La devanture de la boutique du sieur Lecamus était à jour, mais ornée

d’un vitrage en plomb qui rendait le local très-obscur. Les fourrures

se portaient à domicile chez les gens riches. Quant à ceux qui venaient

acheter chez le pelletier, on leur montrait les marchandises au jour,

entre les piliers, embarrassés tous, disons-le, pendant la journée,

de tables et de commis assis sur des tabourets, comme on pouvait

encore en voir sous les piliers des Halles, il y a quinze ans. De ces

postes avancés, les commis, les apprentis et les apprenties pariaient,

s’interrogeaient, se répondaient, interpellaient les passants, mœurs

dont a tiré parti le grand Walter Scott dans les _Aventures de Nigel_.

L’enseigne, qui représentait une hermine, pendait au dehors comme

pendent encore celles de quelques hôtelleries de village, et sortait

d’une riche potence en fer doré, travaillée à jour. Au-dessus de

l’hermine était écrit, sur une face:

LECAMVS,

PELLETIER

DE MADAME LA ROYNE ET DV ROY NOSTRE SIRE;

sur l’autre:

DE MADAME LA ROYNE-MÈRE

ET DE MESSIEURS DV PARLEMENT.

Ces mots de _madame la royne-mère_ avaient été ajoutés depuis peu.

La dorure était neuve. Ce changement indiquait la révolution récente

produite par la mort subite et violente de Henri II, qui renversa bien

des fortunes à la cour et qui commença celle des Guise.

L’arrière-boutique donnait sur la rivière. Dans cette pièce se tenaient

le respectable bourgeois et sa femme, mademoiselle Lecamus. Dans ce

temps, la femme d’un homme qui n’était pas noble n’avait point droit

au titre de dame; mais les femmes des bourgeois de Paris avaient droit

au titre de demoiselle, en raison des priviléges accordés et confirmés

à leurs maris par plusieurs rois auxquels ils avaient rendu d’éminents

services. Entre cette arrière-boutique et le magasin, tournait une vis

en bois, espèce d’escalier en colimaçon par où l’on montait aux étages

supérieurs où étaient le grand magasin, l’habitation du vieux couple,

et aux combles éclairés par des lucarnes où demeuraient les enfants, la

servante, les apprentis et les commis.

Cet entassement des familles, des serviteurs et des apprentis, le peu

d’espace que chacun tenait à l’intérieur où les apprentis couchaient

tous dans une grande chambre sous les toits, explique et l’énorme

population de Paris alors agglomérée sur le dixième du terrain de

la ville actuelle, et tous les détails bizarres de la vie privée au

Moyen-âge, et les ruses d’amour qui, n’en déplaise aux historiens

sérieux, ne se retrouvent que dans les conteurs, et qui sans eux

eussent été perdus. A cette époque, un très-grand seigneur, comme

l’amiral de Coligny, par exemple, occupait trois chambres dans Paris,

et sa suite était dans une hôtellerie voisine. Il n’y avait pas alors

cinquante hôtels dans Paris, c’est-à-dire, cinquante palais appartenant

à des princes souverains ou à de grands vassaux dont l’existence était

supérieure à celle des plus grands souverains allemands, tels que le

duc de Bavière où l’Électeur de Saxe.

La cuisine de la maison Lecamus se trouvait au-dessous de

l’arrière-boutique sur la rivière. Elle avait une porte vitrée donnant

sur une espèce de balcon en fer d’où la cuisinière pouvait tirer

de l’eau avec un seau et où se blanchissait le linge de la maison.

L’arrière-boutique était donc à la fois la salle à manger, le cabinet

et le salon du marchand. Dans cette pièce importante, toujours garnie

de riches boiseries, ornée de quelque objet d’art, d’un bahut, se

passait la vie du marchand: là les joyeux soupers après le travail, là

les conférences secrètes sur les intérêts politiques de la bourgeoisie

et de la royauté. Les redoutables corporations de Paris pouvaient alors

armer cent mille hommes. Aussi, dans ce temps-là, les résolutions

des marchands étaient-elles appuyées par leurs serviteurs, par leurs

commis, par leurs apprentis et par leurs ouvriers. Les bourgeois

avaient dans le _Prévôt des Marchands_ un chef qui les commandait, et

à l’Hôtel-de-Ville, un palais où ils avaient le droit de se réunir.

