Le roi regarda le mécanisme de la porte qui était maintenue par de

grandes plaques et par des barres en fer; les pièces de cette armure

aboutissaient toutes à une serrure à secret dont la clef était gardée

par Cornélius. Après avoir tout examiné, Louis XI fit venir Tristan,

il lui dit de poster à la nuit quelques-uns de ses gens d’armes dans

le plus grand secret, soit sur les mûriers de la levée, soit sur les

chéneaux des hôtels voisins, et de rassembler toute son escorte pour

se rendre au Plessis, afin de faire croire qu’il ne souperait pas chez

maître Cornélius; puis, il recommanda sur toute chose à l’avare de

fermer assez exactement ses croisées pour qu’il ne s’en échappât aucun

rayon de lumière, et de préparer un festin sommaire, afin de ne pas

donner lieu de penser qu’il le logeât pendant cette nuit. Le roi partit

en cérémonie par la levée, et rentra secrètement, lui troisième, par

la porte du rempart, chez son compère le torçonnier. Tout fut si bien

disposé, que les voisins, les gens de ville et de cour pensèrent que

le roi était retourné par fantaisie au Plessis, et devait revenir le

lendemain soir souper chez son argentier. La sœur de Cornélius confirma

cette croyance en achetant de la sauce verte à la boutique du bon

faiseur, qui demeurait près du _quarroir aux herbes_, appelé depuis le

_carroir de Beaune_, à cause de la magnifique fontaine en marbre blanc

que le malheureux Semblançay (Jacques de Beaune) fit venir d’Italie

pour orner la capitale de sa patrie. Vers les huit heures du soir, au

moment où le roi soupait en compagnie de son médecin, de Cornélius

et du capitaine de sa garde écossaise, disant de joyeux propos, et

oubliant qu’il était Louis XI malade et presque mort, le plus profond

silence régnait au dehors, et les passants, un voleur même, aurait pu

prendre la Malemaison pour quelque maison inhabitée.

--J’espère, dit le roi en souriant, que mon compère sera volé cette

nuit, pour que ma curiosité soit satisfaite. Or çà, messieurs, que nul

ici ne sorte de sa chambre demain sans mon ordre, sous peine de quelque

griève pénitence.

Là-dessus, chacun se coucha. Le lendemain matin, Louis XI sortit le

premier de son appartement, et se dirigea vers le trésor de Cornélius;

mais il ne fut pas médiocrement étonné en apercevant les marques d’un

large pied semées par les escaliers et les corridors de la maison.

Respectant avec soin ces précieuses empreintes, il alla vers la

porte du cabinet aux écus, et la trouva fermée sans aucunes traces

de fracture. Il étudia la direction des pas, mais comme ils étaient

graduellement plus faibles, et finissaient par ne plus laisser le

moindre vestige, il lui fut impossible de découvrir par où s’était

enfui le voleur.

--Ah! mon compère, cria le roi à Cornélius, tu as été bel et bien volé.

A ces mots, le vieux Brabançon sortit en proie à une visible épouvante.

Louis XI le mena voir les pas tracés sur les planchers; et, tout en les

examinant derechef, le roi, ayant regardé par hasard les pantoufles

de l’avare, reconnut le type de la semelle, dont tant d’exemplaires

étaient gravés sur les dalles. Il ne dit mot, et retint son rire, en

pensant à tous les innocents qui avaient été pendus. L’avare alla

promptement à son trésor. Le roi, lui ayant commandé de faire avec

son pied une nouvelle marque auprès de celles qui existaient déjà, le

convainquit que le voleur n’était autre que lui-même.

--Le collier de perles me manque, s’écria Cornélius. Il y a de la

sorcellerie là-dessous. Je ne suis pas sorti de ma chambre.

--Nous allons le savoir au plus tôt! dit le roi, que la visible bonne

foi de son argentier rendit encore plus pensif.

