pape, accompagné des princes de son sang, comme monseigneur le duc
de Vendosmois (père du vidame de Chartres), le comte de Sainct-Pol,
messieurs de Montpensier et de La Roche-sur-Yon, le duc de Nemours,
frère du duc de Savoye, lequel mourut audit lieu, le duc d’Albany et
plusieurs autres, tant comtes, barons que seigneurs, estant toujours
près du Roy le seigneur de Montmorency, son grand maître. Estant le
Roy arrivé au palaiz, fut reçu par le pape et tout le collége des
cardinaux, _assemblés en consistoire_, fort humainement. Ce faict,
chacun se retira au lieu à luy ordonné, et le Roy mena avec luy
plusieurs cardinaux pour les festoyer, et entre autres le cardinal de
Médicis, neveu du pape, homme fort magnifique et bien accompagné. Au
lendemain, ceux ordonnés par Sa Saincteté et par le Roy commencèrent
à s’assembler pour traiter des choses pour lesquelles l’entrevue
se faisoit. Premièrement fut traisté du faict de la foy, et fut
prêchée une bulle pour repprimer les Héresies et empescher que les
choses ne vinssent en plus grande combustion qu’elles n’estoient.
Puis fut conclud le mariage du duc d’Orléans, second fils du Roy,
avec Catherine de Médicis, duchesse d’Urbin, nièce de Sa Saincteté,
avec les conditions telles ou semblables que celles qui avoient été
proposées autrefois au duc d’Albany. Le dict mariage fut consommé en
grande magnificence et les espousa nostre Saint-Père (italianisme qui
ne s’est pas établi dans la langue. On disait alors en France comme
en Italie, un tel a marié la une telle, pour dire l’a épousée). Ce
mariage ainsi consommé, le Saint-Père tint un consistoire auquel il
créa quatre cardinaux à la dévocion du Roy, scavoir: le cardinal Le
Veneur, devant évesque de Lisieux et grand aumosnier, le cardinal de
Boulogne de la maison de la Chambre, frère maternel du duc d’Albany,
le cardinal de Châtillon de la maison de Colligny, nepveu du sire de
Montmorency, le cardinal de Givry.»
Quand Strozzi délivra la dot en présence de la cour, il aperçut un
peu d’étonnement chez les seigneurs français, ils dirent assez haut
que c’était peu de chose pour une mésalliance (qu’auraient-ils dit
aujourd’hui?). Le cardinal Hippolyte répondit alors: «--Vous êtes donc
mal instruits des secrets de votre Roy, Sa Sainteté s’oblige à donner
à la France trois perles d’une valeur inestimable: Gênes, Milan et
Naples.» Le pape laissa le comte Sébastien Montécuculli se présenter
lui-même à la cour de France, où il offrit ses services en se plaignant
d’Antoine de Lèves et de Ferdinand de Gonzague, ce qui fut cause qu’on
l’accepta. Montécuculli ne fit point partie de la maison de Catherine
qui fut entièrement composée de Français et de Françaises; car, par une
loi de la monarchie dont l’exécution fut vue par le pape avec le plus
grand plaisir, Catherine fut naturalisée Française avant le mariage,
par lettres-patentes. Montécuculli, comme Espagnol, fut attaché d’abord
à la maison de la reine, sœur de Charles-Quint. Puis il passa quelque
temps après au service du Dauphin en qualité d’échanson.
La duchesse d’Orléans se vit entièrement perdue à la cour de François
Ier. Son jeune mari s’était épris de Diane de Poitiers, qui certes,
comme naissance, pouvait rivaliser Catherine, et se trouvait plus
grande dame qu’elle. La fille des Médicis était primée par la reine
Éléonor, sœur de Charles-Quint, et par la duchesse d’Étampes, que
son mariage avec le chef de la maison de Brosse rendait une des
femmes les plus puissantes et les mieux titrées de France. Sa tante
la duchesse d’Albany, la reine de Navarre, la duchesse de Guise, la
duchesse de Vendôme, la Connétable, plusieurs autres femmes tout
aussi considérables, éclipsaient par leur naissance et par leurs
droits autant que par leur pouvoir dans la cour la plus somptueuse
qu’ait eue un roi de France, sans excepter Louis XIV, la fille des
épiciers de Florence, plus illustre, plus riche par la maison de la
Tour-de-Boulogne, que par sa propre maison de Médicis.
