Paris, mais elle triomphera, compère! dans le temps comme dans le
temps! Ah! il faudra bien que le roi s’appuie sur elle pour résister,
et nous avons toujours bien vendu notre appui. Enfin la dernière fois,
tous les bourgeois ont été anoblis, il leur a été permis d’acheter des
terres seigneuriales et d’en porter les noms sans qu’il soit besoin de
lettres expresses du roi. Vous comme moi le petit-fils des Goix par les
femmes, ne valons-nous pas bien des seigneurs?
Cette parole effraya tant l’orfévre et les deux femmes, qu’elle fut
suivie d’un profond silence. Les ferments de 1789 piquaient déjà le
sang de Lecamus qui n’était pas encore si vieux qu’il ne pût voir les
audaces bourgeoises de la Ligue.
--Vendez-vous bien, malgré ce remue-ménage? demanda Lallier à la
Lecamus.
--Cela fait toujours du tort, répondit-elle.
--Aussi ai-je bien fort l’envie de faire un avocat de mon fils, dit
Lecamus, car la chicane va toujours.
La conversation resta dès lors sur un terrain de lieux communs,
au grand contentement de l’orfévre qui n’aimait ni les troubles
politiques, ni les hardiesses de pensée.
Maintenant, suivons Christophe.
Les rives de la Loire, depuis Blois jusqu’à Angers, ont été l’objet
de la prédilection des deux dernières branches de la race royale qui
occupèrent le trône avant la maison de Bourbon. Ce beau bassin mérite
si bien les honneurs que lui ont faits les rois, que voici ce qu’en
disait naguère l’un de nos plus élégants écrivains:
«Il existe en France une province qu’on n’admire jamais assez. Parfumée
comme l’Italie, fleurie comme les rives du Guadalquivir, et belle, en
outre, de sa physionomie particulière, toute Française, ayant toujours
été Française, contrairement à nos provinces du Nord abâtardies par
le contact allemand, et à nos provinces du Midi qui ont vécu en
concubinage avec les Maures, les Espagnols et tous les peuples qui
en ont voulu; cette province pure, chaste, brave et loyale, c’est la
Touraine! La France historique est là! L’Auvergne est l’Auvergne, le
Languedoc n’est que le Languedoc; mais la Touraine est la France, et le
fleuve le plus national pour nous est la Loire qui arrose la Touraine.
On doit dès lors moins s’étonner de la quantité de monuments enfermés
dans les départements qui ont pris le nom et les dérivations du nom
de la Loire. A chaque pas qu’on fait dans ce pays d’enchantements,
on découvre un tableau dont la bordure est une rivière ou un ovale
tranquille qui réfléchit dans ses profondeurs liquides un château, ses
tourelles, ses bois, ses eaux jaillissantes. Il était naturel que là où
vivait de préférence la Royauté, où elle établit si longtemps sa cour,
vinssent se grouper les hautes fortunes, les distinctions de race et de
mérite, et qu’elles s’y élevassent des palais grands comme elles.»
N’est-il pas incompréhensible que la Royauté n’ait point suivi l’avis
indirectement donné par Louis XI de placer à Tours la capitale du
royaume. Là, sans de grandes dépenses, la Loire pouvait être rendue
accessible aux vaisseaux de commerce et aux bâtiments de guerre légers.
Là, le siége du gouvernement eût été à l’abri des coups de main d’une
invasion. Les places du Nord n’eussent pas alors demandé tant d’argent
pour leurs fortifications aussi coûteuses à elles seules que l’ont été
les somptuosités de Versailles. Si Louis XIV avait écouté le conseil
de Vauban, qui voulait lui bâtir sa résidence à Mont-Louis, entre la
Loire et le Cher, peut-être la révolution de 1789 n’aurait-elle pas eu
lieu. Ces belles rives portent donc, de place en place, les marques de
la tendresse royale. Les châteaux de Chambord, de Blois, d’Amboise,
de Chenonceaux, de Chaumont, du Plessis-lez-Tours, tous ceux que les
maîtresses de nos rois, que les financiers et les seigneurs se bâtirent
à Véretz, Azay-le-Rideau, Ussé, Villandri, Valençay, Chanteloup,
Duretal, dont quelques-uns ont disparu, mais dont la plupart vivent
encore, sont d’admirables monuments où respirent les merveilles de
cette époque si mal comprise par la secte littéraire des moyen-âgistes.