Aussitôt, il fit venir dans son appartement les gens d’armes de guette,

et leur demanda:--Or çà, qu’avez-vous vu pendant la nuit?

--Ah! sire, un spectacle de magie! dit le lieutenant. Monsieur votre

argentier a descendu comme un chat le long des murs, et si lestement

que nous avons cru d’abord que c’était une ombre.

--Moi! cria Cornélius qui, après ce mot, resta debout et silencieux,

comme un homme perclus de ses membres.

--Allez-vous-en, vous autres, reprit le roi en s’adressant aux archers,

et dites à messieurs Conyngham, Coyctier, Bridoré, ainsi qu’à Tristan,

qu’ils peuvent sortir de leurs lits et venir céans.--Tu as encouru la

peine de mort, dit froidement Louis XI au Brabançon, qui heureusement

ne l’entendit pas, tu en as au moins dix sur la conscience, toi!

Là, Louis XI laissa échapper un rire muet, et fit une pause:--Mais,

rassure-toi, reprit-il en remarquant la pâleur étrange répandue sur le

visage de l’avare, tu es meilleur à saigner qu’à tuer! Et, moyennant

quelque bonne grosse amende au profit de mon épargne, tu te tireras

des griffes de ma justice; mais si tu ne fais pas bâtir au moins une

chapelle en l’honneur de la Vierge, tu es en passe de te bailler des

affaires graves et chaudes pendant toute l’éternité.

--Douze cent trente et quatre-vingt-sept mille écus font treize cent

dix-sept mille écus, répondit machinalement Cornélius, absorbé dans ses

calculs. Treize cent dix-sept mille écus de détournés!

--Il les aura enfouis dans quelque retrait, dit le roi qui commençait

à trouver la somme royalement belle. Voilà l’aimant qui l’attirait

toujours ici. Il sentait son trésor.

Là-dessus Coyctier entra. Voyant l’attitude de Cornélius, il l’observa

savamment pendant que le roi lui racontait l’aventure.

--Sire, répondit le médecin, rien n’est surnaturel en cette affaire.

Notre torçonnier a la propriété de marcher pendant son sommeil. Voici

le troisième exemple que je rencontre de cette singulière maladie.

Si vous vouliez vous donner le plaisir d’être témoin de ses effets,

vous pourriez voir ce vieillard aller sans danger au bord des toits,

à la première nuit où il sera pris par un accès. J’ai remarqué, dans

les deux hommes que j’ai déjà observés, des liaisons curieuses entre

les affections de cette vie nocturne et leurs affaires, ou leurs

occupations du jour.

--Ah! maître Coyctier, tu es savant.

--Ne suis-je pas votre médecin, dit insolemment le physicien.

A cette réponse, Louis XI laissa échapper le geste qu’il lui était

familier de faire lorsqu’il rencontrait une bonne idée, et qui

consistait à rehausser vivement son bonnet.

--Dans cette occurrence, reprit Coyctier en continuant, les gens font

leurs affaires en dormant. Comme celui-ci ne hait pas de thésauriser,

il se sera livré tout doucement à sa plus chère habitude. Aussi a-t-il

dû avoir des accès toutes les fois qu’il a pu concevoir pendant la

journée des craintes pour ses trésors.

--Pasques Dieu! quel trésor, s’écria le roi.

--Où est-il? demanda Cornélius, qui par un singulier privilége de notre

nature, entendait les propos du médecin et du roi, tout en restant

presque engourdi par ses idées et par son malheur.

--Ah! reprit Coyctier avec un gros rire diabolique, les noctambules

n’ont au réveil aucun souvenir de leurs faits et gestes.

--Laissez-nous, dit le roi.

Quand Louis XI fut seul avec son compère, il le regarda en ricanant à

froid.

--Messire Hoogworst, ajouta-t-il en s’inclinant, tous les trésors

enfouis en France sont au roi.