La position de sa nièce fut si mauvaise et si difficile, que le
républicain Philippe Strozzi, très-incapable de la diriger au milieu
d’intérêts si contraires, la quitta dès la première année, rappelé
d’ailleurs en Italie par la mort de Clément VII. La conduite de
Catherine, si l’on vient à songer qu’elle avait à peine quinze ans,
fut un modèle de prudence: elle s’attacha très-étroitement au roi son
beau-père, qu’elle quitta le moins qu’elle put, elle le suivait à
cheval, à la chasse et à la guerre. Son idolâtrie pour François Ier
sauva la maison de Médicis de tout soupçon, lors de l’empoisonnement
du dauphin. Catherine se trouvait alors, ainsi que le duc d’Orléans,
au quartier du roi en Provence, car la France fut bientôt envahie par
Charles-Quint, beau-frère du roi. Toute la cour resta sur le théâtre
des plaisirs du mariage, devenu celui d’une des guerres les plus
cruelles. Au moment où Charles-Quint mis en fuite laissa les os de son
armée en Provence, le dauphin revenait vers Lyon par le Rhône; il
s’arrêta pour coucher à Tournon, et, par passe-temps, il fit quelques
exercices violents qui furent presque toute l’éducation de son frère
et de lui, par suite de leur captivité comme otages. Ce prince eut
l’imprudence, ayant très-chaud, au mois d’août, de demander un verre
d’eau que Montécuculli lui servit à la glace. Le Dauphin mourut presque
subitement. François Ier adorait son fils. Le Dauphin était, selon tous
les historiens, un prince accompli. Le père au désespoir donna le plus
grand éclat à la procédure suivie contre Montécuculli, il en chargea
les plus savants magistrats du temps. Après avoir subi héroïquement
les premières tortures sans rien avouer, le comte fit des aveux par
lesquels il impliqua constamment l’empereur et ses deux généraux
Antoine de Lèves et Ferdinand de Gonzague. Cette procédure ne satisfit
point François Ier. Aucune affaire ne fut plus solennellement débattue
que celle-ci. Voici ce que fit le roi, d’après le récit d’un témoin
oculaire.
«Le roy fit assembler à Lion tous les princes de son sang et tous les
chevaliers de son ordre et austres gros personnages de son royaume: les
légat et nonce du pape, les cardinaux qui se trouvèrent en sa cour,
aussi les ambassadeurs d’Angleterre, Escosse, Portugal, Venise, Ferrare
et austres; ensemble tous les princes et gros seigneurs étrangers,
tant d’Italie que d’Allemagne, qui pour ce temps-là résidoient en sa
cour, comme le duc d’Wittemberg, Alleman; les ducs de Somme, d’Arianne,
d’Atrie; prince de Melphe (il avait voulu épouser Catherine), et de
Stilliane Napolitain; le seigneur dom Hippolyte d’Est; le marquis de
Vigeve de la maison Trivulce, Milanois; le seigneur Jean Paul de Cere,
Romain; le seigneur César Frégose, Génevoi, (Génois _de Genova_), le
seigneur Annibal de Gonzague, Montouan, et autres en très-grand nombre.
Lesquels assemblés il fit lire en la présence de eux, depuis un bout
jusqu’à l’autre, le procès du _malheureux homme_ qui avoit empoisonné
feu monsieur le Dauphin, avec les interrogatoires, confessions,
confrontations, et austres solemnités accoutumés en procès criminel,
ne voulant pas que l’arrêt fût exécuté, sans que tous les assistants
eussent donné leur advis sur cest énorme et misérable cas.»
