--Écoutez, dit la Renaudie, je ne vous remettrai les papiers qu’à

Beaugency, car il ne faut pas les compromettre pendant tout le voyage.

Vous me trouverez sur le port: ma figure, ma voix, mes vêtements

seront si changés, que vous ne pourrez me reconnaître. Mais je vous

dirai: _Vous êtes un guêpin?_ et vous me répondrez: _Prêt à servir_.

Quant à l’exécution, voici les moyens. Vous trouverez un cheval à la

_Pinte-Fleurie_, proche Saint-Germain-l’Auxerrois. Vous y demanderez

Jean-le-Breton, qui vous mènera à l’écurie, et vous donnera l’un de mes

bidets connu pour faire ses trente lieues en huit heures. Sortez par

la porte de Bussy, Breton a une passe pour moi, prenez-la pour vous,

et filez en faisant le tour des villes. Vous pourrez ainsi arriver au

petit jour à Orléans.

--Et le cheval? dit le jeune Lecamus.

--Il ne crèvera pas avant Orléans, reprit la Renaudie. Laissez-le

avant l’entrée du faubourg Bannier, car les portes sont bien gardées,

il ne faut pas éveiller les soupçons. A vous, l’ami, à bien jouer

votre rôle. Vous inventerez la fable qui vous paraîtra la meilleure

pour arriver à la troisième maison à gauche en entrant dans Orléans;

elle appartient à un certain Tourillon, gantier. Vous frapperez trois

coups à la porte en criant:--_Service de messieurs de Guise!_ L’homme

est en apparence un guisard enragé, mais il n’y a que nous quatre qui

le sachions des nôtres; il vous donnera un batelier dévoué, un autre

guisard de sa trempe, bien entendu. Descendez incontinent au port, vous

vous y embarquerez sur un bateau peint en vert et bordé de blanc. Vous

aborderez sans doute à Beaugency demain matin à midi. Là, je vous ferai

trouver une barque sur laquelle vous descendrez à Blois sans courir de

dangers. Nos ennemis les Guise ne gardent pas la Loire, mais seulement

les ports. Ainsi, vous pourrez voir la reine dans la journée ou le

lendemain.

--Vos paroles sont gravées là, dit Christophe en montrant son front.

Chaudieu embrassa son enfant avec une singulière effusion religieuse,

il en était fier.

--Dieu veille sur toi! dit-il en montrant le couchant qui rougissait

les vieux toits couverts en bardeau et qui glissait ses lueurs à

travers la forêt de poutres où bouillonnaient les eaux.

--Vous êtes de la race du vieux Jacques Bonhomme! dit la Renaudie à

Christophe en lui serrant la main.

--Nous nous reverrons, _monsieur_, lui dit le prince en faisant un

geste d’une grâce infinie et où il y avait presque de l’amitié.

D’un coup de rame, la Renaudie mit le jeune conspirateur sur une marche

de l’escalier qui conduisait dans la maison, et la barque disparut

aussitôt sous les arches du Pont-au-Change.

Christophe secoua la grille en fer qui fermait l’escalier sur la

rivière et cria; mademoiselle Lecamus l’entendit, ouvrit une des

croisées de l’arrière-boutique et lui demanda comment il se trouvait

là. Christophe répondit qu’il gelait et qu’il fallait d’abord le faire

entrer.

--Notre maître, dit la Bourguignonne, vous êtes sorti par la porte de

la rue, et vous revenez par celle de l’eau? Votre père va joliment se

fâcher.

Christophe, étourdi par une confidence qui venait de le mettre en

rapport avec le prince de Condé, la Renaudie, Chaudieu, et encore plus

ému du spectacle anticipé d’une guerre civile imminente, ne répondit

rien, il monta précipitamment de la cuisine à l’arrière-boutique; mais

en le voyant, sa mère, vieille catholique enragée, ne put retenir sa

colère.

--Je gage que les trois hommes avec lesquels tu causais là sont des

Réf... demanda-t-elle.

--Tais-toi, ma femme, dit aussitôt le prudent vieillard en cheveux

blancs qui feuilletait un gros livre.--Grands fainéants, reprit-il en

s’adressant à trois jeunes garçons qui depuis longtemps avaient fini

leur souper, qu’attendez-vous pour aller dormir? Il est huit heures, il

faudra vous lever à cinq heures du matin. Vous avez d’ailleurs à porter

chez le président de Thou son mortier et sa robe. Allez-y tous trois

en prenant vos bâtons et vos rapières. Si vous rencontrez des vauriens

comme vous, au moins serez-vous en force.

