Comment des personnages aussi célèbres que des rois ou des reines,

comment des personnages aussi importants que des généraux d’armée

deviennent-ils un objet d’horreur ou de dérision? Entre la chanson sur

Marlborough et l’histoire d’Angleterre, la moitié du monde hésite,

comme on hésite entre l’histoire et la croyance populaire à propos

de Charles IX. A toutes les époques où de grandes batailles ont lieu

entre les masses et le pouvoir, le peuple se crée un personnage

_ogresque_, s’il est permis de risquer un mot pour rendre une idée

juste. Ainsi, de notre temps, sans le _Mémorial de Sainte-Hélène_, sans

les controverses entre les royalistes et les bonapartistes, il n’a tenu

presque à rien que le caractère de Napoléon ne fût méconnu. Quelques

abbés de Pradt de plus, encore quelques articles de journaux, et

d’empereur, Napoléon passait ogre. Comment l’erreur se propage-t-elle

et s’accrédite-t-elle? ce mystère s’accomplit sous nos yeux sans que

nous nous en apercevions. Personne ne se doute combien l’imprimerie a

donné de consistance et à l’envie qui s’attache aux gens élevés et aux

plaisanteries populaires qui résument en sens contraire un grand fait

historique. Ainsi, le nom du prince de Polignac est donné dans toute

la France aux mauvais chevaux sur lesquels on frappe. Et qui sait ce

que l’avenir pensera du coup d’État du prince de Polignac? Par suite

d’un caprice de Shakespeare, et peut-être fut-ce une vengeance comme

celle de Beaumarchais contre Bergasse (Begearss), Falstaff est, en

Angleterre, le type du ridicule, un nom qui provoque le rire; il est le

roi des clowns. Au lieu d’être énormément replet, sottement amoureux,

vain, ivrogne, vieux, corrupteur, Falstaff était un des personnages les

plus importants de son siècle, chevalier de l’ordre de la Jarretière,

et revêtu d’un commandement supérieur. A l’avénement de Henri V au

trône, sir Falstaff avait au plus trente-quatre ans. Ce général, qui

se signala pendant la bataille d’Azincourt et y fit prisonnier le duc

d’Alençon, prit en 1420 Montereau, qui fut vigoureusement défendu.

Enfin sous Henri VI, il battit dix mille Français avec quinze cents

soldats fatigués et mourants de faim! Voilà pour la guerre. Si de là

nous passons à la littérature, chez nous Rabelais, homme sobre qui ne

buvait que de l’eau, passe pour un amateur de bonne chère, pour un

buveur déterminé. Mille contes ridicules ont été faits sur l’auteur

d’un des plus beaux livres de la littérature française, le Pantagruel.

L’Arétin, l’ami de Titien et le Voltaire de son siècle, a, de nos

jours, un renom en complète opposition avec ses œuvres, avec son

caractère, et que lui vaut une débauche d’esprit en harmonie avec les

écrits de ce siècle, où le drôlatique était en honneur, où les reines

et les cardinaux écrivaient des contes, dits aujourd’hui licencieux.

On pourrait multiplier à l’infini les exemples de ce genre. En France,

et dans la partie la plus grave de l’histoire moderne, aucune femme,

si ce n’est Brunehault ou Frédégonde, n’a plus souffert des erreurs

populaires que Catherine de Médicis; tandis que Marie de Médicis, dont

toutes les actions ont été préjudiciables à la France, échappe à la

honte qui devrait couvrir son nom. Marie a dissipé les trésors amassés

par Henri IV, elle ne s’est jamais lavée du reproche d’avoir connu

l’assassinat du roi, elle a eu pour intime d’Épernon qui n’a point

paré le coup de Ravaillac et qui connaissait cet homme de longue main;

elle a forcé son fils de la bannir de France, où elle encourageait les

révoltes de son autre fils Gaston; enfin, la victoire de Richelieu

sur elle, à la journée des Dupes, ne fut due qu’à la découverte que

le cardinal fit à Louis XIII des documents tenus secrets sur la mort

d’Henri IV. Catherine de Médicis, au contraire, a sauvé la couronne

de France; elle a maintenu l’autorité royale dans des circonstances

au milieu desquelles plus d’un grand prince aurait succombé. Ayant en

tête des factieux et des ambitions comme celles des Guise et de la

maison de Bourbon, des hommes comme les deux cardinaux de Lorraine et

comme les deux Balafré, les deux princes de Condé, la reine Jeanne

d’Albret, Henri IV, le connétable de Montmorency, Calvin, les Coligny,

Théodore de Bèze, il lui a fallu déployer les plus rares qualités, les

plus précieux dons de l’homme d’État, sous le feu des railleries de la

presse calviniste. Voilà des faits qui, certes, sont incontestables.