La fidélité, le dévouement et l’habileté du comte Montécuculli peuvent
paraître extraordinaires par un temps d’indiscrétion générale où
tout le monde, même les ministres, parlent du plus petit événement
où l’on a mis le doigt; mais alors les princes trouvaient des
serviteurs dévoués, ou savaient les choisir. Il se rencontrait alors
des Morey monarchiques, parce qu’il y avait de la foi. Ne demandez
jamais rien de grand aux _intérêts_, parce que les intérêts peuvent
changer; mais attendez tout des sentiments, de la foi religieuse,
de la foi monarchique, de la foi patriotique. Ces trois croyances
produisent seules les Berthereau de Genève, les Sydney, les Strafford
d’Angleterre, les assassins de Thomas Becket comme les Montécuculli,
les Jacques Cœur et les Jeanne d’Arc, comme les Richelieu et les
Danton, les Bonchamps, les Talmont et aussi les Clément, les Chabot,
etc. Charles-Quint se servit des plus hauts personnages pour exécuter
les assassinats de trois ambassadeurs de François Ier. Un an après,
Lorenzino, cousin germain de Catherine, assassinait le duc Alexandre,
après une dissimulation de trois années, et dans des circonstances qui
l’ont fait surnommer le Brutus florentin. La qualité des personnages
arrêtait si peu les entreprises, que ni la mort de Léon X ni celle de
Clément VII n’ont paru naturelles. Mariana, l’historien de Philippe II,
plaisante presque en annonçant l’empoisonnement de la reine d’Espagne,
fille de France, en disant que: «_Pour la gloire du trône d’Espagne,
Dieu permit l’aveuglement des médecins qui traitèrent la reine pour une
hydropisie_» (elle était grosse). Quand le roi Henri II se permit une
médisance qui méritait un coup d’épée, il trouva La Châtaigneraie pour
le recevoir. A cette époque, on servait aux princes et princesses leur
manger enfermé dans des boîtes à cadenas, dont ils gardaient la clef.
De là le _droit de cadenas_, honneur qui cessa sous Louis XIV.
Le Dauphin mourut empoisonné de la même manière et du même poison
peut-être qui servit à _Madame_ sous Louis XIV. Le pape Clément
VII était mort depuis deux ans, le duc Alexandre, plongé dans ses
débauches, ne paraissait avoir aucun intérêt à l’élévation du duc
d’Orléans. Catherine, âgée de dix-sept ans et pleine d’admiration pour
son beau-père, était auprès de lui lors de l’événement; Charles-Quint
seul paraissait avoir intérêt à cette mort, car François Ier réservait
son fils à une alliance qui devait agrandir la France. Les aveux
du comte furent donc très-habilement basés sur les passions et sur
la politique du moment: Charles-Quint fuyait après avoir vu ses
armées ensevelies en Provence avec son bonheur, sa réputation et ses
espérances de domination. Remarquez que si la torture avait arraché des
aveux à un innocent, François Ier lui rendait la liberté de parler,
au milieu d’une assemblée imposante, et en présence de gens devant
lesquels l’innocence avait quelques chances de triomphe. Le roi, qui
voulait la vérité, la cherchait de bonne foi.
Malgré son brillant avenir, la situation de Catherine à la cour ne
changea point à la mort du Dauphin; sa stérilité faisait prévoir un
divorce, au cas où son mari monterait sur le trône. Le Dauphin était
sous le charme de Diane de Poitiers. Diane osait rivaliser madame
d’Étampes. Aussi Catherine redoubla-t-elle de soins et de cajoleries
envers son beau-père, en comprenant que son appui n’était que là.
Les dix premières années de Catherine furent alors prises par les
renaissants chagrins que lui donnaient ses espérances de grossesse
incessamment détruites, et les ennuis de sa rivalité avec Diane.
Jugez de ce que devait être la vie d’une princesse surveillée par une
maîtresse jalouse, appuyée par un énorme parti, le parti catholique, et
par les deux alliances énormes que la sénéchale fit en mariant ses deux
filles, l’une à Robert de La Mark, duc de Bouillon, prince de Sedan,
l’autre à Claude de Lorraine, duc d’Aumale.