--Oui, sire, tout est à vous, et vous êtes le maître absolu de nos vies

et de nos fortunes; mais jusqu’à présent vous avez eu la clémence de ne

prendre que ce qui vous était nécessaire.

--Écoute, mon compère? Si je t’aide à retrouver ce trésor, tu peux

hardiment et sans crainte en faire le partage avec moi.

--Non, sire, je ne veux pas le partager, mais vous l’offrir tout

entier, après ma mort. Mais quel est votre expédient?

--Je n’aurai qu’à t’épier moi-même pendant que tu feras tes courses

nocturnes. Un autre que moi serait à craindre.

--Ah! sire, reprit Cornélius en se jetant aux pieds de Louis XI, vous

êtes le seul homme du royaume à qui je voudrais me confier pour cet

office, et je saurai bien vous prouver ma reconnaissance pour la bonté

dont vous usez envers votre serviteur, en m’employant de mes quatre

fers au mariage de l’héritière de Bourgogne avec monseigneur. Voilà un

beau trésor, non plus d’écus, mais de domaines, qui saura rendre votre

couronne toute ronde.

--La la, Flamand, tu me trompes, dit le roi en fronçant les sourcils,

ou tu m’as mal servi.

--Comment, sire, pouvez-vous douter de mon dévouement? vous qui êtes le

seul homme que j’aime.

--Paroles que ceci, reprit le roi en envisageant le Brabançon. Tu ne

devais pas attendre cette occasion pour m’être utile. Tu me vends ta

protection, Pasques Dieu! à moi Louis le Onzième. Est-ce toi qui es le

maître, et suis-je donc le serviteur?

--Ah! sire, répliqua le vieux torçonnier, je voulais vous surprendre

agréablement par la nouvelle des intelligences que je vous ai ménagées

avec ceux de Gand; et j’en attendais la confirmation par l’apprenti

d’Oosterlinck. Mais, qu’est-il devenu?

--Assez, dit le roi. Nouvelle faute. Je n’aime pas qu’on se mêle,

malgré moi, de mes affaires. Assez! Je veux réfléchir à tout ceci.

Maître Cornélius retrouva l’agilité de la jeunesse pour courir à la

salle basse, où était sa sœur.

--Ah! Jeanne, ma chère âme, nous avons ici un trésor où j’ai mis les

treize cent mille écus! Et c’est moi! moi! qui suis le voleur.

Jeanne Hoogworst se leva de son escabelle, et se dressa sur ses pieds,

comme si le siége qu’elle quittait eût été de fer rouge. Cette secousse

était si violente pour une vieille fille accoutumée depuis de longues

années à s’exténuer par des jeûnes volontaires, qu’elle tressaillit de

tous ses membres et ressentit une horrible douleur dans le dos. Elle

pâlit par degrés, et sa face, dont il était si difficile de déchiffrer

les altérations parmi les rides, se décomposa pendant que son frère

lui expliquait et la maladie dont il était la victime, et l’étrange

situation dans laquelle ils se trouvaient tous deux.

--Nous venons, Louis XI et moi, dit-il en finissant, de nous mentir

l’un à l’autre comme deux marchands de myrobolan. Tu comprends, mon

enfant, que, s’il me suivait, il aurait à lui seul le secret du trésor.

Le roi seul au monde peut épier mes courses nocturnes. Je ne sais si la

conscience du roi, tout près qu’il soit de la mort, pourrait résister

à treize cent dix-sept mille écus. Il faut le prévenir, dénicher les

merles, envoyer tous nos trésors à Gand, et toi seule...

