Catherine, lui ait dit: _A figlia d’inganno non manca mai figlioanza_
(une fille d’esprit sait toujours avoir des enfants), à propos d’un
certain défaut de conformation dont était atteint Henri, second fils
de François Ier, son prétendu. Or, Laurent II de Médicis, père de
Catherine, qui avait épousé en 1518, en secondes noces, Madeleine de
la Tour-d’Auvergne, mourut le 28 avril 1519, quelques jours après
sa femme, dont la mort fut causée par l’accouchement de sa fille
Catherine. Catherine fut donc orpheline de père et de mère aussitôt
qu’elle vit le jour. De là, les étranges aventures de son enfance
mêlée aux débats sanglants des Florentins, qui voulaient reconquérir
leur liberté, contre les Médicis qui voulaient régner sur Florence
et se conduisaient avec tant de circonspection, que le père de
Catherine portait le titre de duc d’Urbin. A la mort de Laurent,
père de Catherine, le chef légitime de la maison de Médicis, était
le pape Léon X, qui fit gouverner Florence par ce fils illégitime de
Julien, Jules de Médicis, alors cardinal. Léon X était le grand-oncle
de Catherine, et ce cardinal Jules, qui fut Clément VII, n’était son
oncle que de _la main gauche_. C’est ce qui fit si plaisamment nommer
ce pape par Brantôme, _un oncle en Notre-Dame_. Ce fut pendant le
siége de Florence, entrepris par les Médicis pour y rentrer, que le
parti républicain, non content d’avoir enfermé Catherine, âgée de
neuf ans, dans un couvent après l’avoir dépouillée de tous ses biens,
voulut l’exposer entre deux créneaux au feu de l’artillerie, sur la
proposition d’un nommé Baptiste Cei. Bernard Castiglione alla plus
loin dans un conseil tenu pour aviser à terminer les affaires, il fut
d’avis que, loin de remettre Catherine au pape qui la redemandait, il
fallait la livrer aux soldats pour la déshonorer. On voit que toutes
les révolutions populaires se ressemblent. La politique de Catherine
qui favorisait tant le pouvoir royal, pouvait avoir été conseillée par
de telles scènes, qu’une Italienne de neuf ans ne pouvait pas ignorer.
L’élévation d’Alexandre de Médicis, à laquelle le bâtard Clément VII
contribua tant, eut sans doute pour principe son illégitimité même,
et l’amour de Charles-Quint pour sa fameuse bâtarde Marguerite.
Ainsi le pape et l’empereur furent inspirés par le même sentiment.
A cette époque, Venise avait le commerce du monde, Rome en avait le
gouvernement moral; l’Italie régnait encore par les poëtes, par les
généraux, par les hommes d’État nés chez elle. Dans aucun temps on ne
vit dans un pays une si curieuse, une si abondante réunion d’hommes
de génie. Il y en eut tant alors, que les moindres princes étaient
des hommes supérieurs. L’Italie crevait de talent, d’audace, de
science, de poésie, de richesse, de galanterie, quoique déchirée par de
continuelles guerres intestines, et quoiqu’elle fût le rendez-vous de
tous les conquérants qui se disputaient ses plus belles contrées. Quand
les hommes sont si forts, ils ne craignent pas d’avouer leur faiblesse.
De là, sans doute cet âge d’or des bâtards. Il faut d’ailleurs rendre
cette justice aux enfants illégitimes de la maison de Médicis, qu’ils
étaient ardents pour la gloire et l’augmentation de biens et de pouvoir
de cette famille. Aussi dès que le duc _della città di Penna_, le fils
de la Mauresque, fut installé comme tyran de Florence, épousa-t-il
l’intérêt du pape Clément VII, pour la fille de Laurent II, alors âgée
de onze ans.