Catherine, perdue au milieu du parti de madame d’Étampes et du parti
de la sénéchale (tel fut pendant le règne de François Ier le titre de
Diane) qui divisaient la cour et la politique entre ces deux ennemies
mortelles, essaya d’être à la fois l’amie de la duchesse d’Étampes et
l’amie de Diane de Poitiers. Celle qui devait être une si grande reine
joua le rôle de servante. Elle fit ainsi l’apprentissage de cette
politique à deux visages qui fut le secret de sa vie. La _reine_ se
trouva plus tard entre les Catholiques et les Calvinistes, comme la
_femme_ avait été pendant dix ans entre madame d’Étampes et madame de
Poitiers. Elle étudia les contradictions de la politique française:
François Ier soutenait Calvin et les Luthériens pour embarrasser
Charles-Quint. Puis, après avoir sourdement et patiemment protégé la
Réformation en Allemagne, après avoir toléré le séjour de Calvin à
la cour de Navarre, il sévit contre elle avec une rigueur démesurée.
Catherine vit donc cette cour et les femmes de cette cour jouant avec
le feu de l’hérésie, Diane à la tête du parti catholique avec les
Guise, uniquement parce que la duchesse d’Étampes soutenait Calvin et
les Protestants. Telle fut l’éducation politique de cette reine qui
remarqua dans le cabinet du roi de France les errements de la maison de
Médicis. Le Dauphin contrecarrait son père en toutes choses, il fut
mauvais fils. Il oublia la plus cruelle, mais la plus vraie maxime de
la Royauté, à savoir que les trônes sont solidaires, et que le fils,
qui peut faire de l’opposition pendant la vie de son père, doit en
suivre la politique en montant sur le trône. Spinosa, qui ne fut pas
moins profond politique que grand philosophe, a dit, pour le cas où un
roi succède à un autre par une insurrection ou par un attentat: «Si le
nouveau roi veut assurer son trône et garantir sa vie, il faut qu’il
montre tant d’ardeur pour venger la mort de son prédécesseur, qu’il
ne prenne plus envie à personne de commettre un pareil forfait. Mais
pour le venger _dignement_, il ne lui suffit pas de répandre le sang de
ses sujets, il doit approuver les maximes de celui qu’il a remplacé,
tenir la même route dans le gouvernement.» Ce fut l’application de
cette maxime qui donna Florence aux Médicis. Cosme Ier, le successeur
du duc Alexandre, fit assassiner, après onze ans, le Brutus florentin
à Venise, et, comme nous l’avons dit déjà, persécuta sans cesse les
Strozzi. Ce fut l’oubli de cette maxime qui perdit Louis XVI. Ce roi
manquait à tous les principes du gouvernement en rétablissant les
parlements supprimés par son grand-père. Louis XV avait vu bien juste.
Les parlements, notamment celui de Paris, furent pour la moitié dans
les troubles qui nécessitèrent la convocation des États-Généraux. La
faute de Louis XV fut, en abattant cette barrière qui séparait le trône
du peuple, de ne pas lui en avoir substitué une plus forte, enfin
de ne pas avoir remplacé les parlements par une forte constitution
des provinces. Là se trouvait le remède aux maux de la Monarchie, là
se trouvait le vote des impôts, leur régularisation, et une lente
approbation des réformes nécessaires au régime de la Monarchie.
Le premier acte de Henri II fut de donner sa confiance au connétable
de Montmorency, que son père lui avait enjoint de laisser dans la
disgrâce. Le connétable de Montmorency fut, avec Diane de Poitiers,
à qui il s’était étroitement lié, le maître de l’État. Catherine fut
donc encore moins heureuse et moins puissante, quand elle se vit
reine de France, que quand elle était Dauphine. D’abord, à partir
de 1543, elle eut tous les ans un enfant pendant dix ans, et fut
occupée de ses devoirs de maternité durant toute cette période qui
embrasse les dernières années du règne de François Ier et presque tout
le règne de Henri II. Il est impossible de ne pas voir, dans cette
fécondité continuelle, l’influence d’une rivale qui voulait ainsi
se débarrasser de la femme légitime. Cette barbarie d’une politique
femelle dut être un des griefs de Catherine contre Diane. Mise ainsi en
dehors des affaires, cette femme supérieure passa le temps à observer
les intérêts de tous les gens de la cour et de tous les partis qui
s’y formèrent. Tous les Italiens qui l’avaient suivie excitaient de
violentes suspicions. Après l’exécution de Montécuculli, le connétable
de Montmorency, Diane et la plupart des fins politiques de la cour
furent travaillés de soupçons contre les Médicis; mais François Ier
les repoussa toujours. Aussi les Gondi, les Birague, les Strozzi, les
Ruggieri, les Sardini, enfin ceux qu’on appelait les Italiens, venus
à la suite de Catherine, furent-ils dans la nécessité de déployer
d’immenses ressources d’esprit, de fine politique et de courage, pour
demeurer à la cour sous le poids de la défaveur qui pesait sur eux.
