--Mon enfant, dit l’audacieux bourgeois, sais-tu que sauver le roi,

c’est perdre la France? Sais-tu que cet instrument aura placé la

couronne des Valois sur la tête du Lorrain qui se dit héritier de

Charlemagne? Sais-tu que la chirurgie et la politique sont brouillées

en ce moment? Oui, le triomphe de ton génie est la perte de ta

religion. Si les Guise gardent la régence, le sang des Réformés va

couler à flots! Sois plus grand citoyen que grand chirurgien, et dors

demain la grasse matinée en laissant la chambre libre aux médecins qui,

s’ils ne guérissent pas le roi, guériront la France!

--Moi! s’écria Paré, que je laisse périr un homme quand je puis le

sauver! Non! non, dussé-je être pendu comme fauteur de Calvin, j’irai

de bonne heure à la cour. Ne sais-tu pas que la seule grâce que je veux

demander, après avoir sauvé le roi, est la vie de ton Christophe. Il y

aura certes un moment où la reine Marie ne me refusera rien.

--Hélas! mon ami, reprit Lecamus, le petit roi n’a-t-il pas refusé la

grâce du prince de Condé à la princesse? Ne tue pas ta religion en

faisant vivre celui qui doit mourir.

--Ne vas-tu pas te mêler de chercher comment Dieu compte ordonner

l’avenir? s’écria Paré. Les honnêtes gens n’ont qu’une devise: Fais

ce que dois, advienne que pourra! Ainsi ai-je fait au siége de Calais

en mettant le pied sur la face du Grand-Maître: je courais la chance

d’être écharpé par tous ses amis, par ses serviteurs, et je suis

aujourd’hui chirurgien du roi; enfin, je suis de la Réforme, et j’ai

messieurs de Guise pour amis. Je sauverai le roi! s’écria le chirurgien

avec le saint enthousiasme de la conviction que donne le génie, et Dieu

sauvera la France.

Un coup fut frappé à la porte, et quelques instants après un serviteur

d’Ambroise remit un papier à Lecamus, qui lut à haute voix ces

sinistres paroles:

«On dresse un échafaud au couvent des Récollets, pour décapiter demain

le prince de Condé.»

Ambroise et Lecamus se regardèrent en proie l’un et l’autre à la plus

profonde horreur.

--Je vais m’en assurer, dit le pelletier.

Sur la place, Ruggieri prit le bras de Lecamus en lui demandant le

secret d’Ambroise pour sauver le roi; mais le vieillard craignit

quelque ruse et voulut aller voir l’échafaud. L’astrologue et le

pelletier allèrent donc de compagnie jusqu’aux Récollets, et trouvèrent

en effet des charpentiers travaillant aux flambeaux.

--Hé! mon ami, dit Lecamus à un charpentier, quelle besogne faites-vous?

--Nous apprêtons la pendaison des hérétiques, puisque la saignée

d’Amboise ne les a pas guéris, dit un jeune Récollet qui surveillait

les ouvriers.

--Monseigneur le cardinal a bien raison, dit le prudent Ruggieri; mais

dans notre pays, nous faisons mieux.

--Et que faites-vous? dit le Récollet.

--Mon frère, on les brûle.

Lecamus fut obligé de s’appuyer sur l’astrologue, ses jambes refusaient

de le porter; car il pensait que son fils pouvait demain être accroché

à l’une de ces potences. Le pauvre vieillard était entre deux sciences,

entre l’astrologie judiciaire et la chirurgie, qui toutes deux lui

promettaient le salut de son fils pour qui l’échafaud se dressait

évidemment. Dans le trouble de ses idées, il se laissa manier comme une

pâte par le Florentin.

--Eh! bien, mon respectable marchand de menu-vair, que dites-vous de

ces plaisanteries lorraines? fit Ruggieri.

--Hélas! vous savez que je donnerais ma peau pour voir saine et sauve

celle de mon fils!

--Voilà qui est parler en marchand d’hermine, reprit l’Italien; mais

expliquez-moi bien l’opération que compte faire Ambroise sur le roi, je

vous garantis la vie de votre fils...

--Vrai! s’écria le vieux pelletier.

--Que voulez-vous que je vous jure?... fit Ruggieri.

Sur ce mouvement, le pauvre vieillard répéta son entretien avec

Ambroise au Florentin qui laissa dans la rue le père au désespoir, dès

que le secret du grand chirurgien lui fut divulgué.

