Il resta là, savourant déjà les terribles émotions que son aventure

lui avait promises, et se livrant à toutes les craintes du prisonnier

quand il conserve une lueur d’espérance. Sa maîtresse s’embellissait

à chaque difficulté. Ce n’était plus une femme pour lui, mais un

être surnaturel entrevu à travers les brasiers du désir. Un faible

cri qu’il crut avoir été jeté dans l’hôtel de Poitiers le rendit à

lui-même et à sa véritable situation. En se remettant sur son grabat

pour réfléchir à cette affaire, il entendit de légers frissonnements

qui retentissaient dans la vis, il écouta fort attentivement, et alors

ces mots:--«Il se couche!» prononcés par la vieille, parvinrent à

son oreille. Par un hasard ignoré de l’architecte, le moindre bruit

se répercutait dans la chambre de l’apprenti, de sorte que le faux

Goulenoire ne perdit pas un seul des mouvements de l’avare et de sa

sœur qui l’espionnaient. Il se déshabilla, se coucha, feignit de

dormir, et employa le temps pendant lequel ses deux hôtes restèrent en

observation sur les marches de l’escalier à chercher les moyens d’aller

de sa prison dans l’hôtel de Poitiers. Vers dix heures, Cornélius et

sa sœur, persuadés que leur apprenti dormait, se retirèrent chez eux.

Le gentilhomme étudia soigneusement les bruits sourds et lointains

que firent les deux Flamands, et crut reconnaître la situation de

leurs logements; ils devaient occuper tout le second étage. Comme dans

toutes les maisons de cette époque, cet étage était pris sur le toit

d’où les croisées s’élevaient ornées de tympans découpés par de riches

sculptures. La toiture était bordée par une espèce de balustrade qui

cachait les chéneaux destinés à conduire les eaux pluviales que des

gouttières figurant des gueules de crocodile rejetaient sur la rue. Le

gentilhomme, qui avait étudié cette topographie aussi soigneusement

que l’eût fait un chat, comptait trouver un passage de la tour au

toit, et pouvoir aller chez madame de Saint-Vallier par les chéneaux,

en s’aidant d’une gouttière; mais il ignorait que les jours de sa

tourelle fussent si petits, il était impossible d’y passer. Il résolut

donc de sortir sur les toits de la maison par la fenêtre de la vis qui

éclairait le palier du second étage. Pour accomplir ce hardi projet,

il fallait sortir de sa chambre, et Cornélius en avait pris la clef.

Par précaution, le jeune seigneur s’était armé d’un de ces poignards

avec lesquels on donnait jadis le coup de grâce dans les duels à mort,

quand l’adversaire vous suppliait de l’achever. Cette arme horrible

avait un côté de la lame affilé comme l’est celle d’un rasoir, et

l’autre dentelé comme une scie, mais dentelé en sens inverse de celui

que suivait le fer en entrant dans le corps. Le gentilhomme compta

se servir du poignard pour scier le bois de la porte autour de la

serrure. Heureusement pour lui, la gâche de la serrure était fixée en

dehors par quatre grosses vis. A l’aide du poignard, il put dévisser,

non sans de grandes peines, la gâche qui le retenait prisonnier, et

posa soigneusement les vis sur le bahut. Vers minuit, il se trouva

libre et descendit sans souliers afin de reconnaître les localités. Il

ne fut pas médiocrement étonné de voir toute grande ouverte la porte

d’un corridor par lequel on entrait dans plusieurs chambres, et au

bout duquel se trouvait une fenêtre donnant sur l’espèce de vallée

formée par les toits de l’hôtel de Poitiers et de la Malmaison qui

se réunissaient là. Rien ne pourrait expliquer sa joie, si ce n’est

le vœu qu’il fit aussitôt à la sainte Vierge de fonder à Tours une

messe en son honneur à la célèbre paroisse de l’Escrignoles. Après

avoir examiné les hautes et larges cheminées de l’hôtel de Poitiers,

il revint sur ses pas pour prendre son poignard; mais il aperçut en

frissonnant de terreur une lumière qui éclaira vivement l’escalier, et

il vit Cornélius lui-même en dalmatique, tenant sa lampe, les yeux bien

ouverts et fixés sur le corridor, à l’entrée duquel il se montra comme

un spectre.

--Ouvrir la fenêtre et sauter sur les toits, il m’entendra! se dit le

gentilhomme.

