embarras ne durera point, pensa-t-elle.
Ainsi, chose étrange, une science occulte, oubliée aujourd’hui,
l’astrologie judiciaire servit alors à Catherine de point d’appui,
comme dans toute sa vie, car sa croyance alla croissant, en voyant les
prédictions de ceux qui pratiquaient cette science réalisées avec une
minutieuse exactitude.
--Vous êtes bien sombre, madame? dit Marie Stuart en prenant des mains
de Dayelle ce petit bonnet pincé sur la raie de ses cheveux et dont les
deux ailes de riche dentelle tournaient autour des touffes blondes qui
lui accompagnaient les tempes.
Le pinceau des peintres a si bien illustré cette coiffure, qu’elle
appartient exclusivement à la reine d’Écosse, quoique Catherine l’ait
inventée pour elle quand elle eut à prendre le deuil de Henri II; mais
elle ne sut pas la porter aussi bien que sa belle-fille, à qui elle
seyait beaucoup mieux. Ce grief n’était pas le moindre parmi ceux de la
reine-mère contre la jeune reine.
--Est-ce un reproche que me fait la reine? dit Catherine en se tournant
vers sa belle-fille.
--Je vous dois le respect et n’oserais, répliqua malicieusement
l’Écossaise qui regarda Dayelle.
Entre les deux reines, la femme de chambre favorite resta comme la
figure d’un chenet, un sourire d’approbation pouvait lui coûter la vie.
--Comment puis-je être gaie comme vous, après avoir perdu le feu roi
et en voyant le royaume de mon fils sur le point de s’embraser?
--La politique regarde peu les femmes, répliqua Marie Stuart.
D’ailleurs mes oncles sont là.
Ces deux mots étaient, dans les circonstances actuelles, deux flèches
empoisonnées.
--Voyons donc nos fourrures, madame, répondit ironiquement l’Italienne,
et nous pourrons nous occuper alors de nos véritables affaires pendant
que vos oncles décideront de celles du royaume.
--Oh! mais nous serons du conseil, madame, nous y sommes plus utiles
que vous ne croyez.
--Nous, dit Catherine avec un air d’étonnement. Mais moi, je ne sais
pas le latin.
--Vous me croyez savante! dit en riant Marie Stuart. Eh! bien, je vous
jure, madame, qu’en ce moment j’étudie pour être à la hauteur des
Médicis, afin de savoir un jour _guérir_ les plaies du royaume.
Catherine fut atteinte au cœur par ce trait piquant qui rappelait
l’origine des Médicis, venus, disaient les uns, d’un médecin, et
selon les autres, d’un riche droguiste. Elle resta sans réponse.
Dayelle rougit lorsque sa maîtresse la regarda en cherchant ces
applaudissements que tout le monde et même les reines demandent à des
inférieurs quand il n’y a pas de spectateurs.
--Vos mots charmants, madame, ne peuvent malheureusement guérir ni
les plaies de l’État, ni celles de l’Église, répondit Catherine avec
une dignité calme et froide. La science de mes pères, en ce genre,
leur a donné des trônes; tandis que si dans le danger vous continuez à
plaisanter, vous pourrez perdre les vôtres.
En ce moment, Dayelle ouvrit la porte à Christophe, que le premier
chirurgien annonça lui-même en grattant.
Le Réformé voulut étudier le visage de Catherine, en affectant un
embarras assez naturel dans un pareil lieu; mais il fut surpris par
la vivacité de la reine Marie qui sauta sur les cartons pour voir son
surcot.
--Madame, dit Christophe en s’adressant à la Florentine.
Il tourna le dos à l’autre reine et à Dayelle, en profitant soudain
de l’attention que ces deux femmes allaient donner aux fourrures pour
frapper un coup hardi.
--Que voulez-vous de moi? dit Catherine en lui jetant un regard
perçant.
Christophe avait mis le traité proposé par le prince de Condé, le
plan des Réformés et le détail de leurs forces sur son cœur, entre sa
chemise et son justaucorps de drap, mais en les enveloppant du mémoire
dû par Catherine au pelletier.
