simulacre: le roi, la jeune reine, le Grand-Maître, le cardinal de
Lorraine y revinrent, emmenant Catherine vaincue, et qui n’y parla
que pour approuver les mesures demandées par les Lorrains. Malgré la
légère opposition du chancelier Olivier, le seul personnage qui fît
entendre des paroles où poindait l’indépendance nécessaire à l’exercice
de sa charge, le duc de Guise fut nommé lieutenant-général du royaume.
Robertet apporta les provisions avec une célérité qui prouvait un
dévouement qu’on pourrait appeler de la complicité. Le roi, donnant le
bras à sa mère, traversa de nouveau la salle des gardes en annonçant
à la cour qu’il allait le lendemain même au château d’Amboise. Cette
résidence avait été abandonnée depuis que Charles VIII s’y était donné
très-involontairement la mort en heurtant le chambranle d’une porte
qu’il faisait sculpter, en croyant pouvoir entrer sans se baisser sous
l’échafaudage. Catherine, pour masquer les projets des Guise, dit
avoir l’intention de finir le château d’Amboise pour le compte de la
couronne, en même temps qu’on achèverait son château de Chenonceaux.
Mais personne ne fut la dupe de ce prétexte, et la cour s’attendit à de
grands événements.
Après avoir passé deux heures environ à se reconnaître dans l’obscurité
de son cachot, Christophe finit par le trouver garni d’une boiserie
grossière, mais assez épaisse pour rendre ce trou carré salubre et
habitable. La porte, semblable à celle d’un toit à porc, l’avait
contraint à se plier en deux pour entrer. A côté de cette porte, une
grosse grille en fer ouverte sur une espèce de corridor donnait un
peu d’air et de lumière. Cette disposition du cachot, en tout point
semblable à celle des puits de Venise, disait assez que l’architecte
du château de Blois appartenait à cette école vénitienne qui, au
Moyen-Age, donna tant de constructeurs à l’Europe. En sondant ce puits
au-dessus de la boiserie, Christophe remarqua que les deux murs qui le
séparaient, à droite et à gauche, de deux puits semblables étaient en
briques. En frappant pour reconnaître l’épaisseur, il fut assez surpris
d’entendre frapper de l’autre côté.
--Qui êtes-vous? lui demanda son voisin qui lui parla par le corridor.
--Je suis Christophe Lecamus.
--Moi, répondit la voix, je suis le capitaine Chaudieu, frère du
ministre. On m’a pris cette nuit à Beaugency; mais heureusement il n’y
a rien contre moi.
--Tout est découvert, dit Christophe. Ainsi vous êtes sauvé de la
bagarre.
--Nous avons trois mille hommes en ce moment dans les forêts du
Vendômois, et tous gens assez déterminés pour enlever la reine-mère et
le roi pendant leur voyage. Heureusement la Renaudie a été plus fin que
moi, il s’est sauvé. Vous veniez de nous quitter quand les guisards
nous ont appris.
--Mais je ne connais point la Renaudie...
--Bah! mon frère m’a tout dit, répondit le capitaine.
Sur ce mot, Christophe s’assit sur son banc et ne répondit plus rien
à tout ce que put lui demander le prétendu capitaine, car il avait
assez pratiqué déjà les gens de justice, pour savoir combien il fallait
de prudence dans les prisons. Au milieu de la nuit, il vit reluire
la pâle lumière d’une lanterne dans le corridor, après avoir entendu
manœuvrer les grosses serrures de la porte en fer qui fermait la cave.
Le grand-prévôt venait lui-même chercher Christophe. Cette sollicitude
pour un homme qu’on avait laissé dans son cachot sans nourriture parut
singulière à Christophe; mais le grand déménagement de la cour avait
sans doute empêché de songer à lui. L’un des sergents du prévôt lui lia
les mains avec une corde, et le tint par cette corde jusqu’à ce qu’il
fût arrivé dans une des salles basses du château de Louis XII, qui
servait évidemment d’antichambre au logement de quelque personnage. Le
sergent et le grand-prévôt le firent asseoir sur un banc, où le sergent
lui lia les pieds comme il lui avait lié les mains. Sur un signe de
monsieur de Montrésor, le sergent sortit.
--Écoute-moi bien, mon ami, dit à Christophe le grand-prévôt qui jouait
avec le collier de l’Ordre, car ce personnage était en costume à cette
heure avancée de la nuit.
