Louis XI, arrivé à la cinquante-septième année de son âge, avait alors

à peine trois ans à vivre, il sentait déjà les approches de la mort aux

coups que lui portait la maladie. Délivré de ses ennemis, sur le point

d’augmenter la France de toutes les possessions des ducs de Bourgogne,

à la faveur d’un mariage entre le dauphin et Marguerite, héritière

de Bourgogne, ménagé par les soins de Desquerdes, le commandant de

ses troupes en Flandre; ayant établi son autorité partout, méditant

les plus heureuses améliorations, il voyait le temps lui échapper, et

n’avait plus que les malheurs de son âge. Trompé par tout le monde,

même par ses créatures, l’expérience avait encore augmenté sa défiance

naturelle. Le désir de vivre devenait en lui l’égoïsme d’un roi qui

s’était incarné à son peuple, et il voulait prolonger sa vie pour

achever de vastes desseins. Tout ce que le bon sens des publicistes et

le génie des révolutions a introduit de changements dans la monarchie,

Louis XI le pensa. L’unité de l’impôt, l’égalité des sujets devant la

loi (alors le prince était la loi), furent l’objet de ses tentatives

hardies. La veille de la Toussaint, il avait mandé de savants orfévres,

afin d’établir en France l’unité des mesures et des poids, comme il y

avait établi déjà l’unité du pouvoir. Ainsi, cet esprit immense planait

en aigle sur tout l’empire, et Louis XI joignait alors à toutes les

précautions du roi les bizarreries naturelles aux hommes d’une haute

portée. A aucune époque, cette grande figure n’a été ni plus poétique

ni plus belle. Assemblage inouï de contrastes! un grand pouvoir dans

un corps débile, un esprit incrédule aux choses d’ici-bas, crédule

aux pratiques religieuses, un homme luttant avec deux puissances

plus fortes que les siennes, le présent et l’avenir; l’avenir, où il

redoutait de rencontrer des tourments, et qui lui faisait faire tant

de sacrifices à l’Église; le présent, ou sa vie elle-même, au nom de

laquelle il obéissait à Coyctier. Ce roi, qui écrasait tout, était

écrasé par des remords, et plus encore par la maladie, au milieu de

toute la poésie qui s’attache aux rois soupçonneux, en qui le pouvoir

s’est résumé. C’était le combat gigantesque et toujours magnifique de

l’homme, dans la plus haute expression de ses forces, joutant contre la

nature.

En attendant l’heure fixée pour son dîner, repas qui se faisait à

cette époque entre onze heures et midi, Louis XI, revenu d’une courte

promenade, était assis dans une grande chaire de tapisserie, au coin

de la cheminée de sa chambre. Olivier-le-Daim et le médecin Coyctier

se regardaient tous deux sans mot dire et restaient debout dans

l’embrasure d’une fenêtre, en respectant le sommeil de leur maître.

Le seul bruit que l’on entendît était celui que faisaient, en se

promenant dans la première salle, deux chambellans de service, le sire

de Montrésor, et Jean Dufou, sire de Montbazon. Ces deux seigneurs

tourangeaux regardaient le capitaine des Écossais probablement endormi

dans son fauteuil, suivant son habitude. Le roi paraissait assoupi. Sa

tête était penchée sur sa poitrine; son bonnet, avancé sur le front,

lui cachait presque entièrement les yeux. Ainsi posé dans sa haute

chaire surmontée d’une couronne royale, il semblait ramassé comme un

homme qui s’est endormi au milieu de quelque méditation.

En ce moment, Tristan et son cortége passaient sur le pont Sainte-Anne,

qui se trouvait à deux cents pas de l’entrée du Plessis, sur le canal.

--Qui est-ce? dit le roi.

Les deux courtisans s’interrogèrent par un regard avec surprise.

--Il rêve, dit tout bas Coyctier.

--Pasques Dieu! reprit Louis XI, me croyez-vous fou? Il passe du monde

sur le pont. Il est vrai que je suis près de la cheminée, et que je

dois en entendre le bruit plus facilement que vous autres. Cet effet de

la nature pourrait s’utiliser.

--Quel homme! dit le Daim.