--Faut-il aussi porter le surcot d’hermine que la jeune reine a

demandé, et qui doit être remis à l’hôtel de Soissons où il y a un

exprès pour Blois et pour la reine-mère? demanda l’un des commis.

--Non, dit le syndic, le compte de la reine Catherine se monte à trois

mille écus, il faudrait bien finir par les avoir, je compte aller à

Blois.

--Mon père, je ne souffrirai pas qu’à votre âge et par le temps qui

court, vous vous exposiez par les chemins. J’ai vingt-deux ans, vous

pouvez m’employer à ceci, dit Christophe en lorgnant une boîte où

devait être le surcot.

--Êtes-vous soudés au banc? cria le vieillard aux apprentis qui soudain

prirent leurs rapières, leurs manteaux et la fourrure de monsieur de

Thou.

Le lendemain, le Parlement recevait au palais, comme président, cet

homme illustre qui, après avoir signé l’arrêt de mort du conseiller

du Bourg, devait, avant la fin de l’année, avoir à juger le prince de

Condé.

--La Bourguignonne, dit le vieillard, allez demander à mon compère

Lallier s’il veut venir souper avec nous en fournissant le vin, nous

donnerons la fripe, dites-lui surtout d’amener sa fille.

Le syndic du corps des pelletiers était un beau vieillard de soixante

ans, à cheveux blancs, à front large et découvert. Fourreur de la

cour depuis quarante ans, il avait vu toutes les révolutions du

règne de François Ier, et s’était tenu dans sa patente royale malgré

les rivalités de femmes. Il avait été témoin de l’arrivée à la cour

de la jeune Catherine de Médicis à peine âgée de quinze ans; il

l’avait observée pliant sous la duchesse d’Étampes, la maîtresse de

son beau-père, pliant sous la duchesse de Valentinois, maîtresse de

son mari, le feu roi. Mais le pelletier s’était bien tiré de ces

phases étranges, où les marchands de la cour avaient été si souvent

enveloppés dans la disgrâce des maîtresses. Sa prudence égalait sa

fortune. Il demeurait dans une excessive humilité. Jamais l’orgueil

ne l’avait pris en ses piéges. Ce marchand se faisait si petit, si

doux, si complaisant, si pauvre à la cour, devant les princesses, les

reines et les favorites, que cette modestie et sa bonhomie avaient

conservé l’enseigne de sa maison. Une semblable politique annonçait

nécessairement un homme fin et perspicace. Autant il paraissait humble

au dehors, autant il devenait despote au logis; il était absolu chez

lui. Très-honoré par ses confrères, il devait à la longue possession

de la première place dans son commerce une immense considération.

Il rendait d’ailleurs volontiers service, et parmi ceux qu’il avait

rendus, un des plus éclatants était certes l’assistance qu’il prêta

longtemps au plus fameux chirurgien du seizième siècle, Ambroise

Paré, qui lui devait d’avoir pu se livrer à ses études. Dans toutes

les difficultés qui survenaient entre marchands, Lecamus se montrait

conciliant. Aussi l’estime générale consolidait-elle sa position parmi

ses égaux, comme son caractère d’emprunt le maintenait en faveur à la

cour. Après avoir brigué par politique dans sa paroisse les honneurs de

la fabrique, il faisait le nécessaire pour se conserver en bonne odeur

de sainteté près du curé de Saint-Pierre-aux-Bœufs, qui le regardait

comme un des hommes de Paris les plus dévoués à la religion catholique.

Aussi, lors de la convocation des États-généraux, fut-il nommé tout

d’une voix pour représenter le tiers-état par l’influence des curés

de Paris qui dans ce temps était immense. Ce vieillard était un de

ces sourds et profonds ambitieux qui se courbent pendant cinquante

ans devant chacun, en se glissant de poste en poste, sans qu’on sache

comment ils sont arrivés, mais qui se trouvent assis et au repos là où

jamais personne, même parmi les plus audacieux, n’aurait osé s’avouer

un pareil but au commencement de la vie: tant était forte la distance,

tant d’abîmes étaient à franchir et où l’on devait rouler! Lecamus,

qui avait une immense fortune cachée, ne voulait courir aucun péril

et préparait un brillant avenir à son fils. Au lieu d’avoir cette

ambition personnelle qui souvent sacrifie l’avenir au présent, il

avait l’ambition de famille, sentiment perdu de nos jours, étouffé

par la sotte disposition de nos lois sur les successions. Lecamus se

voyait premier président au parlement de Paris dans la personne de son

petit-fils.

