En ce moment ces deux hommes se trouvaient être les arbitres de la

plus grande révolution essayée en Europe depuis celle de Henri VIII en

Angleterre, et qui fut la conséquence de la découverte de l’imprimerie.

Adversaires de la Réformation, ils tenaient le pouvoir entre leurs

mains et voulaient étouffer l’hérésie; mais, s’il fut moins fameux que

Luther, Calvin, leur adversaire, était plus fort que Luther. Calvin

voyait alors le Gouvernement là où Luther n’avait vu que le Dogme. Là

où le gras buveur de bière, l’amoureux Allemand se battait avec le

diable et lui jetait son encrier à la figure, le Picard, souffreteux

célibataire, faisait des plans de campagne, dirigeait des combats,

armait des princes, et soulevait des peuples entiers en semant les

doctrines républicaines au cœur des Bourgeoisies, afin de compenser

ses continuelles défaites sur les champs de bataille par des progrès

nouveaux dans l’esprit des nations.

Le cardinal de Lorraine et le duc de Guise, aussi bien que Philippe

II et le duc d’Albe, savaient où la monarchie était visée et quelle

étroite alliance existait entre le catholicisme et la royauté.

Charles-Quint, ivre pour avoir trop bu à la coupe de Charlemagne et

croyant trop à la force de sa monarchie en croyant partager le monde

avec Soliman, n’avait pas senti d’abord sa tête attaquée, et quand

le cardinal Granvelle lui fit apercevoir l’étendue de la plaie,

il abdiqua. Les Guise eurent une pensée unique, celle d’abattre

l’hérésie d’un seul coup. Ce coup, ils le tentaient alors pour la

première fois à Amboise, et ils le firent tenter une seconde fois à la

Saint-Barthélemi, alors d’accord avec Catherine de Médicis éclairée

par les flammes de douze années de guerres, éclairée surtout par le

mot significatif de république prononcé plus tard et imprimé par les

écrivains de la Réforme, déjà devinés en ceci par Lecamus, ce type de

la bourgeoisie parisienne. Les deux princes, au moment de frapper un

coup meurtrier au cœur de la noblesse, afin de la séparer dès l’abord

d’un parti religieux au triomphe duquel elle perdait tout, achevaient

de se concerter sur la façon de découvrir leur coup d’État au roi,

pendant que Catherine causait avec ses quatre conseillers.

--Jeanne d’Albret a bien su ce qu’elle faisait en se déclarant la

protectrice des Huguenots! Elle a dans la Réformation un bélier duquel

elle joue très-bien! dit le Grand-Maître qui comprenait la profondeur

des desseins de la reine de Navarre.

Jeanne d’Albret fut en effet une des plus fortes têtes de ce temps.

--Théodore de Bèze est à Nérac, après être allé prendre les ordres de

Calvin.

--Quels hommes ces bourgeois savent trouver! s’écria le Grand-Maître.

--Ah! nous n’avons pas à nous un homme de la trempe de ce la Renaudie,

s’écria le cardinal, c’est un vrai Catilina.

--De tels hommes agissent toujours pour leur propre compte, répondit le

duc. N’avais-je pas deviné La Renaudie? je l’ai comblé de faveurs, je

l’ai fait évader lors de sa condamnation par le parlement de Bourgogne,

je l’ai fait rentrer dans le royaume en obtenant la révision de son

procès, et je comptais tout faire pour lui pendant qu’il ourdissait

contre nous une conspiration diabolique. Le drôle a rallié les

Protestants d’Allemagne aux hérétiques de France en conciliant les

difficultés survenues à propos de dogme entre Luther et Calvin. Il a

rallié les grands seigneurs mécontents au parti de la Réforme, sans

leur faire ostensiblement abjurer le catholicisme. Il avait, dès l’an

dernier, trente capitaines à lui! Il était partout à la fois, à Lyon,

en Languedoc, à Nantes! Enfin il a fait rédiger cette consultation

colportée dans toute l’Allemagne, où les théologiens déclarent que l’on

peut recourir à la force pour soustraire le roi à notre domination et

qui se colporte de ville en ville. En le cherchant partout, on ne le

rencontre nulle part! Cependant je ne lui ai fait que du bien! Il va

falloir l’assommer comme un chien, ou essayer de lui faire un pont d’or

pour qu’il entre dans notre maison.