Cette petite circonstance donna beaucoup à penser au fils du pelletier.
Christophe vit bien que tout n’était pas fini. Certes, en ce moment, il
ne s’agissait ni de le pendre, ni de le juger.
--Mon ami, tu peux t’épargner de cruels tourments en me disant ici tout
ce que tu sais des intelligences de monsieur le prince de Condé avec la
reine Catherine. Non-seulement il ne te sera point fait de mal, mais
encore tu entreras au service de monseigneur le lieutenant-général du
royaume, qui aime les gens intelligents, et sur qui ta bonne mine a
produit une vive impression. La reine-mère va être renvoyée à Florence,
et monsieur de Condé sera sans doute mis en jugement. Ainsi, crois-moi,
les petits doivent s’attacher aux grands qui règnent. Dis-moi le tout,
tu t’en trouveras bien.
--Hélas! monsieur, répondit Christophe, je n’ai rien à dire, j’ai
avoué tout ce que je sais à messieurs de Guise dans la chambre de la
reine. Chaudieu m’a entraîné à mettre des papiers sous les yeux de la
reine-mère, en me faisant croire qu’il s’agissait de la paix du royaume.
--Vous n’avez jamais vu le prince de Condé?
--Jamais, dit Christophe.
Là-dessus, monsieur de Montrésor laissa Christophe et alla dans une
chambre voisine. Christophe ne resta pas longtemps seul. La porte par
laquelle il était venu s’ouvrit bientôt, donna passage à plusieurs
hommes, qui ne la fermèrent pas et qui firent entendre dans la cour
des bruits peu récréatifs. On apportait des bois et des machines
évidemment destinés au supplice de l’envoyé des Réformés. La curiosité
de Christophe trouva bientôt matière à réflexion dans les préparatifs
que les nouveaux venus firent dans la salle et sous ses yeux. Deux
valets mal vêtus et grossiers obéissaient à un gros homme vigoureux
et trapu qui, dès son entrée, avait jeté sur Christophe le regard de
l’anthropophage sur sa victime; il l’avait toisé, évalué, estimant en
connaisseur les nerfs, leur force et leur résistance. Cet homme était
le bourreau de Blois. En plusieurs voyages, ses gens apportèrent un
matelas, des maillets, des coins de bois, des planches et des objets
dont l’usage ne parut ni clair ni sain au pauvre enfant que ces
préparatifs concernaient, et dont le sang se glaça dans ses veines, par
suite d’une appréhension terrible, mais indéterminée. Deux personnages
entrèrent au moment où monsieur de Montrésor reparut.
--Hé! bien, rien n’est prêt? dit le grand-prévôt que les deux nouveaux
venus saluèrent avec respect.--Savez-vous, ajouta-t-il en s’adressant
au gros homme et à ses deux valets, que monseigneur le cardinal vous
croit à la besogne.--Docteur, reprit-il en s’adressant à l’un des deux
nouveaux personnages, voilà votre homme. Et il désigna Christophe.
Le médecin alla droit au prisonnier, lui délia les mains, lui frappa
sur la poitrine et dans le dos. La science recommençait sérieusement
l’examen sournois du bourreau. Pendant ce temps, un serviteur à la
livrée de la maison de Guise apporta plusieurs fauteuils, une table et
tout ce qui était nécessaire pour écrire.
--Commencez le procès-verbal, dit monsieur de Montrésor, en désignant
la table au second personnage vêtu de noir, qui était un greffier.
Puis il revint se placer auprès de Christophe, auquel il dit fort
doucement:--Mon ami, le chancelier ayant appris que vous refusiez de
répondre d’une manière satisfaisante à mes demandes, a résolu que vous
seriez appliqué à la question ordinaire et extraordinaire.
--Est-il en bonne santé et peut-il la supporter? dit le greffier au
médecin.
--Oui, répondit le savant qui était un des médecins de la maison de
Lorraine.
--Eh! bien, retirez-vous dans la salle ici près, nous vous ferons
appeler toutes les fois qu’il sera nécessaire de vous consulter.
Le médecin sortit.