Christophe, filleul du fameux de Thou l’historien, avait reçu la plus

solide éducation; mais elle l’avait conduit au doute et à l’examen

qui gagnait les étudiants et les Facultés de l’Université. Christophe

faisait en ce moment ses études pour débuter au barreau, ce premier

degré de la magistrature. Le vieux pelletier jouait l’hésitation à

propos de son fils: il paraissait tantôt vouloir faire de Christophe

son successeur, tantôt en faire un avocat; mais sérieusement il

ambitionnait pour ce fils une place de conseiller au parlement. Ce

marchand voulait mettre la famille Lecamus au rang de ces vieilles

et célèbres familles de bourgeoisie parisienne d’où sortirent les

Pasquier, les Molé, les Miron, les Séguier, Lamoignon, du Tillet,

Lecoigneux, Lescalopier, les Goix, les Arnauld, les fameux échevins

et les grands prévôts des marchands parmi lesquels le trône trouva

tant de défenseurs. Aussi, pour que Christophe pût soutenir un jour

son rang, voulait-il le marier à la fille du plus riche orfévre de la

Cité, son compère Lallier, dont le neveu devait présenter à Henri IV

les clefs de Paris. Le dessein le plus profondément enfoncé dans le

cœur de ce bourgeois était d’employer la moitié de sa fortune et la

moitié de celle de l’orfévre à l’acquisition d’une grande et belle

terre seigneuriale, affaire longue et difficile en ce temps. Mais ce

profond politique connaissait trop bien son temps pour ignorer les

grands mouvements qui se préparaient: il voyait bien et voyait juste,

en prévoyant la division du royaume en deux camps. Les supplices

inutiles de la place de l’Estrapade, l’exécution du couturier de Henri

II, celle plus récente du conseiller Anne du Bourg, la connivence

actuelle des grands seigneurs, celle d’une favorite, sous le règne

de François Ier, avec les Réformés, étaient de terribles indices. Le

pelletier avait résolu de rester, quoi qu’il arrivât, catholique,

royaliste et parlementaire; mais il lui convenait, _in petto_, que

son fils appartînt à la Réformation. Il se savait assez riche pour

racheter Christophe s’il était par trop compromis; puis si la France

devenait calviniste, son fils pouvait sauver sa famille, dans une de

ces furieuses émeutes parisiennes dont le souvenir vivait dans la

bourgeoisie, et qu’elle devait recommencer pendant quatre règnes.

Mais ces pensées, de même que Louis XI, le vieux pelletier ne se les

disait pas à lui-même, sa profondeur allait jusqu’à tromper sa femme et

son fils. Ce grave personnage était depuis longtemps le chef du plus

riche, du plus populeux quartier de Paris, celui du centre, sous le

titre de quartenier qui devait devenir si célèbre quinze ans plus tard.

Vêtu de drap comme tous les bourgeois prudents qui obéissaient aux

ordonnances somptuaires, le sieur Lecamus (il tenait à ce titre accordé

par Charles V aux bourgeois de Paris, et qui leur permettait d’acheter

des seigneuries et d’appeler leurs femmes du beau nom de Demoiselle),

n’avait ni chaîne d’or, ni soie, mais un bon pourpoint à gros boutons

d’argent noircis, des chausses drapées montant au-dessus du genou, et

des souliers de cuirs agrafés. Sa chemise de fine toile sortait en gros

bouillons, selon la mode du temps, par sa veste entr’ouverte et son

haut-de-chausses. Quoique la belle et large figure de ce vieillard

reçût toute la clarté de la lampe, il fut alors impossible à Christophe

de deviner les pensées ensevelies sous la riche carnation hollandaise

de son vieux père; mais il comprit néanmoins tout le parti que le

vieillard voulait tirer de son affection pour la jolie Babette Lallier.

Aussi, en homme qui avait pris sa résolution, Christophe sourit-il

amèrement en entendant inviter sa future.

Quand la Bourguignonne fut partie avec les apprentis, le vieux Lecamus

regarda sa femme en laissant voir alors tout son caractère ferme et

absolu.

--Tu ne seras pas contente que tu n’aies fait pendre cet enfant, avec

ta damnée langue? lui dit-il d’une voix sévère.