--La Bretagne, le Languedoc, tout le royaume est travaillé pour nous

donner un assaut mortel, dit le cardinal. Après la fête d’hier, j’ai

passé le reste de la nuit à lire tous les renseignements que m’ont

envoyés mes Religieux; mais il n’y a de compromis que des gentilshommes

pauvres, des artisans, des gens qu’il est indifférent de pendre ou

de laisser en vie. Les Coligny, Condé, ne paraissent pas encore,

quoiqu’ils tiennent les fils de cette conspiration.

--Aussi, dit le duc, dès que cet avocat, cet Avenelles a vendu la

mèche, ai-je dit à Braguelonne de laisser aller les conspirateurs

jusqu’au bout, ils sont sans défiance, ils croient nous surprendre,

peut-être alors les chefs se montreront-ils. Mon avis serait de nous

laisser vaincre pendant quarante-huit heures...

--Ce serait trop d’une demi-heure, dit le cardinal effrayé.

--Voilà comment tu es brave, répondit le Balafré.

Le cardinal répliqua sans s’émouvoir:--Que le prince de Condé soit ou

non compromis, si nous sommes sûrs qu’il soit le chef, abattons cette

tête, et nous serons tranquilles. Nous n’avons pas tant besoin de

soldats que de juges pour cette besogne, et jamais on ne manquera de

juges. La victoire est toujours plus sûre au parlement que sur un champ

de bataille, et coûte moins cher.

--J’y consens volontiers, répondit le duc; mais crois-tu que le prince

de Condé soit assez puissant pour donner tant d’audace à ceux qui vont

venir nous livrer ce premier assaut? n’y a-t-il pas...

--Le roi de Navarre, dit le cardinal.

--Un niais qui me parle chapeau bas! répondit le duc. Les coquetteries

de la Florentine t’obscurcissent donc la vue...

--Oh! j’y ai déjà songé, fit le prêtre. Si je désire me trouver en

commerce galant avec elle, n’est-ce pas pour lire au fond de son cœur?

--Elle n’a pas de cœur, dit vivement le duc, elle est encore plus

ambitieuse que nous ne le sommes.

--Tu es un brave capitaine, dit le cardinal à son frère; mais

crois-moi, nos deux robes sont bien près l’une de l’autre, et je

la faisais surveiller par Marie avant que tu ne songeasses à la

soupçonner. Catherine a moins de religion que n’en a mon soulier. Si

elle n’est pas l’âme du complot, ce n’est pas faute de désir; mais nous

allons la juger sur le terrain et voir comment elle nous appuiera.

Jusqu’aujourd’hui j’ai la certitude qu’elle n’a pas eu la moindre

communication avec les hérétiques.

--Il est temps de tout découvrir au roi et à la reine-mère qui ne sait

rien, dit le duc, et voilà la seule preuve de son innocence; peut-être

attend-on le dernier moment pour l’éblouir par les probabilités d’un

succès. La Renaudie va savoir par mes dispositions que nous sommes

avertis. Cette nuit, Nemours a dû suivre les détachements de Réformés

qui arrivaient par les chemins de traverse, et les conjurés seront

forcés de venir nous attaquer à Amboise, où je les laisserai tous

entrer. Ici, dit-il en montrant les trois côtés du rocher sur lequel

le château de Blois est assis comme venait de le faire Chiverni, nous

aurions un assaut sans aucun résultat, les Huguenots viendraient et

s’en iraient à volonté. Blois est une salle à quatre entrées, tandis

qu’Amboise est un sac.

--Je ne quitterai pas la Florentine, dit le cardinal.

--Nous avons fait une faute, reprit le duc en s’amusant à lancer en

l’air son poignard et à le rattraper par la coquille, il fallait se

conduire avec elle comme avec les Réformés, lui donner la liberté de

ses mouvements pour la prendre sur le fait.

Le cardinal regarda pendant un moment son frère en hochant la tête.

--Que nous veut Pardaillan? dit le Grand-Maître en voyant venir sur la

terrasse ce jeune gentilhomme devenu célèbre par sa rencontre avec la

Renaudie et par leur mort mutuelle.

--Monseigneur, un homme envoyé par le pelletier de la reine est à la

porte, et dit avoir à lui remettre une parure d’hermine, faut-il le

laisser entrer?

--Eh! oui, un surcot dont elle parlait hier, reprit le cardinal;

laissez passer ce courtaud de boutique, elle aura besoin de cela pour

voyager le long de la Loire.

--Par où donc est-il venu, pour n’être arrêté qu’à la porte du château?

demanda le Grand-Maître.

--Je l’ignore, répondit Pardaillan.