Et le terrible Cornélius avançait toujours, il avançait comme avance

l’heure de la mort pour le criminel. Dans cette extrémité, Goulenoire,

servi par l’amour, retrouva toute sa présence d’esprit; il se jeta dans

l’embrasure d’une porte, s’y serra vers le coin, et attendit l’avare

au passage. Quand le torçonnier qui tenait sa lampe en avant, se

trouva juste dans le rumb du vent que le gentilhomme pouvait produire

en soufflant, il éteignit la lumière. Cornélius grommela de vagues

paroles et un juron hollandais; mais il retourna sur ses pas. Le

gentilhomme courut alors à sa chambre, y prit son arme, revint à la

bienheureuse fenêtre, l’ouvrit doucement et sauta sur le toit. Une fois

en liberté sous le ciel, il se sentit défaillir tant il était heureux;

peut-être l’excessive agitation dans laquelle l’avait mis le danger,

ou la hardiesse de l’entreprise, causait-elle son émotion, la victoire

est souvent aussi périlleuse que le combat. Il s’accota sur un chéneau,

tressaillant d’aise et se disant:--Par quelle cheminée dévalerai-je

chez elle? Il les regardait toutes. Avec un instinct donné par l’amour,

il alla les tâter pour voir celle où il y avait eu du feu. Quand il

se fut décidé, le hardi gentilhomme planta son poignard dans le joint

de deux pierres, y accrocha son échelle, la jeta par la bouche de la

cheminée, et se hasarda sans trembler, sur la foi de sa bonne lame,

à descendre chez sa maîtresse. Il ignorait si Saint-Vallier serait

éveillé ou endormi, mais il était bien décidé à serrer la comtesse dans

ses bras, dût-il en coûter la vie à deux hommes! Il posa doucement les

pieds sur des cendres chaudes; il se baissa plus doucement encore,

et vit la comtesse assise dans un fauteuil. A la lueur d’une lampe,

pâle de bonheur, palpitante, la craintive femme lui montra du doigt

Saint-Vallier couché dans un lit à dix pas d’elle. Croyez que leur

baiser brûlant et silencieux n’eut d’écho que dans leurs cœurs!

Le lendemain, sur les neuf heures du matin, au moment où Louis XI

sortit de sa chapelle, après avoir entendu la messe, il trouva maître

Cornélius sur son passage.

--Bonne chance, mon compère, dit-il sommairement en redressant son

bonnet.

--Sire, je paierais bien volontiers mille écus d’or pour obtenir de

vous un moment d’audience, vu que j’ai trouvé le voleur de la chaîne de

rubis et de tous les joyaux de...

--Voyons cela, dit Louis XI en sortant dans la cour du Plessis, suivi

de son argentier, de Coyctier, son médecin, d’Olivier-le-Daim, et du

capitaine de sa garde écossaise. Conte-moi ton affaire. Nous aurons

donc un pendu de ta façon. Holà! Tristan?

Le grand-prévôt, qui se promenait de long en large dans la cour, vint

à pas lents, comme un chien qui se carre dans sa fidélité. Le groupe

s’arrêta sous un arbre. Le roi s’assit sur un banc, et les courtisans

décrivirent un cercle devant lui.

--Sire, un prétendu Flamand m’a si bien entortillé, dit Cornélius.

--Il doit être bien rusé celui-là, fit Louis XI en hochant la tête.

--Oh! oui, répondit l’argentier. Mais je ne sais s’il ne vous

engluerait pas vous-même. Comment pouvais-je me défier d’un pauvre hère

qui m’était recommandé par Oosterlinck, un homme à qui j’ai cent mille

livres! Aussi, gagerais-je que le seing du juif est contrefait. Bref,

sire, ce matin je me suis trouvé dénué de ces joyaux que vous avez

admirés, tant ils étaient beaux. Ils m’ont été emblés, sire! Embler

les joyaux de l’électeur de Bavière! les truands ne respectent rien,

ils vous voleront votre royaume, si vous n’y prenez garde. Aussitôt

je suis monté dans la chambre où était cet apprenti, qui, certes, est

passé maître en volerie. Cette fois, nous ne manquerons pas de preuves.

Il a dévissé la serrure; mais quand il est revenu, comme il n’y avait

plus de lune, il n’a pas su retrouver toutes les vis! Heureusement, en

entrant, j’ai senti une vis sous mon pied. Il dormait, le truand, il

était fatigué. Figurez-vous, messieurs, qu’il est descendu dans mon

cabinet par la cheminée. Demain, ce soir plutôt je la ferai griller.