--A qui diable en veut-il, ce mécréant! s’écria le vieillard en voyant

Ruggieri se dirigeant au pas de course vers la place de l’Estape.

Lecamus ignorait la scène terrible qui se passait autour du lit royal,

et qui avait motivé l’ordre d’élever l’échafaud du prince dont la

condamnation avait été prononcée par défaut, pour ainsi dire, et dont

l’exécution avait été remise à cause de la maladie du roi.

Il ne se trouvait dans la salle, dans les escaliers et dans la cour du

Bailliage, que les gens absolument de service. La foule des courtisans

encombrait l’hôtel du roi de Navarre, à qui la régence appartenait

d’après les lois du royaume. La noblesse française, effrayée d’ailleurs

par l’audace des Guise, éprouvait le besoin de se serrer autour du chef

de la maison cadette, en voyant la reine-mère esclave des Guise et ne

comprenant pas sa politique d’Italienne. Antoine de Bourbon, fidèle à

son accord secret avec Catherine, ne devait renoncer en sa faveur à la

régence qu’au moment où les États prononceraient sur cette question.

Cette solitude profonde avait agi sur le Grand-Maître, quand, au retour

d’une ronde faite par prudence dans la ville, il ne trouva chez le roi

que les amis attachés à sa fortune. La chambre où l’on avait dressé

le lit de François II est contiguë à la grande salle du Bailliage.

Elle était alors revêtue de boiseries en chêne. Le plafond, composé de

petites planches longues savamment ajustées et peintes, offrait des

arabesques bleues sur un fond d’or, dont une partie arrachée il y a

cinquante ans bientôt a été recueillie par un amateur d’antiquités.

Cette chambre tendue de tapisseries et sur le plancher de laquelle

s’étendait un tapis, était si sombre, que les torchères allumées y

jetaient peu de lumière. Le vaste lit, à quatre colonnes et à rideaux

de soie, ressemblait à un tombeau. D’un côté de ce lit, au chevet, se

tenaient la reine Marie et le cardinal de Lorraine. Catherine était

assise dans un fauteuil. Le fameux Jean Chapelain, médecin de service,

et qui fut depuis le premier médecin de Charles IX, se trouvait

debout à la cheminée. Le plus grand silence régnait. Le jeune roi,

maigre, pâle, comme perdu dans ses draps, laissait à peine voir sur

l’oreiller sa petite figure grimée. La duchesse de Guise, assise sur

une escabelle, assistait la jeune reine Marie, et du côté de Catherine,

dans l’embrasure de la croisée, madame de Fiesque épiait les gestes et

les regards de la reine-mère, car elle connaissait les dangers de sa

position.

Dans la salle, malgré l’heure avancée de la soirée, monsieur de

Cypierre, gouverneur du duc d’Orléans, et nommé gouverneur de la ville,

occupait un coin de la cheminée avec les deux Gondi. Le cardinal de

Tournon, qui dans cette crise épousa les intérêts de la reine-mère en

se voyant traité comme un inférieur par le cardinal de Lorraine, de

qui certes il était ecclésiastiquement l’égal, causait à voix basse

avec les Gondi. Les maréchaux de Vieilleville et de Saint-André, le

garde-des-sceaux, qui présidait les États, s’entretenaient à voix basse

des dangers auxquels les Guise étaient exposés.

Le lieutenant-général du royaume traversa la salle en y jetant un

rapide coup d’œil, et y salua le duc d’Orléans qu’il y aperçut.

--Monseigneur, dit-il, voici qui peut vous apprendre à connaître les

hommes: la noblesse catholique du royaume est chez un prince hérétique,

en croyant que les États donneront la régence aux héritiers du traître

qui fit retenir si longtemps en prison votre illustre grand-père!

Puis, après ces paroles destinées à faire un profond sillon au cœur

d’un prince, il passa dans la chambre, où le jeune roi était alors

moins endormi que plongé dans une lourde somnolence. Ordinairement, le

duc de Guise savait vaincre par un air très-affable l’aspect sinistre

de sa figure cicatrisée; mais en ce moment il n’eut pas la force de

sourire en voyant se briser l’instrument de son pouvoir. Le cardinal,

qui avait autant de courage civil que son frère avait de courage

militaire, fit deux pas et vint à la rencontre du lieutenant-général.

--Robertet croit que le petit Pinard est vendu à la reine-mère, lui

dit-il à l’oreille en l’emmenant dans la salle, on s’est servi de lui

pour travailler les membres des États.