Dans ce fameux _parlouer aux bourgeois_ se prirent des délibérations

solennelles. Sans les continuels sacrifices qui avaient rendu la

guerre insupportable aux Corporations lasses de leurs pertes et de la

famine, Henri IV, ce factieux enfin devenu roi, ne serait peut-être

jamais entré dans Paris. Chacun maintenant se peindra facilement la

physionomie de ce coin du vieux Paris où tournent maintenant le pont

et le quai, où s’élancent les arbres du quai aux Fleurs, et où il ne

reste plus de ce temps que la haute et célèbre tour du Palais, qui

donna le signal de la Saint-Barthélemi. Chose étrange! une des maisons

situées au pied de cette tour alors entourée de boutiques en bois,

celle de Lecamus, allait voir naître un des faits qui devaient préparer

cette nuit de massacres malheureusement plus favorable que fatale au

calvinisme.

Au moment où commence ce récit, l’audace des nouvelles doctrines

religieuses mettait Paris en rumeur. Un Écossais nommé Stuart venait

d’assassiner le président Minard, celui des membres du Parlement à qui

l’opinion publique attribuait la plus grande part dans le supplice du

conseiller Anne du Bourg, brûlé en place de Grève, après le _couturier_

(le tailleur) du feu roi à qui Henri II et Diane de Poitiers avaient

fait donner la question en leur présence. Paris était si surveillé,

que les archers obligeaient les passants à prier devant la madone afin

de découvrir les hérétiques qui s’y prêtaient de mauvaise grâce ou

refusaient même un acte contraire à leurs idées. Les deux archers qui

avaient occupé le coin de la maison de Lecamus venaient de partir;

ainsi Christophe, le fils du pelletier, véhémentement soupçonné de

déserter le catholicisme, avait pu sortir sans avoir à craindre qu’ils

lui fissent adorer l’image de la Vierge. A sept heures du soir, en

avril 1560, la nuit commençait; donc les apprentis, ne voyant plus que

quelques personnes passant sous les piliers de droite et de gauche de

la rue, rentraient les marchandises exposées comme échantillon, afin de

fermer la boutique et la maison. Christophe Lecamus, ardent jeune homme

de vingt-deux ans, était debout sur le seuil de la porte, en apparence

occupé à regarder les apprentis.

--Monsieur, dit l’un d’eux à Christophe, en lui montrant un homme qui

allait et venait sous la galerie d’un air indécis, voilà peut-être

un voleur ou un espion; mais en tout cas, ce croquant ne peut être

un honnête homme: s’il avait à parler d’affaires avec nous, il nous

aborderait franchement au lieu de tourner comme il le fait... Et

quelle mine! dit-il en singeant l’inconnu. Comme il a le nez dans son

manteau! quel œil jaune! quel teint d’affamé!

Quand l’inconnu décrit ainsi par l’apprenti vit Christophe seul sur le

pas de sa boutique, il quitta rapidement la galerie opposée où il se

promenait, traversa la rue, vint sous les piliers de la maison Lecamus,

et quand il passa le long de la boutique, avant que les apprentis ne

revinssent pour fermer les volets, il aborda le jeune homme.

--Je suis Chaudieu! dit-il à voix basse.

En entendant le nom d’un des plus illustres ministres et des plus

dévoués acteurs du drame terrible appelé la Réformation, Christophe

tressaillit comme aurait tressailli un paysan fidèle en reconnaissant

son roi déguisé.

--Vous voulez peut-être voir des fourrures? Quoiqu’il fasse presque

nuit, je vais vous en montrer moi-même, dit Christophe qui voulut

donner le change aux apprentis en les entendant derrière lui.

Il invita par un geste le ministre à entrer; mais celui-ci lui répondit

qu’il aimait mieux l’entretenir dehors. Christophe alla prendre son

bonnet et suivit le disciple de Calvin.

Quoique banni par un édit, Chaudieu, plénipotentiaire secret de

Théodore de Bèze et de Calvin, qui, de Genève dirigeaient la

Réformation française, allait et venait en bravant le cruel supplice

auquel le Parlement, d’accord avec l’Église et la Royauté, pour faire

un terrible exemple, avait condamné l’un de ses membres, le célèbre

Anne du Bourg. Ce ministre, qui avait un frère capitaine, un des

meilleurs soldats de l’amiral Coligny, fut un des bras avec lesquels

Calvin remua la France au commencement des vingt-deux années de guerres

religieuses alors près de s’allumer. Ce ministre est un de ces rouages

secrets qui peuvent le mieux expliquer l’immense action de la Réforme.