Quand on étudie la marche des affaires et celle des hommes dans ce
curieux seizième siècle, on ne doit jamais oublier que la politique eut
alors pour élément une perpétuelle finesse qui détruisait, chez tous
les caractères, cette allure droite, cette carrure que l’imagination
exige des personnages éminents. Là, surtout, est l’absolution de
Catherine. Cette observation fait justice de toutes les accusations
banales et folles des écrivains de la Réformation. Ce fut le plus
bel âge de cette politique dont le code a été écrit par Machiavel
comme par Spinosa, par Hobbes comme par Montesquieu, car le dialogue
de Sylla et d’Eucrate contient la vraie pensée de Montesquieu, que
ses liaisons avec le parti encyclopédique ne lui permettaient pas
de développer autrement. Ces principes sont aujourd’hui la morale
secrète de tous les cabinets où se trament les plans de quelque vaste
domination. En France, nous avons blâmé Napoléon quand il faisait usage
de ce génie italien qu’il avait _in cute_, et dont les combinaisons
n’ont pas toujours réussi; mais Charles-Quint, Catherine, Philippe
II, Jules II, ne se seraient pas conduits autrement que lui dans
l’affaire d’Espagne. Dans le temps où naquit Catherine, l’histoire,
si elle était rapportée au point de vue de la probité, paraîtrait un
roman impossible. Charles-Quint, obligé de soutenir le catholicisme
en présence des attaques de Luther, qui menaçait le Trône en menaçant
la Tiare, laisse faire le siége de Rome et tient le pape Clément
VII en prison. Ce même Clément VII, qui n’a pas d’ennemi plus cruel
que Charles-Quint, lui fait la cour pour pouvoir placer Alexandre
de Médicis à Florence, et Charles-Quint donne sa fille à ce bâtard.
Aussitôt établi, Alexandre, de concert avec Clément, essaye de nuire
à Charles-Quint, en s’alliant à François Ier, au moyen de Catherine
de Médicis, et tous deux lui promettent de l’aider à reconquérir
l’Italie. Lorenzino de Médicis se fait le compagnon de débauche et
le complaisant du duc Alexandre, pour pouvoir le tuer. Philippe
Strozzi, l’une des plus grandes âmes de ce temps, eut ce meurtre dans
une telle estime, qu’il jura que chacun de ses fils épouserait une
des filles du meurtrier, et chaque fils accomplit religieusement la
promesse du père, quand chacun d’eux, protégé par Catherine, pouvait
faire de brillantes alliances, car l’un fut l’émule de Doria, l’autre
maréchal de France. Cosme de Médicis, le successeur d’Alexandre,
avec lequel il n’avait aucune parenté, vengea la mort de ce tyran de
la façon la plus cruelle, et avec une persistance de douze années,
pendant lesquelles sa haine fut toujours aussi vivace contre des gens
qui lui avaient, en définitif, donné le pouvoir. Il avait _dix-huit
ans_ au moment où il fut appelé à la souveraineté; son premier acte
fut de faire déclarer nuls les droits des fils légitimes d’Alexandre,
tout en vengeant Alexandre!... Charles-Quint confirma l’exhérédation
de son petit-fils, et reconnut Cosme à la place du fils d’Alexandre.
Placé sur le trône par le cardinal Cibo, Cosme l’exila sur-le-champ.
Aussi le cardinal Cibo accusa-t-il aussitôt sa créature, ce Cosme,
qui fut le premier grand-duc, d’avoir voulu faire empoisonner le
fils d’Alexandre. Ce grand-duc, jaloux de sa puissance autant que
Charles-Quint l’était de la sienne, de même que l’empereur, abdiqua en
faveur de son fils François, après avoir fait tuer son autre fils, don
Garcias, pour venger la mort du cardinal Jean de Médicis, que Garcias
avait assassiné. Cosme Ier et son fils François, qui auraient dû être
dévoués corps et âme à la maison de France, la seule puissance qui
pût les appuyer, furent les valets de Charles-Quint et de Philippe
II, et par conséquent les ennemis secrets, lâches et perfides de
Catherine de Médicis, l’une des gloires de leur maison. Tels sont les
principaux traits contradictoires et illogiques, les fourberies, les
noires intrigues de la seule maison de Médicis. Par cette esquisse,
on peut juger des autres princes de l’Italie et de l’Europe? Tous les
envoyés de Cosme Ier à la cour de France eurent dans leurs instructions
secrètes l’ordre d’empoisonner Strozzi, le parent de la reine
Catherine, quand il s’y trouvait. Charles-Quint fit assassiner trois
ambassadeurs de François Ier.
