Le cardinal ne répondit rien et reprit sa marche au milieu de la salle

en causant à voix basse entre monsieur de Robertet et le chancelier.

Beaucoup de personnes ignorent les difficultés que les Secrétaireries

d’État, devenues depuis les Ministères, ont rencontrées dans leur

établissement et combien de peines ont eues les rois de France à

les créer. A cette époque un secrétaire d’État comme Robertet était

purement et simplement un écrivain, il comptait à peine au milieu

des princes et des grands, qui décidaient des affaires de l’État. Il

n’y avait pas alors d’autres fonctions ministérielles que celles de

Surintendant des finances, de Chancelier et de Garde-des-sceaux. Les

rois accordaient une place dans leur Conseil par des lettres patentes

à ceux de leurs sujets dont les avis leur paraissaient utiles à la

conduite des affaires publiques. On donnait l’entrée au Conseil à

un président de chambre du Parlement, à un évêque, à un favori sans

titre. Une fois admis au Conseil, le sujet y fortifiait sa position

en se faisant revêtir des charges de la Couronne auxquelles étaient

dévolues des attributions, telles que des Gouvernements, l’épée de

connétable, la Grande-Maîtrise de l’artillerie, le bâton de Maréchal,

la Colonelle-générale de quelque corps militaire, la Grande-Amirauté,

la Capitainerie des Galères, ou souvent une charge de cour comme celle

de Grand-Maître de la maison qu’avait alors le duc de Guise.

--Croyez-vous que le duc de Nemours épouse Françoise? demanda madame de

Guise au précepteur du duc d’Orléans.

--Ah! madame, répondit-il, je ne sais que le latin.

Cette réponse fit sourire ceux qui furent à portée d’entendre. En ce

moment, la séduction de Françoise de Rohan par le duc de Nemours était

le sujet de toutes les conversations; mais, comme le duc de Nemours

était cousin de François II, et doublement allié de la maison de Valois

par sa mère, les Guise le regardaient plutôt comme séduit que comme

séducteur. Néanmoins le crédit de la maison de Rohan fut tel, qu’après

le règne de François II, le duc de Nemours fut obligé de quitter la

France, à cause du procès que lui firent les Rohan, et que le crédit

des Guise arrangea. Son mariage avec la duchesse de Guise, après

l’assassinat de Poltrot, peut expliquer la question que la duchesse

avait adressée à Amyot, en révélant la rivalité qui devait exister

entre mademoiselle de Rohan et la duchesse.

--Mais voyez un peu le groupe des mécontents, là-bas, dit le comte de

Grammont en montrant messieurs de Coligny, le cardinal de Châtillon,

Banville, Thoré, Moret et plusieurs seigneurs soupçonnés de tremper

dans la Réformation qui se tenaient tous entre deux croisées, du côté

de l’autre cheminée.

--Les Huguenots se remuent, dit Cypierre. Nous savons que Théodore de

Bèze est à Nérac pour obtenir de la reine de Navarre qu’elle se déclare

pour les Réformés en abjurant publiquement, ajouta-t-il en regardant le

bailli d’Orléans qui était aussi chancelier de la reine de Navarre et

qui observait la cour.

--Elle le fera! répondit sèchement le bailli d’Orléans.

Ce personnage, le Jacques Cœur orléanais, un des plus riches bourgeois

de ce temps, se nommait Groslot et faisait les affaires de Jeanne

d’Albret à la cour de France.

--Vous le croyez? dit le chancelier de France au chancelier de Navarre

en appréciant la portée de l’affirmation de Groslot.

--Ne savez-vous pas, dit le riche orléanais, que cette reine n’a de

la femme que le sexe? Elle est entière aux choses viriles, elle a

l’esprit puissant aux grandes affaires, et le cœur invincible aux

grandes adversités.

--Monsieur le Cardinal, dit le chancelier Olivier à monsieur de Tournon

qui avait écouté Groslot, que pensez-vous de cette audace?

--La reine de Navarre a bien fait de choisir pour son chancelier un

homme à qui la maison de Lorraine a des emprunts à faire et qui offre

son logis au roi quand on parle d’aller à Orléans, répondit le cardinal.

Le chancelier et le cardinal se regardèrent alors sans oser se

communiquer leurs pensées; mais Robertet les leur exprima, car il

croyait nécessaire de montrer plus de dévouement aux Guise que ces

grands personnages en se trouvant plus petit qu’eux.