Sa première terreur passée, Christophe rappela son courage: l’heure de
son martyre était venue. Il regarda dès lors avec une froide curiosité
les dispositions que faisaient le bourreau et ses valets. Après avoir
dressé un lit à la hâte, ces deux hommes préparaient des machines
appelées brodequins, consistant en plusieurs planches entre lesquelles
on plaçait chacune des jambes du patient, qui s’y trouvait prise dans
de petits matelas. Chaque jambe ainsi arrangée était rapprochée l’une
de l’autre. L’appareil employé par les relieurs pour serrer leurs
volumes entre deux planches qu’ils maintiennent avec des cordes, peut
donner une idée très-exacte de la manière dont chaque jambe du patient
était disposée. Chacun imaginera dès lors l’effet que produisait un
coin chassé à coups de maillet entre les deux appareils où la jambe
était comprimée, et qui, serrés eux-mêmes par des câbles, ne cédaient
point. On enfonçait les coins à la hauteur des genoux et aux chevilles,
comme s’il s’agissait de fendre un morceau de bois. Le choix de
ces deux endroits dénués de chair, et où par conséquent le coin se
faisait place aux dépens des os, rendait cette question horriblement
douloureuse. Dans la question ordinaire, on chassait quatre coins, deux
aux chevilles et deux aux genoux; mais dans la question extraordinaire,
on allait jusqu’à huit, pourvu que les médecins jugeassent que la
sensibilité du prévenu n’était pas épuisée. A cette époque, les
brodequins s’appliquaient également aux mains; mais, pressés par le
temps, le cardinal, le lieutenant-général du royaume et le chancelier
en dispensèrent Christophe. Le procès-verbal était ouvert, le
grand-prévôt en avait dicté quelques phrases en se promenant d’un air
méditatif, et en faisant dire à Christophe ses noms, ses prénoms, son
âge, sa profession; puis il lui demanda de quelle personne il tenait
les papiers qu’il avait remis à la reine.
--Du ministre Chaudieu, répondit-il.
--Où vous les a-t-il remis?
--Chez moi, à Paris.
--En vous les remettant, il a dû vous dire si la reine-mère vous
accueillerait avec plaisir.
--Il ne m’a rien dit de semblable, répondit Christophe. Il m’a
seulement prié de les remettre à la reine Catherine en secret.
--Vous avez donc vu souvent Chaudieu, pour qu’il fût instruit de votre
voyage.
--Le ministre n’a pas su par moi qu’en apportant leurs fourrures aux
deux reines, je venais réclamer, de la part de mon père, la somme que
lui doit la reine-mère, et je n’ai pas eu le temps de lui demander par
qui.
--Mais ces papiers, qui vous ont été donnés sans être enveloppés
ni cachetés, contenaient un traité entre des rebelles et la reine
Catherine; vous avez dû voir qu’ils vous exposaient à subir le supplice
destiné aux gens qui trempent dans une rébellion.
--Oui.
--Les personnes qui vous ont décidé à cet acte de haute trahison ont dû
vous promettre des récompenses et la protection de la reine-mère.
--Je l’ai fait par attachement pour Chaudieu, la seule personne que
j’aie vue.
--Persistez-vous donc à dire que vous n’avez pas vu le prince de Condé?
--Oui!
--Le prince de Condé ne vous a-t-il pas dit que la reine-mère était
disposée à entrer dans ses vues contre messieurs de Guise?
--Je ne l’ai pas vu.
--Prenez garde! Un de vos complices, La Renaudie, est arrêté. Quelque
fort qu’il soit, il n’a pas résisté à la question qui vous attend, et
il a fini par avouer avoir eu, de même que le prince, une entrevue
avec vous. Si vous voulez éviter les tourments de la question, je vous
engage à dire simplement la vérité. Peut-être obtiendrez-vous ainsi
votre grâce.
Christophe répondit qu’il ne pouvait affirmer ce dont il n’avait jamais
eu connaissance, ni se donner des complices quand il n’en avait point.
En entendant ces paroles, le grand-prévôt fit un signe au bourreau
et rentra dans la salle voisine. A ce signe, le front de Christophe
se rida, il fronça les sourcils par une contraction nerveuse en se
préparant à souffrir. Ses poignets se fermèrent par une contraction
si violente, que ses ongles pénétrèrent dans sa chair sans qu’il le
sentît. Les trois hommes s’emparèrent de lui, le placèrent sur le lit
de camp, et l’y couchèrent en laissant pendre ses jambes. Pendant que
le bourreau attachait son corps sur cette table par de grosses cordes,
chacun de ses aides lui mettait une jambe dans les brodequins. Bientôt
les cordes furent serrées au moyen d’une manivelle, sans que cette
pression fît grand mal au Réformé. Quand chaque jambe fut ainsi prise
comme dans un étau, le bourreau saisit son maillet, ses coins, et
regarda tour à tour le patient et le greffier.