Ce fut au commencement du mois d’octobre 1533, que le duc _della città
di Penna_ partit de Florence pour Livourne, accompagné de l’unique
héritière de Laurent II, Catherine de Médicis. Le duc et la princesse
de Florence, car tel était le titre sous lequel cette jeune fille,
alors âgée de quatorze ans, fut désignée, quittèrent la ville, entourés
par une troupe considérable de serviteurs, d’officiers, de secrétaires,
précédés de gens d’armes et suivis d’une escorte de cavaliers. La jeune
princesse ne savait encore rien de sa destinée, si ce n’est que le pape
allait avoir à Livourne une entrevue avec le duc Alexandre; mais son
oncle, Philippe Strozzi, lui révéla bientôt l’avenir auquel elle était
promise.
Philippe Strozzi avait épousé Clarisse de Médicis, sœur consanguine de
Laurent de Médicis, duc d’Urbin, père de Catherine; mais ce mariage,
fait autant pour convertir à la cause des Médicis un des plus fermes
appuis du parti populaire que pour ménager le rappel des Médicis,
alors bannis, ne fit jamais varier ce rude champion, qui fut persécuté
par son parti pour l’avoir conclu. Malgré les apparents changements
de sa conduite, un peu dominée par cette alliance, il resta fidèle
au parti populaire, et se déclara contre les Médicis dès qu’il eut
pressenti leur dessein d’asservir Florence. Ce grand homme résista
même à l’offre d’une principauté que lui fit Léon X. Philippe Strozzi
se trouvait en ce moment victime de la politique des Médicis, si
vacillante dans les moyens, mais si fixe dans son but. Après avoir
partagé les malheurs de la captivité de Clément VII, quand, surpris
par les Colonne, il s’était réfugié dans le château Saint-Ange, il fut
livré par Clément comme otage et emmené à Naples. Comme le pape, une
fois libre, tomba rudement sur ses ennemis, Strozzi faillit perdre la
vie, et fut obligé de donner une somme énorme pour sortir de la prison
où il était étroitement gardé. Quand il se vit libre, il eut, par une
inspiration de la bonhomie naturelle à l’honnête homme, la simplicité
de se présenter à Clément VII, qui s’était peut-être flatté de s’en
être débarrassé. Le pape devait tellement rougir de sa conduite, qu’il
fit à Strozzi le plus mauvais accueil. Strozzi avait ainsi commencé
très-jeune l’apprentissage de la vie malheureuse de l’homme probe
en politique, dont la conscience ne se prête point aux caprices des
événements; dont les actions ne plaisent qu’à la vertu, qui se trouve
alors persécuté par tous: par le peuple, en s’opposant à ses passions
aveugles, par le pouvoir, en s’opposant à ses usurpations. La vie de
ces grands citoyens est un martyre dans lequel ils ne sont soutenus
que par la forte voix de leur conscience et par un héroïque sentiment
du devoir social, qui leur dicte en toutes choses leur conduite. Il y
eut beaucoup de ces hommes dans la république de Florence, tous aussi
grands que Strozzi, et aussi complets que leurs adversaires du parti
Médicis, quoique vaincus par leur ruse florentine. Qu’y a-t-il de plus
digne d’admiration dans la conjuration des Pazzi, que la conduite du
chef de cette maison, dont le commerce était immense, et qui règle
tous ses comptes avec l’Asie, le Levant et l’Europe avant d’exécuter
ce vaste dessein, afin que s’il succombait, ses correspondants
n’eussent rien à perdre. Aussi l’histoire de l’établissement de la
maison de Médicis du quatorzième au quinzième siècle est-elle une
des plus belles qui restent à écrire, encore que de grands génies y
aient mis les mains. Ce n’est pas l’histoire d’une république, ni
d’une société, ni d’une civilisation particulière, c’est l’histoire
de l’_homme politique_, et l’histoire éternelle de la Politique,
celle des usurpateurs et des conquérants. Revenu à Florence, Philippe
Strozzi y rétablit l’ancienne forme de gouvernement, et en fit sortir
Hippolyte de Médicis, autre bâtard, et cet Alexandre avec lequel
il marchait en ce moment. Il fut alors effrayé de l’inconstance du
peuple; et comme il redoutait la vengeance de Clément VII, il alla
surveiller une immense maison de commerce qu’il avait à Lyon, et qui
correspondait avec des banquiers à lui à Venise, à Rome, en France et
en Espagne. Chose étrange! ces hommes qui supportaient le poids des
affaires publiques et celui d’une lutte constante avec les Médicis,
sans compter leurs débats avec leur propre parti, soutenaient aussi le
fardeau du commerce et de ses spéculations, celui de la banque et de
ses complications, que l’excessive multiplicité des monnaies et leurs
falsifications rendaient bien plus difficile alors qu’aujourd’hui.