--Je l’aimerais mieux justicié mais sauvé, que vivant et Huguenot,

dit-elle d’un air sombre. Penser qu’un enfant qui a logé neuf mois dans

mes entrailles n’est pas bon catholique et mange de la vache à Colas,

qu’il ira en enfer pour l’éternité!

Elle se mit à pleurer.

--Vieille bête, lui dit le pelletier, laisse-le donc vivre, quand ce ne

serait que pour le convertir! Tu as dit, devant nos apprentis, un mot

qui peut faire bouter le feu à notre maison et nous faire cuire tous

comme des puces dans les paillasses.

La mère se signa, s’assit et resta muette.

--Or çà, toi, dit le bonhomme en jetant un regard de juge à son fils,

explique-moi ce que tu faisais là sur l’eau avec... Viens ici que je

te parle, dit-il en empoignant son fils par le bras et l’attirant

à lui... avec le prince de Condé, souffla-t-il dans l’oreille de

Christophe qui tressaillit.--Crois-tu que le pelletier de la cour

n’en connaisse pas toutes les figures? Et crois-tu que j’ignore ce

qui se passe? Monseigneur le Grand-Maître a donné l’ordre d’amener

des troupes à Amboise. Retirer des troupes de Paris et les envoyer

à Amboise, quand la cour est à Blois, les faire aller par Chartres

et Vendôme, au lieu de prendre la route d’Orléans, est-ce clair? il

va y avoir des troubles. Si les reines veulent leurs surcots, elles

les enverront chercher. Le prince de Condé a peut-être résolu de

tuer messieurs de Guise qui, de leur côté, pensent peut-être à se

défaire de lui. Le prince se servira des Huguenots pour se défendre.

A quoi servirait le fils d’un pelletier dans cette bagarre? Quand tu

seras marié, quand tu seras avocat en parlement, tu seras tout aussi

prudent que ton père. Pour être de la nouvelle religion, le fils d’un

pelletier doit attendre que tout le monde en soit. Je ne condamne pas

les réformateurs, ce n’est pas mon métier; mais la cour est catholique,

les deux reines sont catholiques, le Parlement est catholique; nous les

fournissons, nous devons être catholiques. Tu ne sortiras pas d’ici,

Christophe, ou je te mets chez le président de Thou, ton parrain, qui

te gardera près de lui nuit et jour et te fera noircir du papier au

lieu de te laisser noircir l’âme en la cuisine de ces damnés Genevois.

--Mon père, dit Christophe en s’appuyant sur le dos de la chaise où

était le vieillard, envoyez-moi donc à Blois porter le surcot à la

reine Marie et réclamer notre argent de la reine-mère, sans cela, je

suis perdu! et vous tenez à moi.

--Perdu? reprit le vieillard sans manifester le moindre étonnement. Si

tu restes ici, tu ne seras point perdu, je te retrouverai toujours.

--On m’y tuera.

--Comment?

--Les plus ardents des Huguenots ont jeté les yeux sur moi pour les

servir en quelque chose, et si je manque à faire ce que je viens de

promettre, ils me tueront en plein jour, dans la rue, ici, comme on

a tué Minard. Mais si vous m’envoyez à la cour pour vos affaires,

peut-être pourrai-je me justifier également bien des deux côtés. Ou je

réussirai sans avoir couru aucun danger et saurai conquérir ainsi une

belle place dans le parti, ou si le danger est trop grand, je ne ferai

que vos affaires.

Le père se leva comme si son fauteuil eût été de fer rougi.

--Ma femme, dit-il, laisse-nous, et veille à ce que nous soyons bien

seuls, Christophe et moi.

Quand mademoiselle Lecamus fut sortie, le pelletier prit son fils par

un bouton et l’emmena dans le coin de la salle qui faisait l’encoignure

du pont.

--Christophe, lui dit-il dans le tuyau de l’oreille comme quand il

venait de lui parler du prince de Condé, sois Huguenot, si tu as ce

vice-là, mais sois-le avec prudence, au fond du cœur et non de manière

à te faire montrer au doigt dans le quartier. Ce que tu viens de

m’avouer me prouve combien les chefs ont confiance en toi. Que vas-tu

donc faire à la cour?

--Je ne saurais vous le dire, répondit Christophe, je ne le sais pas

encore bien moi-même.