On apprend toujours quelque chose avec les voleurs. Il a sur lui une

échelle de soie, et ses vêtements portent les traces du chemin qu’il a

fait sur les toits et dans la cheminée. Il comptait rester chez moi,

me ruiner, le hardi compère! Où a-t-il enterré les joyaux? Les gens

de campagne l’ont vu de bonne heure revenant chez moi par les toits.

Il avait des complices qui l’attendaient sur la levée que vous avez

construite. Ah! sire, vous êtes le complice des voleurs qui viennent

en bateaux; et, crac, ils emportent tout, sans laisser de traces; mais

nous tenons le chef, un hardi coquin, un gaillard qui ferait honneur à

la mère d’un gentilhomme. Ah! ce sera un beau fruit de potence, et avec

un petit bout de question, nous saurons tout! cela n’intéresse-t-il à

la gloire de votre règne? Il ne devrait point y avoir de voleurs sous

un si grand roi!

Le roi n’écoutait plus depuis longtemps. Il était tombé dans une de ces

sombres méditations qui devinrent si fréquentes pendant les derniers

jours de sa vie. Un profond silence régna.

--Cela te regarde, mon compère, dit-il enfin à Tristan, va grabeler

cette affaire.

Il se leva, fit quelques pas en avant, et ses courtisans le laissèrent

seul. Il aperçut alors Cornélius qui, monté sur sa mule, s’en allait

en compagnie du grand-prévôt:--Et les mille écus? lui dit-il.

--Ah! sire, vous êtes un trop grand roi! il n’y a pas de somme qui

puisse payer votre justice...

Louis XI sourit. Les courtisans envièrent le franc-parler et les

priviléges du vieil argentier qui disparut promptement dans l’avenue de

mûriers plantée entre Tours et le Plessis.

Épuisé de fatigue, le gentilhomme dormait, en effet, du plus profond

sommeil. Au retour de son expédition galante, il ne s’était plus senti,

pour se défendre contre des dangers lointains ou imaginaires auxquels

il ne croyait peut-être plus, le courage et l’ardeur avec lesquels

il s’était élancé vers de périlleuses voluptés. Aussi avait-il remis

au lendemain le soin de nettoyer ses vêtements souillés, et de faire

disparaître les vestiges de son bonheur. Ce fut une grande faute, mais

à laquelle tout conspira. En effet, quand, privé des clartés de la

lune qui s’était couchée pendant la fête de son amour, il ne trouva

pas toutes les vis de la maudite serrure, il manqua de patience. Puis,

avec le laissez-aller d’un homme plein de joie ou affamé de repos, il

se lia aux bons hasards de sa destinée, qui l’avait si heureusement

servi jusque-là. Il fit bien avec lui-même une sorte de pacte, en vertu

duquel il devait se réveiller au petit jour; mais les événements de la

journée et les agitations de la nuit ne lui permirent pas de se tenir

parole à lui-même. Le bonheur est oublieux. Cornélius ne sembla plus si

redoutable au jeune seigneur quand il se coucha sur le dur grabat d’où

tant de malheureux ne s’étaient réveillés que pour aller au supplice,

et cette insouciance le perdit. Pendant que l’argentier du roi revenait

du Plessis-lès-Tours, accompagné du grand-prévôt et de ses redoutables

archers, le faux Goulenoire était gardé par la vieille sœur, qui

tricotait des bas pour Cornélius, assise sur une des marches de la vis,

sans se soucier du froid.

Le jeune gentilhomme continuait les secrètes délices de cette nuit si

charmante, ignorant le malheur qui accourait au grand galop. Il rêvait.