--Je le lui demanderai chez la reine, se dit le Balafré, qu’il attende

le lever dans la salle des gardes; mais, Pardaillan, est-il jeune?

--Oui, monseigneur; il se donne pour le fils de Lecamus.

--Lecamus est un bon catholique, fit le cardinal, qui, de même que

le Grand-Maître, était doué de la mémoire de César. Le curé de

Saint-Pierre-aux-Bœufs compte sur lui, car il est quartenier du Palais.

--Néanmoins fais causer le fils avec le capitaine de la garde

écossaise, dit le Grand-Maître qui appuya sur ce verbe en y donnant un

sens facile à comprendre. Mais Ambroise est au château, par lui nous

saurons si c’est bien le fils de Lecamus qui l’a fort obligé jadis.

Demande Ambroise Paré.

Ce fut en ce moment que la reine Catherine alla seule au-devant des

deux frères qui s’empressèrent de venir à elle en lui témoignant un

respect dans lequel l’Italienne voyait de constantes ironies.

--Messieurs, dit-elle, daignerez-vous me confier ce qui se prépare? La

veuve de votre ancien maître serait-elle dans votre estime au-dessous

des sieurs de Vieilleville, Birague et Chiverni?

--Madame, répondit le cardinal sur un ton galant, notre devoir

d’hommes, avant celui de politiques, est de ne pas effrayer les dames

par de faux bruits. Mais ce matin il y a lieu de conférer sur les

affaires de l’État. Vous excuserez mon frère d’avoir commencé par

donner des ordres purement militaires et auxquels vous deviez être

étrangère: les choses importantes sont à décider. Si vous le trouvez

bien, nous irons au lever du roi et de la reine, l’heure approche.

--Qu’y a-t-il, monsieur le Grand-Maître? dit Catherine en jouant

l’effroi.

--La Réformation, madame, n’est plus une hérésie, c’est un parti qui va

venir en armes vous arracher le roi.

Catherine, le cardinal, le duc et les seigneurs se dirigèrent alors

vers l’escalier par la galerie où se pressaient les courtisans qui

n’avaient pas le droit d’entrée dans les appartements et qui se

rangèrent en haie.

Gondi, qui, pendant que Catherine causait avec les deux princes

lorrains, les avait examinés, dit en bon toscan, à l’oreille de la

reine-mère, ces deux mots qui devinrent proverbes et qui expliquent une

des faces de ce grand caractère royal: _Odiate e aspettate!_ (_Haïssez

et attendez._)

Pardaillan, qui vint donner l’ordre à l’officier de garde à la

conciergerie du château de laisser passer le commis du pelletier de la

reine, trouva Christophe béant devant le porche et occupé à regarder la

façade due au bon roi Louis XII où se trouvaient alors en plus grand

nombre qu’aujourd’hui des sculptures drôlatiques, s’il faut en juger

par ce qui nous en reste. Ainsi, les curieux remarquent une figurine de

femme taillée dans le chapiteau d’une des colonnes de la porte, la robe

retroussée et faisant railleusement voir

Ce que Brunel à Marphise montra

à un gros moine accroupi dans le chapiteau de la colonne correspondante

à l’autre jambage du chambranle de cette porte, au-dessus de laquelle

était alors la statue de Louis XII. Plusieurs des _croisées_ de cette

façade, travaillées dans ce goût et qui malheureusement ont été

détruites, amusaient ou paraissaient amuser Christophe, sur qui les

arquebusiers de garde faisaient déjà pleuvoir des plaisanteries.

--Il se logerait bien là, celui-ci, disait l’anspessade en caressant

les charges d’arquebuse toutes préparées en forme de pain de sucre et

accrochées sur son baudrier.

--Eh! Parisien, dit un soldat, tu n’en as jamais tant vu!

--Il reconnaît le bon roi Louis XII, dit un autre.

Christophe feignait de ne pas entendre, et cherchait encore à outrer

son ébahissement, en sorte que son attitude niaise devant le corps de

garde lui fut un excellent passe-port aux yeux de Pardaillan.

--La reine n’est pas levée, dit le jeune capitaine, viens l’attendre

dans la salle des gardes.

Christophe suivit Pardaillan assez lentement. Il fit exprès d’admirer

la jolie galerie découpée en arcades où, sous le règne de Louis XII,

les courtisans attendaient l’heure des réceptions à couvert quand il

faisait mauvais temps, et où se trouvaient alors quelques seigneurs

attachés aux Guise, car l’escalier, si bien conservé de nos jours, qui

menait à leurs appartements, est au bout de cette galerie dans une tour

que son architecture recommande à l’admiration des curieux.