Entre tous ces châteaux, celui de Blois, où se trouvait alors la cour,
est un de ceux où la magnificence des d’Orléans et des Valois a mis son
plus brillant cachet, et le plus curieux pour les historiens, pour les
archéologues, pour les Catholiques. Il était alors complétement isolé.
La ville, enceinte de fortes murailles garnies de tours, s’étalait au
bas de la forteresse, car ce château servait en effet tout à la fois de
fort et de maison de plaisance. Au-dessus de la ville, dont les maisons
pressées et les toits bleus s’étendaient, alors comme aujourd’hui, de
la Loire jusqu’à la crête de la colline qui règne sur la rive droite
du fleuve, se trouve un plateau triangulaire, coupé de l’ouest par un
ruisseau sans importance aujourd’hui, car il coule sous la ville; mais
qui, au quinzième siècle, disent les historiens, formait un ravin assez
considérable, et duquel il reste un profond chemin creux, presque un
abîme entre le faubourg et le château.
Ce fut sur ce plateau, à la double exposition du nord et du midi,
que les comtes de Blois se bâtirent, dans le goût de l’architecture
du douzième siècle, un castel où les fameux Thibault le Tricheur,
Thibault le Vieux et autres, tinrent une cour célèbre. Dans ces temps
de féodalité pure où le roi n’était que _primus inter pares_, selon
la belle expression d’un roi de Pologne, les comtes de Champagne, les
comtes de Blois, ceux d’Anjou, les simples barons de Normandie, les
ducs de Bretagne menaient un train de souverains et donnaient des rois
aux plus fiers royaumes. Les Plantagenet d’Anjou, les Lusignan de
Poitou, les Robert de Normandie alimentaient par leur audace les races
royales, et quelquefois, comme du Glaicquin, de simples chevaliers
refusaient la pourpre, en préférant l’épée de connétable. Quand la
Couronne eut réuni le comté de Blois à son domaine, Louis XII, qui
affectionna ce site peut-être pour s’éloigner du Plessis, de sinistre
mémoire, construisit en retour, à la double exposition du levant et
du couchant, un corps de logis qui joignit le château des comtes de
Blois aux restes de vieilles constructions desquelles il ne subsiste
aujourd’hui que l’immense salle où se tinrent les États-Généraux sous
Henri III. Avant de s’amouracher de Chambord, François Ier voulut
achever le château en y ajoutant deux autres ailes, ainsi le carré
eût été parfait; mais Chambord le détourna de Blois, où il ne fit
qu’un corps de logis qui, de son temps et pour ses petits-enfants,
devint tout le château. Ce troisième château bâti par François Ier
est beaucoup plus vaste et plus orné que le Louvre, appelé de Henri
II. Il est ce que l’architecture dite de la Renaissance a élevé de
plus fantastique. Aussi, dans un temps où régnait une architecture
jalouse et où de moyen-âge on ne se souciait guère, dans une époque où
la littérature ne se mariait pas aussi étroitement que de nos jours
avec l’art, La Fontaine a-t-il dit du château de Blois, dans sa langue
pleine de bonhomie: «Ce qu’a fait faire François Ier, à le regarder
du dehors, me contenta plus que tout le reste: il y a force petites
galeries, petites fenêtres, petits balcons, petits ornements sans
régularité et sans ordre, cela fait quelque chose de grand qui me plaît
assez.»