Louis XI se leva, alla vers celle de ses croisées par laquelle il

pouvait voir la ville; alors il aperçut le grand-prévôt, et dit:--Ah!

ah! voici mon compère avec son voleur. Voilà de plus ma petite Marie

de Saint-Vallier. J’ai oublié toute cette affaire.--Olivier, reprit-il

en s’adressant au barbier, va dire à monsieur de Montbazon qu’il

nous fasse servir du bon vin de Bourgueil à table. Vois à ce que le

cuisinier ne nous manque pas la lamproie, c’est deux choses que madame

la comtesse aime beaucoup.

--Puis-je manger de la lamproie? ajouta-t-il après une pause en

regardant Coyctier d’un air inquiet.

Pour toute réponse, le serviteur se mit à examiner le visage de son

maître. Ces deux hommes étaient à eux seuls un tableau.

Les romanciers et l’histoire ont consacré le surtout de camelot brun

et le haut-de-chausses de même étoffe que portait Louis XI. Son bonnet

garni de médailles en plomb et son collier de l’ordre de Saint-Michel

ne sont pas moins célèbres; mais aucun écrivain, nul peintre n’a

représenté la figure de ce terrible monarque à ses derniers moments;

figure maladive, creusée, jaune et brune, dont tous les traits

exprimaient une ruse amère, une ironie froide. Il y avait dans ce

masque un front de grand homme, front sillonné de rides et chargé de

hautes pensées; puis, dans ses joues et sur ses lèvres, je ne sais quoi

de vulgaire et de commun. A voir certains détails de cette physionomie,

vous eussiez dit un vieux vigneron débauché, un commerçant avare; mais

à travers ces ressemblances vagues et la décrépitude d’un vieillard

mourant, le roi, l’homme de pouvoir et d’action dominait. Ses yeux,

d’un jaune clair, paraissaient éteints; mais une étincelle de courage

et de colère y couvait; et au moindre choc, il pouvait en jaillir des

flammes à tout embraser. Le médecin était un gros bourgeois, vêtu

de noir, à face fleurie, tranchant, avide, et faisant l’important.

Ces deux personnages avaient pour cadre une chambre boisée en noyer,

tapissée en tissus de haute-lice de Flandre, et dont le plafond, formé

de solives sculptées, était déjà noirci par la fumée. Les meubles, le

lit, tous incrustés d’arabesques en étain, paraîtraient aujourd’hui

plus précieux peut-être qu’ils ne l’étaient réellement à cette époque,

où les arts commençaient à produire tant de chefs-d’œuvre.

--La lamproie ne vous vaut rien, répondit le _physicien_.

Ce nom, récemment substitué à celui de _maître myrrhe_, est resté aux

docteurs en Angleterre. Le titre était alors donné partout aux médecins.

--Et que mangerai-je? demanda humblement le roi.

--De la macreuse au sel. Autrement, vous avez tant de bile en

mouvement, que vous pourriez mourir le jour des Morts.

--Aujourd’hui, s’écria le roi frappé de terreur.

--Eh! sire, rassurez-vous, reprit Coyctier, je suis là. Tâchez de ne

point vous tourmenter, et voyez à vous égayer.

--Ah! dit le roi, ma fille réussissait jadis à ce métier difficile.

Là-dessus, Imbert de Bastarnay, sire de Montrésor et de Bridoré,

frappa doucement à l’huis royal. Sur le permis du roi, il entra pour

lui annoncer le comte et la comtesse de Saint-Vallier. Louis XI fit un

signe. Marie parut, suivie de son vieil époux, qui la laissa passer la

première.

--Bonjour, mes enfants, dit le roi.

--Sire, répondit à voix basse la dame en l’embrassant, je voudrais vous

parler en secret.

Louis XI n’eut pas l’air d’avoir entendu. Il se tourna vers la porte,

et cria d’une voix creuse:--Holà, Dufou!

Dufou, seigneur de Montbazon et, de plus, grand échanson de France,

vint en grande hâte.

--Va voir le maître d’hôtel, il me faut une macreuse à manger. Puis, tu

iras chez madame de Beaujeu lui dire que je veux dîner seul aujourd’hui.

--Savez-vous, madame, reprit le roi en feignant d’être un peu en

colère, que vous me négligez? Voici trois ans bientôt que je ne

vous ai vue.--Allons, venez là, mignonne, ajouta-t-il en s’asseyant

et lui tendant les bras. Vous êtes bien maigrie!--Et pourquoi la

maigrissez-vous? demanda brusquement Louis XI au sieur de Poitiers.

Le jaloux jeta un regard si craintif à sa femme, qu’elle en eut presque

pitié.