Aussi, pour qui creuse l’histoire du seizième siècle en France, la

figure de Catherine de Médicis apparaît-elle comme celle d’un grand

roi. Les calomnies une fois dissipées par les faits péniblement

retrouvés à travers les contradictions des pamphlets et les fausses

anecdotes, tout s’explique à la gloire de cette femme extraordinaire,

qui n’eut aucune des faiblesses de son sexe, qui vécut chaste au

milieu des amours de la cour la plus galante de l’Europe, et qui

sut, malgré sa pénurie d’argent, bâtir d’admirables monuments, comme

pour réparer les pertes que causaient les démolitions des Calvinistes

qui firent à l’art autant de blessures qu’au corps politique. Serrée

entre des princes qui se disaient les héritiers de Charlemagne, et

une factieuse branche cadette qui voulait enterrer la trahison du

connétable de Bourbon sous le trône, Catherine, obligée de combattre

une hérésie prête à dévorer la monarchie, sans amis, apercevant la

trahison dans les chefs du parti catholique, et la république dans

le parti calviniste, a employé l’arme la plus dangereuse, mais la

plus certaine de la politique, l’adresse! Elle résolut de jouer

successivement le parti qui voulait la ruine de la maison de Valois,

les Bourbons qui voulaient la couronne, et les Réformés, les Radicaux

de ce temps-là qui rêvaient une république impossible, comme ceux de

ce temps-ci qui cependant n’ont rien à réformer. Aussi tant qu’elle

a vécu, les Valois ont-ils gardé le trône. Il comprenait bien la

valeur de cette femme, le grand de Thou, quand, en apprenant sa mort,

il s’écria:--Ce n’est pas une femme, c’est la royauté qui vient de

mourir. Catherine avait en effet au plus haut degré le sentiment de

la royauté; aussi la défendit-elle avec un courage et une persistance

admirables. Les reproches que les écrivains calvinistes lui ont faits

sont évidemment sa gloire, elle ne les a encourus qu’à cause de ses

triomphes. Pouvait-on triompher autrement que par la ruse? Toute la

question est là. Quant à la violence, ce moyen touche à l’un des

points les plus controversés de la politique et qui, de notre temps,

a été résolu sur la place où l’on a mis un gros caillou d’Égypte pour

faire oublier le régicide et offrir l’emblème du système actuel de la

politique matérialiste qui nous gouverne; il a été résolu aux Carmes

et à l’Abbaye; il a été résolu sur les marches de Saint-Roch; il a été

résolu devant le Louvre en 1830, encore une fois par le peuple contre

le roi, comme depuis il a été résolu par la meilleure des républiques

de La Fayette contre l’insurrection républicaine à Saint-Merri et rue

Transnonain. Tout pouvoir, légitime ou illégitime, doit se défendre

quand il est attaqué; mais, chose étrange, là où le peuple est héroïque

dans sa victoire sur la noblesse, le pouvoir passe pour assassin dans

son duel avec le peuple. Enfin, s’il succombe, après son appel à la

force, le pouvoir passe encore pour imbécile. Le gouvernement actuel

tentera de se sauver avec deux lois du même mal qui attaquait Charles

X et duquel ce prince voulait se débarrasser par deux ordonnances. Ne

sera-ce pas une amère dérision? La ruse est-elle permise au pouvoir

contre la ruse? doit-il tuer ceux qui le veulent tuer? Les massacres

de la Révolution répondent aux massacres de la Saint-Barthélemi. Le

peuple devenu roi a fait contre la noblesse et le roi, ce que le

roi et la noblesse ont fait contre les insurgés du seizième siècle.

Ainsi les écrivains populaires, qui savent très-bien qu’en semblable

occurrence le peuple agirait encore de même, sont sans excuse quand

ils blâment Catherine de Médicis et Charles IX. Tout pouvoir, comme le

disait Casimir Périer en apprenant ce que devait être le pouvoir, est

une conspiration permanente. On admire les maximes antisociales que

publient d’audacieux écrivains, pourquoi donc la défaveur qui s’attache

en France aux vérités sociales quand elles se produisent hardiment?