Le château de Blois avait donc alors le mérite de représenter trois
genres d’architecture différents, trois époques, trois systèmes,
trois dominations. Aussi, peut-être n’existe-t-il aucune demeure
royale qui soit sous ce rapport comparable au château de Blois. Cette
immense construction offre dans la même enceinte, dans la même cour,
un tableau complet, exact de cette grande représentation des mœurs
et de la vie des nations qui s’appelle l’Architecture. Au moment où
Christophe allait voir la cour, la partie du château qui, de nos jours,
est occupée par le quatrième palais que s’y bâtit soixante-dix ans
plus tard, pendant son exil, Gaston, le factieux frère de Louis XIII,
offrait un ensemble de parterres et de jardins aériens pittoresquement
mêlés aux pierres d’attente et aux tours inachevées du château de
François Ier. Ces jardins communiquaient par un pont d’une belle
hardiesse, et que les vieillards du Blésois peuvent encore se souvenir
d’avoir vu démolir, à un parterre qui s’élevait de l’autre côté du
château et qui, par la disposition du sol, se trouvait au même niveau.
Les gentilshommes attachés à la reine Anne de Bretagne, ou ceux qui de
cette province venaient la solliciter, conférer avec elle ou l’éclairer
sur le sort de la Bretagne, attendaient là l’heure de ses audiences,
son lever ou sa promenade. Aussi l’histoire a-t-elle donné le nom de
_Perchoir aux Bretons_ à ce parterre, qui, de nos jours, est le jardin
fruitier de quelque bourgeois et forme un promontoire sur la place
des Jésuites. Cette place était alors comprise dans les jardins de
cette belle résidence qui avait ses jardins du haut et ses jardins du
bas. On voit encore aujourd’hui, à une assez grande distance de la
place des Jésuites, un pavillon construit par Catherine de Médicis,
et où, selon les historiens du Blésois, elle avait mis ses thermes.
Ce détail permet de retrouver la disposition très-irrégulière des
jardins qui montaient et descendaient en suivant les ondulations du
sol, excessivement tourmenté tout autour du château, ce qui en faisait
la force et causait, comme on va le voir, l’embarras du duc de Guise.
On allait aux jardins par des galeries extérieures et intérieures,
dont la principale se nommait la Galerie des Cerfs, à cause de ses
ornements. Cette galerie aboutissait au magnifique escalier qui sans
doute a inspiré le fameux escalier double de Chambord, et qui, d’étage
en étage, menait aux appartements. Quoique La Fontaine ait préféré le
château de François Ier à celui de Louis XII, peut-être la naïveté
de celui du bon roi plaira-t-elle aux vrais artistes autant qu’ils
admireront la magnificence du roi-chevalier. L’élégance des deux
escaliers qui se trouvent à chaque extrémité du château de Louis XII,
les sculptures fines, originales qui y abondaient et que le temps a
dévorées, mais dont les restes charment encore les antiquaires, tout,
jusqu’à la distribution quasi-claustrale des appartements, révèle une
grande simplicité de mœurs. Évidemment la cour n’existait pas encore et
n’avait pas pris les développements que François Ier et Catherine de
Médicis devaient y donner, au grand détriment des mœurs féodales. En
admirant la plupart des tribunes, les chapiteaux de quelques colonnes,
certaines figurines d’une délicatesse exquise, il est impossible de ne
pas imaginer que Michel Columb, ce grand sculpteur, le Michel-Ange de
la Bretagne, n’ait pas passé par là pour plaire à sa reine Anne, qu’il
a immortalisée dans le tombeau de son père, le dernier duc de Bretagne.
Quoi qu’en dise La Fontaine, rien n’est plus grandiose que la
demeure du fastueux François Ier. Grâce à je ne sais quelle brutale
indifférence, à l’oubli peut-être, les appartements qu’y occupaient
alors Catherine de Médicis et son fils François II nous offrent encore
aujourd’hui leurs principales dispositions. Aussi l’historien peut-il y
revoir les tragiques scènes du drame de la Réformation dans lequel la
double lutte des Guise et des Bourbons contre les Valois forme un des
actes les plus compliqués et s’y dénoua.
Le château de François Ier écrase entièrement la naïve habitation
de Louis XII par sa masse imposante. Du côté des jardins d’en bas,
c’est-à-dire de la place moderne dite des Jésuites, le château présente
une élévation presque double de celle qu’il a du côté de la cour.