--C’est un grand malheur que la maison de Navarre, au lieu d’abjurer la

religion de ses pères, n’abjure pas l’esprit de vengeance et de révolte

que lui a soufflé le connétable de Bourbon. Nous allons revoir les

querelles des Armagnacs et des Bourguignons.

--Non, dit Groslot, car il y a du Louis XI dans le cardinal de Lorraine.

--Et aussi chez la reine Catherine, répondit Robertet.

En ce moment madame Dayelle, la femme de chambre favorite de la reine

Marie Stuart, traversa la salle et alla vers la chambre de la reine. Le

passage de la femme de chambre causa du mouvement.

--Nous allons bientôt entrer, dit madame de Fiesque.

--Je ne le crois pas, répondit madame de Guise, Leurs Majestés

sortiront, car on va tenir un grand conseil.

La Dayelle se glissa dans la chambre royale après avoir gratté à la

porte, façon respectueuse inventée par Catherine de Médicis, et qui fut

adoptée à la cour de France.

--Quel temps fait-il, ma chère Dayelle? dit la reine Marie en montrant

son blanc et frais visage hors du lit en en secouant les rideaux.

--Ah! madame...

--Qu’as-tu, ma Dayelle? on dirait que les archers sont à tes trousses.

--Oh! madame, le roi dort-il encore?

--Oui.

--Nous allons quitter le château, et monsieur le cardinal m’a priée de

vous le dire, afin que vous y disposiez le roi.

--Sais-tu pourquoi, ma bonne Dayelle?

--Les Réformés veulent vous enlever...

--Ah! cette nouvelle religion ne me laissera pas de repos! J’ai rêvé

cette nuit que j’étais en prison, moi qui réunirai les couronnes des

trois plus beaux royaumes du monde.

--Aussi, madame, est-ce un rêve!

--Enlevée?... ce serait assez gentil; mais pour fait de religion et par

des hérétiques, c’est une horreur.

La reine sauta hors du lit et vint s’asseoir dans une grande chaise

couverte de velours rouge, devant la cheminée, après que Dayelle lui

eut donné une robe de chambre en velours noir, qu’elle serra légèrement

à la taille par une corde en soie. Dayelle alluma le feu, car les

matinées du mois de mai sont assez fraîches aux bords de la Loire.

--Mes oncles ont donc appris ces nouvelles pendant la nuit? demanda la

reine à Dayelle, avec laquelle elle agissait familièrement.

--Depuis ce matin, messieurs de Guise se promènent sur la terrasse pour

n’être entendus de personne et y ont reçu des envoyés venus en toute

hâte de différents points du royaume où les Réformés s’agitent. Madame

la reine-mère y était avec ses Italiens en espérant qu’elle serait

consultée; mais elle n’a pas été de ce petit conseil.

--Elle doit être furieuse!

--D’autant plus qu’il y avait un restant de colère d’hier, répondit

Dayelle. On dit qu’en voyant paraître Votre Majesté dans sa robe d’or

retors et avec son joli voile de crêpe tanné, elle n’a pas été gaie...

--Laisse-nous, ma bonne Dayelle, le roi s’éveille. Que personne, pas

même les petites entrées, ne nous dérange, il s’agit d’affaires d’État,

et mes oncles ne nous troubleront pas.

--Eh! bien, ma chère Marie, as-tu donc déjà quitté le lit? Est-il grand

jour? dit le jeune roi en s’éveillant.

--Mon cher mignon, pendant que nous dormons, les méchants veillent et

vont nous forcer de quitter cette belle demeure.

--Que parles-tu de méchants, ma mie! N’avons-nous pas eu la plus jolie

fête du monde hier au soir, n’étaient les mots latins que ces messieurs

ont jetés dans notre français?

--Ah! dit Marie, ce langage est de fort bon goût, et Rabelais l’a déjà

mis en lumière.

--Tu es une savante, et je suis bien fâché de ne pouvoir le célébrer

en vers; si je n’étais pas roi, je reprendrais à mon frère maître Amyot

qui le rend si savant...

--N’enviez rien à votre frère qui fait des poésies et me les montre en

me demandant de lui montrer les miennes. Allez, vous êtes le meilleur

des quatre et serez aussi bon roi que vous êtes amant gentil. Aussi,

peut-être est-ce pour cela que votre mère vous aime si peu! Mais sois

tranquille. Moi, mon cher cœur, je t’aimerai pour tout le monde.