Cornélius s’arrêta soudain, en ayant l’air de peser le cœur de ce

souverain, qui rêvait déjà le parricide à vingt-deux ans. Lorsque

l’argentier eut jugé Louis XI, il se leva brusquement, comme un homme

pressé de fuir un danger. A ce mouvement, sa sœur, trop faible ou trop

forte pour une telle crise, tomba roide; elle était morte. Maître

Cornélius saisit sa sœur, la remua violemment, en lui disant:--Il ne

s’agit pas de mourir. Après, tu en auras tout le temps. Oh! c’est

fini. La vieille guenon n’a jamais rien su faire à propos. Il lui

ferma les yeux et la coucha sur le plancher; mais alors il revint à

tous les sentiments nobles et bons qui étaient dans le plus profond

de son âme; et, oubliant à demi son trésor inconnu:--Ma pauvre

compagne, s’écria-t-il douloureusement, je t’ai donc perdue, toi qui me

comprenais si bien! Oh! tu étais un vrai trésor. Le voilà, le trésor.

Avec toi, s’en vont ma tranquillité, mes affections. Si tu avais su

quel profit il y avait à vivre seulement encore deux nuits, tu ne

serais pas morte, uniquement pour me plaire, pauvre petite! Eh! Jeanne,

treize cent dix-sept mille écus! Ah! si cela ne te réveille pas... Non.

Elle est morte!

Là-dessus, il s’assit, ne dit plus rien; mais deux grosses larmes

sortirent de ses yeux et roulèrent dans ses joues creuses; puis, en

laissant échapper plusieurs ha! ha! il ferma la salle et remonta chez

le roi. Louis XI fut frappé par la douleur empreinte dans les traits

mouillés de son vieil ami.

--Qu’est ceci? demanda-t-il.

--Ah! sire, un malheur n’arrive jamais seul. Ma sœur est morte. Elle

me précède là-dessous, dit-il en montrant le plancher par un geste

effrayant.

--Assez! s’écria Louis XI qui n’aimait pas à entendre parler de la mort.

--Je vous fais mon héritier. Je ne tiens plus à rien. Voilà mes clefs.

Pendez-moi, si c’est votre bon plaisir, prenez tout, fouillez la

maison, elle est pleine d’or. Je vous donne tout...

--Allons, compère, reprit Louis XI, qui fut à demi attendri par le

spectacle de cette étrange peine, nous retrouverons le trésor par

quelque belle nuit, et la vue de tant de richesses te redonnera cœur à

la vie. Je reviendrai cette semaine...

--Quand il vous plaira, sire...

A cette réponse, Louis XI, qui avait fait quelques pas vers la porte

de sa chambre, se retourna brusquement. Alors, ces deux hommes se

regardèrent l’un l’autre avec une expression que ni le pinceau ni la

parole ne peuvent reproduire.

--Adieu, mon compère! dit enfin Louis XI d’une voix brève et en

redressant son bonnet.

--Que Dieu et la Vierge vous conservent leurs bonnes grâces! répondit

humblement le torçonnier en reconduisant le roi.

Après une si longue amitié, ces deux hommes trouvaient entre eux une

barrière élevée par la défiance et par l’argent, lorsqu’ils s’étaient

toujours entendus en fait d’argent et de défiance; mais ils se

connaissaient si bien, ils avaient tous deux une telle habitude l’un

de l’autre, que le roi devait deviner, par l’accent dont Cornélius

prononça l’imprudent--_Quand il vous plaira, sire!_ la répugnance que

sa visite causerait désormais à l’argentier, comme celui-ci reconnut

une déclaration de guerre dans--l’_Adieu, mon compère!_ dit par le roi.

