comment des personnages aussi importants que des généraux d’armée
deviennent-ils un objet d’horreur ou de dérision? Entre la chanson sur
Marlborough et l’histoire d’Angleterre, la moitié du monde hésite,
comme on hésite entre l’histoire et la croyance populaire à propos
de Charles IX. A toutes les époques où de grandes batailles ont lieu
entre les masses et le pouvoir, le peuple se crée un personnage
_ogresque_, s’il est permis de risquer un mot pour rendre une idée
juste. Ainsi, de notre temps, sans le _Mémorial de Sainte-Hélène_, sans
les controverses entre les royalistes et les bonapartistes, il n’a tenu
presque à rien que le caractère de Napoléon ne fût méconnu. Quelques
abbés de Pradt de plus, encore quelques articles de journaux, et
d’empereur, Napoléon passait ogre. Comment l’erreur se propage-t-elle
et s’accrédite-t-elle? ce mystère s’accomplit sous nos yeux sans que
nous nous en apercevions. Personne ne se doute combien l’imprimerie a
donné de consistance et à l’envie qui s’attache aux gens élevés et aux
plaisanteries populaires qui résument en sens contraire un grand fait
historique. Ainsi, le nom du prince de Polignac est donné dans toute
la France aux mauvais chevaux sur lesquels on frappe. Et qui sait ce
que l’avenir pensera du coup d’État du prince de Polignac? Par suite
d’un caprice de Shakespeare, et peut-être fut-ce une vengeance comme
celle de Beaumarchais contre Bergasse (Begearss), Falstaff est, en
Angleterre, le type du ridicule, un nom qui provoque le rire; il est le
roi des clowns. Au lieu d’être énormément replet, sottement amoureux,
vain, ivrogne, vieux, corrupteur, Falstaff était un des personnages les
plus importants de son siècle, chevalier de l’ordre de la Jarretière,
et revêtu d’un commandement supérieur. A l’avénement de Henri V au
trône, sir Falstaff avait au plus trente-quatre ans. Ce général, qui
se signala pendant la bataille d’Azincourt et y fit prisonnier le duc
d’Alençon, prit en 1420 Montereau, qui fut vigoureusement défendu.
Enfin sous Henri VI, il battit dix mille Français avec quinze cents
soldats fatigués et mourants de faim! Voilà pour la guerre. Si de là
nous passons à la littérature, chez nous Rabelais, homme sobre qui ne
buvait que de l’eau, passe pour un amateur de bonne chère, pour un
buveur déterminé. Mille contes ridicules ont été faits sur l’auteur
d’un des plus beaux livres de la littérature française, le Pantagruel.
L’Arétin, l’ami de Titien et le Voltaire de son siècle, a, de nos
jours, un renom en complète opposition avec ses œuvres, avec son
caractère, et que lui vaut une débauche d’esprit en harmonie avec les
écrits de ce siècle, où le drôlatique était en honneur, où les reines
et les cardinaux écrivaient des contes, dits aujourd’hui licencieux.
On pourrait multiplier à l’infini les exemples de ce genre. En France,
et dans la partie la plus grave de l’histoire moderne, aucune femme,
si ce n’est Brunehault ou Frédégonde, n’a plus souffert des erreurs
populaires que Catherine de Médicis; tandis que Marie de Médicis, dont
toutes les actions ont été préjudiciables à la France, échappe à la
honte qui devrait couvrir son nom. Marie a dissipé les trésors amassés
par Henri IV, elle ne s’est jamais lavée du reproche d’avoir connu
l’assassinat du roi, elle a eu pour intime d’Épernon qui n’a point
paré le coup de Ravaillac et qui connaissait cet homme de longue main;
elle a forcé son fils de la bannir de France, où elle encourageait les
révoltes de son autre fils Gaston; enfin, la victoire de Richelieu
sur elle, à la journée des Dupes, ne fut due qu’à la découverte que
le cardinal fit à Louis XIII des documents tenus secrets sur la mort
d’Henri IV. Catherine de Médicis, au contraire, a sauvé la couronne
de France; elle a maintenu l’autorité royale dans des circonstances
au milieu desquelles plus d’un grand prince aurait succombé. Ayant en
tête des factieux et des ambitions comme celles des Guise et de la
maison de Bourbon, des hommes comme les deux cardinaux de Lorraine et
comme les deux Balafré, les deux princes de Condé, la reine Jeanne
d’Albret, Henri IV, le connétable de Montmorency, Calvin, les Coligny,
Théodore de Bèze, il lui a fallu déployer les plus rares qualités, les
plus précieux dons de l’homme d’État, sous le feu des railleries de la
presse calviniste. Voilà des faits qui, certes, sont incontestables.
