et l’ostentation des regrets de Catherine à la mort de Henri II. Par
cela même que le roi était attaché par une inaltérable passion à Diane
de Poitiers, Catherine devait jouer le rôle d’une femme délaissée
qui adore son mari; mais comme toutes les femmes de tête, elle
persista dans sa dissimulation, et ne cessa de parler avec tendresse
de Henri II. Diane, comme on sait, porta toute sa vie le deuil de M.
de Brézé, son mari. Ses couleurs étaient blanc et noir, le roi les
avait au tournoi où il mourut. Catherine, sans doute en imitation de
sa rivale, garda le deuil de Henri II pendant toute sa vie. Elle eut
envers Diane de Poitiers une perfection de perfidie à laquelle les
historiens n’ont pas fait attention. A la mort du roi, la duchesse de
Valentinois fut complétement disgraciée et malhonnêtement abandonnée
par le connétable, homme tout à fait au-dessous de sa réputation.
Diane fit offrir à la reine sa terre et son château de Chenonceaux à
Catherine. Catherine dit alors en présence de témoins:--Je ne puis
oublier qu’elle faisait les délices de mon cher Henri, j’ai honte
d’accepter, je veux lui donner en échange un domaine, et lui propose
celui de Chaumont-sur-Loire. En effet, l’acte d’échange fut passé à
Blois en 1559. Diane, qui avait pour gendres les ducs d’Aumale et de
Bouillon, alors prince souverain, conserva toute sa fortune et mourut
en paix en 1566, âgée de soixante-six ans. Elle avait donc dix-neuf
ans de plus que Henri II. Ces dates, tirées de son épitaphe copiée sur
son tombeau par l’historien qui s’est occupé d’elle vers la fin du
dernier siècle, éclaircissent bien des difficultés historiques; car
beaucoup d’historiens lui donnaient les uns quarante ans, les autres
seize ans lors de la condamnation de son père en 1523. Elle avait alors
vingt-quatre ans. Après avoir lu tout, pour et contre sa conduite avec
François Ier, au moment où la maison de Poitiers courut un si grand
danger, nous ne voudrions rien affirmer, ni rien contredire. Ceci est
un de ces passages qui restent obscurs dans l’histoire. Nous pouvons
voir, par ce qui se passe de nos jours, que l’histoire se fausse au
moment même où elle se fait. Catherine, qui fonda de grandes espérances
sur l’âge de sa rivale, avait essayé plusieurs fois de la renverser. Ce
fut une lutte sourde et horrible. Un jour Catherine fut sur le point
de faire réussir ses espérances. En 1554, madame Diane, étant malade,
pria le roi d’aller à Saint-Germain pendant qu’elle se remettrait.
Cette haute coquette ne voulait pas être vue au milieu de l’appareil
nécessaire à la faculté, ni sans l’éclat de la toilette. Catherine fit
composer, pour recevoir le roi à son retour, un magnifique ballet où
six jeunes filles devaient lui réciter une pièce de vers. Parmi ces six
filles, elle avait choisi miss Fleming, parente de son oncle le duc
d’Albany, la plus belle personne qu’il fût possible de voir, blonde
et blanche; puis une de ses parentes, Clarisse Strozzi, magnifique
Italienne dont la chevelure noire était superbe et les mains d’une
beauté rare; mademoiselle Lewiston, demoiselle d’honneur de Marie
Stuart, Marie Stuart elle-même, madame Élisabeth de France, qui fut
cette si malheureuse reine d’Espagne, et madame Claude. Élisabeth
avait neuf ans, Claude huit ans, Marie Stuart douze. Évidemment, la
reine avait voulu faire ressortir Clarisse Strozzi, miss Fleming,
et les présenter sans rivales au choix du roi. Le roi ne résista
point; il aima miss Fleming, il eut d’elle un enfant naturel, Henri
de Valois, comte d’Angoulême, grand-prieur de France. Mais le crédit
et l’influence de Diane n’en furent point ébranlés. Comme plus tard,
madame de Pompadour avec Louis XV, la duchesse de Valentinois pardonna.
Mais, quel amour cette tentative annonce-t-elle chez Catherine? est-ce
l’amour du pouvoir, ou l’amour du mari? Les femmes décideront.