Aussi, Louis XI et son torçonnier se quittèrent-ils bien embarrassés

de la conduite qu’ils devaient tenir l’un envers l’autre. Le monarque

possédait bien le secret du Brabançon; mais celui-ci pouvait aussi, par

ses relations, assurer le succès de la plus belle conquête que jamais

roi de France ait pu faire, celle des domaines appartenant à la maison

de Bourgogne, et qui excitaient alors l’envie de tous les souverains

de l’Europe. Le mariage de la célèbre Marguerite dépendait des gens

de Gand et des Flamands, qui l’entouraient. L’or et l’influence de

Cornélius devaient puissamment servir les négociations entamées par

Desquerdes, le général auquel Louis XI avait confié le commandement

de l’armée campée sur la frontière de Belgique. Ces deux maîtres

renards étaient donc comme deux duellistes dont les forces auraient été

neutralisées par le hasard. Aussi, soit que depuis cette matinée la

santé de Louis XI eût empiré, soit que Cornélius eût contribué à faire

venir en France Marguerite de Bourgogne, qui arriva effectivement à

Amboise, au mois de juillet de l’année 1483, pour épouser le dauphin,

auquel elle fut fiancée dans la chapelle du château, le roi ne leva

point d’amende sur son argentier, aucune procédure n’eut lieu, mais ils

restèrent l’un et l’autre dans les demi-mesures d’une amitié armée.

Heureusement pour le torçonnier, le bruit se répandit à Tours que sa

sœur était l’auteur des vols, et qu’elle avait été secrètement mise

à mort par Tristan. Autrement, si la véritable histoire y eût été

connue, la ville entière se serait ameutée pour détruire la Malemaison

avant qu’il eût été possible au roi de la défendre. Mais si toutes

ces présomptions historiques ont quelque fondement relativement à

l’inaction dans laquelle resta Louis XI, il n’en fut pas de même chez

maître Cornélius Hoogworst. Le torçonnier passa les premiers jours

qui suivirent cette fatale matinée dans une occupation continuelle.