Aussi, pour qui creuse l’histoire du seizième siècle en France, la
figure de Catherine de Médicis apparaît-elle comme celle d’un grand
roi. Les calomnies une fois dissipées par les faits péniblement
retrouvés à travers les contradictions des pamphlets et les fausses
anecdotes, tout s’explique à la gloire de cette femme extraordinaire,
qui n’eut aucune des faiblesses de son sexe, qui vécut chaste au
milieu des amours de la cour la plus galante de l’Europe, et qui
sut, malgré sa pénurie d’argent, bâtir d’admirables monuments, comme
pour réparer les pertes que causaient les démolitions des Calvinistes
qui firent à l’art autant de blessures qu’au corps politique. Serrée
entre des princes qui se disaient les héritiers de Charlemagne, et
une factieuse branche cadette qui voulait enterrer la trahison du
connétable de Bourbon sous le trône, Catherine, obligée de combattre
une hérésie prête à dévorer la monarchie, sans amis, apercevant la
trahison dans les chefs du parti catholique, et la république dans
le parti calviniste, a employé l’arme la plus dangereuse, mais la
plus certaine de la politique, l’adresse! Elle résolut de jouer
successivement le parti qui voulait la ruine de la maison de Valois,
les Bourbons qui voulaient la couronne, et les Réformés, les Radicaux
de ce temps-là qui rêvaient une république impossible, comme ceux de
ce temps-ci qui cependant n’ont rien à réformer. Aussi tant qu’elle
a vécu, les Valois ont-ils gardé le trône. Il comprenait bien la
valeur de cette femme, le grand de Thou, quand, en apprenant sa mort,
il s’écria:--Ce n’est pas une femme, c’est la royauté qui vient de
mourir. Catherine avait en effet au plus haut degré le sentiment de
la royauté; aussi la défendit-elle avec un courage et une persistance
admirables. Les reproches que les écrivains calvinistes lui ont faits
sont évidemment sa gloire, elle ne les a encourus qu’à cause de ses
triomphes. Pouvait-on triompher autrement que par la ruse? Toute la
question est là. Quant à la violence, ce moyen touche à l’un des
points les plus controversés de la politique et qui, de notre temps,
a été résolu sur la place où l’on a mis un gros caillou d’Égypte pour
faire oublier le régicide et offrir l’emblème du système actuel de la
politique matérialiste qui nous gouverne; il a été résolu aux Carmes
et à l’Abbaye; il a été résolu sur les marches de Saint-Roch; il a été
résolu devant le Louvre en 1830, encore une fois par le peuple contre
le roi, comme depuis il a été résolu par la meilleure des républiques
de La Fayette contre l’insurrection républicaine à Saint-Merri et rue
Transnonain. Tout pouvoir, légitime ou illégitime, doit se défendre
quand il est attaqué; mais, chose étrange, là où le peuple est héroïque
dans sa victoire sur la noblesse, le pouvoir passe pour assassin dans
son duel avec le peuple. Enfin, s’il succombe, après son appel à la
force, le pouvoir passe encore pour imbécile. Le gouvernement actuel
tentera de se sauver avec deux lois du même mal qui attaquait Charles
X et duquel ce prince voulait se débarrasser par deux ordonnances. Ne
sera-ce pas une amère dérision? La ruse est-elle permise au pouvoir
contre la ruse? doit-il tuer ceux qui le veulent tuer? Les massacres
de la Révolution répondent aux massacres de la Saint-Barthélemi. Le
peuple devenu roi a fait contre la noblesse et le roi, ce que le
roi et la noblesse ont fait contre les insurgés du seizième siècle.
Ainsi les écrivains populaires, qui savent très-bien qu’en semblable
occurrence le peuple agirait encore de même, sont sans excuse quand
ils blâment Catherine de Médicis et Charles IX. Tout pouvoir, comme le
disait Casimir Périer en apprenant ce que devait être le pouvoir, est
une conspiration permanente. On admire les maximes antisociales que
publient d’audacieux écrivains, pourquoi donc la défaveur qui s’attache
en France aux vérités sociales quand elles se produisent hardiment?