On parle beaucoup aujourd’hui de la licence de la presse; mais il
est difficile d’imaginer à quel point elle fut portée à l’origine de
l’imprimerie. D’abord on sait que l’Arétin, le Voltaire de son temps,
faisait trembler les rois, et Charles-Quint tout le premier. Mais on ne
sait peut-être pas jusqu’où allait l’audace des pamphlets. Ce château
de Chenonceaux fut _donné_ à Diane, non pas donné, elle fut suppliée
de l’accepter, pour oublier une des plus horribles publications
qui aient été faites contre une femme et qui montre quelle fut la
violence de la guerre entre elle et madame d’Étampes. En 1537, quand
elle avait trente-huit ans, un poëte champenois, nommé Jean Voûté,
publia un recueil de poésies latines où se trouvent trois épigrammes
contre elle. Il faut croire que le poëte était assuré de quelque haute
protection, car son recueil est précédé de son éloge fait par Salmon
Macrin, premier valet de chambre du roi. Voici le seul passage, citable
aujourd’hui, de ces épigrammes intitulées: IN PICTAVIAM, ANUM AULICAM.
(CONTRE LA POITIERS, VIEILLE FEMME DE COUR).
..... _Non trahit esca ficta prædam._
«Un appât peint n’attrape point de gibier,» dit le poëte, après lui
avoir dit qu’elle se peignait le visage, qu’elle achetait ses dents et
ses cheveux. «Et tu achèterais, dit-il, le superfin de ce qui constitue
la femme, que tu n’obtiendrais pas encore ce que tu veux de ton amant,
car il faudrait être en vie, et tu es morte.»
Ce recueil, imprimé chez Simon de Colines, était dédié A UN ÉVÊQUE!...
à François Bohier, le frère de celui qui, pour sauver son crédit à
la cour et racheter son crime, offrit à l’avénement de Henri II, le
château de Chenonceaux, bâti par son père Thomas Bohier, conseiller
d’État sous quatre rois: Louis XI, Charles VIII, Louis XII et François
Ier. Qu’étaient les pamphlets publiés contre madame de Pompadour et
contre Marie-Antoinette, comparés à des vers qu’on dirait écrits
par Martial? Ce Voûté dut mal finir. Ainsi la terre et le château
de Chenonceaux ne coûtaient à Diane que le pardon d’une injure
ordonné par l’Évangile! Pour ne pas être décrétées par un jury, les
amendes infligées à la Presse étaient un peu plus dures que celles
d’aujourd’hui.
Les reines de France, devenues veuves, devaient rester dans la chambre
du roi pendant quarante jours, sans voir d’autre clarté que celle des
cierges; elles n’en sortaient qu’après l’enterrement du roi. Cette
coutume inviolable contrariait fort Catherine qui craignit les brigues,
elle trouva moyen de s’en dispenser. Voici comment. Le cardinal de
Lorraine sortant un jour (dans ce temps-là! dans ce moment!) de grand
matin de chez la Belle Romaine, une célèbre courtisane du temps de
Henri II, qui demeurait rue Culture-Sainte-Catherine, fut maltraité par
une troupe de libertins. «De quoi Sa Sainteté très-étonnée,» dit Henri
Estienne, fit entendre que les hérétiques lui dressaient des embûches;
et pour ce fait, la cour alla de Paris à Saint-Germain. La reine ne
voulut pas abandonner le roi son fils, et s’y transporta.
L’avénement de François II, époque à laquelle Catherine crut saisir
le pouvoir, fut un moment de déception qui couronna cruellement
les vingt-six ans de douleurs qu’elle avait déjà passés à la cour
de France. Les Guise s’emparèrent alors du pouvoir avec une audace
incroyable: le duc de Guise fut mis à la tête de l’armée, et le
Connétable fut disgracié, le cardinal eut les finances et le clergé.
Catherine commença sa carrière politique, par un de ces drames qui,
pour ne pas avoir eu l’éclat des autres, n’en fut pas moins le plus
atroce, et qui l’accoutuma sans doute aux terribles émotions de sa vie.
Tout en paraissant d’accord avec les Guise, elle essaya d’assurer son
triomphe en s’appuyant sur la maison de Bourbon. Soit que Catherine,
après avoir inutilement tenté les moyens les plus violents, eût voulu
employer la jalousie pour ramener le roi; soit qu’en arrivant à sa
seconde jeunesse, il lui parût cruel de ne pas connaître l’amour,
elle avait témoigné le plus vif intérêt à un seigneur du sang royal,
François de Vendôme, fils de Louis de Vendôme (maison d’où est issue
la maison de Bourbon), et Vidame de Chartres, nom sous lequel il est
connu dans l’histoire. La haine secrète que Catherine portait à Diane
se révélait en beaucoup de circonstances auxquelles les historiens
préoccupés des intérêts politiques n’ont fait aucune attention.