--Le bonheur, sire, répondit-il.

--Ah! vous vous aimez trop, dit le roi, qui tenait sa fille droit

entre ses genoux. Allons, je vois que j’avais raison en te nommant

Marie-pleine-de-grâce.--Coyctier, laissez-nous!--Que me voulez-vous?

dit-il à sa fille au moment où le médecin s’en alla. Pour m’avoir

envoyé votre...

Dans ce danger, Marie mit hardiment sa main sur la bouche du roi,

en lui disant à l’oreille:--Je vous croyais toujours discret et

pénétrant...

--Saint-Vallier, dit le roi en riant, je crois que Bridoré veut

t’entretenir de quelque chose.

Le comte sortit. Mais il fit un geste d’épaule, bien connu de sa femme,

qui devina les pensées du terrible jaloux et jugea qu’elle devait en

prévenir les mauvais desseins.

--Dis-moi, mon enfant, comment me trouves-tu? Hein! Suis-je bien changé?

--En dà, sire, voulez-vous la vraie vérité? ou voulez-vous que je vous

trompe?

--Non, dit-il à voix basse, j’ai besoin de savoir où j’en suis.

--En ce cas, vous avez aujourd’hui bien mauvais visage. Mais que ma

véracité ne nuise pas au succès de mon affaire.

--Quelle est-elle? dit le roi en fronçant les sourcils et promenant une

de ses mains sur son front.

--Ah bien! sire, dit-elle, le jeune homme que vous avez fait arrêter

chez votre argentier Cornélius, et qui se trouve en ce moment livré à

votre grand-prévôt, est innocent du vol des joyaux du duc de Bavière.

--Comment sais-tu cela? reprit le roi.

Marie baissa la tête et rougit.

--Il ne faut pas demander s’il y a de l’amour là-dessous, dit Louis XI

en relevant avec douceur la tête de sa fille en en caressant le menton.

Si tu ne te confesses pas tous les matins, fillette, tu iras en enfer.

--Ne pouvez-vous m’obliger, sans violer mes secrètes pensées?

--Où serait le plaisir, s’écria le roi en voyant dans cette affaire un

sujet d’amusement.

--Ah! voulez-vous que votre plaisir me coûte des chagrins?

--Oh! rusée, n’as-tu pas confiance en moi?

--Alors, sire, faites mettre ce gentilhomme en liberté.

--Ah! c’est un gentilhomme, s’écria le roi. Ce n’est donc pas un

apprenti?

--C’est bien sûrement un innocent, répondit-elle.

--Je ne vois pas ainsi, dit froidement le roi. Je suis le grand

justicier de mon royaume, et dois punir les malfaiteurs...

--Allons, ne faites pas votre mine soucieuse, et donnez-moi la vie de

ce jeune homme!

--Ne serait-ce pas reprendre ton bien?

--Sire, dit-elle, je suis sage et vertueuse! Vous vous moquez...

--Alors, dit Louis XI, comme je ne comprends rien à toute cette

affaire, laissons Tristan l’éclaircir...

Marie de Sassenage pâlit, elle fit un violent effort et s’écria:--Sire,

je vous assure que vous serez au désespoir de ceci. Le prétendu

coupable n’a rien volé. Si vous m’accordez sa grâce, je vous révélerai

tout, dussiez-vous me punir.

--Oh! oh! ceci devient sérieux! fit Louis XI en mettant son bonnet de

côté. Parle, ma fille.

--Eh bien! reprit-elle à voix basse, en mettant ses lèvres à l’oreille

de son père, ce gentilhomme est resté chez moi pendant toute la nuit.

--Il a bien pu tout ensemble aller chez toi et voler Cornélius, c’est

rober deux fois...

--Sire, j’ai de votre sang dans les veines, et ne suis pas faite pour

aimer un truand. Ce gentilhomme est neveu du capitaine général de vos

arbalétriers.

--Allons donc! dit le roi. Tu es bien difficile à confesser.

A ces mots, Louis XI jeta sa fille loin de lui, toute tremblante,

courut à la porte de sa chambre, mais sur la pointe des pieds, et de

manière à ne faire aucun bruit. Depuis un moment, le jour d’une croisée

de l’autre salle qui éclairait le dessous de l’huisserie lui avait

permis de voir l’ombre des pieds d’un curieux projetée dans sa chambre.

Il ouvrit brusquement l’huis garni de ferrures, et surprit le comte de

Saint-Vallier aux écoutes.