--Eh! qu’importe que nous soyons trahis par un secrétaire quand

tout nous trahit! s’écria le lieutenant-général. La ville est pour

la Réformation, et nous sommes à la veille d’une révolte. Oui! les

_Guépins_ sont mécontents, reprit-il en donnant aux Orléanais leur

surnom, et si Paré ne sauve pas le roi, nous aurons une terrible levée

de boucliers. Avant peu de temps nous aurons à faire le siége d’Orléans

qui est une crapaudière de Huguenots.

--Depuis un moment, reprit le cardinal, je regarde cette Italienne qui

reste là dans une insensibilité profonde, elle guette la mort de son

fils, Dieu lui pardonne! je me demande si nous ne ferions pas bien de

l’arrêter, ainsi que le roi de Navarre.

--C’est déjà trop d’avoir en prison le prince de Condé! répondit le duc.

Le bruit d’un cavalier arrivant à bride abattue retentit à la porte

du Bailliage. Les deux princes lorrains allèrent à la fenêtre, et à

la lueur des torches du concierge et de la sentinelle qui brûlaient

toujours sous le porche, le duc reconnut au chapeau cette fameuse croix

de Lorraine que le cardinal venait de faire prendre à ses partisans.

Il envoya l’un des arquebusiers, qui étaient dans l’antichambre, dire

de laisser entrer le survenant, à la rencontre duquel il alla sur le

palier, suivi de son frère.

--Qu’y a-t-il, mon cher Simeuse? demanda le duc avec le charme

de manières qu’il déployait pour les gens de guerre en voyant le

gouverneur de Gien.

--Le connétable entre à Pithiviers, il a quitté Écouen avec quinze

cents chevaux d’ordonnance et cent gentilshommes...

--Sont-ils accompagnés? dit le duc.

--Oui, monseigneur, répondit Simeuse, ils sont en tout deux mille

six cents. Thoré, selon quelques-uns, est en arrière avec un parti

d’infanterie. Si le connétable s’amuse à attendre son fils, vous avez

le temps de le défaire...

--Vous ne savez rien de plus? Les motifs de cette prise d’armes

sont-ils répandus?

--Anne parle aussi peu qu’il écrit, allez à sa rencontre, mon frère,

pendant que je vais le saluer avec la tête de son neveu, dit le

cardinal en donnant l’ordre d’aller chercher Robertet.

--Vieilleville! cria le duc au maréchal qui vint, le connétable

a l’audace de se présenter en armes, si je vais à sa rencontre,

répondez-vous de maintenir la ville?

--Dès que vous sortirez, les bourgeois prendront les armes. Et qui peut

savoir le résultat d’une affaire entre des cavaliers et des bourgeois

au milieu de ces rues étroites? répondit le maréchal.

--Monseigneur, dit Robertet en montant précipitamment l’escalier, le

chancelier est aux portes et veut entrer, doit-on lui ouvrir?

--Ouvrez, répondit le cardinal de Lorraine. Connétable et chancelier

ensemble, ils seraient trop dangereux, il faut les séparer. Nous avons

été rudement joués par la reine-mère dans le choix de L’Hospital pour

cette charge.

Robertet fit un signe de tête à un capitaine qui attendait une réponse

au bas de l’escalier, et se retourna vivement pour écouter les ordres

du cardinal.

--Monseigneur, je prends la liberté, dit-il en faisant encore un

effort, de représenter que la sentence doit être _approuvée par le roi

en son conseil_. Si vous violez la loi pour un prince du sang, on ne la

respectera ni pour un cardinal, ni pour un duc de Guise.

--Pinard t’a dérangé, Robertet, dit sévèrement le cardinal. Ne sais-tu

pas que le roi a signé l’arrêt, le jour où il est sorti pour nous le

laisser exécuter!

--Quoique vous me demandiez à peu près ma tête en me commettant à cet

office, qui sera d’ailleurs exécuté par le prévôt de la ville, j’y

vais, monseigneur.

Le Grand-Maître entendit ce débat sans sourciller; mais il prit son

frère par le bras et l’emmena dans un coin de la salle.

--Certes, lui dit-il, les héritiers de Charlemagne ont le droit de

reprendre une couronne qui fut usurpée par Hugues Capet sur leur

maison; mais le peuvent-ils? La poire n’est pas mûre. Notre neveu se

meurt, et toute la cour est chez le roi de Navarre.