Chaudieu fit descendre Christophe au bord de l’eau par un passage

souterrain semblable à celui de l’arche Marion, comblé il y a dix ans.

Ce passage, situé entre la maison de Lecamus et la maison voisine,

se trouvait sous la rue de la Vieille-Pelleterie, et se nommait le

Pont-aux-Fourreurs. Il servait en effet aux teinturiers de la Cité pour

aller laver leurs fils, leurs soies et leurs étoffes. Une barquette

était là, gardée et menée par un seul marinier. Il s’y trouvait à la

proue un inconnu de petite taille, vêtu fort simplement. En un moment

la barque fut au milieu de la Seine, le marinier la dirigea sous une

des arches en bois du Pont-au-Change, où il rattacha lestement à un

anneau de fer. Personne n’avait encore rien dit.

--Nous pouvons parler ici sans crainte, il n’y a ni espions ni

traîtres, dit Chaudieu en regardant les deux inconnus.--Êtes-vous plein

de ce dévouement qui doit animer les martyrs? Êtes-vous prêt à tout

endurer pour notre sainte cause? Avez-vous peur des supplices qu’ont

soufferts le couturier du feu roi, le conseiller du Bourg, et qui

attendent la plupart de nous? demanda-t-il à Christophe en lui montrant

un visage rayonnant.

--Je confesserai l’Évangile, répondit simplement Lecamus en regardant

les fenêtres de l’arrière-boutique.

La lampe domestique posée sur la table où sans doute son père

compulsait ses livres de commerce lui rappela par sa lueur les joies

de la famille et la vie paisible à laquelle il renonçait. Ce fut une

vision rapide, mais complète. Le jeune homme embrassa ce quartier plein

d’harmonies bourgeoises, où son heureuse enfance s’était écoulée,

où vivait Babette Lallier, sa promise, où tout lui promettait une

existence douce et pleine; il vit le passé, il vit son avenir, et

sacrifia tout, ou du moins il le joua. Tels étaient les hommes de ce

temps.

--N’allons pas plus loin, dit l’impétueux marinier, nous le connaissons

pour un de nos _saints_! Si l’Écossais n’avait pas fait le coup, il

aurait tué l’infâme président Minard.

--Oui, dit Lecamus. Ma vie appartient à l’Église, et je la donne avec

joie pour le triomphe de la Réformation à laquelle j’ai sérieusement

réfléchi. Je sais ce que nous faisons pour le bonheur des peuples. En

deux mots, le papisme pousse au célibat, et la Réformation pousse à la

famille. Il est temps d’écheniller la France de ses moines, de rendre

leurs biens à la Couronne qui les vendra tôt ou tard à la bourgeoisie.

Sachons mourir pour nos enfants et pour faire un jour nos familles

libres et heureuses.

La figure du jeune enthousiaste, celle de Chaudieu, celle du marinier,

celle de l’inconnu assis sur le banc, éclairées par les dernières

lueurs de crépuscule, formaient un tableau qui doit d’autant plus être

décrit, que cette description contient toute l’histoire de ce temps,

s’il est vrai qu’il soit donné à certains hommes de résumer l’esprit de

leur siècle.

La réforme religieuse tentée par Luther en Allemagne, par John Knox en

Écosse, par Calvin en France, s’empara particulièrement des classes

inférieures que la pensée avait pénétrées. Les grands seigneurs

n’appuyèrent ce mouvement que pour servir des intérêts étrangers

à la cause religieuse. A ces différents partis se joignirent des

aventuriers, des seigneurs ruinés, des cadets à qui tous les troubles

allaient également bien. Mais chez les artisans et chez les gens de

commerce, la foi fut sincère et basée sur le calcul. Les peuples

pauvres adhéraient aussitôt à une religion qui rendait à l’État les

biens ecclésiastiques, qui supprimait les couvents, qui privait les

dignitaires de l’Église de leurs immenses revenus. Le commerce entier

supputa les bénéfices de cette opération religieuse, et s’y dévoua,

corps, âme et bourse. Mais chez les jeunes gens de la bourgeoisie

française, le Prêche rencontra cette disposition noble vers les

sacrifices en tout genre, qui anime la jeunesse, à laquelle l’égoïsme

est inconnu. Des hommes éminents, des esprits pénétrants, comme il

s’en rencontre toujours au sein des masses, devinaient la République

dans la Réformation, et voulaient établir dans toute l’Europe le

gouvernement des Provinces-Unies qui finirent par triompher dans

leur lutte avec la plus grande puissance de cette époque, l’Espagne

gouvernée par Philippe II et représentée dans les Pays-Bas par le duc

d’Albe. Jean Hotoman méditait alors son fameux livre où ce projet

existe, et qui répandit en France le levain de ces idées, remuées à

nouveau par la Ligue, comprimées par Richelieu, puis par Louis XIV;