--Madame, dit-il, mon père est dans un horrible besoin d’argent, et si
vous daignez jeter les yeux sur vos mémoires, ajouta-t-il en dépliant
le papier et mettant le traité en dessus, vous verrez que Votre Majesté
lui doit six mille écus. Ayez la bonté de nous prendre en pitié. Voyez,
madame! Et il lui tendit le traité.--Lisez. Ceci date de l’avénement au
trône du feu roi.
Catherine fut éblouie par le préambule du traité, mais elle ne perdit
pas la tête, elle roula vivement le papier en admirant l’audace et la
présence d’esprit de ce jeune homme; elle sentit d’après ce coup de
maître qu’elle serait comprise, et lui frappa la tête avec le rouleau
de papier.
--Vous êtes bien maladroit, mon petit ami, de présenter le compte avant
les fourrures. Apprenez à connaître les femmes! Il ne faut jamais nous
présenter nos mémoires qu’au moment où nous sommes satisfaites.
--Est-ce une tradition? dit la jeune reine à sa belle-mère qui ne
répondit rien.
--Ah! mesdames, excusez mon père, dit Christophe. S’il n’avait pas eu
besoin d’argent, vous n’auriez pas eu vos pelleteries. Les pays sont en
armes, et il y a tant de danger à courir sur les routes, qu’il a fallu
notre détresse pour que je vinsse ici. Personne que moi n’a voulu se
risquer.
--Ce garçon est neuf, dit Marie Stuart en souriant.
Il n’est pas inutile, pour l’intelligence de cette petite scène si
importante, de faire observer qu’un surcot était, ainsi que le mot
l’indique (_sur cotte_), une espèce de spencer collant que les femmes
mettaient sur leur corsage et qui les enveloppait jusqu’aux hanches en
les dessinant. Ce vêtement garantissait le dos, la poitrine et le cou
contre le froid. Les surcots étaient intérieurement doublés en fourrure
qui bordait l’étoffe par une lisière plus ou moins large. Marie
Stuart, en essayant son surcot, se regardait dans une grande glace de
Venise pour en voir l’effet par derrière, elle avait ainsi laissé à sa
belle-mère la facilité d’examiner les papiers dont le volume eût excité
sa défiance sans cette circonstance.
--Parle-t-on jamais aux femmes des dangers qu’on a courus, quand
on est sain et sauf et qu’on les voit? dit-elle en se montrant à
Christophe.
--Ah! madame, j’ai votre mémoire aussi, dit-il en la regardant avec une
niaiserie bien jouée.
La jeune reine le toisa sans prendre le papier, et remarqua, mais sans
en tirer alors la moindre conséquence, qu’il avait pris dans son sein
le mémoire de la reine Catherine, tandis qu’il sortait le sien, à
elle, de sa poche. Elle ne vit pas non plus dans les yeux de ce garçon
l’admiration que son aspect excitait chez tout le monde; mais elle
était si occupée de son surcot, qu’elle ne se demanda pas d’abord d’où
pouvait venir cette indifférence.
--Prends, Dayelle? dit-elle à la femme de chambre, tu donneras le
mémoire à monsieur de Versailles (Loménie), en lui disant de ma part de
payer.
--Oh! madame, si vous ne me faites signer une ordonnance par le roi ou
par monseigneur le Grand-Maître, qui est là, votre gracieuse parole
resterait sans effet.
--Vous êtes plus vif qu’il ne sied à un sujet, mon ami, dit Marie
Stuart. Vous ne croyez donc pas aux paroles royales?
Le roi se montra vêtu de ses chausses de soie, et du
_haut-de-chausses_, la culotte de ce temps, mais sans pourpoint ni
manteau; il avait une riche redingote de velours, bordée de menu-vair,
car ce mot de la langue moderne peut seul donner l’idée du négligé du
roi.
--Quel est le maraud qui doute de votre parole? dit le jeune François
II qui malgré la distance entendit le dernier mot de sa femme.