--Persistez-vous à nier? dit le greffier.
--J’ai dit la vérité, répondit Christophe.
--Eh! bien, allez, dit le greffier en fermant les yeux.
Les cordes furent serrées avec une vigueur extrême. Ce moment était
peut-être le plus douloureux de la torture: les chairs étaient alors
brusquement comprimées, le sang refluait violemment vers le buste.
Aussi le pauvre enfant ne put-il retenir des cris effroyables, il parut
près de s’évanouir. On appela le médecin. Ce personnage tâta le pouls
de Christophe et dit au bourreau d’attendre un quart d’heure avant
d’enfoncer les coins, pour laisser le temps au sang de se calmer, et
à la sensibilité celui de revenir entièrement. Le greffier représenta
charitablement à Christophe que s’il ne supportait pas mieux le
commencement des douleurs auxquelles il ne pouvait se soustraire,
il valait mieux révéler; mais Christophe ne répondit que par ces
mots:--_Le couturier du roi! le couturier du roi!_
--Qu’entendez-vous par ces paroles? lui demanda le greffier.
--En voyant à quel supplice je dois résister, dit lentement Christophe
pour gagner du temps et se reposer, j’appelle toute ma force et cherche
à l’augmenter en songeant au martyre qu’a enduré pour la sainte cause
de la Réformation le couturier du feu roi, à qui la question a été
donnée en présence de madame la duchesse de Valentinois et du roi, je
tâcherai d’être digne de lui!
Pendant que le médecin exhortait le malheureux à ne pas laisser
recourir aux moyens extraordinaires, le cardinal et le duc, impatients
de connaître le résultat de cet interrogatoire, se montrèrent, et
demandèrent à Christophe de dire incontinent la vérité. Le fils du
pelletier répéta les seuls aveux qu’il se permettait de faire, et
qui ne chargeaient que Chaudieu. Les deux princes firent un signe. A
ce signe, le bourreau et son premier aide saisirent leurs maillets,
prirent chacun un coin et l’enfoncèrent, l’un se tenant à droite,
l’autre à gauche, entre les deux appareils. Le bourreau était à la
hauteur des genoux, l’aide vis-à-vis des pieds, aux chevilles. Les yeux
des témoins de cette scène horrible s’attachèrent à ceux de Christophe,
qui, sans doute excité par la présence de ces grands personnages, leur
lança des regards si animés, qu’ils prirent l’éclat d’une flamme.
Aux deux autres coins, il laissa échapper un gémissement horrible.
Quand il vit prendre les coins de la question extraordinaire, il se
tut; mais son regard contracta une fixité si violente, et jetait aux
deux seigneurs qui le contemplaient un fluide si pénétrant, que le duc
et le cardinal furent obligés de baisser les yeux. La même défaite
fut essuyée par Philippe le Bel quand il fit donner la question
du balancier en sa présence aux Templiers. Ce supplice consistait
à soumettre la poitrine du patient au coup d’une des branches du
balancier avec lequel on frappait la monnaie, et que l’on garnissait
d’un tampon de cuir. Il y eut un chevalier de qui le regard s’attacha
si violemment au roi, que le roi, fasciné, ne put détacher sa vue de
celle du patient. Au troisième coup de barre, le roi sortit, après
avoir entendu sa citation dans l’année au tribunal de Dieu, devant
lequel il comparut. Au cinquième coin, le premier de la _question
extraordinaire_, Christophe dit au cardinal:--Monseigneur, abrégez mon
supplice, il est inutile!
Le cardinal et le duc rentrèrent dans la salle, et Christophe entendit
alors ces paroles prononcées par la reine Catherine:--Allez toujours,
car après tout ce n’est qu’un hérétique!
Elle jugea prudent de paraître plus sévère que les bourreaux envers son
complice.
On enfonça le sixième et le septième coin sans que Christophe se
plaignît: son visage brillait d’une splendeur extraordinaire, due
sans doute à l’excès de force que lui prêtait le fanatisme excité. Où
chercher ailleurs que dans le sentiment le point d’appui nécessaire
pour résister à de pareilles souffrances? Enfin Christophe se mit à
sourire au moment où le bourreau prit le huitième coin. Cette horrible
torture durait depuis une heure.
Le greffier alla chercher le médecin, afin de savoir si l’on pouvait
enfoncer le huitième coin sans mettre la vie du patient en danger.