--Je n’ai pas grand mérite à aimer une si parfaite reine, dit le petit

roi. Je ne sais qui m’a retenu hier de t’embrasser devant toute la cour

quand tu as dansé le branle au flambeau! J’ai clairement vu que toutes

les femmes ont l’air d’être des servantes auprès de toi, belle Marie...

--Pour ne parler qu’en prose, vous parlez à ravir, mon mignon; mais

aussi est-ce l’amour qui parle. Et vous, vous savez bien, mon aimé,

que vous ne seriez qu’un pauvre petit page, encore vous aimerais-je

autant que je vous aime, et il n’y a rien cependant de plus doux que de

pouvoir se dire: Mon amant est roi.

--Oh! le joli bras! Pourquoi faut-il nous habiller? J’aime tant à

passer mes doigts dans tes cheveux si doux, à mêler leurs anneaux

blonds. Ah! çà, ma mie, ne donne plus à baiser à tes femmes ce cou si

blanc et ce joli dos, ne le souffrez plus! C’est déjà trop que les

brouillards de l’Écosse y aient passé.

--Ne viendrez-vous pas voir mon cher pays? Les Écossais vous aimeront,

et il n’y aura pas de révolte comme ici.

--Qui se révolte dans notre royaume? dit François de Valois en croisant

sa robe et prenant Marie Stuart sur son genou.

--Oh! ceci est assurément fort joli, dit-elle en dérobant sa joue au

roi; mais vous avez à régner, s’il vous plaît, mon doux sire.

--Que parles-tu de régner? je veux ce matin...

--A-t-on besoin de dire _je veux_ quand on peut tout? Ceci n’est parler

ni en roi, ni en amant. Mais, il ne s’agit point de cela, laisse! Nous

avons une affaire importante.

--Oh! dit le roi, il y a longtemps que nous n’avons eu d’affaire.

Est-elle amusante?

--Non, dit Marie, il s’agit de déménager.

--Je gage, ma mie, que vous avez vu l’un de vos oncles, qui s’arrangent

si bien, qu’à dix-sept ans, je me comporte en roi fainéant. Je ne

sais pas, en vérité, pourquoi depuis le premier conseil j’ai continué

d’assister aux autres? Ils y pourraient faire tout aussi bien les

choses en mettant une couronne sur mon fauteuil, je ne vois rien que

par leurs yeux et décide à l’aveugle.

--Oh! monsieur, s’écria la reine en se levant de dessus le roi et

prenant un petit air de fâcherie, il était dit que vous ne me feriez

plus la moindre peine à ce sujet, et que mes oncles useraient du

pouvoir royal pour le bonheur de votre peuple. Il est gentil ton

peuple? si tu voulais le régenter toi seul, il te goberait comme une

fraise. Il lui faut des gens de guerre, un maître rude et à mains

gantées de fer; tandis que toi tu es un mignon que j’aime ainsi, que

je n’aimerais pas autrement, entendez-vous, monsieur? dit-elle en

baisant au front cet enfant qui paraissait vouloir se révolter contre

ce discours et que cette caresse adoucit.

--Oh! s’ils n’étaient pas vos oncles! s’écria François II. Ce cardinal

me déplaît énormément, et quand il prend son air patelin et ses façons

soumises pour me dire en s’inclinant: «Sire, il s’agit ici de l’honneur

de la couronne et de la foi de vos pères. Votre Majesté ne saurait

souffrir;» et ceci et cela... je suis sûr qu’il ne travaille que pour

sa maudite maison de Lorraine.

--Comme tu l’as bien imité! dit la reine. Mais pourquoi n’employez-vous

pas ces Lorrains à vous instruire de ce qui se passe, afin de régner

par vous-même dans quelque temps, à votre grande majorité? Je suis

votre femme, et votre honneur est le mien. Nous régnerons, va, mon

mignon! Mais tout ne sera pas roses pour nous jusqu’au moment où nous

ferons nos volontés! il n’y a rien de si difficile pour un roi que de

régner! Suis-je reine, moi, par exemple? Croyez-vous que votre mère ne

me rende pas en mal ce que mes oncles font de bien pour la splendeur de

votre trône? Hé! quelle différence! Mes oncles sont de grands princes,

neveux de Charlemagne, pleins d’égards et qui sauraient mourir pour

vous; tandis que cette fille de médecin ou de marchand, reine de France

par hasard, est grièche comme une bourgeoise qui ne règne pas dans

son ménage. En femme mécontente de ne pas tout brouiller ici, cette

Italienne me montre à tout propos sa figure pâle et sérieuse; puis, de

sa bouche pincée: «Ma fille, vous êtes la reine, et je ne suis plus

que la seconde femme du royaume, me dit-elle (Elle enrage, entends-tu,

mon mignon?). Mais si j’étais en votre place, je ne porterais pas de

velours incarnat pendant que la cour est en deuil, je ne paraîtrais

pas en public avec mes cheveux unis et sans pierreries, parce que ce

qui n’est point séant à une simple dame l’est encore moins chez une

reine. Aussi ne danserais-je point de ma personne, je me contenterais

de voir danser!» Voilà ce qu’elle me dit.