Le rez-de-chaussée, où se trouvaient les célèbres galeries, forme
du côté des jardins le second étage. Ainsi, le premier où logeait
alors la reine Catherine est le troisième, et les appartements royaux
sont au quatrième au-dessus des jardins du bas qui, dans ce temps,
étaient séparés des fondations par de profondes douves. Le château,
déjà colossal dans la cour, paraît donc gigantesque, vu du bas de la
place comme le vit La Fontaine, qui avoue n’être entré ni dans la
cour ni dans les appartements. De la place des Jésuites, tout semble
petit. Les balcons sur lesquels on se promène, les galeries d’une
exécution merveilleuse, les fenêtres sculptées dont les embrasures sont
aussi vastes que des boudoirs, et qui servaient alors de boudoirs,
ressemblent aux fantaisies peintes des décorations de nos opéras
modernes quand les peintres y font des palais de fées. Mais, dans la
cour, quoique les trois étages au-dessus du rez-de-chaussée soient
encore aussi élevés que le Pavillon de l’Horloge aux Tuileries,
les délicatesses infinies de cette architecture se laissent voir
complaisamment et ravissent les regards étonnés. Ce corps de logis, où
tenaient la cour fastueuse de Catherine et celle de Marie Stuart, est
partagé par une tour hexagone où tourne dans sa cage évidée un escalier
en pierre, caprice moresque exécuté par des géants, travaillé par des
nains, et qui donne à cette façade l’air d’un rêve. Les tribunes de
l’escalier forment une spirale à compartiments carrés qui s’attache
aux cinq pans de cette tour, et dessine, de distance en distance, des
encorbellements transversaux brodés de sculptures arabesques au dehors
et au dedans. On ne peut comparer cette création étourdissante de
détails ingénieux et fins, pleine de merveilles qui donnent la parole
à ces pierres, qu’aux sculptures abondantes et profondément fouillées
des ivoires de Chine ou de Dieppe. Enfin la pierre y ressemble à une
guipure. Les fleurs, les figures d’hommes ou d’animaux descendent le
long des nervures, se multiplient de marche en marche et couronnent
cette tour par une clef de voûte où les ciseaux de l’art du seizième
siècle ont lutté avec les naïfs tailleurs d’images qui, cinquante ans
auparavant, avaient sculpté les clefs de voûte des deux escaliers
du château de Louis XII. Quelque ébloui que l’on soit en voyant ces
formes renaissant avec une infatigable prolixité, l’on s’aperçoit que
l’argent a manqué tout aussi bien à François Ier pour Blois, qu’à
Louis XIV pour Versailles. Plus d’une figurine montre sa jolie tête
fine qui sort d’un bloc à peine dégrossi. Plus d’une rosace fantasque
est seulement indiquée par quelques coups de ciseau dans la pierre
abandonnée et où l’humidité fait fleurir ses moisissures verdâtres.
Sur la façade, à côté des dentelles d’une fenêtre, la fenêtre voisine
offre ses masses de pierre déchiquetées par le Temps qui l’a sculptée à
sa manière. Il existe là pour les yeux les moins artistes et les moins
exercés un ravissant contraste entre cette façade où les merveilles
ruissellent et la façade intérieure du château de Louis XII, composée
au rez-de-chaussée de quelques arcades d’une légèreté vaporeuse
soutenues par des colonnettes qui reposent en bas sur des tribunes
élégantes, et de deux étages où les croisées sont sculptées avec une
charmante sobriété. Sous les arcades s’étend une galerie dont les
murailles offraient des peintures à fresque, et dont le plafond était
également peint, car on retrouve encore aujourd’hui quelques traces de
cette magnificence imitée de l’Italie et qui annonce les expéditions de
nos rois, à qui le Milanais appartenait. En face du château de François
Ier, se trouvait alors la chapelle des comtes de Blois dont la façade
était presque en harmonie avec l’architecture de l’habitation de Louis