--Le cœur a failli au roi. Sans cela, le Béarnais eût été dagué, reprit

le cardinal, et nous aurions eu bon marché de tous les enfants.

--Nous sommes mal placés ici, dit le duc. La sédition de la ville

serait appuyée par les États. L’Hospital, que nous avons tant protégé,

et à l’élévation duquel a résisté la reine Catherine, est aujourd’hui

contre nous, et nous avons besoin de la justice. La reine-mère est

soutenue par trop de monde aujourd’hui, pour que nous puissions la

renvoyer... D’ailleurs, encore trois princes!

--Elle n’est plus mère, elle est toute reine, dit le cardinal; aussi,

selon moi, serait-ce le moment d’en finir avec elle. De l’énergie et

encore de l’énergie! voilà mon ordonnance.

Après ce mot, le cardinal rentra dans la chambre du roi, suivi du

Grand-Maître. Ce prêtre alla droit à Catherine.

--Les papiers de La Sague, secrétaire du prince de Condé, vous ont été

communiqués, vous savez que les Bourbons veulent détrôner vos enfants?

lui dit il.

--Je sais tout cela, répondit l’Italienne.

--Hé! bien, voulez-vous faire arrêter le roi de Navarre?

--Il y a, dit-elle, un lieutenant-général du royaume.

En ce moment, François II se plaignit de douleurs violentes à l’oreille

et se mit à geindre d’un ton lamentable. Le médecin quitta la cheminée

où il se chauffait et vint examiner l’état de la tête.

--Hé! bien, monsieur? dit le Grand-Maître en s’adressant au premier

médecin.

--Je n’ose prendre sur moi d’appliquer un cataplasme pour attirer les

humeurs. Maître Ambroise a promis de sauver le roi par une opération,

je la contrarierais.

--Remettons à demain, dit froidement Catherine, et que tous les

médecins y soient, car vous savez les calomnies auxquelles donne lieu

la mort des princes.

Elle alla baiser la main de son fils et se retira.

--Avec quelle tranquillité cette audacieuse fille de marchand parle

de la mort du dauphin empoisonné par Montecuculli, un Florentin de sa

suite! s’écria la reine Marie Stuart.

--Marie! cria le petit roi, mon grand-père n’a jamais mis son innocence

en doute!...

--Peut-on empêcher cette femme de venir demain? dit la reine à ses deux

oncles à voix basse.

--Que deviendrions-nous, si le roi mourait? répondit le cardinal,

Catherine nous ferait rouler tous dans sa tombe.

Ainsi la question fut nettement posée pendant cette nuit entre

Catherine de Médicis et la maison de Lorraine. L’arrivée du chancelier

et celle du connétable indiquaient une révolte, la matinée du lendemain

allait donc être décisive.

Le lendemain, la reine-mère arriva la première. Elle ne trouva dans

la chambre de son fils que la reine Marie Stuart, pâle et fatiguée,

qui avait passé la nuit en prières auprès du lit. La duchesse de Guise

avait tenu compagnie à la reine, et les filles d’honneur s’étaient

relevées. Le jeune roi dormait. Ni le duc, ni le cardinal n’avaient

encore paru. Le prêtre, plus hardi que le soldat, déploya, dit-on,

dans cette dernière nuit, toute son énergie, sans pouvoir décider le

duc à se faire roi. En face des États-Généraux assemblés, et menacé

d’une bataille à livrer au connétable de Montmorency, le Balafré ne

trouva pas les circonstances favorables; il refusa d’arrêter le roi

de Navarre, la reine-mère, le chancelier, le cardinal de Tournon, les

Gondi, Ruggieri et Birague, en objectant le soulèvement qui suivrait

des mesures si violentes. Il subordonna les projets de son frère à la

vie de François II.

Le plus profond silence régnait dans la chambre du roi. Catherine,

accompagnée de madame de Fiesque, vint au bord du lit et contempla son

fils d’un air dolent admirablement joué. Elle se mit son mouchoir sur

les yeux et alla dans l’embrasure de la croisée, où madame de Fiesque

lui apporta un siége. De là, ses yeux plongeaient sur la cour.

Il avait été convenu entre Catherine et le cardinal de Tournon, que

si le connétable entrait heureusement en ville, le cardinal viendrait

accompagné des deux Gondi, et qu’en cas de malheur, il serait seul.