--Oh! mon Dieu, répondit le roi, je crois l’entendre. Dieu! si elle

savait...

--Oh! vous tremblez encore devant elle. Elle t’ennuie, dis-le? nous la

renverrons. Par ma foi! te tromper, passe encore, la bonne femme est de

Florence; mais t’ennuyer...

--Au nom du Ciel, Marie, tais-toi, dit François inquiet et content tout

à la fois, je ne voudrais pas que tu perdisses son amitié.

--N’ayez pas peur qu’elle se brouille jamais avec moi qui porterai les

trois plus belles couronnes du monde, mon cher petit roi, dit Marie

Stuart. Encore qu’elle me haïsse pour mille raisons, elle me caresse

afin de me détacher de mes oncles.

--Te haïr!...

--Oui, mon ange, et si je n’en avais mille de ces preuves que les

femmes se donnent entre elles de ce sentiment et dont la malice n’est

comprise que par elles, je me contenterais de sa constante opposition

à nos chères amours. Est-ce ma faute à moi, si ton père n’a jamais

pu souffrir mademoiselle Médicis? Enfin elle m’aime si peu qu’il a

fallu que vous vous missiez en colère pour que nous n’eussions pas

chacun notre appartement, ici et à Saint-Germain. Elle prétendait que

c’était l’usage des rois et reines de France. L’usage! c’était celui

de votre père, et cela s’explique. Quant à votre aïeul François, le

compère avait établi cet usage pour la commodité de ses amours. Aussi,

veillez-y bien! Si nous nous en allons d’ici, que le Grand-Maître ne

nous sépare point.

--Si nous nous en allons d’ici, Marie? Mais, moi, je ne veux point

quitter ce joli château d’où nous voyons la Loire et le Blésois, une

ville à nos pieds et le plus joli ciel du monde au-dessus de nos têtes

et ces délicieux jardins. Si je m’en vais, ce sera pour aller en Italie

avec toi, voir les peintures de Raphaël et Saint-Pierre.

--Et les orangers? Oh! mon mignon roi, si tu savais quelle envie ta

Marie nourrit de se promener sous des orangers en fleur et en fruit!

Hélas! peut-être n’en verrai-je jamais. Oh! entendre un chant italien

sous ces arbres parfumés, au bord d’une mer bleue, sous un ciel bleu,

et nous tenir ainsi!

--Partons, dit le roi.

--Partir! s’écria le Grand-Maître en entrant. Oui, sire, il s’agit de

quitter Blois. Pardonnez-moi ma hardiesse; mais les circonstances sont

plus fortes que l’étiquette, et je viens vous supplier de tenir conseil.

Marie et François s’étaient vivement séparés en se voyant surpris, et

leurs visages offraient une même expression de majesté royale offensée.

--Vous êtes un trop grand maître, monsieur de Guise, dit le jeune roi

tout en contenant sa colère.

--Au diable les amoureux! dit le cardinal en murmurant à l’oreille de

Catherine.

--Mon fils, répondit la reine-mère qui se montra derrière le cardinal,

il s’agit de la sûreté de votre personne et de votre royaume.

--L’hérésie veillait pendant que vous dormiez, sire, dit le cardinal.

--Retirez-vous dans la salle, fit le petit roi, nous tiendrons alors

conseil.

--Madame, dit le Grand-Maître à la reine, le fils de votre pelletier

vous apporte vos fourrures, qui sont de saison pour le voyage, car il

est probable que nous côtoierons la Loire. Mais, dit-il en se tournant

vers la reine-mère, il veut aussi vous parler, madame. Pendant que le

roi s’habillera, vous et madame la reine expédiez-le sur-le-champ, afin

que nous n’ayons point la tête rompue de cette bagatelle.

--Volontiers, dit Catherine, en se disant à elle-même: S’il compte se

défaire de moi par de semblables ruses, il ne me connaît point.