La porte du cabinet se trouvait masquée par le lit royal. Ce cabinet
fut appelé plus tard cabinet vieux, pour le distinguer du riche
cabinet de peintures que fit arranger Henri III à l’autre extrémité
de cet appartement, du côté de la salle des États-Généraux. Henri III
fit cacher les meurtriers dans le cabinet vieux, et envoya dire au
duc de Guise de venir l’y trouver, tandis qu’il resta caché dans le
cabinet neuf pendant le meurtre, et il n’en sortit que pour venir voir
expirer cet audacieux sujet pour lequel il n’y avait plus ni prison,
ni tribunal, ni juges, ni lois dans le royaume. Sans ces terribles
circonstances, l’historien reconnaîtrait aujourd’hui difficilement la
destination de ces salles et de ces cabinets pleins de soldats. Un
fourier écrit à sa maîtresse à la même place où jadis Catherine pensive
décidait de sa lutte avec les partis.
--Venez, mon ami, dit la reine-mère, je vais vous faire payer, moi. Il
faut que le commerce vive, et l’argent est son principal nerf.
--Allez, mon cher, dit en riant la jeune reine, mon auguste mère entend
mieux que moi les affaires de commerce.
Catherine allait sortir sans répondre à cette nouvelle épigramme; mais
elle pensa que son indifférence pouvait éveiller un soupçon, elle
répondit vivement à sa belle-fille:--Et vous, ma chère, le commerce de
l’amour! Puis elle descendit.
--Serrez tout cela, Dayelle, et venons au conseil, monsieur, dit au roi
la jeune reine ravie de faire décider en l’absence de la reine-mère la
question si grave de la lieutenance du royaume.
Marie Stuart prit le bras du roi. Dayelle sortit la première en disant
un mot aux pages, et l’un d’eux, le jeune Téligny, qui devait périr si
misérablement à la Saint-Barthélemi, cria:--Le Roi!
En entendant ce mot, les deux arquebusiers se mirent au port d’arme,
et les deux pages allèrent en avant vers la chambre du conseil, au
milieu de la haie de courtisans et de la haie formée par les filles
des deux reines. Tous les membres du conseil se groupèrent alors à la
porte de cette salle, qui se trouve à une faible distance de la porte
de l’escalier. Le Grand-Maître, le cardinal et le Chancelier allèrent à
la rencontre des deux jeunes souverains qui souriaient à quelques-unes
des filles, ou répondaient à des demandes de quelques courtisans plus
familiers que les autres. Mais la jeune reine, évidemment impatiente,
entraînait François II vers l’immense salle du conseil. Quand le son
lourd des arquebuses, en retentissant sur le plancher, annonça que le
couple était entré, les pages remirent leurs bonnets sur leurs têtes,
et les conversations particulières entre les seigneurs reprirent leur
cours sur la gravité des affaires qui allaient se débattre.
--On a envoyé chercher le connétable par Chiverny, et il n’est pas
venu, disait l’un.
--Il n’y a aucun prince du sang, faisait observer l’autre.
--Le Chancelier et monsieur de Tournon étaient soucieux!
--Le Grand-Maître a fait dire au garde-des-sceaux de ne pas manquer
d’être à ce conseil, il en sortira sans doute quelques lettres patentes.
--Comment la reine-mère reste-t-elle en bas, chez elle, en un pareil
moment!
--On va nous tailler des croupières, disait Groslot au cardinal de
Châtillon.
Enfin chacun disait son mot. Les uns allaient et venaient dans cette
immense salle, d’autres papillonnaient autour des filles des deux
reines comme s’il était donné de saisir quelques paroles à travers un
mur de trois pieds d’épaisseur, à travers deux portes et les riches
portières qui les enveloppaient.
Assis en haut de la longue table couverte en velours bleu qui se
trouvait au milieu de cette salle, le roi auprès de qui la jeune reine
avait pris place sur un fauteuil, attendait sa mère. Robertet taillait
ses plumes. Les deux cardinaux, le Grand-Maître, le chancelier, le
garde-des-sceaux, tout le conseil enfin regardait le petit roi en se
demandant pourquoi il ne donnait pas l’ordre pour s’asseoir.
--Délibérera-t-on en l’absence de madame la reine mère? dit alors le
chancelier en s’adressant au jeune roi.
Les deux princes lorrains attribuèrent l’absence de Catherine à quelque
ruse de leur nièce. Excité d’ailleurs par un regard significatif,
l’audacieux cardinal dit au roi:--Le bon plaisir du Roi est-il que l’on
commence sans madame sa mère?
François II, sans oser se prononcer, répondit:--Messieurs, asseyez-vous.