Semblable aux animaux carnassiers enfermés dans une cage, il allait et

venait, flairant l’or à tous les coins de sa maison, il en étudiait les

crevasses, il en consultait les murs, redemandant son trésor aux arbres

du jardin, aux fondations et aux toits des tourelles, à la terre et au

ciel. Souvent il demeurait pendant des heures entières debout, jetant

ses yeux sur tout à la fois, les plongeant dans le vide. Sollicitant

les miracles de l’extase et la puissance des sorciers, il tâchait de

voir ses richesses à travers les espaces et les obstacles. Il était

constamment perdu dans une pensée accablante, dévoré par un désir qui

lui brûlait les entrailles, mais rongé plus grièvement encore par

les angoisses renaissantes du duel qu’il avait avec lui-même, depuis

que sa passion pour l’or s’était tournée contre elle-même; espèce de

suicide inachevé qui comprenait toutes les douleurs de la vie et celles

de la mort. Jamais le vice ne s’était mieux étreint lui-même; car

l’avare, s’enfermant par imprudence dans le cachot souterrain où gît

son or, a, comme Sardanapale, la jouissance de mourir au sein de sa

fortune. Mais Cornélius, tout à la fois le voleur et le volé, n’ayant

le secret ni de l’un ni de l’autre, possédait et ne possédait pas ses

trésors: torture toute nouvelle, toute bizarre, mais continuellement

terrible. Quelquefois, devenu presque oublieux, il laissait ouvertes

les petites grilles de sa porte, et alors les passants pouvaient voir

cet homme déjà desséché, planté sur ses deux jambes au milieu de son

jardin inculte, y restant dans une immobilité complète, et jetant à

ceux qui l’examinaient un regard fixe, dont la lueur insupportable les

glaçait d’effroi. Si, par hasard, il allait dans les rues de Tours,

vous eussiez dit d’un étranger; il ne savait jamais où il était, ni

s’il faisait soleil ou clair de lune. Souvent il demandait son chemin

aux gens qui passaient, en se croyant à Gand, et semblait toujours en

quête de son bien perdu. L’idée la plus vivace et la mieux matérialisée

de toutes les idées humaines, l’idée par laquelle l’homme se représente

lui-même en créant en dehors de lui cet être tout fictif, nommé

la _propriété_, ce démon moral lui enfonçait à chaque instant ses

griffes acérées dans le cœur. Puis, au milieu de ce supplice, la Peur

se dressait avec tous les sentiments qui lui servent de cortége. En

effet, deux hommes avaient son secret, ce secret qu’il ne connaissait

pas lui-même. Louis XI ou Coyctier pouvaient aposter des gens pour

surveiller ses démarches pendant son sommeil, et deviner l’abîme ignoré

dans lequel il avait jeté ses richesses au milieu du sang de tant

d’innocents; car auprès de ses craintes veillait aussi le Remords. Pour

ne pas se laisser enlever, de son vivant, son trésor inconnu, il prit,

pendant les premiers jours qui suivirent son désastre, les précautions

les plus sévères contre son sommeil; puis ses relations commerciales

lui permirent de se procurer les antinarcotiques les plus puissants.

Ses veilles durent être affreuses; il était seul aux prises avec la

nuit, le silence, le remords, la peur, avec toutes les pensées que

l’homme a le mieux personnifiées, instinctivement peut-être, obéissant

ainsi à une vérité morale encore dénuée de preuves sensibles. Enfin,

cet homme si puissant, ce cœur endurci par la vie politique et la

vie commerciale, ce génie obscur dans l’histoire, dut succomber aux

horreurs du supplice qu’il s’était créé. Tué par quelques pensées plus

aiguës que toutes celles auxquelles il avait résisté jusqu’alors, il

se coupa la gorge avec un rasoir. Cette mort coïncida presque avec

celle de Louis XI, en sorte que la Malemaison fut entièrement pillée

par le peuple. Quelques anciens du pays de Touraine ont prétendu

qu’un traitant, nommé Bohier, trouva le trésor du torçonnier, et

s’en servit pour commencer les constructions de Chenonceaux, château

merveilleux qui, malgré les richesses de plusieurs rois, le goût de

Diane de Poitiers et celui de sa rivale Catherine de Médicis pour les

bâtiments, reste encore inachevé.

Heureusement pour Marie de Sassenages, le sire de Saint-Vallier

mourut, comme on sait, dans son ambassade. Cette maison ne s’éteignit

pas. La comtesse eut, après le départ du comte, un fils dont la

destinée est fameuse dans notre histoire de France, sous le règne de

François Ier. Il fut sauvé par sa fille, la célèbre Diane de Poitiers,

l’arrière-petite-fille illégitime de Louis XI, laquelle devint l’épouse

illégitime, la maîtresse bien-aimée de Henri II; car la bâtardise et

l’amour furent héréditaires dans cette noble famille!

Au château de Saché, novembre et décembre 1831.

SUR CATHERINE DE MÉDICIS.

A MONSIEUR LE MARQUIS DE PASTORET,

Membre de l’Académie des Beaux-Arts.

_Quand on songe au nombre étonnant de volumes publiés pour rechercher

le point des Alpes par lequel Annibal opéra son passage, sans qu’on

puisse aujourd’hui savoir si ce fut, selon Witaker et Rivaz, par

Lyon, Genève, le Saint-Bernard et le val d’Aoste; ou, selon Letronne,

Follard, Saint-Simon et Fortia d’Urban, par l’Isère, Grenoble,

Saint-Bonnet, le Mont-Genèvre, Fenestrelle et le pas de Suze; ou,

selon Larauza, par le Mont-Cenis et Suze; ou, selon Strabon, Polybe

et de Luc, par le Rhône, Vienne, Yenne et le Mont-du-Chat; ou, selon

l’opinion de quelques gens d’esprit, par Gênes, la Bochetta et la

Scrivia, opinion que je partage, et que Napoléon avait adoptée,

sans compter le vinaigre avec lequel les roches alpestres ont été

accommodées par quelques savants; doit-on s’étonner, monsieur le

marquis, de voir l’histoire moderne si négligée, que les points les

plus importants en soient obscurs et que les calomnies les plus

odieuses pèsent encore sur des noms qui devraient être révérés?