mais qui reparurent avec les Économistes, avec les Encyclopédistes

sous Louis XV, et qui éclatèrent sous Louis XVI, toujours protégées

par les branches cadettes, protégées par la maison d’Orléans en 1790

comme par la maison de Bourbon en 1590. Qui dit examen, dit révolte.

Toute révolte est, ou le manteau sous lequel se cache un prince, ou

les langes d’une domination nouvelle. La maison de Bourbon, les cadets

des Valois s’agitaient au fond de la Réformation. La question, dans

le moment où la barque flottait sous l’arche du Pont-au-Change, était

étrangement compliquée par l’ambition des Guise qui rivalisaient les

Bourbons; aussi la Couronne, représentée par Catherine de Médicis,

pendant trente ans, put-elle soutenir le combat en les opposant les uns

aux autres; tandis que plus tard la Couronne, au lieu d’être tiraillée

par plusieurs mains, se trouva devant le peuple sans aucune barrière:

Richelieu et Louis XIV avaient abattu celle de la Noblesse, Louis XV

avait abattu celle des Parlements. Seul devant un peuple, comme le fut

alors Louis XVI, un roi succombera toujours.

Christophe Lecamus représentait bien la portion ardente et dévouée du

Peuple: sa figure pâle avait ce teint aigre et chaud qui distingue

certains blonds; ses cheveux tiraient sur le jaune du cuivre; ses yeux

d’un gris bleu scintillaient, sa belle âme se montrait là seulement;

car son visage mal dessiné ne couvrait point l’irrégularité de sa forme

un peu triangulaire par cet air de noblesse que se donnent les gens

élevés, et son front bas n’indiquait qu’une grande énergie. La vie

semblait ne prendre son principe que dans sa poitrine un peu rentrée.

Plus nerveux que sanguin, Christophe offrait au regard une carnation

filandreuse, maigre, mais dure. Son nez pointu trahissait une finesse

populaire, comme sa physionomie annonçait une intelligence capable

de se bien conduire sur un point de la circonférence, sans avoir la

faculté d’en embrasser l’étendue. Ses yeux, dont l’arcade sourcilière

à peine garnie d’un duvet blanc saillait comme un auvent, étaient

fortement cernés par une bande d’un bleu pâle, et d’un blanc luisant

à la naissance du nez; ce qui dénote presque toujours une excessive

exaltation. Christophe était bien le Peuple qui se dévoue, qui se bat

et qui se laisse tromper; assez spirituel pour comprendre et servir une

idée, trop noble pour en tirer parti, trop généreux pour se vendre.

A côté du fils unique de Lecamus, Chaudieu, ce ministre ardent, aux

cheveux bruns, maigri par les veilles, au teint jaune, au front

militant, à la bouche éloquente, aux yeux bruns et enflammés, au

menton court et relevé, peignait bien cette foi chrétienne qui valut à

la Réformation tant de pasteurs fanatiques et sincères dont l’esprit

et le courage enflammèrent les populations. L’aide de camp de Calvin

et de Théodore de Bèze contrastait admirablement avec le fils du

pelletier. Il représentait bien la cause vive dont l’effet se voyait en

Christophe. Vous n’auriez pas imaginé autrement le foyer conducteur des

machines populaires.

Le marinier, homme impétueux, bruni par le grand air, fait à la

rosée des nuits et aux feux du jour, à la bouche close, au geste

prompt, à l’œil orange affamé comme celui d’un vautour, aux cheveux

noirs et crépus, peignait bien l’aventurier qui risque tout dans une

affaire, comme un joueur hasarde sa fortune sur une carte. Tout en lui

révélait des passions terribles, une audace qui ne reculait devant

rien. Ses muscles vivaces étaient faits à se taire aussi bien qu’à

parler. Il avait l’air plus audacieux que noble. Son nez, relevé

quoique mince, aspirait au combat. Il paraissait agile et adroit. Vous

l’eussiez pris en tout temps pour un chef de parti. S’il n’y avait

pas eu de Réformation, il eût été Pizarre, Fernand Cortez ou Morgan

l’Exterminateur, une violente action quelconque.