Cette question explique à elle seule toutes les erreurs historiques.
Appliquez la solution de cette demande aux doctrines dévastatrices
qui flattent les passions populaires et aux doctrines conservatrices
qui répriment les sauvages ou folles entreprises du peuple; et vous
trouverez la raison de l’impopularité, comme de la popularité de
certains personnages. Laubardemont et Laffemas étaient, comme certaines
gens d’aujourd’hui, dévoués à la défense du pouvoir auquel ils
croyaient. Soldats ou juges, ils obéissaient les uns et les autres à
une royauté. D’Orthez aujourd’hui serait destitué pour avoir méconnu
les ordres du ministère, et Charles IX lui laissa le gouvernement de sa
province. Le pouvoir de tous ne compte avec personne, le pouvoir d’un
seul est obligé de compter avec les sujets, avec les grands comme avec
les petits.
Catherine, comme Philippe II et le duc d’Albe, comme les Guise et le
cardinal Granvelle ont aperçu l’avenir que la Réformation réservait
à l’Europe; ils ont vu les monarchies, la religion, le pouvoir
ébranlés! Catherine écrivit aussitôt, au fond du cabinet des rois
de France, un arrêt de mort contre cet esprit d’examen qui menaçait
les sociétés modernes, arrêt que Louis XIV a fini par exécuter. La
révocation de l’Édit de Nantes ne fut une mesure malheureuse qu’à cause
de l’irritation de l’Europe contre Louis XIV. Dans un autre temps,
l’Angleterre, la Hollande et l’Empire n’eussent pas encouragé chez eux
les bannis français et la révolte en France.
Pourquoi refuser de nos jours à la majestueuse adversaire de la plus
inféconde des hérésies la grandeur qu’elle a tirée de sa lutte même?
Les Calvinistes ont beaucoup écrit contre le Stratagème de Charles IX;
mais parcourez la France? en reconnaissant les ruines de tant de belles
églises abattues, en mesurant les énormes blessures faites par les
Religionnaires au corps social, en apprenant combien de revanches ils
ont prises, en déplorant les malheurs de l’individualisme, la plaie de
la France actuelle et dont le germe était dans les questions de liberté
de conscience agitées par eux, vous vous demanderez de quel côté sont
les bourreaux? Il y a, comme le dit Catherine dans la troisième partie
de cette Étude, «malheureusement à toutes les époques des écrivains
hypocrites prêts à pleurer deux cents coquins tués à propos.» César,
qui tâchait d’apitoyer le sénat sur le parti de Catilina, eût peut-être
vaincu Cicéron, s’il avait eu des journaux et une Opposition à ses
ordres.
Une autre considération explique la défaveur historique et populaire
de Catherine. L’Opposition en France a toujours été protestante, parce
qu’elle n’a jamais eu que la _négation_ pour politique; elle a hérité
des théories des Luthériens, des Calvinistes et des Protestants sur les
mots terribles de liberté, de tolérance, de progrès et de philosophie.
Deux siècles ont été employés par les opposants au pouvoir à établir
la douteuse doctrine du _libre arbitre_. Deux autres siècles ont été
employés à développer le premier corollaire du libre arbitre, la
liberté de conscience. Notre siècle essaye d’établir le second, la
liberté politique.
Assises entre les champs déjà parcourus et les champs à parcourir,
Catherine et l’Église ont proclamé le principe salutaire des sociétés
modernes, _una fides, unus dominus_, en usant de leur droit de vie et
de mort sur les novateurs. Encore qu’elle ait été vaincue, les siècles
suivants ont donné raison à Catherine. Le produit du libre arbitre, de
la liberté religieuse et de la liberté politique (ne confondons pas
avec la liberté civile), est la France d’aujourd’hui. Qu’est-ce que
la France de 1840? un pays exclusivement occupé d’intérêts matériels,
sans patriotisme, sans conscience, où le pouvoir est sans force, où
l’Élection, fruit du libre arbitre et de la liberté politique, n’élève
que les médiocrités, où la force brutale est devenue nécessaire contre
les violences populaires, et où la discussion, étendue aux moindres
choses, étouffe toute action du corps politique; où l’argent domine
toutes les questions, et où l’individualisme, produit horrible de la
division à l’infini des héritages qui supprime la famille, dévorera
tout, même la nation, que l’égoïsme livrera quelque jour à l’invasion.