Le cardinal et le duc se retirèrent en laissant les deux reines et le

roi. En passant dans la salle des gardes, qu’il traversa de nouveau

pour aller dans la salle du conseil, le Grand-Maître dit à l’huissier

de lui amener le pelletier de la reine. Quand Christophe vit venir à

lui, d’un bout de la salle des gardes à l’autre, cet huissier, qu’il

prit à son costume pour un personnage, le cœur lui faillit; mais

cette sensation, si naturelle à l’approche du moment critique, devint

terrible lorsque l’huissier, dont le mouvement eut pour résultat

d’attirer les yeux de toute cette brillante assemblée sur Christophe,

sur sa piètre mine et ses paquets, lui dit:--Messeigneurs le cardinal

de Lorraine et le Grand-Maître vous mandent pour parler à vous dans la

salle du conseil.

--Aurais-je été trahi? se demanda le frêle ambassadeur des Réformés.

Christophe suivit l’huissier en baissant les yeux, et ne les leva qu’en

se trouvant dans l’immense salle du conseil, dont l’étendue est presque

égale à celle de la salle des gardes. Les deux princes lorrains y

étaient seuls debout devant la magnifique cheminée adossée à celle où,

dans la salle des gardes, se tenaient les filles des deux reines.

--Tu viens de Paris, quelle route as-tu donc prise? dit le cardinal à

Christophe.

--Je suis venu par eau, monseigneur, répondit le Réformé.

--Comment es-tu donc entré dans Blois? dit le Grand-Maître.

--Par le port, monseigneur.

--Personne ne t’a inquiété? fit le duc qui ne cessait d’examiner le

jeune homme.

--Non, monseigneur. Au premier soldat qui a fait mine de m’arrêter,

j’ai dit que je venais pour le service des deux reines, de qui mon père

est le pelletier.

--Que faisait-on à Paris? demanda le cardinal.

--On recherchait toujours l’auteur du meurtre commis sur le président

Minard.

--N’es-tu pas le fils du plus grand ami de mon chirurgien? dit le duc

de Guise trompé par la candeur que Christophe exprimait, une fois son

trouble apaisé.

--Oui, monseigneur.

Le Grand-Maître sortit, souleva brusquement la portière qui cachait la

double porte de la salle du conseil, et montra sa figure à toute cette

audience au milieu de laquelle il chercha le premier chirurgien du roi.

Ambroise, debout dans un coin, fut frappé par une œillade que le duc

lui lança, et vint à lui. Ambroise, qui inclinait déjà vers la religion

réformée, finit par l’adopter; mais l’amitié des Guise et celle des

rois de France le garantit de tous les malheurs qui atteignirent les

Réformés. Le duc, qui se regardait comme obligé de la vie envers

Ambroise Paré, l’avait fait nommer premier chirurgien du roi depuis

quelques jours.

--Que voulez-vous, monseigneur? dit Ambroise. Le roi serait-il malade?

je le croirais assez.

--Comment?

--La reine est trop jolie, répliqua le chirurgien.

--Ah! fit le duc étonné. Néanmoins il ne s’agit pas de ceci, reprit-il

après une pause. Ambroise, je veux te faire voir un de tes amis, dit-il

en l’emmenant sur le pas de la porte de la chambre du conseil et lui

montrant Christophe.

--Hé! c’est vrai, monseigneur, s’écria le chirurgien en tendant la main

à Christophe. Comment va ton père, mon gars?

--Mais bien, maître Ambroise, répondit Christophe.

--Et que viens-tu faire à la cour, dit le chirurgien, ce n’est pas ton

métier de porter les paquets, ton père te destine à la chicane. Veux-tu

la protection de ces deux grands princes pour être avocat?

--Oh! mon Dieu oui, dit Christophe, mais pour les intérêts de mon père;

et si vous pouvez intercéder pour nous, joignez-vous à moi, fit-il en

prenant un air piteux, pour obtenir de monseigneur le Grand-Maître une

ordonnance de paiement des sommes qui sont dues à mon père, car il ne

sait de quel bois faire flèche...

Le cardinal et le Grand-Maître se regardèrent et parurent satisfaits.

--Maintenant laissez-nous, dit le Grand-Maître à Ambroise en lui

faisant un signe. Et vous, mon ami, dit-il à Christophe, faites

promptement vos affaires et retournez à Paris. Mon secrétaire vous

donnera une passe, car, mordieu, il ne fera pas bon sur les chemins!