--Hum! hum! fit le vieillard en regardant son fils, le drôle veut

trupher son père, il ira loin.--Or çà, reprit-il à voix basse, tu ne

vas pas à la cour pour porter des avances à messieurs de Guise ni au

petit roi notre maître, ni à la petite reine Marie. Tous ces cœurs-là

sont catholiques; mais je jurerais bien que l’Italienne a quelque

chose contre l’Écossaise et contre les Lorrains, je la connais: elle

avait une furieuse envie de mettre la main à la pâte! le feu roi la

craignait si bien qu’il a fait comme les orfévres, il a usé le diamant

par le diamant, une femme par une autre. De là, cette haine de la

reine Catherine contre la pauvre duchesse de Valentinois, à qui elle

a pris le beau château de Chenonceaux. Sans monsieur le connétable,

la duchesse était pour le moins étranglée... Arrière, mon fils, ne te

mets pas entre les mains de cette Italienne qui n’a de passion que dans

la cervelle: mauvaise espèce de femme! Oui, ce qu’on t’envoie faire à

la cour te causera peut-être un grand mal de tête, s’écria le père en

voyant Christophe prêt à répondre. Mon enfant, j’ai des projets pour

ton avenir, tu ne les dérangerais pas en te rendant utile à la reine

Catherine; mais, Jésus! ne risque point ta tête! et ces messieurs de

Guise la couperaient comme la Bourguignonne coupe un navet, car les

gens qui t’emploient te désavoueront entièrement.

--Je le sais, mon père, dit Christophe.

--Es-tu donc aussi fort que cela? Tu le sais et tu te risques!

--Oui, mon père.

--Ventre de loup-cervier, s’écria le père qui serra son fils dans ses

bras, nous pourrons nous entendre: tu es digne de ton père. Mon enfant,

tu seras l’honneur de la famille, et je vois que ton vieux père peut

s’expliquer avec toi. Mais ne sois pas plus Huguenot que messieurs de

Coligny. Ne tire pas l’épée, tu seras homme de plume, reste dans ton

futur rôle de robin. Allons, ne me dis rien qu’après la réussite. Si

tu ne m’as rien fait savoir quatre jours après ton arrivée à Blois,

ce silence me dira que tu seras en danger. Le vieillard ira sauver le

jeune homme. Je n’ai pas vendu pendant trente-deux ans des fourrures

sans connaître l’envers des robes de cour. J’aurai de quoi me faire

ouvrir les portes.

Christophe ouvrait de grands yeux en entendant son père parler ainsi,

mais il craignit quelque piége paternel et garda le silence.

--Eh! bien, faites le compte, écrivez une lettre à la reine, je veux

partir à l’instant, sans quoi les plus grands malheurs arriveraient.

--Partir! Mais comment?

--J’achèterai un cheval. Écrivez, au nom de Dieu!

--Hé! la mère? de l’argent à ton fils, cria le pelletier à sa femme.

La mère rentra, courut à son bahut et donna une bourse à Christophe,

qui, tout ému, l’embrassa.

--Le compte était tout prêt, dit son père, le voici. Je vais écrire la

lettre.

Christophe prit le compte et le mit dans sa poche.

--Mais tu souperas au moins avec nous, dit le bonhomme. Dans ces

extrémités, il faut échanger vos anneaux, la fille à Lallier et toi.

--Eh! bien, je vais l’aller querir, s’écria Christophe.

Le jeune homme se défia des incertitudes de son père dont le caractère

ne lui était pas encore assez connu; il monta dans sa chambre,

s’habilla, prit une valise, descendit à pas de loup, la posa sur un

comptoir de la boutique, ainsi que sa rapière et son manteau.

--Que diable fais-tu? lui dit son père en l’entendant.

Christophe vint baiser le vieillard sur les deux joues.

--Je ne veux pas qu’on voie mes apprêts de départ, j’ai tout mis sous

un comptoir, lui répondit-il à l’oreille.

--Voici la lettre, dit le père.

Christophe prit le papier et sortit comme pour aller chercher la jeune

voisine.

Quelques instants après le départ de Christophe, le compère Lallier

et sa fille arrivèrent, précédés d’une servante qui apportait trois

bouteilles de vin vieux.

--Hé! bien, où est Christophe? dirent les deux vieilles gens.

--Christophe? s’écria Babette, nous ne l’avons pas vu.

--Mon fils est un fier drôle! il me trompe comme si je n’avais pas de

barbe. Mon compère, que va-t-il arriver? Nous vivons dans un temps où

les enfants ont plus d’esprit que les pères.

--Mais il y a longtemps que tout le quartier en fait un mangeur de

vache à Colas, dit Lallier.