(Le nom de banquier vient du banc sur lequel ils siégeaient, et qui
leur servait à faire sonner les pièces d’or et d’argent.) Philippe
trouva dans la mort de sa femme, qu’il adorait, le prétexte à donner
aux exigences du parti républicain, dont la police devient dans toutes
les républiques d’autant plus terrible, que tout le monde se fait
espion au nom de la liberté qui justifie tout. Philippe n’était revenu
dans Florence qu’au moment où Florence fut obligée d’accepter le joug
d’Alexandre; mais il était allé voir auparavant le pape Clément VII,
dont les affaires étaient en assez bon état pour que ses dispositions à
son égard fussent changées. Au moment de triompher, les Médicis avaient
tant besoin d’un homme tel que Strozzi, ne fût-ce que pour ménager
l’avénement d’Alexandre, que Clément sut le décider à siéger dans les
conseils du bâtard qui allait commencer l’oppression de la ville, et
Philippe avait accepté le diplôme de sénateur. Mais depuis deux ans et
demi, de même que Sénèque et Burrhus auprès de Néron, il avait observé
les commencements de la tyrannie. Il se voyait en ce moment en butte
à tant de méfiance de la part du peuple, et si suspect aux Médicis
auxquels il résistait, qu’il prévoyait en ce moment une catastrophe.
Aussi, dès qu’il apprit du duc Alexandre la négociation du mariage de
Catherine avec un fils de France, dont la conclusion allait peut-être
avoir lieu à Livourne, où les négociateurs s’étaient donné rendez-vous,
forma-t-il le projet de passer en France et de s’attacher à la fortune
de sa nièce, à laquelle il fallait un tuteur. Alexandre, enchanté de se
débarrasser d’un homme si peu conciliant dans les affaires de Florence,
appuya cette résolution qui lui épargnait un meurtre, et donna le
conseil à Strozzi de se mettre à la tête de la maison de Catherine.
En effet, pour éblouir la cour de France, les Médicis avaient composé
brillamment la suite de celle qu’ils nommaient fort indûment _la
princesse de Florence_, et qui s’appelait aussi la petite duchesse
d’Urbin. Le cortége, à la tête duquel marchaient le duc Alexandre,
Catherine et Strozzi, se composait de plus de mille personnes, sans
compter l’escorte et les serviteurs; et quand la queue était à la porte
de Florence, la tête dépassait déjà le premier village, hors la ville,
où se tresse aujourd’hui la paille des chapeaux. On commençait à savoir
dans le peuple que Catherine allait épouser un fils de François Ier;
mais ce n’était encore qu’une rumeur qui prit de la consistance aux
yeux de la Toscane par cette marche triomphale de Florence à Livourne.
D’après les préparatifs qu’elle nécessitait, Catherine se doutait qu’il
était question de son mariage, et son oncle lui révéla les projets
avortés de son ambitieuse maison, qui avait voulu pour elle la main
du Dauphin. Le duc Alexandre espérait encore que le duc d’Albany
réussirait à faire changer la résolution du roi de France, qui, tout
en voulant acheter l’appui des Médicis en Italie, ne voulait leur
abandonner que le duc d’Orléans. Cette petitesse fit perdre l’Italie à
la France et n’empêcha point que Catherine fût reine.
Ce duc d’Albany, fils d’Alexandre Stuart, frère de Jacques III, roi
d’Écosse, avait épousé Anne de la Tour-de-Boulogne, sœur de Madeleine
de la Tour-de-Boulogne, mère de Catherine; il se trouvait ainsi son
oncle maternel. C’est par sa mère que Catherine était si riche et
alliée à tant de familles; car, chose étrange! Diane de Poitiers, sa
rivale, était aussi sa cousine. Jean de Poitiers, père de Diane, avait
pour mère Jeanne de la Tour-de-Boulogne, tante de la duchesse d’Urbin.
