famille et celle de Lallier. A la porte du château, quand le vieillard

se présenta, le capitaine, au mot de pelletier de la reine, lui

répondit:--Brave homme, si tu veux être pendu, tu n’as qu’à mettre le

pied à la cour. En entendant ces paroles, le père au désespoir s’assit

sur une barrière à quelques pas et attendit qu’un serviteur d’une des

deux reines ou quelque femme vînt à passer afin d’avoir des nouvelles

de son fils; mais il resta pendant toute la journée sans voir personne

de connaissance, et fut forcé de descendre en ville où il se logea,

non sans peine, dans une hôtellerie sur la place où se faisaient les

exécutions. Il fut obligé de payer une livre par jour pour avoir une

chambre dont la fenêtre donnât sur la place. Le lendemain, il eut le

courage d’assister, de sa fenêtre, à l’exécution des fauteurs de la

rébellion qu’on avait condamnés à être roués ou pendus, en gens de peu

d’importance. Le syndic de la confrérie des pelletiers fut bien heureux

de ne pas apercevoir son fils parmi les patients. Quand l’exécution fut

terminée, il alla se mettre sur le passage du greffier. Après s’être

nommé, et lui avoir mis une bourse pleine d’écus dans la main, il le

pria de rechercher si, dans les trois exécutions précédentes, il avait

eu le nommé Christophe Lecamus. Le greffier, touché par les manières

et par l’accent de la voix de ce père au désespoir, l’emmena jusque

chez lui. Après une soigneuse vérification, il donna au vieillard

l’assurance que ledit Christophe ne se trouvait ni parmi les gens

exécutés jusqu’alors, ni parmi ceux qui devaient être mis à mort les

jours suivants.

--Mon cher maître, dit le greffier au syndic, le parlement s’est chargé

du procès des seigneurs impliqués dans l’affaire, et des principaux

chefs. Ainsi, peut-être votre fils est-il détenu dans les prisons du

château et fera-t-il partie de la magnifique exécution que préparent

nosseigneurs le duc de Guise et le cardinal de Lorraine. On doit

trancher la tête à vingt-sept barons, onze comtes et sept marquis, en

tout cinquante gentilshommes ou chefs de Réformés. Comme la justice

de la comté de Touraine n’a rien de commun avec le parlement de

Paris, si vous voulez absolument avoir des nouvelles de votre fils,

allez voir monseigneur le chancelier Olivier qui, par l’ordre du

lieutenant-général du royaume, a la grande main sur le procès.