A neuf heures du matin, les deux princes lorrains, suivis de leurs

gentilshommes qui restèrent dans le salon, se montrèrent chez le roi;

le capitaine de service les avait avertis qu’Ambroise Paré venait d’y

arriver avec Chapelain et trois autres médecins suscités par Catherine,

qui tous trois haïssaient Ambroise.

Dans quelques instants, la grande salle du Bailliage offrit absolument

le même aspect que la salle des gardes à Blois, le jour où le duc de

Guise fut nommé lieutenant-général du royaume, et où Christophe fut

mis à la torture, à cette différence près, qu’alors l’amour et la joie

remplissaient la chambre royale, que les Guise triomphaient; tandis

que le deuil et la mort y régnaient, et que les Lorrains sentaient le

pouvoir leur glisser des mains. Les filles des deux reines étaient en

deux camps à chaque coin de la grande cheminée, où brillait un énorme

feu. La salle était pleine de courtisans. La nouvelle répandue, on ne

sait par qui, d’une audacieuse conception d’Ambroise pour sauver les

jours du roi, amenait tous les seigneurs qui avaient droit d’entrer à

la cour. L’escalier extérieur du Bailliage et la cour étaient pleins

de groupes inquiets. L’échafaud dressé pour le prince en face du

couvent des Récollets étonnait toute la noblesse. On causait à voix

basse, et les discours offraient, comme à Blois, le même mélange de

propos sérieux, frivoles, légers et graves. On commençait à prendre

l’habitude des troubles, des brusques révolutions, des prises d’armes,

des rébellions, des grands événements subits qui marquèrent la longue

période pendant laquelle la maison de Valois s’éteignit, malgré les

efforts de la reine Catherine. Il régnait un profond silence à une

certaine distance autour de la porte de la chambre du roi, gardée par

deux hallebardiers, par deux pages et par le capitaine de la garde

écossaise. Antoine de Bourbon, emprisonné dans son hôtel, y apprit,

en s’y voyant seul, les espérances de la cour, et fut accablé par la

nouvelle des apprêts faits pendant la nuit pour l’exécution de son

frère.

Devant la cheminée du Bailliage était l’une des plus belles et plus

grandes figures de ce temps, le chancelier de L’Hospital, dans

sa simarre rouge à retroussis d’hermine, couvert de son mortier,

suivant le privilége de sa charge. Cet homme courageux, en voyant des

factieux dans ses bienfaiteurs, avait épousé les intérêts de ses rois,

représentés par la reine-mère; et, au risque de perdre la tête, il

était allé se consulter avec le connétable, à Écouen; personne n’osait

le tirer de la méditation où il était plongé. Robertet, le secrétaire

d’État, deux maréchaux de France, Vieilleville et Saint-André, le

garde-des-sceaux, formaient un groupe devant le chancelier. Les

courtisans ne riaient pas précisément; mais leurs discours étaient

malicieux, et surtout chez ceux qui ne tenaient pas pour les Guise.

Le cardinal avait enfin saisi l’Écossais Stuart, l’assassin du

président Minard, et faisait commencer son procès à Tours. Il gardait

également, dans le château de Blois et dans celui de Tours, un assez

bon nombre de gentilshommes compromis, pour inspirer une sorte de

terreur à la noblesse, qui ne se terrifiait point, et qui retrouvait

dans la Réformation un appui pour cet amour de révolte inspiré par le

sentiment de son égalité primitive avec le roi. Or, les prisonniers

de Blois avaient trouvé moyen de s’évader, et, par une singulière

fatalité, les prisonniers de Tours venaient d’imiter ceux de Blois.

--Madame, dit le cardinal de Châtillon à madame de Fiesque, si

quelqu’un s’intéresse aux prisonniers de Tours, ils sont en grand

danger.

En entendant cette phrase, le chancelier tourna la tête vers le groupe

des filles de la reine-mère.

--Oui, le jeune Desvaux, l’écuyer du prince de Condé, qu’on retenait à

Tours, vient d’ajouter une amère plaisanterie à sa fuite. Il a, dit-on,

écrit à messieurs de Guise ce petit mot: «Nous avons appris l’évasion

de vos prisonniers de Blois; nous en avons été si fâchés, que nous nous

sommes mis à courir après eux; nous vous les ramènerons dès que nous

les aurons arrêtés.»