Cette question explique à elle seule toutes les erreurs historiques.

Appliquez la solution de cette demande aux doctrines dévastatrices

qui flattent les passions populaires et aux doctrines conservatrices

qui répriment les sauvages ou folles entreprises du peuple; et vous

trouverez la raison de l’impopularité, comme de la popularité de

certains personnages. Laubardemont et Laffemas étaient, comme certaines

gens d’aujourd’hui, dévoués à la défense du pouvoir auquel ils

croyaient. Soldats ou juges, ils obéissaient les uns et les autres à

une royauté. D’Orthez aujourd’hui serait destitué pour avoir méconnu

les ordres du ministère, et Charles IX lui laissa le gouvernement de sa

province. Le pouvoir de tous ne compte avec personne, le pouvoir d’un

seul est obligé de compter avec les sujets, avec les grands comme avec

les petits.

Catherine, comme Philippe II et le duc d’Albe, comme les Guise et le

cardinal Granvelle ont aperçu l’avenir que la Réformation réservait

à l’Europe; ils ont vu les monarchies, la religion, le pouvoir

ébranlés! Catherine écrivit aussitôt, au fond du cabinet des rois

de France, un arrêt de mort contre cet esprit d’examen qui menaçait

les sociétés modernes, arrêt que Louis XIV a fini par exécuter. La

révocation de l’Édit de Nantes ne fut une mesure malheureuse qu’à cause

de l’irritation de l’Europe contre Louis XIV. Dans un autre temps,

l’Angleterre, la Hollande et l’Empire n’eussent pas encouragé chez eux

les bannis français et la révolte en France.

Pourquoi refuser de nos jours à la majestueuse adversaire de la plus

inféconde des hérésies la grandeur qu’elle a tirée de sa lutte même?

Les Calvinistes ont beaucoup écrit contre le Stratagème de Charles IX;

mais parcourez la France? en reconnaissant les ruines de tant de belles

églises abattues, en mesurant les énormes blessures faites par les

Religionnaires au corps social, en apprenant combien de revanches ils

ont prises, en déplorant les malheurs de l’individualisme, la plaie de

la France actuelle et dont le germe était dans les questions de liberté

de conscience agitées par eux, vous vous demanderez de quel côté sont

les bourreaux? Il y a, comme le dit Catherine dans la troisième partie

de cette Étude, «malheureusement à toutes les époques des écrivains

hypocrites prêts à pleurer deux cents coquins tués à propos.» César,

qui tâchait d’apitoyer le sénat sur le parti de Catilina, eût peut-être

vaincu Cicéron, s’il avait eu des journaux et une Opposition à ses

ordres.

Une autre considération explique la défaveur historique et populaire

de Catherine. L’Opposition en France a toujours été protestante, parce

qu’elle n’a jamais eu que la _négation_ pour politique; elle a hérité

des théories des Luthériens, des Calvinistes et des Protestants sur les

mots terribles de liberté, de tolérance, de progrès et de philosophie.

Deux siècles ont été employés par les opposants au pouvoir à établir

la douteuse doctrine du _libre arbitre_. Deux autres siècles ont été

employés à développer le premier corollaire du libre arbitre, la

liberté de conscience. Notre siècle essaye d’établir le second, la

liberté politique.

Assises entre les champs déjà parcourus et les champs à parcourir,

Catherine et l’Église ont proclamé le principe salutaire des sociétés

modernes, _una fides, unus dominus_, en usant de leur droit de vie et

de mort sur les novateurs. Encore qu’elle ait été vaincue, les siècles

suivants ont donné raison à Catherine. Le produit du libre arbitre, de

la liberté religieuse et de la liberté politique (ne confondons pas

avec la liberté civile), est la France d’aujourd’hui. Qu’est-ce que

la France de 1840? un pays exclusivement occupé d’intérêts matériels,

sans patriotisme, sans conscience, où le pouvoir est sans force, où

l’Élection, fruit du libre arbitre et de la liberté politique, n’élève

que les médiocrités, où la force brutale est devenue nécessaire contre

les violences populaires, et où la discussion, étendue aux moindres

choses, étouffe toute action du corps politique; où l’argent domine

toutes les questions, et où l’individualisme, produit horrible de la

division à l’infini des héritages qui supprime la famille, dévorera

tout, même la nation, que l’égoïsme livrera quelque jour à l’invasion.