XII. Aucune image ne saurait peindre la solidité majestueuse de ces
trois corps de bâtiments, et malgré le désaccord de l’ornementation,
la Royauté puissante et forte, qui démontrait la grandeur de ses
craintes par la grandeur des précautions, servait de lien à ces trois
édifices de natures différentes, dont deux s’adossent à l’immense salle
des États-Généraux, vaste et haute comme une église. Certes, ni la
naïveté, ni la force des existences bourgeoises qui sont dépeintes au
commencement de cette histoire, et chez lesquelles l’Art était toujours
représenté, ne manquaient à cette habitation royale. Blois était bien
le thème fécond et brillant auquel la Bourgeoisie et la Féodalité,
l’Argent et le Noble donnaient tant de vivantes répliques dans les
villes et dans les campagnes. Vous n’eussiez pas autrement voulu la
demeure du prince qui régnait sur le Paris du seizième siècle. La
richesse des vêtements seigneuriaux, le luxe des toilettes de femmes,
devaient admirablement s’harmonier à la toilette de ces pierres si
curieusement travaillées. D’étage en étage, en montant le merveilleux
escalier de son château de Blois, le roi de France découvrait une plus
grande étendue de cette belle Loire qui lui apporte là des nouvelles
de tout le royaume qu’elle partage en deux moitiés _affrontées_ et
quasi-rivales. Si, au lieu d’aller l’asseoir dans une plaine morte
et sombre et à deux lieues de là, François Ier eût assis Chambord en
retour de ce château et à la place où s’étendaient alors les parterres
où Gaston mit son palais, jamais Versailles n’eût existé, Blois aurait
été nécessairement la capitale de la France. Quatre Valois et Catherine
de Médicis prodiguèrent leurs richesses dans le château de François Ier
à Blois; mais qui ne devinerait combien la Couronne y fut prodigue,
en admirant les puissantes murailles de refend, épine dorsale de ce
château, où sont ménagés et de profondes alcôves, et des escaliers
secrets, et des cabinets, qui enferment des salles aussi vastes que
la salle du Conseil, celle des Gardes et des chambres royales où, de
nos jours, se loge à l’aise une compagnie d’infanterie. Quand même
le visiteur ne comprendrait pas tout d’abord que les merveilles du
dedans correspondaient à celles du dehors, les vestiges du cabinet de
Catherine de Médicis où Christophe allait être introduit, attesteraient
suffisamment les élégances de l’Art qui a peuplé ces appartements de
figurations animées, où les salamandres étincelaient dans les fleurs,
où la Palette du seizième siècle décorait de ses plus brillantes
peintures les plus sombres dégagements. Dans ce cabinet, l’observateur
peut encore retrouver de nos jours les traces de ce goût de dorure que
Catherine apporta d’Italie, car les princesses de sa maison aimaient,
selon la charmante expression de l’auteur déjà cité, à plaquer dans les
châteaux de la France l’or gagné dans le commerce par leurs ancêtres,
et signaient leurs richesses sur les murs des salles royales.
La reine-mère occupait au premier étage les appartements de la
reine Claude de France, femme de François Ier, où se voient encore
les délicates sculptures des doubles C accompagnés des images de
blancheur parfaite, de cygnes et de lis, ce qui signifiait: _candidior
candidis_, plus blanche que les plus blanches choses, la devise de
cette reine dont le nom commençait comme celui de Catherine par un C
et qui convenait aussi bien à la fille de Louis XII qu’à la mère des
derniers Valois; car aucun soupçon, malgré la violence des calomnies
calvinistes, n’a terni la fidélité que Catherine de Médicis gardait à
Henri II.
Évidemment la reine-mère, chargée encore de deux enfants en bas âge
(celui qui fut depuis le duc d’Alençon, et Marguerite, qui fut la femme
d’Henri IV et que Charles IX appelait Margot), avait eu besoin de tout
ce premier étage.