On se dira: Pourquoi pas le tzar, comme on s’est dit:--Pourquoi pas le
duc d’Orléans? On ne tient pas à grand’chose; mais dans cinquante ans,
on ne tiendra plus à rien.
Ainsi, selon Catherine et selon tous ceux qui tiennent pour une société
bien ordonnée, _l’homme social_, le sujet n’a pas de libre arbitre, ne
doit point professer le dogme de la liberté de conscience, ni avoir
de liberté politique. Mais, comme aucune société ne peut exister sans
des garanties données au sujet contre le souverain, il en résulte pour
le sujet _des libertés_ soumises à des restrictions. La liberté, non;
mais des libertés, oui; des libertés définies et caractérisées. Voici
qui est conforme à la nature des choses. Ainsi, certes, il est hors du
pouvoir humain d’empêcher la liberté de la pensée, et nul souverain
ne peut atteindre l’argent. Les grands politiques qui furent vaincus
dans cette longue lutte (elle a duré cinq siècles) reconnaissaient à
leurs sujets de grandes libertés; mais ils n’admettaient ni la liberté
de publier des pensées antisociales, ni la liberté indéfinie du sujet.
Pour eux, _sujet_ et _libre_ sont en politique deux termes qui se
contredisaient, de même que des citoyens _tous égaux_ constitue un
non-sens que la nature dément à toute heure. Reconnaître la nécessité
d’une religion, la nécessité du pouvoir, et laisser aux sujets le droit
de nier la religion, d’en attaquer le culte, de s’opposer à l’exercice
du pouvoir par l’expression publique, communicable et communiquée de la
pensée, est une impossibilité que ne voulaient point les Catholiques
du seizième siècle. Hélas! la victoire du calvinisme coûtera bien plus
cher encore à la France qu’elle n’a coûté jusqu’aujourd’hui, car les
sectes religieuses et politiques, humanitaires, égalitaires, etc.,
d’aujourd’hui, sont la queue du calvinisme; et à voir les fautes du
pouvoir, son mépris pour l’intelligence, son amour pour les intérêts
matériels où il veut prendre ses points d’appui, et qui sont les plus
trompeurs de tous les ressorts, à moins d’un secours providentiel,
le génie de la destruction l’emportera de nouveau sur le génie de
la conservation. Les assaillants, qui n’ont rien à perdre et tout à
gagner, s’entendent admirablement; tandis que leurs riches adversaires
ne veulent pas faire un sacrifice en argent ou en amour-propre pour
s’attacher des défenseurs.
L’imprimerie vint en aide à l’opposition commencée par les Vaudois et
les Albigeois. Une fois que la pensée humaine, au lieu de se condenser
comme elle était obligée de le faire pour rester sous la forme la plus
communicable, revêtit une multitude d’habillements et devint le peuple
lui-même au lieu de rester en quelque sorte divinement _axiomatique_,
il y eut deux multitudes à combattre: la multitude des idées et la
multitude des hommes. Le pouvoir royal a succombé dans cette guerre, et
nous assistons de nos jours, en France, à sa dernière combinaison avec
des éléments qui le rendent difficile, pour ne pas dire impossible. Le
pouvoir est une _action_, et le principe électif est la _discussion_.
Il n’y a pas de politique possible avec la discussion en permanence.