On se dira: Pourquoi pas le tzar, comme on s’est dit:--Pourquoi pas le

duc d’Orléans? On ne tient pas à grand’chose; mais dans cinquante ans,

on ne tiendra plus à rien.

Ainsi, selon Catherine et selon tous ceux qui tiennent pour une société

bien ordonnée, _l’homme social_, le sujet n’a pas de libre arbitre, ne

doit point professer le dogme de la liberté de conscience, ni avoir

de liberté politique. Mais, comme aucune société ne peut exister sans

des garanties données au sujet contre le souverain, il en résulte pour

le sujet _des libertés_ soumises à des restrictions. La liberté, non;

mais des libertés, oui; des libertés définies et caractérisées. Voici

qui est conforme à la nature des choses. Ainsi, certes, il est hors du

pouvoir humain d’empêcher la liberté de la pensée, et nul souverain

ne peut atteindre l’argent. Les grands politiques qui furent vaincus

dans cette longue lutte (elle a duré cinq siècles) reconnaissaient à

leurs sujets de grandes libertés; mais ils n’admettaient ni la liberté

de publier des pensées antisociales, ni la liberté indéfinie du sujet.

Pour eux, _sujet_ et _libre_ sont en politique deux termes qui se

contredisaient, de même que des citoyens _tous égaux_ constitue un

non-sens que la nature dément à toute heure. Reconnaître la nécessité

d’une religion, la nécessité du pouvoir, et laisser aux sujets le droit

de nier la religion, d’en attaquer le culte, de s’opposer à l’exercice

du pouvoir par l’expression publique, communicable et communiquée de la

pensée, est une impossibilité que ne voulaient point les Catholiques

du seizième siècle. Hélas! la victoire du calvinisme coûtera bien plus

cher encore à la France qu’elle n’a coûté jusqu’aujourd’hui, car les

sectes religieuses et politiques, humanitaires, égalitaires, etc.,

d’aujourd’hui, sont la queue du calvinisme; et à voir les fautes du

pouvoir, son mépris pour l’intelligence, son amour pour les intérêts

matériels où il veut prendre ses points d’appui, et qui sont les plus

trompeurs de tous les ressorts, à moins d’un secours providentiel,

le génie de la destruction l’emportera de nouveau sur le génie de

la conservation. Les assaillants, qui n’ont rien à perdre et tout à

gagner, s’entendent admirablement; tandis que leurs riches adversaires

ne veulent pas faire un sacrifice en argent ou en amour-propre pour

s’attacher des défenseurs.

L’imprimerie vint en aide à l’opposition commencée par les Vaudois et

les Albigeois. Une fois que la pensée humaine, au lieu de se condenser

comme elle était obligée de le faire pour rester sous la forme la plus

communicable, revêtit une multitude d’habillements et devint le peuple

lui-même au lieu de rester en quelque sorte divinement _axiomatique_,

il y eut deux multitudes à combattre: la multitude des idées et la

multitude des hommes. Le pouvoir royal a succombé dans cette guerre, et

nous assistons de nos jours, en France, à sa dernière combinaison avec

des éléments qui le rendent difficile, pour ne pas dire impossible. Le

pouvoir est une _action_, et le principe électif est la _discussion_.

Il n’y a pas de politique possible avec la discussion en permanence.