L’attachement de Catherine pour le Vidame vint d’une insulte que ce
jeune homme fit à la favorite. Diane voulait les plus belles alliances
pour ses filles qui, d’ailleurs, tenaient à la plus haute noblesse
du royaume. Elle ambitionnait surtout l’honneur d’un mariage avec la
maison de France: on proposa de sa part la main de sa seconde fille,
qui fut depuis duchesse d’Aumale, au Vidame, que la politique fort
sage de François Ier maintenait dans la pauvreté. En effet, quand le
Vidame de Chartres et le prince de Condé vinrent à la cour, François
Ier leur donna, quoi? la charge de chambellans ordinaires avec douze
cents écus de pension, ce qu’il baillait à de simples gentilshommes.
Quoique Diane de Poitiers offrît d’immenses biens, quelque belle charge
de la couronne et la faveur du Roi, le Vidame refusa. Puis ce Bourbon,
déjà factieux, épousa Jeanne, fille du baron d’Estissac, de laquelle
il n’eut point d’enfants. Ce trait de fierté recommanda naturellement
le Vidame à Catherine, qui l’accueillit avec une faveur marquée et
s’en fit un ami dévoué. Les historiens ont comparé le dernier duc de
Montmorency, décapité à Toulouse, au Vidame de Chartres, pour l’art
de plaire, pour le mérite et le talent. Henri II ne se montra pas
jaloux, il ne parut pas supposer qu’une reine de France manquât à ce
qu’elle se devait, ni qu’une Médicis oubliât l’honneur qu’un Valois
lui avait fait. Au moment où la reine coqueta, dit-on, avec le Vidame
de Chartres, elle était à peu près abandonnée par le roi depuis la
naissance de son dernier enfant. Cette tentative ne servit donc à rien,
puisque ce prince mourut portant les couleurs de Diane de Poitiers.
A la mort du roi, la reine Catherine se trouva donc en commerce de
galanterie avec le Vidame, situation qui n’avait rien que de conforme
aux mœurs du temps, où l’amour fut à la fois si chevaleresque et si
licencieux, que les plus belles actions y étaient aussi naturelles
que les plus blâmables; seulement, comme toujours, les historiens
ont commis la faute de prendre l’exception pour la règle. Les quatre
fils de Henri II rendaient nulle la position des Bourbons, tous
excessivement pauvres, et accablés par le mépris que la trahison du
Connétable jetait sur eux, malgré les raisons qui contraignirent le
Connétable à sortir du royaume. Le Vidame de Chartres, qui fut au
premier prince de Condé ce que Richelieu fut à Mazarin, son père en
politique, son modèle, et de plus, son maître en galanterie, cacha
l’excessive ambition de sa maison sous les dehors de la légèreté. Hors
d’état de lutter avec les Guise, avec les Montmorency, les princes
d’Écosse, les cardinaux, les Bouillon, il se fit distinguer par sa
bonne grâce, par ses manières, par son esprit qui lui valurent les
faveurs des plus charmantes femmes, et le cœur de celles auxquelles
il ne songeait point. Ce fut un de ces hommes privilégiés, dont les
séductions étaient irrésistibles et qui dut à l’amour les moyens de
tenir son rang. Les Bourbons ne se seraient pas fâchés comme Jarnac de
la médisance de la Châtaigneraie: ils acceptaient très-bien des terres
et des châteaux de leurs maîtresses, témoin le prince de Condé qui
accepta la terre de Saint-Valery de madame la maréchale de Saint-André.
A la mort de Henri II, pendant les vingt premiers jours de deuil, la
situation du Vidame changea donc tout à coup. Objet des attentions de
la reine mère et lui faisant la cour comme on pouvait la faire à la
reine, très-secrètement, il parut destiné à jouer un rôle, et Catherine
résolut en effet de se servir de lui. Ce prince reçut d’elle des
lettres pour le prince de Condé, dans lesquelles elle démontrait la
nécessité de s’allier contre les Guise. Instruits de cette intrigue,
les Guise entrèrent dans la chambre de la reine, pour lui arracher
l’ordre de mettre le Vidame à la Bastille, et Catherine se trouva
dans la dure nécessité d’obéir. Le Vidame mourut après quelques mois
de captivité, le jour où il sortit de prison, quelque temps avant la
conspiration d’Amboise. Tel fut le dénoûment du premier et du seul
amour qu’ait eu Catherine de Médicis. Les écrivains protestants ont
dit que la reine fit empoisonner le Vidame pour confier à la tombe
le secret de ses galanteries!... Voilà quel fut pour cette femme
l’apprentissage du pouvoir royal!