--Défendez-le sur ce point, compère, dit le pelletier à l’orfévre, la

jeunesse est folle, elle court après les choses neuves; mais Babette le

fera tenir tranquille, elle est encore plus neuve que Calvin.

Babette sourit; elle aimait Christophe et s’offensait de tout ce

que l’on disait contre lui. C’était une de ces filles de la vieille

bourgeoisie, élevée sous les yeux de sa mère qui ne l’avait pas

quittée: son maintien était doux, correct comme son visage; elle

était vêtue en étoffes de laine de couleurs grises et harmonieuses;

sa gorgerette, simplement plissée, tranchait par sa blancheur sur

ses vêtements; elle avait un bonnet de velours brun qui ressemblait

beaucoup à un béguin d’enfant; mais il était orné de ruches et de

barbes en gaze tannée, ou autrement couleur de tan, qui descendaient de

chaque côté de sa figure. Quoique blonde et blanche comme une blonde,

elle paraissait rusée, fine, tout en essayant de cacher sa malice sous

l’air d’une fille honnêtement éduquée. Tant que les deux servantes

allèrent et vinrent en mettant la nappe, les brocs, les grands plats

d’étain et les couverts, l’orfévre et sa fille, le pelletier et sa

femme, restèrent devant la haute cheminée à lambrequins de serge rouge

bordée de franges noires, disant des riens. Babette avait beau demander

où pouvait être Christophe, la mère et le père du jeune Huguenot

donnaient des réponses évasives; mais quand les deux familles furent

attablées, et que les deux servantes furent à la cuisine, Lecamus dit à

sa future belle-fille:--Christophe est parti pour la cour.

--A Blois! faire un pareil voyage sans m’avoir dit adieu! dit-elle.

--L’affaire était pressée, dit la vieille mère.

--Mon compère, dit le pelletier en reprenant la conversation

abandonnée, nous allons avoir du grabuge en France: les Réformés se

remuent.

--S’ils triomphent, ce ne sera qu’après de grosses guerres pendant

lesquelles le commerce ira mal, dit Lallier incapable de s’élever plus

haut que la sphère commerciale.

--Mon père, qui a vu la fin des guerres entre les Bourguignons et

les Armagnacs, m’a dit que notre famille ne s’en serait pas sauvée

si l’un de ses grands-pères, le père de sa mère, n’avait pas été un

Goix, l’un de ces fameux bouchers de la Halle qui tenaient pour les

Bourguignons, tandis que l’autre, un Lecamus, était du parti des

Armagnacs; ils paraissaient vouloir s’arracher la peau devant le monde,

mais ils s’entendaient en famille. Ainsi, tâchons de sauver Christophe,

peut-être dans l’occasion nous sauvera-t-il.

--Vous êtes un fin matois, compère, dit l’orfévre.

--Non! répondit Lecamus. La bourgeoisie doit penser à elle, le peuple

et la noblesse lui en veulent également. La bourgeoisie parisienne

donne des craintes à tout le monde, excepté au roi qui la sait son amie.

--Vous qui êtes si savant et qui avez tant vu de choses, demanda

timidement Babette, expliquez-moi donc ce que veulent les Réformés.

--Dites-nous ça, compère, s’écria l’orfévre. Je connaissais le

couturier du feu roi et le tenais pour un homme de mœurs simples,

sans grand génie; il était quasi comme vous, on lui eût baillé Dieu

sans confession, et cependant il trempait au fond de cette religion

nouvelle, lui! un homme dont les deux oreilles valaient quelque cent

mille écus. Il devait donc avoir des secrets à révéler pour que le roi

et la duchesse de Valentinois aient assisté à sa torture.

--Et de terribles! dit le pelletier. La Réformation, mes amis,

reprit-il à voix basse, ferait rentrer dans la bourgeoisie les terres

de l’Église. Après les priviléges ecclésiastiques supprimés, les

Réformés comptent demander que les nobles et bourgeois soient égaux

pour les tailles, qu’il n’y ait que le roi au-dessus de tout le monde,

si toutefois on laisse un roi dans l’État.

--Supprimer le trône! s’écria Lallier.

--Hé! compère, dit Lecamus, dans les Pays-Bas, les bourgeois se

gouvernent eux-mêmes par des échevins à eux, lesquels élisent eux-mêmes

un chef temporaire.

--Vive Dieu! compère, on devrait faire ces belles choses et rester

Catholiques, s’écria l’orfévre.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 51 / 65 段