--Pasques Dieu! s’écria-t-il, voici une hardiesse qui mérite la hache.

--Sire, répliqua fièrement Saint-Vallier, j’aime mieux un coup de hache

à la tête que l’ornement du mariage à mon front.

--Vous pourrez avoir l’un et l’autre, dit Louis XI. Nul de vous n’est

exempt de ces deux infirmités, messieurs. Retirez-vous dans l’autre

salle.--Conyngham, reprit le roi en s’adressant à son capitaine des

gardes, vous dormiez? Où donc est monsieur de Bridoré? Vous me laissez

approcher ainsi? Pasques Dieu! le dernier bourgeois de Tours est mieux

servi que je ne le suis.

Ayant ainsi grondé, Louis rentra dans sa chambre; mais il eut soin de

tirer la portière en tapisserie qui formait en dedans une seconde porte

destinée à étouffer moins le sifflement de la bise que le bruit des

paroles du roi.

--Ainsi, ma fille, reprit-il en prenant plaisir à jouer avec elle comme

un chat joue avec la souris qu’il a saisie, hier Georges d’Estouteville

a été ton galant.

--Oh! non, sire.

--Non! Ah! par saint Carpion! il mérite la mort! Le drôle n’a pas

trouvé ma fille assez belle peut-être!

--Oh! n’est-ce que cela? dit-elle. Je vous assure qu’il m’a baisé les

pieds et les mains avec une ardeur par laquelle la plus vertueuse de

toutes les femmes eût été attendrie. Il m’aime en tout bien, tout

honneur.

--Tu me prends donc pour saint Louis, en pensant que je croirai de

telles sornettes? Un jeune gars tourné comme lui aurait risqué sa vie

pour baiser tes patins ou tes manches? A d’autres.

--Oh! sire, cela est vrai. Mais il venait aussi pour un autre motif.

A ces mots, Marie sentit qu’elle avait risqué la vie de son mari, car

aussitôt Louis XI demanda vivement:--Et pourquoi?

Cette aventure l’amusait infiniment. Certes, il ne s’attendait pas aux

étranges confidences que sa fille finit par lui faire, après avoir

stipulé le pardon de son mari.

--Ah! ah! monsieur de Saint-Vallier, vous versez ainsi le sang royal,

s’écria le roi dont les yeux s’allumèrent de courroux.

En ce moment, la cloche du Plessis sonna le service du roi. Appuyé sur

le bras de sa fille, Louis XI se montra les sourcils contractés, sur

le seuil de sa porte, et trouva tous ses serviteurs sous les armes.

Il jeta un regard douteux sur le comte de Saint-Vallier, en pensant

à l’arrêt qu’il allait prononcer sur lui. Le profond silence qui

régnait fut alors interrompu par les pas de Tristan, qui montait le

grand escalier. Il vint jusque dans la salle, et, s’avançant vers le

roi:--Sire, l’affaire est toisée.

--Quoi! tout est achevé? dit le roi.

--Notre homme est entre les mains des religieux. Il a fini par avouer

le vol, après un moment de question.

La comtesse poussa un soupir, pâlit, ne trouva même pas de voix, et

regarda le roi. Ce coup d’œil fut saisi par Saint-Vallier, qui dit à

voix basse:--Je suis trahi, le voleur est de la connaissance de ma

femme.

--Silence! cria le roi. Il se trouve ici quelqu’un qui veut me

lasser.--Va vite surseoir à cette exécution, reprit-il en s’adressant

au grand-prévôt. Tu me réponds du criminel corps pour corps, mon

compère! Cette affaire veut être mieux distillée, et je m’en réserve la

connaissance. Mets provisoirement le coupable en liberté! Je saurai le

retrouver; ces voleurs ont des retraites qu’ils aiment, des terriers où

ils se blottissent. Fais savoir à Cornélius que j’irai chez lui, dès

ce soir, pour instruire moi-même le procès. Monsieur de Saint-Vallier,

dit le roi en le regardant fixement, j’ai de vos nouvelles. Tout votre

sang ne saurait payer une goutte du mien, le savez-vous? Par Notre-Dame

de Cléry! vous avez commis des crimes de lèse-majesté. Vous ai-je donné

si gentille femme pour la rendre pâle et brehaigne? En dà, rentrez chez

vous de ce pas. Et allez-y faire vos apprêts pour un long voyage.