Catherine fut également parente de Marie Stuart, sa belle-fille.
Catherine sut alors que sa dot en argent serait de cent mille ducats.
Le ducat était une pièce d’or de la dimension d’un de nos anciens
louis, mais moitié moins épaisse. Ainsi cent mille ducats de ce temps
représentent environ, en tenant compte de la haute valeur de l’or, six
millions d’aujourd’hui, le ducat actuel valant presque douze francs. On
peut juger de l’importance de la maison de banque que Philippe Strozzi
avait à Lyon, puisque ce fut son facteur en cette ville qui délivra ces
douze cent mille livres en or. Les comtés d’Auvergne et de Lauraguais
devaient en outre être apportés en dot par Catherine, à qui le pape
Clément faisait cadeau de cent mille autres ducats en bijoux, pierres
précieuses et autres cadeaux de noces, auxquels le duc Alexandre
contribuait.
En arrivant à Livourne, Catherine, encore si jeune, dut être flattée
de la magnificence excessive que le pape Clément, son oncle en
Notre-Dame, alors chef de la maison de Médicis, déploya pour écraser
la cour de France. Il était arrivé déjà dans une de ses galères,
entièrement tapissée de satin cramoisi, garnie de crépines d’or, et
couverte d’une tente en drap d’or. Cette galère, dont la décoration
coûta près de vingt mille ducats, contenait plusieurs chambres
destinées à la future de Henri de France, toutes meublées des plus
riches curiosités que les Médicis avaient pu rassembler. Les rameurs
vêtus magnifiquement et l’équipage avaient pour capitaine un prieur de
l’Ordre des Chevaliers de Rhodes. La maison du pape était dans trois
autres galères. Les galères du duc d’Albany, à l’ancre auprès de celles
de Clément VII, formaient avec elles une flottille assez respectable.
Le duc Alexandre présenta les officiers de la maison de Catherine au
pape, avec lequel il eut une conférence secrète dans laquelle il lui
présenta vraisemblablement le comte Sébastien Montécuculli qui venait
de quitter, un peu brusquement, dit-on, le service de l’empereur
et ses deux généraux Antoine de Lèves et Ferdinand de Gonzague. Y
eut-il entre les deux bâtards, Jules et Alexandre, une préméditation
de rendre le duc d’Orléans Dauphin? Quelle fut la récompense promise
au comte Sébastien Montécuculli qui, avant de se mettre au service
de Charles-Quint, avait étudié la médecine? L’histoire est muette à
ce sujet. Nous allons voir d’ailleurs de quels nuages ce fait est
enveloppé. Cette obscurité est telle que récemment de graves et
consciencieux historiens ont admis l’innocence de Montécuculli.
Catherine apprit alors officiellement de la bouche du pape l’alliance à
laquelle elle était réservée. Le duc d’Albany n’avait pu que maintenir,
et à grand’peine, le roi de France dans sa promesse de donner à
Catherine la main de son second fils. Aussi l’impatience de Clément
fut-elle si grande, il eut une telle peur de trouver ses projets
renversés soit par quelque intrigue de l’empereur, soit par le dédain
de la France, où les grands du royaume voyaient ce mariage de mauvais
œil, qu’il s’embarqua sur-le-champ et se dirigea vers Marseille. Il y
arriva vers la fin de ce mois d’octobre 1533. Malgré ses richesses, la
maison de Médicis fut éclipsée par la maison de France. Pour montrer
jusqu’où ces banquiers poussèrent la magnificence, le douzain mis dans
la bourse de mariage par le pape, fut composé de médailles d’or d’une
importance historique incalculable, car elles étaient alors uniques.
Mais François Ier, qui aimait l’éclat et les fêtes, se distingua dans
cette circonstance. Les noces de Henri de Valois et de Catherine
durèrent trente-quatre jours. Il est entièrement inutile de répéter les
détails connus dans toutes les histoires de Provence et de Marseille,
à propos de cette illustre entrevue du pape et du roi de France, qui
fut signalée par la plaisanterie du duc d’Albany sur l’obligation
de faire maigre; quiproquo comique dont a parlé Brantôme, dont se
régala beaucoup la cour et qui montre le ton des mœurs à cette époque.