--Hé! bien, es-tu venu pour faire des études de tailleur d’images? cria

Pardaillan en voyant Lecamus arrêté devant les jolies sculptures des

tribunes extérieures qui réunissent ou, si vous voulez, qui séparent

les colonnes de chaque arcade.

Christophe suivit le jeune capitaine vers l’escalier d’honneur, non

sans avoir mesuré cette tour quasi-moresque par un regard d’extase. Par

cette belle matinée, la cour était pleine de capitaines d’ordonnance,

de seigneurs qui causaient par groupes, et dont les brillants costumes

animaient ce lieu que les merveilles de l’architecture répandues sur sa

façade encore neuve rendaient déjà si brillant.

--Entre là, dit Pardaillan à Lecamus en lui faisant signe de le suivre

par la porte en bois sculpté du deuxième étage et qu’un garde de la

porte ouvrit en reconnaissant Pardaillan.

Chacun peut se figurer l’étonnement de Christophe en entrant dans cette

salle des gardes, alors si vaste, qu’aujourd’hui le Génie militaire

l’a divisée en deux par une cloison pour en faire deux chambrées; elle

occupe en effet au second étage chez le roi, comme au premier chez la

reine-mère, le tiers de la façade sur la cour, car elle est éclairée

par deux croisées à gauche et deux croisées à droite de la tour où se

développe le fameux escalier. Le jeune capitaine alla vers la porte de

la chambre de la reine et du roi qui donnait dans cette vaste salle,

et dit à l’un des deux pages de service d’avertir madame Dayelle, une

des femmes de chambre de la reine, que le pelletier était dans la salle

avec ses surcots.

Sur un geste de Pardaillan, Christophe alla se mettre près d’un

officier assis sur une escabelle, au coin d’une cheminée grande comme

la boutique de son père et qui se trouvait à l’un des bouts de cette

immense salle en face d’une cheminée absolument pareille à l’autre

bout. Tout en causant avec ce lieutenant, il finit par l’intéresser en

lui contant les pénuries du commerce. Christophe parut si véritablement

marchand, que l’officier fit partager cette opinion au capitaine de

la garde écossaise qui vint de la cour questionner Christophe en

l’examinant à la dérobée et avec soin.

Quelque prévenu que fût Christophe Lecamus, il ne pouvait comprendre la

férocité froide des intérêts entre lesquels Chaudieu l’avait glissé.

Pour un observateur qui eût connu le secret de cette scène, comme

l’historien le connaît aujourd’hui, il y aurait eu de quoi trembler à

voir ce jeune homme, l’espoir de deux familles, hasardé entre ces deux

puissantes et impitoyables machines, Catherine et les Guise. Mais y

a-t-il beaucoup de courages qui mesurent l’étendue de leurs dangers?

Par la manière dont étaient gardés le port de Blois, la ville et le

château, Christophe s’attendait à trouver des piéges et des espions

partout, il avait donc résolu de cacher la gravité de sa mission et

la tension de son esprit sous l’apparence niaise et commerciale avec

laquelle il venait de se montrer aux yeux du jeune Pardaillan, de

l’officier de garde et du capitaine.

L’agitation qui dans un château royal accompagne l’heure du lever

commençait à se manifester. Les seigneurs, dont les chevaux et les

pages ou les écuyers restaient dans la cour extérieure du château,

car personne, excepté le roi et la reine, n’avait le droit d’entrer à

cheval dans la cour intérieure, montaient par groupes le magnifique

escalier, et envahissaient cette grande salle des gardes à deux

cheminées, dont les fortes poutres sont aujourd’hui sans leurs

ornements, où de méchants petits carreaux rouges remplacent les

ingénieuses mosaïques des planchers, mais où les tapisseries de la

Couronne cachaient alors les gros murs blanchis à la chaux aujourd’hui

et où brillaient à l’envi les arts de cette époque unique dans les

fastes de l’Humanité. Réformés et Catholiques venaient savoir les

nouvelles, examiner les visages, autant que faire leur cour au roi.

L’amour excessif de François II pour Marie Stuart, auquel ni les Guise

ni la reine-mère ne s’opposaient, et la complaisance politique avec

laquelle s’y prêtait Marie Stuart, ôtaient au roi tout pouvoir; aussi,

quoiqu’il eût dix-sept ans, ne connaissait-il de la royauté que les

plaisirs, et du mariage que les voluptés d’une première passion. Chacun

faisait en réalité la cour à la reine Marie, à son oncle le cardinal de

Lorraine et au Grand-Maître.