Le roi s’arrêta sur ces mots par une habitude de cruauté; puis il

ajouta:--Vous partirez ce soir pour voir à ménager mes affaires avec

messieurs de Venise. Soyez sans inquiétude, je ramènerai votre femme

ce soir en mon château du Plessis; elle y sera, certes, en sûreté.

Désormais, je veillerai sur elle mieux que je ne l’ai fait depuis votre

mariage.

En entendant ces mots, Marie pressa silencieusement le bras de son

père, comme pour le remercier de sa clémence et de sa belle humeur.

Quant à Louis XI, il se divertissait sous cape.

Louis XI aimait beaucoup à intervenir dans les affaires de ses sujets,

et mêlait volontiers la majesté royale aux scènes de la vie bourgeoise.

Ce goût, sévèrement blâmé par quelques historiens, n’était cependant

que la passion de l’_incognito_, l’un des plus grands plaisirs des

princes, espèce d’abdication momentanée qui leur permet de mettre

un peu de vie commune dans leur existence affadie par le défaut

d’oppositions; seulement, Louis XI jouait l’_incognito_ à découvert. En

ces sortes de rencontres, il était d’ailleurs bon homme, et s’efforçait

de plaire aux gens du tiers état, desquels il avait fait ses alliés

contre la féodalité. Depuis long-temps, il n’avait pas trouvé

l’occasion de se faire peuple, et d’épouser les intérêts domestiques

d’un homme _engarrié_ dans quelque affaire processive (vieux mot

encore en usage à Tours), de sorte qu’il endossa passionnément les

inquiétudes de maître Cornélius et les chagrins secrets de la comtesse

de Saint-Vallier. A plusieurs reprises, pendant le dîner, il dit à sa

fille:--Mais qui donc a pu voler mon compère? Voilà des larcins qui

montent à plus de douze cent mille écus depuis huit ans.--Douze cent

mille écus, messieurs, reprit-il en regardant les seigneurs qui le

servaient. Notre Dame! avec cette somme on aurait bien des absolutions

en cour de Rome. J’aurais pu, Pasques Dieu! encaisser la Loire, ou

mieux, conquérir le Piémont, une belle fortification toute faite pour

notre royaume. Le dîner fini, Louis XI emmena sa fille, son médecin, le

grand-prévôt, et suivi d’une escorte de gens d’armes, vint à l’hôtel

de Poitiers, où il trouva encore, suivant ses présomptions, le sire de

Saint-Vallier qui attendait sa femme, peut-être pour s’en défaire.

--Monsieur, lui dit le roi, je vous avais recommandé de partir plus

vite. Dites adieu à votre femme, et gagnez la frontière, vous aurez

une escorte d’honneur. Quant à vos instructions et lettres de créance,

elles seront à Venise avant vous.

Louis XI donna l’ordre, non sans y joindre quelques instructions

secrètes, à un lieutenant de la garde écossaise de prendre une

escouade, et d’accompagner son ambassadeur jusqu’à Venise.

Saint-Vallier partit en grande hâte, après avoir donné à sa femme un

baiser froid qu’il aurait voulu pouvoir rendre mortel. Lorsque la

comtesse fut rentrée chez elle, Louis XI vint à la Malemaison, fort

empressé de dénouer la triste farce qui se jouait chez son compère

le torçonnier, se flattant, en sa qualité de roi, d’avoir assez de

perspicacité pour découvrir les secrets des voleurs. Cornélius ne vit

pas sans quelque appréhension la compagnie de son maître.

--Est-ce que tous ces gens-là, lui dit-il à voix basse, seront de la

cérémonie?

Louis XI ne put s’empêcher de sourire en voyant l’effroi de l’avare et

de sa sœur.

--Non, mon compère, reprit-il, rassure-toi. Ils souperont avec nous

dans mon logis, et nous serons seuls à faire l’enquête. Je suis si bon

justicier, que je gage dix mille écus de te trouver le criminel.

--Trouvons-le, sire, et ne gageons pas.