Pendant le règne de Diane de Poitiers, la complaisance de Catherine
pour Diane alla si loin que des gens habiles y auraient eu la preuve
de cette profonde dissimulation que les hommes, les événements et
la conduite de Henri II ordonnaient à Catherine de déployer. On est
allé trop loin en prétendant qu’elle ne réclama jamais ses droits ni
comme épouse ni comme reine. D’abord, le sentiment de sa dignité, que
Catherine eut au plus haut degré, lui interdisait de réclamer ce que
les historiens appellent les droits d’épouse. Les onze grossesses et
les dix enfants de Catherine expliquent assez la conduite de Henri II,
que les grossesses de sa femme laissaient libre de passer son temps
avec Diane de Poitiers. Mais le roi ne manqua certes à rien de ce
qu’il se devait à lui-même, il fit à la reine une _entrée_ digne de
toutes celles qui avaient eu lieu jusqu’alors pour son couronnement
comme reine. Les registres du Parlement et ceux de la Cour des Comptes
indiquent que ces deux grands corps allèrent au-devant de Catherine
hors Paris, jusqu’à Saint-Lazare. Voici d’ailleurs l’extrait du récit
de Du Tillet.
«On avait dressé à Saint-Lazare un échafaud sur lequel était un
trône, que du Tillet appelle _une chaire de parement_. Catherine y
prit séance, vêtue d’un surcot, ou espèce de mantelet d’hermine,
couvert de pierreries, d’un corset de dessous avec le manteau royal
et ayant sur la tête une couronne enrichie de perles et de diamants,
et soutenue par la maréchale de la Mark, sa dame d’honneur. Autour
d’elle étaient _debout_ les princes du sang, et autres princes et
seigneurs richement habillés avec le chancelier de France _vêtu d’une
robe de toile d’or_, figurée sur un fond cramoisi rouge[2]. Devant la
reine et sur le même échafaud, étaient assises sur deux rangs, douze
duchesses ou comtesses, vêtues de surcots d’hermine, corsets, manteaux,
et cercles, c’est-à-dire couronnes de duchesse ou comtesse. C’étaient
les duchesses d’Estouteville, Montpensier, l’aînée et la jeune, la
princesse de la Roche-sur-Yon; les duchesses de Guise, de Nivernois,
D’Aumale, de Valentinois (Diane de Poitiers). Mademoiselle la bâtarde
légitimée de France (titre de la fille du roi, Diane, qui fut duchesse
de Castro-Farnèse, puis duchesse de Montmorency-Damville), madame la
connétable et mademoiselle de Nemours, sans les autres demoiselles qui
ne trouvèrent rang. Les quatre présidents à mortier, quelques autres
membres de la cour, le greffier Du Tillet montèrent sur l’échafaud,
firent leurs révérences, et ayant mis un genou en terre, le premier
président Lizet harangua la reine. Le chancelier mit un genou en terre
et répondit. Elle fit son entrée sur les trois heures après-midi, en
litière découverte, ayant madame Marguerite de France vis-à-vis d’elle,
et aux côtés de sa litière les cardinaux d’Amboise, de Châtillon, de
Boulogne et de Lenoncourt en rochet. Elle alla descendre à l’église
Notre-Dame, et y fut reçue par le clergé. Après son oraison, on la
conduisit par la rue de la Calandre au Palais, où le souper royal était
préparé dans la grand’salle. Elle y parut assise au milieu de la table
de marbre, et sous un dais de velours parsemé de fleurs de lis d’or.»