Pendant ce temps, le duc revint voir Christophe.
--Ventre-de-biche! tu es un fier compagnon, lui dit-il en se penchant à
son oreille. J’aime les gens courageux. Entre à mon service, tu seras
heureux et riche, mes faveurs panseront tes membres meurtris; je ne te
proposerai pas de lâcheté, comme de rentrer dans ton parti pour nous
en dire les projets: il y a toujours des traîtres, et la preuve en est
dans les prisons de Blois; mais dis-moi seulement en quels termes en
sont la reine-mère et le prince de Condé.
--Je n’en sais rien, monseigneur, cria Lecamus.
Le médecin vint, examina la victime, et dit qu’elle pouvait encore
supporter le huitième coin.
--Enfoncez-le, dit le cardinal. Après tout, comme l’a dit la reine,
ce n’est qu’un hérétique, ajouta-t-il en regardant Christophe et lui
jetant un affreux sourire.
Catherine sortit à pas lents de la salle voisine, se plaça devant
Christophe et le contempla froidement. Elle fut alors l’objet de
l’attention des deux frères, qui examinèrent alternativement Catherine
et son complice. De cette épreuve solennelle dépendait pour cette femme
ambitieuse tout son avenir: elle éprouvait une vive admiration pour le
courage de Christophe, elle le regardait sévèrement; elle haïssait les
Guise, elle leur souriait.
--Hé! bien, dit-elle, jeune homme, avouez que vous avez vu le prince de
Condé, vous serez richement récompensé.
--Ah! quel métier faites-vous, madame? s’écria Christophe en la
plaignant.
La reine tressaillit.
--Il m’insulte! ne le pendrez-vous pas? dit-elle aux deux frères qui
demeuraient pensifs.
--Quelle femme! s’écria le Grand-Maître dans l’embrasure de la croisée
en consultant son frère par un regard.
--Je reste en France, et je me vengerai d’eux, pensa la reine.--Allez!
qu’il avoue ou qu’il meure! s’écria-t-elle en s’adressant à monsieur de
Montrésor.
Le grand-prévôt détourna les yeux, les bourreaux étaient occupés,
Catherine put alors lancer au martyr un regard qui ne fut vu de
personne et qui tomba sur Christophe comme une rosée. Les yeux de cette
grande reine lui parurent humides, il y roulait en effet deux larmes
contenues et séchées aussitôt. Le coin fut enfoncé, l’une des planches
entre lesquelles on le chassait cassa. Christophe laissa partir de sa
poitrine un cri horrible, après lequel il se tut et montra un visage
rayonnant: il croyait mourir.
--Qu’il meure! s’écria le cardinal en répétant le dernier mot de la
reine avec une sorte d’ironie, non, non! Ne rompons point ce fil,
dit-il au grand-prévôt.
Le duc et le cardinal se consultèrent alors à voix basse.
--Qu’en fera-t-on? demanda le bourreau.
--Envoyez-le dans les prisons d’Orléans, dit le duc, et surtout,
reprit-il en s’adressant à monsieur de Montrésor, ne le pendez point
sans mon ordre.
La délicatesse excessive à laquelle était arrivée la sensibilité des
organes intérieurs, montés par la résistance qui nécessitait l’emploi
de toutes les forces humaines, existait au même degré dans tous les
sens de Christophe. Lui seul entendit les paroles suivantes que le duc
de Guise dit à l’oreille du cardinal:--Je ne renonce point à savoir la
vérité par ce petit bonhomme.
Quand les deux princes eurent quitté la salle, les bourreaux
débarrassèrent les jambes de leur patient sans aucune précaution.
--A-t-on jamais vu criminel de cette force? dit le bourreau à ses
aides. Le drôle a supporté le huitième coin, il devait mourir, je perds
la valeur de son corps...
--Déliez-moi sans me faire souffrir, mes amis, dit le pauvre
Christophe. Quelque jour je vous récompenserai.
--Allons, ayez de l’humanité! s’écria le médecin. Monseigneur le duc
estime ce jeune homme et me l’a recommandé.
--Je vais à Amboise avec mes aides, dit brutalement le bourreau,
soignez-le vous-même. D’ailleurs, voilà le geôlier.
Le bourreau partit en laissant Christophe entre les mains du doucereux
médecin qui, aidé par le futur gardien de Christophe, le porta sur un
lit, lui apporta un bouillon, le lui fit prendre, s’assit à côté de
lui, lui tâta le pouls et lui donna des consolations.