PREMIÈRE PARTIE.
LE MARTYR CALVINISTE.
Peu de personnes aujourd’hui savent combien étaient naïves les
habitations des bourgeois de Paris au quatorzième siècle, et combien
simple était leur vie. Peut-être cette simplicité d’action et de pensée
a-t-elle été la cause des grandeurs de cette vieille bourgeoisie, qui
fut, certes, grande, libre et noble, plus peut-être que la bourgeoisie
d’aujourd’hui; son histoire est à faire, elle demande et attend un
homme de génie. Inspirée par l’incident peu connu qui forme le fond de
cette Étude et qui sera l’un des plus remarquables de l’histoire de la
bourgeoisie, cette réflexion arrivera sans doute sur les lèvres de tout
le monde, après ce récit. Est-ce la première fois qu’en histoire la
conclusion aura précédé les faits?
En 1560, les maisons de la rue de la Vieille-Pelleterie bordaient la
rive gauche de la Seine, entre le pont Notre-Dame et le Pont-au-Change.
La voie publique et les maisons occupaient l’espace pris par la seule
chaussée du quai actuel. Chaque maison, assise sur la Seine même,
permettait aux habitants d’y descendre par les escaliers en bois ou
en pierre, que défendaient de fortes grilles en fer ou des portes en
bois clouté. Ces maisons avaient, comme celles de Venise, une porte
en terre ferme et une porte d’eau. Au moment où cette esquisse se
publie, il n’existe plus qu’une seule maison de ce genre qui puisse
rappeler le vieux Paris, encore disparaîtra-t-elle bientôt; elle est
au coin du Petit-Pont, en face du corps de garde de l’Hôtel-Dieu.
Autrefois, chaque logis présentait du côté de la rivière la
physionomie bizarre qu’y imprimaient soit le métier du locataire et
ses habitudes, soit l’originalité des constructions inventées par
les propriétaires pour user ou abuser de la Seine. Les ponts étant
bâtis et presque tous encombrés de plus de moulins que les besoins de
la navigation n’en pouvaient souffrir, la Seine comptait dans Paris
autant de bassins clos que de ponts. Certains bassins de ce vieux
Paris eussent offert à la peinture des tons précieux. Quelle forêt
ne présentaient pas les poutres entre-croisées qui soutenaient les
moulins, leurs immenses vannes et leurs roues? Quels effets singuliers
que ceux des étais employés pour faire anticiper les maisons sur le
fleuve? Malheureusement la peinture de genre n’existait pas alors,
et la gravure était dans l’enfance; nous avons donc perdu ce curieux
spectacle, offert encore, mais en petit, par certaines villes de
province où les rivières sont crénelées de maisons en bois, et où,
comme à Vendôme, les bassins pleins de longues herbes sont divisés par
d’immenses grilles pour isoler les propriétés qui s’étendent sur les
deux rives.
Le nom de cette rue, maintenant effacé sur la carte, indique assez le
genre de commerce qui s’y faisait. Dans ce temps, les marchands adonnés
à une même partie, loin de se disséminer par la ville, se mettaient
ensemble et se protégeaient ainsi mutuellement. Confédérés socialement
par la Corporation qui limitait leur nombre, ils étaient encore réunis
en Confrérie par l’Église. Ainsi les prix se maintenaient. Puis les
maîtres n’étaient pas la proie de leurs ouvriers, et n’obéissaient
pas comme aujourd’hui à leurs caprices; au contraire, ils en avaient
soin, ils en faisaient leurs enfants, et les initiaient aux finesses
du travail. Pour devenir maître, un ouvrier devait alors produire un
chef-d’œuvre, toujours offert au saint qui protégeait la Confrérie.
Oserez-vous dire que le défaut de concurrence ôtait le sentiment de la
perfection, empêchait la beauté des produits, vous dont l’admiration
pour les œuvres des antiques Maîtrises a créé la profession nouvelle de
marchand de bric-à-brac?