Remarquons, en passant, que le passage d’Annibal est devenu presque

problématique à force d’éclaircissements. Ainsi le père Ménestrier

croit que le Scoras désigné par Polybe est la Saône; Letronne,

Larauza et Schweighauser y voient l’Isère; Cochard, un savant

lyonnais, y voit la Drôme; pour quiconque a des yeux, il se trouve

entre Scoras et Scrivia de grandes ressemblances géographiques et

linguistiques, sans compter la presque certitude du mouillage de

la flotte carthaginoise à la Spezzia ou dans la rade de Gênes? Je

concevrais ces patientes recherches, si la bataille de Cannes était

mise en doute; mais puisque ses résultats sont connus, à quoi bon

noircir tant de papier par tant de suppositions qui sont en quelque

sorte les arabesques de l’hypothèse; tandis que l’histoire la plus

importante au temps actuel, celle de la Réformation, est pleine

d’obscurités si fortes qu’on ignore le nom de l’homme[1] qui faisait

naviguer un bateau par la vapeur à Barcelone dans le temps que Luther

et Calvin inventaient l’insurrection de la pensée? Nous avons, je

crois, la même opinion, après avoir fait, chacun de notre côté,

les mêmes recherches sur la grande et belle figure de Catherine de

Médicis. Aussi ai-je pensé que mes études historiques sur cette

reine seraient convenablement adressées à un écrivain qui depuis

si longtemps travaille à l’histoire de la Réformation, et que je

rendrais ainsi au caractère et à la fidélité de l’homme monarchique,

un public hommage, peut-être précieux par sa rareté._

Paris, janvier 1842.

[1] L’auteur de l’expérience de Barcelone doit être SALOMON de

Caux, et non de Caus. Ce grand homme a toujours du malheur,

même après sa mort, son nom est encore tronqué. Salomon, dont

le portrait original et fait à l’âge de quarante-six ans, a été

retrouvé par l’auteur de la _Comédie Humaine_, à Heidelberg, est

né à Caux en Normandie.

INTRODUCTION.

On crie assez généralement au paradoxe, lorsque des savants, frappés

d’une erreur historique, essayent de la redresser; mais pour quiconque

étudie à fond l’histoire moderne, il est certain que les historiens

sont des menteurs privilégiés qui prêtent leurs plumes aux croyances

populaires, absolument comme la plupart des journaux d’aujourd’hui

n’expriment que les opinions de leurs lecteurs.

L’indépendance historique a beaucoup moins brillé chez les laïques

que chez les religieux. C’est des Bénédictins, une des gloires de la

France, que nous viennent les plus pures lumières en fait d’histoire,

pourvu toutefois que l’intérêt des religieux ne fût pas au jeu. Aussi,

dès le milieu du dix-huitième siècle, s’est-il élevé de grands et de

savants controversistes qui, frappés de la nécessité de redresser

les erreurs populaires accréditées par les historiens, ont publié de

remarquables travaux. Ainsi, M. de Launoy, surnommé le _Dénicheur de

saints_, fit une guerre cruelle aux saints entrés par contrebande dans

l’Église. Ainsi, les émules des Bénédictins, les membres trop peu

connus de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, commencèrent,

sur des points historiques obscurs, leurs _mémoires_ si admirables de

patience, d’érudition et de logique. Ainsi, Voltaire, dans un intérêt

malheureux, avec une passion triste, porta souvent la lumière de son

esprit sur des préjugés historiques. Diderot entreprit, dans cette

visée, un livre trop long sur une époque de l’histoire impériale

de Rome. Sans la révolution française, la _critique_, appliquée à

l’histoire, allait peut-être préparer les éléments d’une _bonne_

et _vraie_ histoire de France dont les preuves étaient depuis si

longtemps amassées par nos grands Bénédictins. Louis XVI, esprit juste,

a traduit lui-même l’ouvrage anglais par lequel Walpole a essayé

d’expliquer Richard III, et dont s’occupa tant le siècle dernier.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 45 / 65 段