Le cardinal expliqua succinctement les dangers de la situation. Ce
grand politique, qui fut dans cette circonstance d’une habileté
merveilleuse, amena la question de la lieutenance au milieu du profond
silence des assistants. Le jeune roi sentit sans doute une oppression
et devina que sa mère avait le sentiment des droits de la couronne et
la connaissance du danger où était son pouvoir, il répondit alors à une
demande positive du cardinal:--Attendons la reine ma mère.
Éclairée par le retard inconcevable de la reine Catherine, tout à coup
Marie Stuart réunit en une seule pensée trois circonstances qu’elle
se rappela vivement. D’abord la grosseur des mémoires présentés à sa
belle-mère, et qui l’avait frappée, quelque distraite qu’elle fût,
car une femme qui paraît ne rien voir est un lynx; puis l’endroit où
Christophe les avait mis pour les séparer des siens.--Et pourquoi? se
demanda-t-elle. Enfin elle se souvint du regard froid de ce garçon,
qu’elle attribua soudain à la haine des Réformés contre la nièce des
Guise. Une voix lui cria:--Ne serait-ce pas un envoyé des Huguenots?
Obéissant comme les natures vives à son premier mouvement, elle
dit:--Je vais chercher moi-même ma mère! Puis elle sortit brusquement,
se précipita dans l’escalier au grand étonnement des courtisans et
des dames; elle descendit chez sa belle-mère, y traversa la salle des
gardes, ouvrit la porte de la chambre avec des précautions de voleur,
glissa comme une ombre sur les tapis, et ne l’aperçut nulle part; elle
pensa devoir la surprendre dans le magnifique cabinet qui se trouve
entre cette chambre et l’oratoire. On reconnaît encore aujourd’hui
parfaitement bien les dispositions de cet oratoire, auquel les mœurs
de cette époque avaient donné dans la vie privée le rôle que joue
maintenant un boudoir.
Par un hasard inexplicable quand on songe à l’état de dégradation dans
lequel la couronne laisse ce château, les admirables boiseries du
cabinet de Catherine existent encore, et dans ces boiseries finement
sculptées, les curieux peuvent encore de nos jours voir les traces de
la splendeur italienne et reconnaître les cachettes que la reine-mère
y avait établies. Une description exacte de ces curiosités est même
nécessaire à l’intelligence de ce qui allait s’y passer. Cette boiserie
était alors composée d’environ cent quatre-vingts petits panneaux
oblongs dont une centaine subsistent encore, et qui tous offrent au
regard des arabesques de dessins différents, évidemment suggérées
par les plus charmantes arabesques de l’Italie. Le bois est du chêne
vert. Le rouge qu’on retrouve sous la couche de chaux mise à propos du
choléra, précaution inutile, indique assez que le fond des panneaux
a été doré. Les endroits où le caustique manque, font supposer que
certaines portions du dessin se détachaient de la dorure en couleur
ou bleue, ou rouge, ou verte. La multitude de ces panneaux révèle
bien l’intention de tromper les recherches; mais si l’on en pouvait
douter, le concierge du château, tout en vouant à l’exécration des
races actuelles la mémoire de Catherine, montre aux visiteurs, au bas
de cette boiserie et au rez du plancher, une plinthe assez grossière
qui se lève et sous laquelle existent encore des ressorts ingénieux.
En pressant une détente ainsi déguisée, la reine pouvait ouvrir ceux
de ces panneaux connus d’elle seule, et derrière lesquels il existe
dans la muraille une cachette oblongue comme le panneau, mais plus ou
moins profonde. Encore aujourd’hui, l’œil le plus exercé reconnaîtrait
difficilement, entre tous ces panneaux, celui qui doit tomber sur
ses charnières invisibles; mais quand les yeux étaient amusés par
les couleurs et par les dorures habilement combinées pour cacher les
fentes, il est facile de croire que vouloir découvrir un ou deux
panneaux entre deux cents était une chose impossible.
Au moment où Marie Stuart mit la main sur le loquet de la serrure assez
compliquée de ce cabinet, l’Italienne, qui venait de se convaincre de
la grandeur des plans du prince de Condé, venait de faire jouer le
ressort caché dans la plinthe, un des panneaux s’était brusquement
abaissé sur sa charnière, et Catherine se retournait pour prendre
sur sa table les papiers afin de les cacher et veiller à la sûreté
de l’émissaire dévoué qui les lui apportait. En entendant ouvrir la
porte, elle devina que la reine Marie pouvait seule venir sans se faire
annoncer.