Aux quinzième et seizième siècles, le commerce de la pelleterie formait
une des plus florissantes industries. La difficulté de se procurer les
fourrures, qui tirées du Nord exigeaient de longs et périlleux voyages,
donnait un prix excessif aux produits de la pelleterie. Alors comme à
présent, le prix excessif provoquait la consommation, car la vanité
ne connaît pas d’obstacles. En France et dans les autres royaumes,
non-seulement des ordonnances réservaient le port des fourrures à la
noblesse, ce qu’atteste le rôle de l’hermine dans les vieux blasons,
mais encore certaines fourrures rares, comme le _vair_, qui sans aucun
doute était la zibeline impériale, ne pouvaient être portées que par
les rois, par les ducs et par les seigneurs revêtus de certaines
charges. On distinguait le grand et le menu vair. Ce mot, depuis
cent ans, est si bien tombé en désuétude que, dans un nombre infini
d’éditions de contes de Perrault, la célèbre pantoufle de Cendrillon,
sans doute de _menu vair_, est présentée comme étant de _verre_.
Dernièrement, un de nos poëtes les plus distingués, était obligé de
rétablir la véritable orthographe de ce mot pour l’instruction de ses
confrères les feuilletonistes en rendant compte de la _Cenerentola_, où
la pantoufle symbolique est remplacée par un anneau qui signifie peu
de chose. Naturellement, les ordonnances sur le port de la fourrure
étaient perpétuellement enfreintes au grand plaisir des pelletiers. Le
haut prix des étoffes et celui des pelleteries faisaient alors d’un
vêtement une de ces choses durables, appropriées aux meubles, aux
armures, aux détails de la forte vie du quinzième siècle. Une femme
noble, un seigneur, tout homme riche, comme tout bourgeois, possédaient
au plus deux vêtements par saison, lesquels duraient leur vie et au
delà. Ces habits se léguaient aux enfants. Aussi, la clause relative
aux armes et aux vêtements dans les contrats de mariage, aujourd’hui
presque inutile à cause du peu de valeur des garde-robes incessamment
renouvelées, était-elle dans ce temps d’un immense intérêt. Le haut
prix avait amené la solidité. La toilette d’une femme constituait
un capital énorme, compté dans la maison, serré dans ces immenses
bahuts qui menacent les plafonds de nos appartements modernes. La
parure d’une femme de 1840 eût été le _déshabillé_ d’une grande dame
de 1540. Aujourd’hui, la découverte de l’Amérique, la facilité des
transports, la ruine des distinctions sociales qui a préparé la ruine
des distinctions apparentes, tout a réduit la pelleterie où elle en
est, à presque rien. L’objet qu’un pelletier vend aujourd’hui, comme
autrefois, vingt livres, a suivi l’abaissement de l’argent; autrefois,
la livre valait plus de vingt francs d’aujourd’hui. Aujourd’hui la
petite bourgeoise, la courtisane qui bordent de martre leurs pèlerines,
ignorent qu’en 1440 un sergent de ville malveillant les eût incontinent
arrêtées et menées par devant le juge du Châtelet. Les Anglaises, si
folles de l’hermine, ne savent pas que jadis les reines, les duchesses
et les chanceliers de France pouvaient seuls porter cette royale
fourrure. Il existe aujourd’hui plusieurs maisons anoblies, dont le nom
véritable est Pelletier ou Lepelletier, et dont évidemment l’origine
est due à quelque riche comptoir de pelleteries, car la plupart des
noms bourgeois ont commencé par être des surnoms.
Cette digression explique non-seulement les longues querelles sur la
préséance que la Confrérie des drapiers eut pendant deux siècles avec
la Confrérie des pelletiers et des merciers (chacune d’elles voulait
marcher la première, comme la plus considérable de Paris), mais encore
l’importance du sieur Lecamus, pelletier honoré de la pratique des
deux reines, Catherine de Médicis et Marie Stuart, de la pratique
du parlement, depuis vingt ans le syndic de sa corporation, et qui
demeurait dans cette rue.