Aussi, devons-nous trouver bien grande la femme qui sut deviner cet

avenir et qui le combattit si courageusement. Si la maison de Bourbon

a pu succéder à la maison de Valois, si elle a trouvé la couronne

à prendre, elle l’a due à Catherine de Médicis. Supposez le second

Balafré debout, quelque fort qu’ait été le Béarnais, il est douteux

qu’il eût saisi la couronne, à voir combien chèrement le duc de

Mayenne et les restes du parti des Guise la lui ont vendue. Les moyens

nécessaires dont s’est servie Catherine, qui a dû se reprocher la mort

de François II et celle de Charles IX, morts tous deux bien à temps

pour la sauver, ne sont pas, remarquez-le, l’objet des accusations des

écrivains calvinistes et modernes? S’il n’y eut point d’empoisonnement

comme de graves auteurs l’ont dit, il y eut des combinaisons plus

criminelles: il est hors de doute qu’elle empêcha Paré de sauver

l’un, et qu’elle accomplit sur l’autre un long assassinat moral. La

rapide mort de François II, celle de Charles IX si savamment amenée

ne nuisaient point aux intérêts calvinistes, les causes de ces deux

événements gisaient dans la sphère supérieure et ne furent soupçonnées

ni par les écrivains, ni par le peuple de ce temps, elles n’étaient

devinées que par les de Thou, les L’Hospital, par les esprits les

plus élevés, ou par les chefs des deux partis qui convoitaient ou qui

défendaient la couronne et qui trouvaient de tels moyens nécessaires.

Les chansons populaires s’attaquaient, chose étrange, aux mœurs de

Catherine. On connaît l’anecdote de ce soldat qui faisait rôtir une

oie dans le corps de garde du château de Tours pendant la conférence

de Catherine et de Henri IV, en chantant une chanson où la reine

était outragée par une comparaison avec la bouche à feu du plus fort

calibre que possédaient les Calvinistes. Henri IV tira son épée pour

aller tuer le soldat; Catherine l’arrêta, et se contenta de crier à

l’insulteur:--Hé! c’est Catherine qui te donne l’oie! Si les exécutions

d’Amboise furent attribuées à Catherine, si les Calvinistes firent de

cette femme supérieure l’éditeur responsable de tous les malheurs

inévitables de cette lutte, il en fut d’elle, comme plus tard de

Roberspierre qui reste à juger. Catherine fut d’ailleurs cruellement

punie de sa préférence pour le duc d’Anjou, qui lui fit faire bon

marché des deux aînés. Henri III, arrivé, comme tous les enfants

gâtés, à la plus profonde indifférence envers sa mère, se plongea

volontairement dans des débauches qui firent de lui ce que sa mère

avait fait de Charles IX, un mari sans fils, un roi sans héritiers. Par

malheur, le duc d’Alençon, le dernier enfant mâle de Catherine, mourut,

et naturellement. Catherine fit des efforts inouïs pour combattre les

passions de son fils. L’histoire a conservé le souvenir du souper de

femmes nues donné dans la galerie de Chenonceaux, au retour de Pologne,

et qui ne fit point revenir Henri III de ses mauvaises habitudes.

La dernière parole de cette grande reine a résumé sa politique, qui

d’ailleurs est si conforme au bon sens, que nous verrons tous les

cabinets la mettant en pratique en de semblables circonstances.--_Bien

coupé, mon fils_, dit-elle quand Henri III vint à son lit de mort lui

annoncer que l’ennemi de la couronne avait été mis à mort, _maintenant

il faut recoudre_. Elle indiquait ainsi que le trône devait aussitôt

se raccommoder avec la maison de Lorraine et s’en servir, seul

moyen d’empêcher les effets de la haine des Guise, en leur rendant

l’espoir d’envelopper le roi; mais cette persistante ruse de femme et

d’Italienne qu’elle avait toujours employée, était incompatible avec

la vie voluptueuse de Henri III. Une fois la grande mère morte (_mater

castrorum_), la politique des Valois mourut.

Avant d’entreprendre d’écrire l’histoire des mœurs en action, l’auteur

de cette Étude avait patiemment et minutieusement étudié les principaux

règnes de l’histoire de France, la querelle des Bourguignons et des

Armagnacs, celle des Guise et des Valois, qui, chacune, tiennent un

siècle. Son intention fut d’écrire une histoire de France pittoresque.

Isabelle de Bavière, Catherine et Marie de Médicis, ces trois femmes

y tiennent une place énorme, dominent du quatorzième au dix-septième

siècle, et aboutissent à Louis XIV. De ces trois reines, Catherine est

la plus intéressante et la plus belle. Ce fut une domination virile

que ne déshonorèrent ni les amours terribles d’Isabelle, ni les plus

terribles encore, quoique moins connues, de Marie de Médicis. Isabelle

appela les Anglais en France contre son fils, aima le duc d’Orléans,

son beau-frère, et Boisbourdon. Le compte de Marie de Médicis est

encore plus lourd. Ni l’une ni l’autre, elles n’eurent de génie

politique. Dans ces études et dans ces parallèles, l’auteur acquit la

conviction de la grandeur de Catherine: en s’initiant aux difficultés

renaissantes de sa position, il reconnut combien les historiens,

influencés tous par les protestants, avaient été injustes pour cette

reine; et il lui en est resté les trois esquisses que voici, où sont

combattues quelques opinions erronées sur elle, sur les personnages

qui l’entouraient et sur les choses de son temps. Si ce travail se

trouve parmi les ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, c’est qu’il montre l’esprit