--Vous êtes perdu, dit-elle à Christophe en s’apercevant qu’elle ne
pouvait plus serrer les papiers ni fermer assez promptement le panneau
pour que le secret de sa cachette ne fût pas éventé.
Christophe répondit par un regard sublime.
--_Povero mio!_ dit Catherine avant de regarder sa belle-fille.
--Trahison, madame! je les tiens, cria-t-elle. Faites venir le cardinal
et le duc. Que celui-ci, dit-elle en montrant Christophe, ne sorte pas.
En un moment cette habile femme avait jugé nécessaire de livrer ce
pauvre jeune homme: elle ne pouvait le cacher, il était impossible de
le faire sauver; et d’ailleurs, huit jours plus tôt il eût été temps,
mais depuis la matinée les Guise connaissaient le complot, ils devaient
avoir les listes qu’elle tenait à la main et attiraient évidemment les
Réformés dans un piége. Ainsi tout heureuse d’avoir reconnu chez ses
adversaires l’esprit qu’elle leur avait souhaité, la politique voulait
que la mèche éventée, elle s’en fît un mérite. Ces effroyables calculs
furent établis dans le rapide moment pendant lequel la jeune reine
ouvrit la porte. Marie Stuart resta muette pendant un instant. Son
regard perdit sa gaieté, prit l’acutesse que le soupçon donne aux yeux
de tout le monde, et qui chez elle devint terrible par la rapidité du
contraste. Ses yeux allèrent de Christophe à la reine-mère et de la
reine-mère à Christophe en exprimant des doutes malicieux. Puis elle
saisit une sonnette au bruit de laquelle arriva une des filles de la
reine-mère.
--Mademoiselle du Rouet, faites venir le capitaine de service, dit
Marie Stuart à la demoiselle d’honneur contrairement à l’étiquette,
nécessairement violée en de semblables circonstances.
Pendant que la jeune reine donnait cet ordre, Catherine avait toisé
Christophe en lui disant par son regard:--Du courage! Le Réformé
comprit tout et répondit par un regard qui voulait dire:--Sacrifiez-moi
comme _ils_ me sacrifient!
--Comptez sur moi, dit Catherine par un geste. Puis elle se plongea
dans les papiers quand sa belle-fille se retourna.
--Vous êtes de la religion réformée? dit Marie Stuart à Christophe.
--Oui, madame, répondit-il.
--Je ne m’étais pas trompée, ajouta-t-elle en murmurant quand elle
retrouva dans les yeux du Réformé ce même regard où la froideur et la
haine se cachaient sous une expression d’humilité.
Pardaillan se montra soudain, envoyé par les deux princes lorrains et
par le roi. Le capitaine demandé par Marie Stuart suivait ce jeune
gentilhomme, un des plus dévoués guisards.
--Allez dire de ma part au Roi, au Grand-Maître et au Cardinal de
venir, en leur faisant observer que je ne prendrais point cette liberté
s’il n’était survenu quelque chose de grave. Allez, Pardaillan.--Quant
à toi, Lewiston, veille sur ce traître de Réformé, dit-elle à
l’Écossais dans sa langue maternelle en lui désignant Christophe.
La jeune reine et la reine-mère gardèrent le silence jusqu’à l’arrivée
des princes et du roi. Ce moment fut terrible.