La maison de Lecamus était une des trois qui formaient les trois
encoignures du carrefour sis au bas du Pont-au-Change et où il ne
reste plus aujourd’hui que la tour du Palais-de-Justice qui faisait la
quatrième. A l’angle de cette maison, sise au coin du Pont-au-Change
et du quai maintenant appelé le quai aux Fleurs, l’architecte avait
ménagé un cul-de-lampe pour une madone, sans cesse éclairée par des
cierges, ornée de vrais bouquets de fleurs dans la belle saison, et
de fleurs artificielles en hiver. Du côté de la rue du Pont comme
du côté de la rue de la Vieille-Pelleterie, la maison était appuyée
sur des piliers en bois. Toutes les maisons des quartiers marchands
offraient sous ces piliers une galerie où les passants marchaient à
couvert sur un terrain durci par la boue qu’ils y apportaient et qui le
rendait assez raboteux. Dans toutes les villes, ces galeries ont été
nommées en France _les piliers_, mot générique auquel on ajoutait la
qualification du commerce, comme les piliers des Halles, les piliers de
la Boucherie. Ces galeries, nécessitées par l’atmosphère parisienne, si
changeante, si pluvieuse, et qui donnaient à la ville sa physionomie,
ont entièrement disparu. De même qu’il n’existe qu’une seule maison
assise sur la rivière, il existe à peine une longueur de cent pieds
des anciens piliers des Halles, les derniers qui aient résisté au
temps; encore, dans quelques jours, ce reste du sombre dédale de
l’ancien Paris sera-t-il démoli. Certes, l’existence de ces débris
du Moyen-âge est incompatible avec les grandeurs du Paris moderne.
Aussi ces observations tendent-elles moins à regretter ces fragments
de la vieille cité qu’à consacrer leur peinture par les dernières
preuves vivantes, près de mourir, et à faire absoudre des descriptions
précieuses pour un avenir qui talonne le siècle actuel.
Les murs de cette maison étaient bâtis en bois couvert d’ardoises.
Les intervalles entre chaque pièce de bois avaient été, comme on le
voit encore dans quelques vieilles villes de province, remplis par des
briques dont les épaisseurs contrariées formaient un dessin appelé
point de Hongrie. Les appuis des croisées et leurs linteaux, également
en bois, étaient richement sculptés, comme le pilier du coin qui
s’élevait au-dessus de la madone, comme les piliers de la devanture
du magasin. Chaque croisée, chaque maîtresse-poutre qui séparait les
étages offrait des arabesques de personnages ou d’animaux fantastiques
couchés dans des feuillages d’invention. Du côté de la rue, comme sur
la rivière, la maison avait pour coiffure un toit semblable à deux
cartes mises l’une contre l’autre, et présentait ainsi pignon sur
rue et pignon sur l’eau. Le toit débordait comme le toit d’un chalet
suisse, assez démesurément pour qu’il y eût au second étage une galerie
extérieure, ornée de balustres, sur laquelle la bourgeoise se promenait
à couvert en voyant sur toute la rue ou sur le bassin compris entre les
deux ponts et les deux rangées de maisons.
Les maisons assises sur la rivière étaient alors d’une grande valeur.
A cette époque le système des égouts et des fontaines était à créer,
il n’existait encore que l’égout de ceinture achevé par Aubriot, le
premier homme de génie et de puissant vouloir qui pensa, sous Charles
V, à l’assainissement de Paris. Les maisons situées comme celle de
Lecamus trouvaient dans la rivière à la fois l’eau nécessaire à la
vie et l’écoulement naturel des eaux pluviales ou ménagères. Les
immenses travaux que les _Prévôts des Marchands_ ont faits en ce
genre disparaissent encore. Aujourd’hui les quadragénaires seuls se
souviennent d’avoir vu les gouffres où s’engloutissaient les eaux,
rue Montmartre, rue du Temple, etc. Ces terribles gueules béantes
furent, en ces vieux temps, d’immenses bienfaits. Leur place sera sans
doute éternellement marquée par l’exhaussement subit de la chaussée à
l’endroit où elles s’ouvraient: autre détail archéologique inexplicable
dans deux siècles pour l’historien. Un jour, vers 1816, une petite
fille qui portait à une actrice de l’Ambigu ses diamants pour un rôle
de reine, fut surprise par une averse, et fut si fatalement entraînée
dans l’égout de la rue du Temple qu’elle allait y disparaître, sans
les secours d’un passant ému par ses cris; mais elle avait lâché les
diamants, qui furent retrouvés dans un regard. Cet événement fit grand
bruit, il donna du poids aux réclamations pour la suppression de ces
avaloirs d’eau et de petites filles. Ces constructions curieuses,
hautes de cinq pieds, étaient garnies de grilles plus ou moins mobiles
ou grillagées qui déterminaient l’inondation des caves quand la rivière
factice produite par une forte pluie s’arrêtait à la grille encombrée
d’immondices que les riverains oubliaient souvent de lever.