[Illustration: CHRISTOPHE

était bien le peuple qui se dévoue, qui se bat, et qui se laisse

tromper.

CATHERINE DE MÉDICIS.]

L’inconnu, assis sur un banc et enveloppé dans sa cape, appartenait

évidemment à la classe la plus élevée de la société. La finesse de son

linge, la coupe, l’étoffe et l’odeur de ses vêtements, la façon et la

peau de ses gants indiquaient un homme de cour, de même que sa pose,

sa fierté, son calme et son coup d’œil indiquaient l’homme de guerre.

Son aspect inquiétait d’abord et disposait au respect. On respecte un

homme qui se respecte lui-même. Petit et bossu, ses manières réparaient

en un moment les désavantages de sa taille. Une fois la glace rompue,

il avait la gaieté de la décision, et un entrain indéfinissable qui le

rendait aimable. Il avait les yeux bleus, le nez courbe de la maison de

Navarre, et la coupe espagnole de cette figure si accentuée, qui devait

être le type des rois Bourbons.

En trois mots, la scène prit un intérêt immense.

--Eh! bien, dit Chaudieu au moment où le jeune Lecamus acheva sa

phrase, ce batelier est la Renaudie, et voici monseigneur le prince de

Condé, ajouta-t-il en montrant le petit bossu.

Ainsi ces quatre hommes représentaient la foi du Peuple, l’intelligence

de la Parole, la Main du soldat et la Royauté cachée dans l’ombre.

--Vous allez savoir ce que nous attendons de vous, reprit le ministre

après une pause laissée à l’étonnement du jeune Lecamus. Afin que vous

ne commettiez point d’erreur, nous sommes forcés de vous initier aux

plus importants secrets de la Réformation.

Le prince et la Renaudie continuèrent la parole du ministre par un

geste, après qu’il se fut tu pour laisser le prince parler lui-même,

s’il le voulait. Comme tous les grands engagés en des complots, et qui

ont pour système de ne se montrer qu’au moment décisif, le prince garda

le silence, non par couardise: dans ces conjonctures, il fut l’âme de

la conspiration, ne recula devant aucun danger et risqua sa tête; mais

par une sorte de dignité royale, il abandonna l’explication de cette

entreprise au ministre, et se contenta d’étudier le nouvel instrument

dont il fallait se servir.

--Mon enfant, dit Chaudieu, dans le langage des Huguenots, nous allons

livrer à la Prostituée romaine une première bataille. Dans quelques

jours, nos milices mourront sur des échafauds, ou les Guise seront

morts. Bientôt donc le roi et les deux reines seront en notre pouvoir.

Voici la première prise d’armes de notre Religion en France, et la

France ne les déposera qu’après avoir tout conquis: il s’agit de la

Nation, voyez-vous, et non du Royaume. La plupart des grands du royaume

voient où veulent en venir le cardinal de Lorraine et le duc son

frère. Sous le prétexte de défendre la Religion Catholique, la maison

de Lorraine veut réclamer la couronne de France comme son patrimoine.

Appuyée sur l’Église, elle s’en est fait une alliée formidable, elle

a les moines pour soutiens, pour acolytes, pour espions. Elle s’érige

en tutrice du trône qu’elle veut usurper, en protectrice de la maison

de Valois qu’elle veut anéantir. Si nous nous décidons à nous lever

en armes, c’est qu’il s’agit à la fois des libertés du peuple et des

intérêts de la noblesse également menacés. Étouffons à son début une

faction aussi odieuse que celle des Bourguignons qui jadis ont mis

Paris et la France à feu et à sang. Il a fallu un Louis XI pour finir

la querelle des Bourguignons et de la Couronne; mais aujourd’hui un

prince de Condé saura empêcher les Lorrains de recommencer. Ce n’est

pas une guerre civile, mais un duel entre les Guise et la Réformation,

un duel à mort: nous ferons tomber leurs têtes, ou ils feront tomber

les nôtres.

--Bien dit! s’écria le prince.