d’un temps et qu’on y voit clairement l’influence de la pensée. Mais

avant d’entrer dans l’arène politique où Catherine se voit aux prises

avec les deux grandes difficultés de sa carrière, il est nécessaire

de présenter un précis de sa vie antérieure, fait au point de vue

d’une critique impartiale, afin qu’on embrasse le cours presque entier

de cette vaste et royale existence, jusqu’au moment où commence la

première partie de l’Étude.

Jamais il n’y eut, dans aucun temps, dans aucun pays et dans aucune

famille souveraine, plus de mépris pour la _légitimité_ que dans

la fameuse maison des _Medici_ (Méditchi), dont, en France, le nom

se prononce Médicis. On y avait sur le pouvoir la même doctrine

qu’aujourd’hui professe la Russie: tout chef à qui le trône va, devient

le vrai, le légitime. Mirabeau avait raison de dire: «Il n’y a eu

qu’une mésalliance dans ma famille, c’est celle des Médicis;» car,

malgré les efforts des généalogistes à gages, il est certain que les

Médicis, avant Avérard de Médicis, gonfalonier de Florence en 1314,

étaient de simples commerçants de Florence qui devinrent très-riches.

Le premier personnage de cette famille, qui commence à occuper une

place importante dans l’histoire de la fameuse République toscane, fut

Salvestro de Médicis, devenu gonfalonier en 1378. De ce Salvestro,

naquirent deux fils, Cosme et Laurent de Médicis.

De Cosme sont descendus Laurent le Magnifique, le duc de Nemours,

le duc d’Urbin, père de Catherine, le pape Léon X, le pape Clément

VII, et Alexandre, non pas duc de Florence, comme on le dit, mais duc

_della città di Penna_, titre donné par le pape Clément VII, comme un

acheminement au titre de grand-duc de Toscane.

De Laurent sont descendus le Brutus florentin, Lorenzino qui tua le duc

Alexandre; Cosme, le premier grand-duc, et tous les souverains de la

Toscane jusqu’en 1737, époque à laquelle s’éteignit la maison.

Mais aucune de ces deux branches, la branche Cosme et la branche

Laurent, ne règnent en ligne droite, jusqu’au moment où la Toscane,

asservie par le père de Marie de Médicis, a vu ses grands-ducs se

succédant naturellement. Ainsi, Alexandre de Médicis, celui qui eut

le titre de duc _della città di Penna_, et qui fut assassiné par

Lorenzino, était fils du duc d’Urbin, père de Catherine, et d’une

esclave mauresque. Aussi Lorenzino, fils légitime de Laurent, avait-il

doublement le droit de tuer Alexandre, et comme usurpateur dans sa

maison, et comme oppresseur de la ville. Quelques historiens croient

même qu’Alexandre était fils de Clément VII. Ce qui fit reconnaître ce

bâtard pour chef de la république et de la famille Médicis, fut son

mariage avec Marguerite d’Autriche, fille naturelle de Charles-Quint.

François Médicis, l’époux de Bianca Capello, accepta pour son fils,

un enfant du peuple acheté par cette célèbre Vénitienne, et, chose

étrange, Ferdinand en succédant à François, maintint cet enfant

supposé dans ses droits. Cet enfant, nommé don Antoine de Médicis,

fut considéré pendant quatre règnes comme étant de la famille, il se

concilia l’affection de chacun, rendit d’importants services à la

famille, et fut universellement regretté.

Presque tous les premiers Médicis eurent des enfants naturels, dont le

sort a toujours été brillant. Ainsi, le cardinal Jules de Médicis, qui

fut pape sous le nom de Clément VII, était fils illégitime de Julien

Ier. Le cardinal Hippolyte de Médicis était également un bâtard, peu

s’en fallut qu’il ne devînt pape, et chef de la famille.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 46 / 65 段