Aucun des deux frères n’eut le moindre soupçon des graves intérêts qui

reposaient sur Christophe, une fois assurés qu’il était bien le fils du

bon catholique Lecamus, fournisseur de la cour, et qu’il ne venait que

pour se faire payer.

--Mène-le auprès de la chambre de la reine, qui sans doute va le

demander, dit le cardinal au chirurgien en lui montrant Christophe.

Pendant que le fils du pelletier subissait son interrogatoire dans

la salle du conseil, le roi avait laissé la reine en compagnie de sa

belle-mère, après avoir passé dans son cabinet de toilette où l’on

allait par le cabinet contigu à la chambre.

Debout dans la vaste embrasure de l’immense croisée, la reine Catherine

regardait les jardins, en proie aux plus tristes pensées. Elle voyait

l’un des plus grands capitaines de ce siècle substitué dans la matinée,

à l’instant, à son fils, au roi de France, sous le terrible titre de

lieutenant-général du royaume. Devant ce péril, elle était seule, sans

action, sans défense. Aussi pouvait-on la comparer, dans son vêtement

de deuil, qu’elle ne quitta jamais depuis la mort de Henri II, à un

fantôme, tant sa figure pâle était immobile à force de réflexion.

Son œil noir nageait dans cette indécision tant reprochée aux grands

politiques, et qui chez eux vient de l’étendue même du coup d’œil par

lequel ils embrassent toutes les difficultés, les compensant l’une par

l’autre, et additionnant, pour ainsi dire, toutes les chances avant

de prendre un parti. Ses oreilles tintaient, son sang s’agitait, et

néanmoins elle demeurait calme, digne, tout en mesurant la profondeur

de l’abîme politique au-dessus de l’abîme réel qui s’étendait sous

ses pieds. Après celle de l’arrestation du Vidame de Chartres, cette

journée était la seconde de ces terribles journées qui se trouvèrent

en si grand nombre dans le reste de sa vie royale; mais ce fut aussi

sa dernière faute à l’école du pouvoir. Quoique le sceptre parût

fuir ses mains, elle voulait le saisir et le saisit par un effet de

cette puissance de volonté qui ne s’était lassée ni des dédains de

son beau-père François Ier et de sa cour, où elle avait été peu de

chose, quoique dauphine, ni des constants refus de Henri II, ni de la

terrible opposition de Diane de Poitiers, sa rivale. Un homme n’eût

rien compris à cette reine en échec; mais la blonde Marie, si fine,

si spirituelle, si jeune fille et déjà si instruite, l’examinait du

coin de l’œil en affectant de fredonner un air italien et prenant une

contenance insouciante. Sans deviner les orages d’ambition contenue qui

causaient une légère sueur froide à la Florentine, la jolie Écossaise

au visage mutin savait que l’élévation de son oncle le duc de Guise

causait une rage intérieure à Catherine. Or, rien ne l’amusait tant

que d’espionner sa belle-mère, en qui elle voyait une intrigante,

une parvenue abaissée toujours prête à se venger. Le visage de l’une

était grave et sombre, un peu terrible, à cause de cette lividité

des Italiennes qui, durant le jour, fait ressembler leur teint à de

l’ivoire jaune, quoiqu’il redevienne éclatant aux bougies, tandis

que le visage de l’autre était frais et gai. A seize ans, la tête

de Marie Stuart avait cette blancheur de blonde qui la rendit si

célèbre. Son frais, son piquant visage si purement coupé, brillait de

cette malice d’enfant exprimée franchement par la régularité de ses

sourcils, par la vivacité de ses yeux, par la mutinerie de sa jolie

bouche. Elle déployait alors ces grâces de jeune chatte que rien, ni

la captivité, ni la vue de son effroyable échafaud, ne purent altérer.

Ces deux reines, l’une à l’aurore, l’autre à l’été de sa vie, formaient

donc alors le contraste le plus complet. Catherine était une reine

imposante, une veuve impénétrable, sans autre passion que celle du

pouvoir. Marie était une folâtre, une insoucieuse épousée, qui de ses

couronnes faisait des jouets. L’une prévoyait d’immenses malheurs, elle

entrevoyait l’assassinat des Guise en devinant que ce serait le seul

moyen d’abattre des gens capables de s’élever au-dessus du trône et du

Parlement; enfin elle apercevait les flots de sang d’une longue lutte;

l’autre ne se doutait pas qu’elle serait juridiquement assassinée. Une

singulière réflexion rendit un peu de calme à l’Italienne.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 55 / 65 段