[2] Le mot cramoisi ne signifiait pas exclusivement la couleur
rouge, il voulait dire aussi la perfection de la teinture.
(_Voy._ Rabelais.)
C’est ici le lieu de détruire une de ces opinions populaires erronées
que répètent quelques personnes, d’après Sauval d’ailleurs. On a
prétendu que Henri II poussa l’oubli des convenances jusqu’à mettre le
chiffre de sa maîtresse sur les monuments que Catherine lui conseilla
de continuer ou de commencer avec tant de magnificence. Mais le double
chiffre qui se voit au Louvre dément tous les jours ceux qui sont assez
peu clairvoyants pour donner de la consistance à ces niaiseries qui
déshonorent gratuitement nos rois et nos reines. L’H de Henri II et les
deux C adossés de Catherine, paraissent aussi former deux D pour Diane.
Cette coïncidence a dû plaire à Henri II, mais il n’en est pas moins
vrai que le chiffre royal contenait officiellement la lettre du roi et
celle de la reine. Et cela est si vrai, que ce chiffre existe encore
sur la colonne de la Halle au Blé, bâtie par Catherine seule. On peut
d’ailleurs voir ce même chiffre dans les caveaux de Saint-Denis sur le
tombeau que Catherine se fit élever à elle-même de son vivant à côté
de celui de Henri II, et où elle est représentée d’après nature par le
sculpteur pour qui elle a posé.
Dans une occasion solennelle, au moment où il partit pour son
expédition d’Allemagne, Henri II déclara Catherine régente pendant
son absence, aussi bien qu’en cas de mort, le 25 mars 1552. Le plus
cruel ennemi de Catherine, l’auteur du _Discours merveilleux sur les
déportements de Catherine II_, convient qu’elle s’acquitta de ce
gouvernement à la louange générale et que le roi fut satisfait de
son administration. Henri II eut à propos des hommes et de l’argent.
Enfin, après la fatale journée de Saint-Quentin, Catherine obtint des
Parisiens des sommes considérables, qu’elle envoya à Compiègne où se
trouvait le roi.
En politique, Catherine fit des efforts inouïs pour obtenir un peu
d’influence. Elle eut assez d’habileté pour mettre le connétable,
tout-puissant sous Henri II, dans ses intérêts. On sait la terrible
réponse que fit le roi tourmenté par Montmorency. Cette réponse était
le résultat des bons conseils que Catherine donna, dans le peu de
moments où elle se trouva seule avec le roi, et où elle lui exposa la
politique florentine, qui était d’opposer les grands du royaume les uns
aux autres, et d’établir l’autorité royale sur leurs ruines, le système
de Louis XI, continué plus tard par elle et par Richelieu. Henri II,
qui ne voyait que par les yeux de Diane et du connétable, fut un roi
tout féodal et ami des grandes maisons de son royaume.
Après la tentative inutilement faite par le connétable en sa faveur,
et qu’il faut reporter à l’année 1556, Catherine caressa beaucoup les
Guise, et forma le projet de les détacher du parti de Diane afin de les
opposer au connétable. Mais, malheureusement, Diane et le connétable
étaient tout aussi animés que les Guise contre les Protestants. Il
n’y eut donc pas dans leur lutte cette animosité qu’y aurait mise la
question religieuse. D’ailleurs, Diane rompit en visière aux projets
de la reine, en coquetant avec les Guise et donnant sa fille au duc
d’Aumale. Elle alla si loin, que certains auteurs prétendent qu’elle
accorda plus que ses bonnes grâces au galant cardinal de Lorraine. Les
satiriques du temps ont fait à ce sujet le quatrain suivant sur Henri
II:
Sire, si vous laissez, comme Charles[3] désire,
Comme Diane veut, par trop vous gouverner,
Fondre, pétrir, mollir, refondre, retourner,
Sire vous n’êtes plus, vous n’êtes plus que cire.
[3] Le cardinal de Lorraine.