Aussi, devons-nous trouver bien grande la femme qui sut deviner cet
avenir et qui le combattit si courageusement. Si la maison de Bourbon
a pu succéder à la maison de Valois, si elle a trouvé la couronne
à prendre, elle l’a due à Catherine de Médicis. Supposez le second
Balafré debout, quelque fort qu’ait été le Béarnais, il est douteux
qu’il eût saisi la couronne, à voir combien chèrement le duc de
Mayenne et les restes du parti des Guise la lui ont vendue. Les moyens
nécessaires dont s’est servie Catherine, qui a dû se reprocher la mort
de François II et celle de Charles IX, morts tous deux bien à temps
pour la sauver, ne sont pas, remarquez-le, l’objet des accusations des
écrivains calvinistes et modernes? S’il n’y eut point d’empoisonnement
comme de graves auteurs l’ont dit, il y eut des combinaisons plus
criminelles: il est hors de doute qu’elle empêcha Paré de sauver
l’un, et qu’elle accomplit sur l’autre un long assassinat moral. La
rapide mort de François II, celle de Charles IX si savamment amenée
ne nuisaient point aux intérêts calvinistes, les causes de ces deux
événements gisaient dans la sphère supérieure et ne furent soupçonnées
ni par les écrivains, ni par le peuple de ce temps, elles n’étaient
devinées que par les de Thou, les L’Hospital, par les esprits les
plus élevés, ou par les chefs des deux partis qui convoitaient ou qui
défendaient la couronne et qui trouvaient de tels moyens nécessaires.
Les chansons populaires s’attaquaient, chose étrange, aux mœurs de
Catherine. On connaît l’anecdote de ce soldat qui faisait rôtir une
oie dans le corps de garde du château de Tours pendant la conférence
de Catherine et de Henri IV, en chantant une chanson où la reine
était outragée par une comparaison avec la bouche à feu du plus fort
calibre que possédaient les Calvinistes. Henri IV tira son épée pour
aller tuer le soldat; Catherine l’arrêta, et se contenta de crier à
l’insulteur:--Hé! c’est Catherine qui te donne l’oie! Si les exécutions
d’Amboise furent attribuées à Catherine, si les Calvinistes firent de
cette femme supérieure l’éditeur responsable de tous les malheurs
inévitables de cette lutte, il en fut d’elle, comme plus tard de
Roberspierre qui reste à juger. Catherine fut d’ailleurs cruellement
punie de sa préférence pour le duc d’Anjou, qui lui fit faire bon
marché des deux aînés. Henri III, arrivé, comme tous les enfants
gâtés, à la plus profonde indifférence envers sa mère, se plongea
volontairement dans des débauches qui firent de lui ce que sa mère
avait fait de Charles IX, un mari sans fils, un roi sans héritiers. Par
malheur, le duc d’Alençon, le dernier enfant mâle de Catherine, mourut,
et naturellement. Catherine fit des efforts inouïs pour combattre les
passions de son fils. L’histoire a conservé le souvenir du souper de
femmes nues donné dans la galerie de Chenonceaux, au retour de Pologne,
et qui ne fit point revenir Henri III de ses mauvaises habitudes.
La dernière parole de cette grande reine a résumé sa politique, qui
d’ailleurs est si conforme au bon sens, que nous verrons tous les
cabinets la mettant en pratique en de semblables circonstances.--_Bien
coupé, mon fils_, dit-elle quand Henri III vint à son lit de mort lui
annoncer que l’ennemi de la couronne avait été mis à mort, _maintenant
il faut recoudre_. Elle indiquait ainsi que le trône devait aussitôt
se raccommoder avec la maison de Lorraine et s’en servir, seul
moyen d’empêcher les effets de la haine des Guise, en leur rendant
l’espoir d’envelopper le roi; mais cette persistante ruse de femme et
d’Italienne qu’elle avait toujours employée, était incompatible avec
la vie voluptueuse de Henri III. Une fois la grande mère morte (_mater
castrorum_), la politique des Valois mourut.
Avant d’entreprendre d’écrire l’histoire des mœurs en action, l’auteur
de cette Étude avait patiemment et minutieusement étudié les principaux
règnes de l’histoire de France, la querelle des Bourguignons et des
Armagnacs, celle des Guise et des Valois, qui, chacune, tiennent un
siècle. Son intention fut d’écrire une histoire de France pittoresque.