Le pauvre vieillard alla trois fois chez le chancelier, et y fit

queue dans la cour en compagnie d’un grand nombre de personnes qui

sollicitaient pour leurs parents; mais comme les gens titrés passaient

avant les bourgeois, il fut obligé de renoncer à vouloir parler au

chancelier qu’il vit plusieurs fois, sortant de sa maison pour se

rendre soit au château, soit à la commission nommée par le parlement,

au milieu d’une haie de solliciteurs que des gardes faisaient ranger

pour lui laisser le passage libre. C’était une horrible scène de

désolation, car il se trouvait parmi les solliciteurs des femmes, des

filles ou des mères, des familles entières éplorées. Le vieux Lecamus

donna beaucoup d’or à des valets du château en les priant de remettre

des lettres qu’il écrivit soit à Dayelle, la femme de chambre de la

reine Marie, soit à celle de la reine-mère; mais les valets prenaient

les écus du bonhomme et remettaient, selon l’ordre du cardinal, les

lettres au grand-prévôt de la cour. En déployant une cruauté inouïe,

les princes lorrains pouvaient craindre les vengeances, et jamais

ils ne prirent plus de précautions que pendant le séjour de la cour

à Amboise, en sorte que ni la corruption la plus puissante, celle de

l’or, ni les démarches les plus actives ne donnèrent au Syndic des

Pelletiers des lumières sur le sort de son fils. Il allait par cette

petite ville d’un air morne, examinant les immenses préparatifs que

faisait faire le cardinal pour le terrible spectacle auquel devait

assister le prince de Condé. On stimulait alors la curiosité publique,

de Paris à Nantes, par les moyens en usage à cette époque. L’exécution

avait été annoncée en chaire par tous les prédicateurs et par les

curés, en même temps que la victoire du roi sur les hérétiques. Trois

tribunes élégantes, parmi lesquelles celle du milieu paraissait

devoir être plus somptueuse que les autres, furent adossées à la

plate-forme du château d’Amboise, au pied de laquelle devait avoir

lieu l’exécution. Autour de cette place, on bâtissait des gradins en

planches qui furent garnis d’une foule immense attirée par la célébrité

donnée à _cet acte de foi_. Dix mille personnes environ campèrent dans

les champs, la veille du jour où cet horrible spectacle devait avoir

lieu. Les toits furent chargés de monde, et les croisées se louèrent

jusqu’à dix livres, somme énorme pour le temps. Le pauvre père avait,

comme bien on pense, une des meilleures places pour embrasser le

théâtre où devaient périr tant de gentilshommes, et au milieu duquel

il vit dresser un vaste échafaud couvert en drap noir. On y apporta,

le matin du jour fatal, le _chouquet_, nom du billot où le condamné

devait poser sa tête en se mettant à genoux, puis, un fauteuil drapé de

noir pour le greffier du parlement chargé d’appeler les gentilshommes

en énonçant leur sentence. L’enceinte fut gardée dès le matin par la

compagnie écossaise et par les gendarmes de la maison du roi, pour

empêcher que la foule ne l’envahît avant l’exécution.

Après une messe solennelle dite au château et dans les églises de la

ville, on amena les seigneurs, les derniers qui restassent de tous les

conjurés. Ces gentilshommes, dont quelques-uns avaient subi la torture,

furent réunis au pied de l’échafaud et assistés par des moines qui

essayèrent de les faire renoncer aux doctrines de Calvin; mais aucun

d’eux n’écouta la voix de ces gens que leur avait détachés le cardinal

de Lorraine, et parmi lesquels ces gentilshommes craignirent sans doute

de trouver des espions du Lorrain. Afin de se délivrer des persécutions

de leurs antagonistes, ils entonnèrent un psaume mis en vers français

par Clément Marot. Calvin, comme on sait, avait décrété de prier Dieu

dans la langue de chaque pays, autant par raison que pour attaquer le

culte romain. Ce fut une coïncidence touchante pour ceux qui, dans la

foule, plaignaient ces gentilshommes, que de leur entendre dire ce

verset, au moment où la cour arriva:

Dieu nous soit doux et favorable,

Nous bénissant par sa bonté,

Et de son visage adorable

Nous fasse luire la clarté.

Tous les regards des Réformés se portèrent sur leur chef, le prince

de Condé, qui fut, à dessein, placé entre la reine Marie et le duc

d’Orléans. La reine Catherine de Médicis se trouvait après son fils, et

avait le cardinal à sa gauche. Le nonce du pape était debout derrière

les reines. Le lieutenant-général du royaume était à cheval au bas

de l’estrade avec deux maréchaux de France et ses capitaines. Quand

le prince de Condé parut, tous les gentilshommes qui devaient être

décapités, et qui le connaissaient, le saluèrent, et l’intrépide bossu

leur rendit ce salut.

--Il est difficile, dit-il au duc d’Orléans, de ne pas être poli avec

des gens qui vont mourir.

Les deux autres tribunes furent remplies par les invités, par les

courtisans et par les personnes de service à la cour. Ce fut enfin le

monde du château de Blois, qui passait ainsi d’une fête aux supplices,

comme plus tard il passa des plaisirs de la cour aux périls de la

guerre avec une facilité qui sera toujours, pour les étrangers, un des

ressorts de leur politique en France. Le pauvre Syndic des Pelletiers

de Paris éprouva la joie la plus vive en ne voyant pas son fils parmi

les cinquante-sept gentilshommes condamnés à mourir. A un signe du duc

de Guise, le greffier, placé sur l’échafaud, cria sur-le-champ à haute

voix:--_Jean-Louis-Albéric_, baron de Raunay, _coupable d’hérésie, de

crime de lèze-majesté et d’attaque à main armée contre la personne du

Roi_.

Un grand bel homme monta d’un pied sûr à l’échafaud, salua le peuple

et la cour, et dit:--L’arrêt en a menti, je me suis armé pour délivrer

le Roi de ses ennemis, les Lorrains! Il plaça sa tête sur le billot, et

elle tomba.

Les Réformés chantèrent:

Dieu, tu nous as mis à l’épreuve

Et tu nous as examinés;

Comme l’argent que l’on épreuve,

Par feu tu nous as affinés.