--Dans ces conjonctures, Christophe, reprit la Renaudie, nous ne

voulons rien négliger pour grossir notre parti, car il y a un parti

dans la Réformation, le parti des intérêts froissés, des nobles

sacrifiés aux Lorrains, des vieux capitaines indignement joués à

Fontainebleau d’où le cardinal les a bannis en faisant planter des

potences pour y accrocher ceux qui demandaient au roi l’argent de leurs

montres et les payes arriérées.

--Voilà, mon enfant, reprit Chaudieu remarquant une sorte d’effroi chez

Christophe, voilà ce qui nous oblige à triompher par les armes au lieu

de triompher par la conviction et par le martyre. La reine-mère est sur

le point d’entrer dans nos vues, non qu’elle veuille abjurer, elle n’en

est pas là, mais elle y sera peut-être forcée par notre triomphe. Quoi

qu’il en soit, humiliée et désespérée de voir passer entre les mains

des Guise la puissance qu’elle espérait exercer après la mort du roi,

effrayée de l’empire que prend la jeune reine Marie, nièce des Lorrains

et leur auxiliaire, la reine Catherine doit être disposée à prêter son

appui aux princes et aux seigneurs qui vont tenter un coup de main pour

la délivrer. En ce moment, quoique dévouée aux Guise en apparence, elle

les hait, elle souhaite leur perte et se servira de nous contre eux;

mais Monseigneur se servira d’elle contre tous. La reine-mère donnera

son consentement à nos plans. Nous aurons pour nous le connétable, que

Monseigneur vient d’aller voir à Chantilly, mais qui ne veut bouger que

sur un ordre de ses maîtres. Oncle de Monseigneur, il ne le laissera

jamais dans l’embarras, et ce généreux prince n’hésite pas à se jeter

dans le danger pour décider Anne de Montmorency. Tout est prêt, et nous

avons jeté les yeux sur vous pour communiquer à la reine Catherine

notre traité d’alliance, les projets d’édits et les bases du nouveau

gouvernement. La cour est à Blois. Beaucoup des nôtres y sont; mais

ceux-là sont nos futurs chefs... Et, comme Monseigneur, dit-il en

montrant le prince, ils ne doivent jamais être soupçonnés: nous devons

nous sacrifier tous pour eux. La reine-mère et nos amis sont l’objet

d’une surveillance si minutieuse, qu’il est impossible d’employer

pour intermédiaire une personne connue ou de quelque importance, elle

serait incontinent soupçonnée et ne pourrait communiquer avec madame

Catherine. Dieu nous doit en ce moment le berger David et sa fronde

pour attaquer Goliath de Guise. Votre père, malheureusement pour lui

bon catholique, est le pelletier des deux reines, il a toujours à leur

fournir quelque ajustement, obtenez qu’il vous envoie à la cour. Vous

n’éveillerez point les soupçons et ne compromettrez en rien la reine

Catherine. Tous nos chefs peuvent payer de leur tête une imprudence qui

laisserait croire à la connivence de la reine-mère avec eux. Là où les

grands, une fois pris, donnent l’éveil, un petit comme vous est sans

conséquence. Voyez! les Guise ont tant d’espions que nous n’avons eu

que la rivière pour pouvoir causer sans crainte. Vous voilà, mon fils,

comme la sentinelle obligée de mourir à son poste. Sachez-le! si vous

êtes surpris, nous vous abandonnons tous, nous jetterons sur vous, s’il

le faut, l’opprobre et l’infamie. Nous dirons au besoin que vous êtes

une créature des Guise à laquelle ils font jouer ce rôle pour nous

perdre. Ainsi nous vous demandons un sacrifice entier.

--Si vous périssez, dit le prince de Condé, je vous engage ma foi de

gentilhomme que votre famille sera sacrée pour la maison de Navarre: je

la porterai dans mon cœur et la servirai en toute chose.

--Cette parole, mon prince, suffit déjà, reprit Christophe sans songer

que ce factieux était un Gascon. Nous sommes dans un temps où chacun,

prince ou bourgeois, doit faire son devoir.

--Voilà un vrai Huguenot! Si tous nos hommes étaient ainsi, dit la

Renaudie en posant une main sur l’épaule de Christophe, nous serions

demain les maîtres.

--Jeune homme, reprit le prince, j’ai voulu vous montrer que si

Chaudieu prêche, si le gentilhomme est armé, le prince se bat. Ainsi

dans cette chaude partie tous les enjeux se valent.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 50 / 65 段