Quoique la plaisanterie lui allât, le chancelier regarda monsieur de

Châtillon d’un air sévère. On entendit en ce moment des voix s’élevant

dans la chambre du roi. Les deux maréchaux, Robertet et le chancelier

s’approchèrent, car il ne s’agissait pas seulement pour le roi de vie

et de mort; toute la cour était dans le secret du danger que couraient

le chancelier, Catherine et ses adhérents. Aussi le silence qui se

fit alors fut-il profond. Ambroise avait examiné le roi, le moment

lui semblait propice pour son opération; si elle n’était pratiquée,

François II pouvait mourir de moment en moment. Aussitôt que messieurs

de Guise furent entrés, il avait expliqué les causes de la maladie

du roi, il avait démontré que, dans ce cas extrême, il fallait le

trépaner, et il attendait l’ordre des médecins.

--Percer la tête de mon fils comme une planche, et avec cet horrible

instrument! s’écria Catherine de Médicis, maître Ambroise, je ne le

souffrirai pas.

Les médecins se consultaient; mais les paroles de Catherine furent

prononcées si haut, que, selon son intention, elles allèrent au delà de

la porte.

--Mais, madame, s’il n’y a plus que ce moyen de salut? dit Marie Stuart

en pleurant.

--Ambroise, s’écria Catherine, songez que votre tête répond de celle du

roi.

--Nous nous opposons au moyen que propose maître Ambroise, dirent les

trois médecins. On peut sauver le roi en injectant l’oreille d’un

remède qui attirerait les humeurs par ce canal.

Le Grand-Maître, qui étudiait le visage de Catherine, alla soudain à

elle, et l’emmena dans l’embrasure de la croisée.

--Madame, lui dit-il, vous voulez la mort de votre enfant, vous

êtes d’accord avec nos ennemis, et cela depuis Blois. Ce matin, le

conseiller Viole a dit au fils de votre pelletier que le prince de

Condé allait avoir la tête tranchée. Ce jeune homme, qui durant sa

question avait nié toute relation avec le prince de Condé, lui a fait

un signe d’adieu quand il a passé devant la croisée de son cachot.

Vous avez vu votre malheureux complice à la question avec une royale

insensibilité. Vous voulez aujourd’hui vous opposer au salut de votre

fils aîné. Vous nous feriez croire que la mort du dauphin, qui a mis

la couronne sur la tête du feu roi, n’a pas été naturelle, et que

Montecuculli était votre...

--Monsieur le chancelier! cria Catherine sur un signe de laquelle

madame de Fiesque ouvrit la porte à deux battants.

L’audience aperçut alors le spectacle de la chambre royale: le petit

roi livide, la figure éteinte, les yeux sans lumière, mais bégayant

le mot _Marie_ et tenant la main de la jeune reine qui pleurait; la

duchesse de Guise debout, effrayée de l’audace de Catherine; les deux

princes lorrains, inquiets également, mais aux côtés de la reine-mère,

et décidés à la faire arrêter par Maillé-Brézé; enfin, le grand

Ambroise Paré, assisté du médecin du roi et qui tenait ses instruments

sans oser pratiquer son opération, pour laquelle un grand calme était

aussi nécessaire que l’approbation des médecins.

--Monsieur le chancelier, dit Catherine, messieurs de Guise veulent

autoriser sur la personne du roi une opération étrange, Ambroise

offre de lui percer la tête. Moi, comme la mère, comme faisant partie

du conseil de régence, je proteste contre ce qui me semble un crime

de lèse-majesté. Les trois médecins sont pour une injection qui me

semble tout aussi efficace et moins dangereuse que le sauvage procédé

d’Ambroise.

En entendant ces paroles, il y eut une rumeur lugubre. Le cardinal

laissa pénétrer le chancelier, et ferma la porte.

--Mais je suis lieutenant-général du royaume, dit le duc de Guise, et

vous saurez, monsieur le chancelier, qu’Ambroise, chirurgien du roi,

répond de sa vie.

--Ah! les choses vont ainsi! s’écria le grand Ambroise Paré, eh! bien,

voici ce que j’ai à faire. Il étendit le bras sur le lit.--Cette

couche et le roi sont à moi, reprit-il. Je me fais seul maître et seul

responsable, je connais les devoirs de ma charge, j’opérerai le roi,

sans l’ordre des médecins...

--Sauvez-le! dit le cardinal, et vous serez le plus riche homme de

France.

--Allez donc, dit Marie Stuart en pressant la main d’Ambroise.

--Je ne puis rien empêcher, dit le chancelier, mais je vais constater

la protestation de madame la reine-mère.

--Robertet! s’écria le duc de Guise.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 60 / 65 段