--_Robert-Jean-René_ BRIQUEMAUT, comte de Villemongis, _coupable du

crime de lèze-majesté et d’attentat contre la personne du Roi_, cria le

greffier.

Le comte trempa ses mains dans le sang du baron de Raunay, et dit:--Que

ce sang retombe sur les vrais coupables.

Les Réformés chantaient:

Tu nous as fait entrer et joindre

Aux piéges de nos ennemis,

Tu nous as fait les reins astreindre

Des filets où tu nous as mis.

--Avouez, monsieur le Nonce, dit le prince de Condé, que si les

gentilshommes français savent conspirer, ils savent aussi mourir.

--Quelles haines, mon frère, dit la duchesse de Guise au cardinal de

Lorraine, vous attirez sur la tête de nos enfants!

--Ce spectacle me fait mal, dit le jeune roi qui pâlissait à la vue du

sang répandu.

--Bah! des rebelles?... dit Catherine de Médicis.

On entendait toujours les chants, et la hache allait toujours. Enfin,

ce spectacle sublime de gens qui mouraient en chantant, et surtout

l’impression que produisit sur la foule la diminution progressive des

chants, fit passer par-dessus la crainte que les Lorrains inspiraient.

--Grâce! cria le peuple tout d’une voix quand il n’entendit plus que

les faibles accents d’un seigneur, le plus considérable de tous,

réservé pour le dernier coup. Il était seul au pied de l’escabelle par

laquelle on montait à l’échafaud, et chantait:

Dieu nous soit doux et favorable,

Nous bénissant par sa bonté,

Et de son visage adorable

Nous fasse luire la clarté.

--Allons, duc de Nemours, dit le prince de Condé qui se fatigua de son

rôle, vous à qui l’on doit le gain de l’échauffourée et qui avez aidé à

prendre ces gens-là, ne vous croyez-vous pas obligé de demander grâce

pour celui-ci? C’est Castelnau, qui, m’a-t-on dit, a reçu votre parole

d’être traité courtoisement en se rendant...

--Ai-je donc attendu qu’il fût là pour le sauver? dit le duc de Nemours

atteint par ce dur reproche.

Le greffier appela lentement et à dessein sans doute.

--_Michel-Jean-Louis_, baron de CASTELNAU-CHALOSSE, _atteint et

convaincu du crime de lèze-majesté et d’attentat à la personne du Roi_.

--Non, dit fièrement Castelnau, ce ne saurait être un crime que de

s’être opposé à la tyrannie et à l’usurpation projetée des Guise!

L’exécuteur lassé, qui vit du mouvement dans la tribune, arrangea sa

hache.

--Monsieur le baron, dit-il, je ne voudrais pas vous faire souffrir, et

un moment de plus peut vous sauver.

Tout le peuple cria de nouveau:--Grâce!

--Allons, dit le roi, grâce à ce pauvre Castelnau qui a sauvé le duc

d’Orléans.

Le cardinal se méprit avec intention sur le mot: allons. Il fit un

signe à l’exécuteur, en sorte que la tête de Castelnau tomba quand le

roi lui faisait grâce.

--Celui-là, cardinal, est sur votre compte, dit Catherine.

Le lendemain de cette affreuse exécution, le prince de Condé partit

pour la Navarre.

Cette affaire produisit une grande sensation en France et dans toutes

les cours étrangères; mais les torrents de sang noble qui furent

alors versés causèrent une si grande douleur au chancelier Olivier,

que ce digne magistrat, en apercevant enfin le but où tendaient les

Guise, sous prétexte de défendre le trône et la religion, ne se sentit

pas assez fort pour leur tenir tête. Quoiqu’il fût leur créature,

il ne voulut pas leur sacrifier et son devoir et la monarchie, il

se retira des affaires publiques, en leur désignant l’Hospital pour

son successeur. Catherine, en apprenant le choix d’Olivier, proposa

Birague pour chancelier et mit une excessive ardeur à sa sollicitation.

Le cardinal, à qui la circonstance du billet écrit par l’Hospital à

Catherine était inconnue, et qui le croyait toujours fidèle à la

maison de Lorraine, en fit le concurrent de Birague, et la reine-mère

eut l’air de se le laisser imposer. Dès son entrée en charge,

l’Hospital prit des mesures contre l’inquisition, que le cardinal de

Lorraine voulait importer en France, et contre-carra si bien toutes les

mesures antigallicanes et politiques des Guise, il se montra si bon

Français, que, pour le réduire, il fut, trois mois après sa nomination,

exilé à sa terre du Vignay, près d’Étampes.