Ce mouvement eut lieu devant Christophe, qui étudiait l’arrivée de

chaque personnage avec une avidité bien naturelle. Une magnifique

portière de chaque côté de laquelle se tenaient deux pages et deux

gardes de la compagnie écossaise, alors de service, lui indiquait

l’entrée de cette chambre royale, si fatale au fils du Grand-Maître

actuel, le second Balafré, qui vint expirer au pied du lit alors

occupé par Marie Stuart et par François II. Les filles d’honneur de

la reine occupaient la cheminée opposée à celle où Christophe causait

toujours avec le capitaine des gardes. Par sa situation, cette seconde

cheminée était _la cheminée d’honneur_, car elle est pratiquée dans

le gros mur de la salle du Conseil, entre la porte de la chambre

royale et celle du Conseil, en sorte que les filles et les seigneurs

qui avaient le droit d’être là, se trouvaient sur le passage du roi

et des reines. Les courtisans étaient certains de voir Catherine, car

ses filles d’honneur, en deuil comme toute la cour, montèrent de chez

elle, conduites par la comtesse de Fiesque, et prirent leur place du

côté de la salle du Conseil, en face des filles de la jeune reine

amenées par la duchesse de Guise, et qui occupaient le coin opposé,

du côté de la chambre royale. Les courtisans laissaient entre ces

demoiselles, qui appartenaient aux premières familles du royaume, un

espace de quelques pas que les plus grands seigneurs avaient seuls

la permission de franchir. La comtesse de Fiesque et la duchesse de

Guise étaient, selon le droit de leurs charges, assises au milieu de

ces nobles filles qui toutes restaient debout. L’un des premiers qui

vint se mêler à ces deux escadrons si dangereux fut le duc d’Orléans,

frère du roi, qui descendit de son appartement situé au-dessus,

et qu’accompagnait monsieur de Cypierre, son gouverneur. Ce jeune

prince, qui, avant la fin de cette année, devait régner sous le nom

de Charles IX, alors âgé de dix ans, était d’une excessive timidité.

Le duc d’Anjou et le duc d’Alençon, ses deux frères, ainsi que la

princesse Marguerite qui fut la femme de Henri IV, encore trop jeunes

pour venir à la cour, restaient sous la conduite de leur mère dans ses

appartements. Le duc d’Orléans, richement vêtu, selon la mode du temps,

d’un haut-de-chausses en soie, d’un justaucorps de drap d’or orné de

fleurs noires, et d’un petit manteau de velours brodé, le tout noir

(il portait encore le deuil du roi son père), salua les deux dames

d’honneur et resta près des filles de sa mère. Déjà plein d’antipathie

pour les adhérents de la maison de Guise, il répondit froidement aux

paroles de la duchesse et appuya son bras sur le dossier de la haute

chaise de la comtesse de Fiesque. Son gouverneur, un des plus beaux

caractères de ce temps, monsieur de Cypierre, resta derrière lui comme

une panoplie. Amyot, en simple soutane d’abbé, accompagnait aussi le

prince, il était déjà son précepteur comme il fut aussi celui des

trois autres princes dont l’affection lui devint si profitable. Entre

la cheminée d’honneur et celle où se groupaient à l’autre extrémité

de cette salle les gardes, leur capitaine, quelques courtisans et

Christophe muni de son carton, le chancelier Olivier, protecteur et

prédécesseur de Lhospital, costumé comme l’ont toujours été depuis

les chanceliers de France, se promenait avec le cardinal de Tournon

récemment arrivé de Rome, en échangeant quelques phrases d’oreille

en oreille au milieu de l’attention générale que leur prêtaient les

seigneurs massés le long du mur qui sépare cette salle de la chambre

du roi comme une tapisserie vivante, devant la riche tapisserie aux

mille personnages. Malgré la gravité des circonstances, la cour

offrait l’aspect que toutes les cours offriront dans tous les pays,

à toutes les époques et dans les plus grands dangers: des courtisans

parlant toujours de choses indifférentes en pensant à des choses

graves, plaisantant en étudiant les visages, et s’occupant d’amours et

de mariages avec des héritières au milieu des catastrophes les plus

sanglantes.

--Que dites-vous de la fête d’hier? demanda Bourdeilles, seigneur de

Brantôme, en s’approchant de mademoiselle de Piennes, une des filles de

la reine-mère.