Aussitôt, ils allèrent dans le cabinet où le Lombard avait mis ses

trésors. Là, Louis XI s’étant fait montrer d’abord la layette où

étaient les joyaux de l’électeur de Bavière, puis la cheminée par

laquelle le prétendu voleur avait dû descendre, convainquit facilement

le Brabançon de la fausseté de ses suppositions, attendu qu’il ne se

trouvait point de suie dans l’âtre, où il se faisait, à vrai dire,

rarement du feu; nulle trace de route dans le tuyau; et, de plus,

la cheminée prenait naissance sur le toit dans une partie presque

inaccessible. Enfin, après deux heures de perquisitions empreintes de

cette sagacité qui distinguait le génie méfiant de Louis XI, il lui

fut évidemment démontré que personne n’avait pu s’introduire dans le

trésor de son compère. Aucune marque de violence n’existait ni dans

l’intérieur des serrures, ni sur les coffres de fer où se trouvaient

l’or, l’argent et les gages précieux donnés par de riches débiteurs.

--Si le voleur a ouvert cette layette, dit Louis XI, pourquoi n’a-t-il

pris que les joyaux de Bavière? Pour quelle raison a-t-il respecté ce

collier de perles? Singulier truand!

A cette réflexion, le pauvre torçonnier blêmit; le roi et lui

s’entre-regardèrent pendant un moment.

--Eh! bien, sire, qu’est donc venu faire ici le voleur que vous avez

pris sous votre protection, et qui s’est promené pendant la nuit?

demanda Cornélius.

--Si tu ne le devines pas, mon compère, je t’ordonne de toujours

l’ignorer; c’est un de mes secrets.

--Alors le diable est chez moi, dit piteusement l’avare.

En toute autre circonstance, le roi eût peut-être ri de l’exclamation

de son argentier; mais il était devenu pensif, et jetait sur maître

Cornélius ces coups d’œil à traverser la tête qui sont si familiers aux

hommes de talent et de pouvoir; aussi, le Brabançon en fut-il effrayé,

craignant d’avoir offensé son redoutable maître.

--Ange ou diable, je tiens les malfaiteurs, s’écria brusquement Louis

XI. Si tu es volé cette nuit, je saurai dès demain par qui. Fais monter

cette vieille guenon que tu nommes ta sœur, ajouta-t-il.

Cornélius hésita presque à laisser le roi tout seul dans la chambre où

étaient ses trésors; mais il sortit, vaincu par la puissance du sourire

amer qui errait sur les lèvres flétries de Louis XI. Cependant, malgré

sa confiance, il revint promptement suivi de la vieille.

--Avez-vous de la farine? demanda le roi.

--Oh! certes, nous avons fait notre provision pour l’hiver,

répondit-elle.

--Eh! bien, montez-la, dit le roi.

--Et que voulez-vous faire de notre farine, sire? s’écria-t-elle

effarée, sans être aucunement atteinte par la majesté royale,

ressemblant en cela à toutes les personnes en proie à quelque violente

passion.

--Vieille folle, veux-tu bien exécuter les ordres de notre gracieux

maître, cria Cornélius. Le roi manque-t-il de farine?

--Achetez donc de la belle farine, dit-elle en grommelant dans les

escaliers. Ah! ma farine! Elle revint et dit au roi:--Sire, est-ce donc

une royale idée que de vouloir examiner ma farine!

Enfin, elle reparut armée d’une de ces poches en toile qui, de temps

immémorial, servent en Touraine à porter au marché ou à en rapporter

les noix, les fruits et le blé. La poche était à mi-pleine de farine;

la ménagère l’ouvrit et la montra timidement au roi, sur lequel elle

jetait ces regards fauves et rapides par lesquels les vieilles filles

semblent vouloir darder du venin sur les hommes.

--Elle vaut six sous la septérée, dit-elle.

--Qu’importe, répondit le roi, répandez-la sur le plancher. Surtout,

ayez soin de l’y étaler de manière à produire une couche bien égale,

comme s’il y était tombé de la neige.

La vieille fille ne comprit pas. Cette proposition l’étonnait plus que

n’eût fait la fin du monde.

--Ma farine, sire! par terre... mais...

Maître Cornélius commençant à concevoir, mais vaguement, les intentions

du roi, saisit la poche, et la versa doucement sur le plancher. La

vieille tressaillit, mais elle tendit la main pour reprendre la poche;

et, quand son frère la lui eut rendue, elle disparut en poussant un

grand soupir. Cornélius prit un plumeau, commença par un côté du

cabinet à étendre la farine qui produisait comme une nappe de neige,

en se reculant à mesure, suivi du roi qui paraissait s’amuser beaucoup

de cette opération. Quand ils arrivèrent à l’huis, Louis XI dit à son

compère:--Existe-t-il deux clefs de la serrure?

--Non, sire.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 44 / 65 段