Le bonhomme Lecamus attendait avec impatience que la cour quittât

Amboise, car il n’avait pu trouver l’occasion de parler ni à la reine

Marie, ni à la reine Catherine, et il espérait se placer sur le

passage de la cour au moment où elle voyagerait le long de la levée

pour retourner à Blois. Le syndic se déguisa en pauvre, au risque de

se faire prendre pour un espion, et à la faveur de ce déguisement, il

put se mêler aux malheureux qui bordaient la route. Après le départ du

prince de Condé, le duc et le cardinal crurent avoir imposé silence aux

Réformés et laissèrent la reine-mère un peu plus libre. Lecamus savait

qu’au lieu d’aller en litière, Catherine aimait à monter à cheval _à la

planchette_, tel était le nom que l’on donnait alors à l’étrier inventé

pour Catherine ou par Catherine qui s’était blessée à la jambe et qui

appuyait ses deux pieds sur une espèce de bât de velours, en s’asseyant

de côté sur le dos du cheval et passant une jambe dans une échancrure

de la selle. Comme la reine avait de très-belles jambes, elle fut

accusée d’avoir trouvé cette mode pour les montrer. Le vieillard put

ainsi se présenter aux yeux de Catherine de Médicis; mais, dès qu’elle

le reconnut, elle eut l’air de se courroucer.

--Éloignez-vous d’ici, bonhomme, et qu’on ne vous voie point me parler,

lui dit-elle avec une sorte d’anxiété. Faites-vous nommer député par

le corps des métiers de Paris aux États-Généraux, et soyez pour moi

dans l’assemblée à Orléans, vous saurez à quoi vous en tenir sur votre

fils...

--Existe-t-il? demanda le vieillard.

--Hélas! fit la reine, je l’espère.

Lecamus fut obligé de retourner à Paris avec cette triste parole et le

secret de la convocation des États-Généraux que la reine venait de lui

confier.

Depuis quelques jours, le cardinal de Lorraine avait obtenu des

révélations sur la culpabilité de la cour de Navarre. A Lyon, à Mouvans

en Dauphiné, des Réformés commandés par le prince le plus entreprenant

de la maison de Bourbon, avaient essayé de soulever les populations.

Cette audace, après les sanglantes exécutions d’Amboise, étonna les

princes lorrains, qui, pour en finir sans doute avec l’hérésie par

des moyens dont le secret fut gardé par eux, proposèrent de convoquer

les États-Généraux à Orléans. Catherine de Médicis, qui avait aperçu

un point d’appui pour sa politique dans la représentation nationale,

y avait consenti avec joie. Le cardinal, qui voulait ressaisir sa

proie et abattre la maison de Bourbon, ne convoquait les États que

pour y faire venir le prince de Condé et le roi de Navarre, Antoine de

Bourbon, père de Henri IV, et il voulut alors se servir de Christophe

pour convaincre le prince de haute trahison, s’il réussissait encore à

le mettre au pouvoir du roi.

Après deux mois passés dans la prison de Blois, un matin Christophe fut

apporté sur une civière, couché sur un lit, dans une toue, et remonta

vers Orléans où le poussait un vent d’ouest. Il y arriva le soir et fut

conduit dans la célèbre tour Saint-Agnan. Christophe, qui ne savait

que penser de sa translation, eut tout le temps de réfléchir à sa

conduite et à son avenir. Il resta là deux autres mois sur son grabat

sans pouvoir remuer les jambes. Ses os étaient brisés. Quand il réclama

l’assistance d’un chirurgien de la ville, le geôlier lui répondit

que sa consigne était si rigoureuse envers lui, qu’il ne devait s’en

remettre à personne du soin de lui apporter des aliments. Cette

sévérité, dont l’effet était de le tenir au secret, étonna Christophe:

dans ses idées, il devait être ou pendu ou relâché; il ignorait

entièrement les événements d’Amboise.

Malgré les avis secrets de rester chez eux que leur fit donner

Catherine de Médicis, les deux chefs de la maison de Bourbon s’étaient

déterminés à se rendre aux États, tant les lettres autographes du

roi les avaient rassurés; et quand la cour s’établissait à Orléans,

on apprit, non sans étonnement, par Groslot, chancelier de Navarre,

l’arrivée des princes.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 58 / 65 段