Marie Stuart avait découvert à sa belle-mère et dans toute son étendue
le rôle que lui faisaient jouer ses oncles; sa défiance habituelle et
constante s’était trahie, et cette jeune conscience sentait tout ce
qu’il y avait de déshonorant dans ce métier pour une grande reine. De
son côté, Catherine venait de se livrer par peur et craignait d’être
comprise, elle tremblait pour son avenir. Chacune de ces deux femmes,
l’une honteuse et colère, l’autre haineuse et tranquille, alla dans
l’embrasure de la croisée et s’appuya l’une à droite, l’autre à gauche;
mais elles exprimèrent leurs sentiments dans des regards si parlants
qu’elles baissèrent les yeux, et, par un mutuel artifice, regardèrent
le ciel par la fenêtre. Ces deux femmes si supérieures n’eurent alors
pas plus d’esprit que les plus vulgaires. Peut-être en est-il ainsi
toutes les fois que les circonstances écrasent les hommes. Il y a
toujours un moment où le génie lui-même sent sa petitesse en présence
des grandes catastrophes. Quant à Christophe, il était comme un homme
qui roule dans un abîme. Lewiston, le capitaine écossais, écoutait ce
silence, il regardait le fils du pelletier et les deux reines avec une
curiosité soldatesque. L’entrée du jeune roi et de ses deux oncles mit
fin à cette situation pénible. Le cardinal alla droit à la reine.
--Je tiens tous les fils de la conspiration des hérétiques, ils
m’envoyaient cet enfant chargé de ce traité et de ces documents, lui
dit Catherine à voix basse.
Pendant le temps que Catherine s’expliquait avec le cardinal, la reine
Marie disait quelques mots à l’oreille du Grand-Maître.
--De quoi s’agit-il? fit le jeune roi qui restait seul au milieu de ces
violents intérêts entre-choqués.
--Les preuves de ce que je disais à Votre Majesté ne se sont pas fait
attendre, dit le cardinal qui saisit les papiers.
Le duc de Guise prit son frère à part, sans se soucier d’interrompre,
et lui dit à l’oreille:--De ce coup, me voici lieutenant-général, sans
opposition.
Un fin regard fut toute la réponse du cardinal, il fit ainsi comprendre
à son frère qu’il avait déjà saisi tous les avantages à recueillir de
la fausse position de Catherine.
--Qui vous a envoyé? dit le duc à Christophe.
--Chaudieu le ministre, répondit-il.
--Jeune homme, tu mens! dit vivement l’homme de guerre, c’est le prince
de Condé!
--Le prince de Condé, monseigneur! reprit Christophe d’un air étonné,
je ne l’ai jamais rencontré. Je suis du Palais, j’étudie chez monsieur
de Thou, je suis son secrétaire, et il ignore que je suis de la
religion. Je n’ai cédé qu’aux prières du ministre.
--Assez, fit le cardinal. Appelez monsieur de Robertet, dit-il à
Lewiston, car ce jeune drôle est plus rusé que de vieux politiques, il
nous a trompés, mon frère et moi, qui lui aurais donné le bon Dieu sans
confession.
--Tu n’es pas un enfant, morbleu! s’écria le duc, et nous te traiterons
en homme.
--On voulait séduire votre auguste mère, dit le cardinal en s’adressant
au roi et voulant le prendre à part pour l’amener à ses fins.
--Hélas! répondit la reine à son fils en prenant un air de reproche et
l’arrêtant au moment où le cardinal l’emmenait dans l’oratoire pour le
soumettre à sa dangereuse éloquence, vous voyez l’effet de la situation
dans laquelle je suis: on me croit irritée du peu d’influence que j’ai
dans les affaires publiques, moi la mère de quatre princes de la maison
de Valois.
Le jeune roi devint attentif. Marie Stuart, en voyant le front du roi
se plisser, le prit et l’emmena dans l’embrasure de la fenêtre, où
elle le cajola par de douces paroles dites à voix basse, et sans doute
semblables à celles qu’elle lui adressait naguère à son lever. Les deux
frères lurent alors les papiers livrés par la reine Catherine. En y
trouvant des renseignements que leurs espions, monsieur de Braguelonne,
le lieutenant-criminel du Châtelet, ignorait, ils furent tentés de
croire à la bonne foi de Catherine de Médicis. Robertet vint et reçut
quelques ordres secrets relatifs à Christophe. Le jeune instrument
des chefs de la Réformation fut alors emmené par quatre gardes de la
compagnie écossaise qui lui firent descendre l’escalier et le livrèrent
à monsieur de Montrésor, le prévôt de l’hôtel. Ce terrible personnage
conduisit lui-même Christophe, accompagné de cinq de ses sergents,
dans la prison du château, située dans les caves voûtées de la tour
aujourd’hui en ruine, que le concierge du château de Blois vous montre
en disant que là se trouvaient les oubliettes.