Le roi François II et la reine Marie Stuart occupaient au second étage
les appartements royaux qui avaient été ceux de François Ier, et qui
furent ceux de Henri III. L’appartement royal, de même que celui pris
par la reine-mère, est divisé dans toute la longueur du château, et à
chaque étage, en deux parties, par ce fameux mur de refend d’environ
quatre pieds d’épaisseur, et sur lequel s’appuient les murs énormes
qui séparent les salles entre elles. Ainsi, au premier comme au second
étage, les appartements offrent deux parties distinctes. La partie
éclairée au midi sur la cour servait à la réception et aux affaires
publiques, tandis que, pour combattre la chaleur, les appartements
avaient été distribués dans la partie exposée au nord, et qui forme
la superbe façade à balcons, à galeries, ayant vue sur la campagne du
Vendômois, sur le perchoir aux Bretons et sur les fossés de la ville,
la seule dont a parlé notre grand fabuliste, le bon La Fontaine.
Le château de François Ier se trouvait alors terminé par une énorme
tour commencée et qui devait servir à marquer l’angle colossal
qu’aurait décrit le palais en tournant sur lui-même, et à laquelle
Gaston plus tard ouvrit les flancs pour pouvoir y coudre son palais;
mais il n’acheva pas son œuvre, et la tour est restée en ruines.
Ce donjon royal servait alors de prison ou d’oubliettes selon les
traditions populaires. En parcourant aujourd’hui les salles de ce
magnifique château, si précieuses et à l’art et à l’histoire, quel
poëte ne sera pris de mille regrets ou affligé pour la France, en
voyant les délicieuses arabesques du cabinet de Catherine _blanchies à
la chaux_ et presque perdues par les ordres du commandant de la caserne
(cette royale demeure est une caserne), lors du choléra. La boiserie
du cabinet de Catherine de Médicis, dont il sera question bientôt, est
la dernière relique du riche mobilier accumulé par cinq rois artistes.
En parcourant ce dédale de chambres, de salles, d’escaliers, de tours,
on peut se dire avec une affreuse certitude: Ici Marie Stuart cajolait
son mari pour le compte des Guise. Là les Guise insultèrent Catherine.
Plus tard, à cette place, le second Balafré tomba sous les coups
des vengeurs de la couronne. Un siècle auparavant, de cette fenêtre
Louis XII faisait signe de venir au cardinal d’Amboise, son ami. De
ce balcon, d’Épernon, le complice de Ravaillac, reçut la reine Marie
de Médicis, qui savait, dit-on, le régicide projeté, et le laissa
consommer! Dans la chapelle où se firent les fiançailles de Henri IV et
de Marguerite de Valois, le seul reste du château des comtes de Blois,
le régiment fabrique ses souliers. Ce merveilleux monument où revivent
tant de styles, où se sont accomplies de si grandes choses, est dans
un état de dégradation qui fait honte à la France. Quelle douleur pour
ceux qui aiment les monuments de la vieille France, de savoir que
bientôt il en sera de ces pierres éloquentes comme du coin de la rue de
la Vieille-Pelleterie, elles n’existeront peut-être plus que dans ces
pages!
Il est nécessaire de faire observer que, pour mieux surveiller la cour,
quoique les Guise eussent en ville un hôtel à eux et qui existe encore,
ils avaient obtenu de demeurer au-dessus des appartements du roi Louis
XII, dans le logement que devait y avoir plus tard la duchesse de
Nemours, dans les combles au second étage.
Le jeune François II et la jeune reine Marie Stuart, amoureux l’un de
l’autre comme des enfants de seize ans qu’ils étaient, avaient été
brusquement transportés par un rude hiver, du château de Saint-Germain
que le duc de Guise trouva trop facile à surprendre, dans l’espèce de
place forte que formait alors le château de Blois, isolé de trois côtés
par des précipices et dont l’entrée était admirablement bien défendue.
Les Guise, oncles de la reine, avaient des raisons majeures pour ne pas
habiter Paris et pour retenir la cour dans un château dont l’enceinte
pouvait être facilement surveillée et défendue. Il se passait autour
du trône un combat entre la maison de Lorraine et la maison de Valois,
qui ne fut terminé que dans ce même château, vingt-huit ans plus tard,
en 1588, quand Henri III, sous les yeux mêmes de sa mère, en ce moment
profondément humiliée par les Lorrains, entendit tomber le plus hardi
de tous les Guise, le second Balafré, fils de ce premier Balafré par
lequel Catherine de Médicis était alors jouée, emprisonnée, espionnée
et menacée.