--Messieurs du Baïf et du Bellay n’ont eu que de belles idées, dit-elle

en montrant les deux ordonnateurs de la fête qui se trouvaient à

quelques pas...--J’ai trouvé cela d’un goût exécrable, ajouta-t-elle à

voix basse.

--Vous n’y aviez pas de rôle? dit mademoiselle de Lewiston de l’autre

bord.

--Que lisez-vous là, madame? dit Amyot à madame de Fiesque.

--_L’Amadis de Gaule, par le seigneur des Essarts, commissaire

ordinaire de l’hartillerie du Roi._

--Un ouvrage charmant, dit la belle fille qui fut depuis si célèbre

sous le nom de Fosseuse quand elle devint dame d’honneur de la reine

Marguerite de Navarre.

--Le style est de forme nouvelle, dit Amyot. Adoptez-vous ces

barbaries? ajouta-t-il en regardant Brantôme.

--Il plaît aux dames, que voulez-vous? s’écria Brantôme en allant

saluer madame de Guise qui tenait les _Célèbres dames de Boccace_.--Il

doit s’y trouver des femmes de votre maison, madame, dit-il; mais le

sieur Boccace a eu tort de ne pas être de notre temps, il aurait trouvé

d’amples matières pour augmenter ses volumes...

--Comme ce monsieur de Brantôme est adroit, dit la belle mademoiselle

de Limeuil à la comtesse de Fiesque; il est venu d’abord à nous, mais

il restera dans le quartier des Guise.

--Chut, dit madame de Fiesque en regardant la belle Limeuil. Mêlez-vous

de ce qui vous intéresse...

La jeune fille tourna les yeux vers la porte. Elle attendait Sardini,

un noble Italien avec lequel la reine-mère, sa parente, la maria plus

tard après l’accident qui lui arriva dans le cabinet de toilette

même de Catherine, et qui lui valut l’honneur d’avoir une reine pour

sage-femme.

--Par saint Alipantin, mademoiselle Davila me semble plus jolie chaque

matin, dit monsieur de Robertet, secrétaire d’État, en saluant le

groupe de la reine-mère.

L’arrivée du secrétaire d’État, qui cependant était exactement ce

qu’est un ministre aujourd’hui, ne fit aucune sensation.

--Si cela est, monsieur, prêtez-moi donc le libelle fait contre

messieurs de Guise, je sais qu’on vous l’a prêté, dit à Robertet

mademoiselle Davila.

--Je ne l’ai plus, répondit le secrétaire en allant saluer madame de

Guise.

--Je l’ai, dit le comte de Grammont à mademoiselle Davila, mais je ne

vous le donne qu’à une condition...

--Sous condition!... fi! dit madame de Fiesque.

--Vous ne savez pas ce que je veux, répondit Grammont.

--Oh! cela se devine, dit la Limeuil.

La coutume italienne de nommer les dames, comme font les paysans de

leurs femmes, _la une telle_, était alors de mode à la cour de France.

--Vous vous trompez, reprit vivement le comte, il s’agit de remettre à

mademoiselle de Matha, l’une des filles de l’autre bord, une lettre de

mon cousin de Jarnac.

--Ne compromettez pas mes filles, dit la comtesse de Fiesque, je la

donnerai moi-même!

--Savez-vous des nouvelles de ce qui se passe en Flandre? demanda

madame de Fiesque au cardinal de Tournon. Il paraît que monsieur

d’Egmont donne dans les nouveautés.

--Lui et le prince d’Orange, reprit Cypierre en faisant un geste

d’épaules assez significatif.

--Le duc d’Albe et le cardinal Granvelle y vont, n’est-ce pas,

monsieur? dit Amyot au cardinal de Tournon qui restait sombre et

inquiet entre les deux groupes, après sa conversation avec le

chancelier.

--Heureusement nous sommes tranquilles, et nous n’avons à vaincre

l’Hérésie que sur le théâtre, dit le jeune duc d’Orléans en faisant

allusion au rôle qu’il avait rempli la veille, celui d’un chevalier

domptant une hydre qui avait sur le front le mot _Réformation_.

Catherine de Médicis, d’accord en ceci avec sa belle-fille, avait

laissé faire une salle de spectacle de l’immense salle qui plus tard

fut disposée pour les États de Blois, et où, comme il a été déjà dit,

aboutissaient le château de François Ier et celui de Louis XII.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 54 / 65 段