Isabelle de Bavière, Catherine et Marie de Médicis, ces trois femmes
y tiennent une place énorme, dominent du quatorzième au dix-septième
siècle, et aboutissent à Louis XIV. De ces trois reines, Catherine est
la plus intéressante et la plus belle. Ce fut une domination virile
que ne déshonorèrent ni les amours terribles d’Isabelle, ni les plus
terribles encore, quoique moins connues, de Marie de Médicis. Isabelle
appela les Anglais en France contre son fils, aima le duc d’Orléans,
son beau-frère, et Boisbourdon. Le compte de Marie de Médicis est
encore plus lourd. Ni l’une ni l’autre, elles n’eurent de génie
politique. Dans ces études et dans ces parallèles, l’auteur acquit la
conviction de la grandeur de Catherine: en s’initiant aux difficultés
renaissantes de sa position, il reconnut combien les historiens,
influencés tous par les protestants, avaient été injustes pour cette
reine; et il lui en est resté les trois esquisses que voici, où sont
combattues quelques opinions erronées sur elle, sur les personnages
qui l’entouraient et sur les choses de son temps. Si ce travail se
trouve parmi les ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, c’est qu’il montre l’esprit
d’un temps et qu’on y voit clairement l’influence de la pensée. Mais
avant d’entrer dans l’arène politique où Catherine se voit aux prises
avec les deux grandes difficultés de sa carrière, il est nécessaire
de présenter un précis de sa vie antérieure, fait au point de vue
d’une critique impartiale, afin qu’on embrasse le cours presque entier
de cette vaste et royale existence, jusqu’au moment où commence la
première partie de l’Étude.
Jamais il n’y eut, dans aucun temps, dans aucun pays et dans aucune
famille souveraine, plus de mépris pour la _légitimité_ que dans
la fameuse maison des _Medici_ (Méditchi), dont, en France, le nom
se prononce Médicis. On y avait sur le pouvoir la même doctrine
qu’aujourd’hui professe la Russie: tout chef à qui le trône va, devient
le vrai, le légitime. Mirabeau avait raison de dire: «Il n’y a eu
qu’une mésalliance dans ma famille, c’est celle des Médicis;» car,
malgré les efforts des généalogistes à gages, il est certain que les
Médicis, avant Avérard de Médicis, gonfalonier de Florence en 1314,
étaient de simples commerçants de Florence qui devinrent très-riches.
Le premier personnage de cette famille, qui commence à occuper une
place importante dans l’histoire de la fameuse République toscane, fut
Salvestro de Médicis, devenu gonfalonier en 1378. De ce Salvestro,
naquirent deux fils, Cosme et Laurent de Médicis.
De Cosme sont descendus Laurent le Magnifique, le duc de Nemours,
le duc d’Urbin, père de Catherine, le pape Léon X, le pape Clément
VII, et Alexandre, non pas duc de Florence, comme on le dit, mais duc
_della città di Penna_, titre donné par le pape Clément VII, comme un
acheminement au titre de grand-duc de Toscane.
De Laurent sont descendus le Brutus florentin, Lorenzino qui tua le duc
Alexandre; Cosme, le premier grand-duc, et tous les souverains de la
Toscane jusqu’en 1737, époque à laquelle s’éteignit la maison.
Mais aucune de ces deux branches, la branche Cosme et la branche
Laurent, ne règnent en ligne droite, jusqu’au moment où la Toscane,
asservie par le père de Marie de Médicis, a vu ses grands-ducs se
succédant naturellement. Ainsi, Alexandre de Médicis, celui qui eut
le titre de duc _della città di Penna_, et qui fut assassiné par
Lorenzino, était fils du duc d’Urbin, père de Catherine, et d’une
esclave mauresque. Aussi Lorenzino, fils légitime de Laurent, avait-il
doublement le droit de tuer Alexandre, et comme usurpateur dans sa
maison, et comme oppresseur de la ville. Quelques historiens croient
même qu’Alexandre était fils de Clément VII. Ce qui fit reconnaître ce
bâtard pour chef de la république et de la famille Médicis, fut son
mariage avec Marguerite d’Autriche, fille naturelle de Charles-Quint.
François Médicis, l’époux de Bianca Capello, accepta pour son fils,
un enfant du peuple acheté par cette célèbre Vénitienne, et, chose
étrange, Ferdinand en succédant à François, maintint cet enfant
supposé dans ses droits. Cet enfant, nommé don Antoine de Médicis,
fut considéré pendant quatre règnes comme étant de la famille, il se
concilia l’affection de chacun, rendit d’importants services à la
famille, et fut universellement regretté.
Presque tous les premiers Médicis eurent des enfants naturels, dont le
sort a toujours été brillant. Ainsi, le cardinal Jules de Médicis, qui
fut pape sous le nom de Clément VII, était fils illégitime de Julien
Ier. Le cardinal Hippolyte de Médicis était également un bâtard, peu
s’en fallut qu’il ne devînt pape, et chef de la famille.