Quoique Henri de Valois n’eût que vingt jours de plus que Catherine de
Médicis, le pape exigea que ces deux enfants consommassent le mariage,
le jour même de sa célébration, tant il craignit les subterfuges de
la politique et les ruses en usage à cette époque. Clément, qui,
dit l’histoire, voulut avoir des preuves de la consommation, resta
trente-quatre jours exprès à Marseille, en espérant que sa jeune
parente en offrirait des preuves visibles; car, à quatorze ans,
Catherine était nubile. Ce fut, sans doute, en interrogeant la nouvelle
mariée avant son départ, qu’il lui dit pour la consoler ces fameuses
paroles attribuées au père de Catherine: _A figlia d’inganno, non manca
mai la figliuolanza_. A fille d’esprit, jamais la postérité ne manque.
Les plus étranges conjectures ont été faites sur la stérilité de
Catherine, qui dura dix ans. Peu de personnes savent aujourd’hui
que plusieurs traités de médecine contiennent, relativement à cette
particularité des suppositions tellement indécentes qu’elles ne peuvent
plus être racontées. On peut d’ailleurs lire Bayle, à l’article Fernel.
Ceci donne la mesure des étranges calomnies qui pèsent encore sur
cette reine dont toutes les actions ont été travesties. La faute de
sa stérilité venait uniquement de Henri II. Il eût suffi de remarquer
que par un temps où nul prince ne se gênait pour avoir des bâtards,
Diane de Poitiers, beaucoup plus favorisée que la femme légitime, n’eut
pas d’enfants. Il n’y a rien de plus connu, en médecine chirurgicale,
que le défaut de conformation de Henri II, expliqué d’ailleurs par
la plaisanterie des dames de la cour qui pouvaient le faire abbé de
Saint-Victor, dans un temps où la langue française avait les mêmes
priviléges que la langue latine. Dès que le prince se fut soumis à
l’opération, Catherine eut onze grossesses et dix enfants. Il est
heureux pour la France que Henri II ait tardé. S’il avait eu des
enfants de Diane, la politique se serait étrangement compliquée. Quand
cette opération se fit, la duchesse de Valentinois était arrivée à la
seconde jeunesse des femmes. Cette seule remarque prouve que l’histoire
de Catherine de Médicis est à faire en entier; et que, selon un mot
très-profond de Napoléon, l’histoire de France doit n’avoir qu’un
volume ou en avoir mille.
Le séjour à Marseille du pape Clément VII, quand on compare la
conduite de Charles-Quint à celle du roi de France, donne une immense
supériorité au Roi sur l’Empereur, comme en toute chose, d’ailleurs.
Voici le résumé succinct de cette entrevue dû à un contemporain.
«Sa Saincteté le pape, après avoir esté conduite jusques au palaiz
que j’ai dit luy avoir esté préparé par delà le port, chacun se
retira en son quartier, jusques au lendemain que sa dicte Sainteté
se prépara pour faire son entrée. Laquelle fut faite en fort grande
somptuosité et magnificence, luy estant assis sur une chaire portée
sur les espaulles de deux hommes, et en ses habits pontificaux,
hormis la tyare, marchant devant lui une haquenée blanche sur
laquelle reposoit le sacrement de l’autel, et estoit ladite haquenée
conduitte par deux hommes à pied en fort bon équipage avecque des
resnes de soye blanche. Puis après, marchoient tous les cardinaux
en leurs habits montez sur leurs _mulles pontificales_, et madame
la duchesse d’Urbin en grande magnificence, accompagnée d’un grand
nombre de dames et de gentilshommes, tant de France que d’Italie.
En ceste compagnie étant le Père Saint au lieu préparé pour son
logis, chacun se retira; et tout ce, fut ordonné, et conduit sans nul
désordre ny tumulte. Or ce pendant que le pape faisoit son entrée, le
Roy passa l’eau dans une frégate, et alla loger au lieu dont le pape
estoit party, pour de ce lieu le lendemain venir faire l’obéissance
au Père Saint, comme Roy très-chrestien. . . . . . . . . . . .