--Vous n’en mourrez pas, lui dit-il. Vous devez éprouver une douceur
intérieure, en sachant que vous avez fait votre devoir. La reine m’a
chargé de veiller sur vous, ajouta-t-il à voix basse.
--La reine est bien bonne, dit Christophe en qui les souffrances
extrêmes avaient aussi développé une admirable lucidité d’esprit
et qui, après avoir supporté de si grandes souffrances, ne voulut
pas compromettre les résultats de son dévouement. Mais elle aurait
bien pu m’épargner de si grandes douleurs en ne me livrant pas à mes
persécuteurs et leur disant elle-même des secrets que j’ignore.
En entendant cette réponse, le médecin prit son bonnet, son manteau,
et laissa là Christophe en jugeant qu’il ne pourrait rien obtenir d’un
homme de cette trempe. Le geôlier de Blois fit emporter le pauvre
enfant par quatre hommes sur une civière et l’emmena dans la prison
de la ville, où Christophe s’endormit de ce profond sommeil qui,
dit-on, saisit presque toutes les mères après les horribles douleurs de
l’accouchement.
En transportant la cour au château d’Amboise, les deux princes lorrains
n’espéraient pas y voir le chef du parti de la Réformation, le prince
de Condé qu’ils y avaient fait mander par le roi, pour lui tendre un
piége. Comme vassal de la couronne et comme prince du sang, Condé
devait obéir aux mandements du roi. Ne pas venir à Amboise constituait
un crime de félonie; mais en y venant, il se mettait à la disposition
de la couronne. Or, en ce moment, la couronne, le conseil, la cour,
tous les pouvoirs étaient réunis entre les mains du duc de Guise et du
cardinal de Lorraine. Le prince de Condé montra, dans cette conjoncture
si délicate, l’esprit de décision et la ruse qui firent de lui le digne
interprète de Jeanne d’Albret et le valeureux général des Réformés. Il
voyagea sur les derrières des conjurés à Vendôme, afin de les appuyer
en cas de succès. Quand cette première prise d’armes fut terminée par
la courte échauffourée où périt la fleur de la noblesse égarée par
Calvin, le prince arriva, suivi de cinquante gentilshommes, au château
d’Amboise, le lendemain même de cette affaire que la fine politique des
Lorrains appela le Tumulte d’Amboise. En apprenant l’arrivée du prince,
les Lorrains envoyèrent au-devant de lui le maréchal de Saint-André
suivi de cent hommes d’ordonnance. Quand le Béarnais et son escorte
arrivèrent à la porte du château, le maréchal en refusa l’entrée aux
gentilshommes du prince.
--Vous devez y entrer seul, monseigneur, dirent au prince le chancelier
Olivier, le cardinal de Tournon et Birague qui se trouvèrent en dehors
de la herse.
--Et pourquoi?
--Vous êtes soupçonné de félonie, lui répliqua le chancelier.
Le prince, qui vit en ce moment sa suite cernée par le duc de Nemours,
répondit tranquillement:--S’il en est ainsi, j’entrerai seul chez mon
cousin et lui prouverai mon innocence.
Il mit pied à terre, causa dans une parfaite liberté d’esprit avec
Birague, le cardinal de Tournon, le chancelier Olivier et le duc de
Nemours, auxquels il demanda les détails du Tumulte.
--Monseigneur, dit le duc de Nemours, les rebelles avaient des
intelligences dans Amboise. Le capitaine Lanoue y avait introduit des
hommes d’armes qui leur ont ouvert cette porte, par où ils sont entrés
dans la ville et de laquelle ils ont été les maîtres...
--C’est-à-dire que vous leur avez ouvert un sac, répondit le prince en
regardant Birague.
--S’ils eussent été secondés par l’attaque que le capitaine Chaudieu,
le frère du prédicant de Paris, devait faire sur la porte des
Bons-Hommes, ils eussent réussi, répondit le duc de Nemours; mais
d’après la position que le duc de Guise m’avait fait prendre, le
capitaine Chaudieu a dû me tourner pour éviter un combat. Au lieu
d’arriver la nuit, comme les autres, le rebelle n’est venu qu’à la
diane, au moment où les troupes du Roi écrasaient les rebelles entrés
en ville.
--Et vous aviez un corps de réserve pour garder la porte qui leur avait
été livrée?