Ses songes, comme tous ceux du jeune âge, étaient empreints de couleurs

si vives qu’il ne savait plus où commençait l’illusion, où finissait la

réalité. Il se voyait sur un coussin, aux pieds de la comtesse; la tête

sur ses genoux chauds d’amour, il écoutait le récit des persécutions

et les détails de la tyrannie que le comte avait fait jusqu’alors

éprouver à sa femme; il s’attendrissait avec la comtesse, qui était en

effet celle de ses filles naturelles que Louis XI aimait le plus; il

lui promettait d’aller, dès le lendemain, tout révéler à ce terrible

père, ils en arrangeaient les vouloirs à leur gré, cassant le mariage

et emprisonnant le mari, au moment où ils pouvaient être la proie de

son épée au moindre bruit qui l’eût réveillé. Mais dans le songe, la

lueur de la lampe, la flamme de leurs yeux, les couleurs des étoffes

et des tapisseries étaient plus vives; une odeur plus pénétrante

s’exhalait des vêtements de nuit, il se trouvait plus d’amour dans

l’air, plus de feu autour d’eux qu’il n’y en avait eu dans la scène

réelle. Aussi, la Marie du sommeil résistait-elle bien moins que la

véritable Marie à ces regards langoureux, à ces douces prières, à ces

magiques interrogations, à ces adroits silences, à ces voluptueuses

sollicitations, à ces fausses générosités qui rendent les premiers

instants de la passion si complétement ardents, et répandent dans les

âmes une ivresse nouvelle à chaque nouveau progrès de l’amour. Suivant

la jurisprudence amoureuse de cette époque, Marie de Saint-Vallier

octroyait à son amant les droits superficiels de _la petite oie_. Elle

se laissait volontiers baiser les pieds, la robe, les mains, le cou;

elle avouait son amour, elle acceptait les soins et la vie de son

amant, elle lui permettait de mourir pour elle, elle s’abandonnait à

une ivresse que cette demi-chasteté, sévère, souvent cruelle, allumait

encore; mais elle restait intraitable, et faisait, des plus hautes

récompenses de l’amour, le prix de sa délivrance. En ce temps, pour

dissoudre un mariage, il fallait aller à Rome; avoir à sa dévotion

quelques cardinaux, et paraître devant le souverain pontife, armé de la

faveur du roi. Marie voulait tenir sa liberté de l’amour, pour la lui

sacrifier. Presque toutes les femmes avaient alors assez de puissance

pour établir au cœur d’un homme leur empire de manière à faire d’une

passion l’histoire de toute une vie, le principe des plus hautes

déterminations! Mais aussi, les dames se comptaient en France, elles

y étaient autant de souveraines, elles avaient de belles fiertés, les

amants leur appartenaient plus qu’elles ne se donnaient à eux, souvent

leur amour coûtait bien du sang, et pour être à elles il fallait courir

bien des dangers. Mais, plus clémente et touchée du dévouement de son

bien-aimé, la Marie du rêve se défendait mal contre le violent amour

du beau gentilhomme. Laquelle était la véritable? Le faux apprenti

voyait-il en songe la femme vraie? avait-il vu dans l’hôtel de

Poitiers une dame masquée de vertu? La question est délicate à décider,

aussi l’honneur des dames veut-il qu’elle reste en litige.

Au moment où peut-être la Marie rêvée allait oublier sa haute dignité

de maîtresse, l’amant se sentit pris par un bras de fer, et la voix

aigre-douce du grand-prévôt lui dit:--Allons, bon chrétien de minuit,

qui cherchiez Dieu à tâtons, réveillons-nous!

Philippe vit la face noire de Tristan et reconnut son sourire

sardonique; puis, sur les marches de la vis, il aperçut Cornélius, sa

sœur, et derrière eux, les gardes de la prévôté. A ce spectacle, à

l’aspect de tous ces visages diaboliques qui respiraient ou la haine ou

la sombre curiosité de gens habitués à pendre, Philippe Goulenoire se

mit sur son séant et se frotta les yeux.

--Par la mort Dieu! s’écria-t-il en saisissant son poignard sous le

chevet du lit, voici l’heure où il faut jouer des couteaux.

--Oh! oh, répondit Tristan, voici du gentilhomme! Il me semble voir

Georges d’Estouteville, le neveu du grand-maître des arbalétriers.

En entendant prononcer son véritable nom par Tristan, le jeune

d’Estouteville pensa moins à lui qu’aux dangers que courait son

infortunée maîtresse, s’il était reconnu. Pour écarter tout soupçon, il

cria:--Ventre Mahom! à moi les truands!

Après cette horrible clameur, jetée par un homme véritablement au

désespoir, le jeune courtisan fit un bond énorme, et, le poignard à la

main, sauta sur le palier. Mais les acolytes du grand-prévôt étaient

habitués à ces rencontres. Quand Georges d’Estouteville fut sur la

marche, ils le saisirent avec dextérité, sans s’étonner du vigoureux

coup de lame qu’il avait porté à l’un d’eux, et qui, heureusement

glissa sur le corselet du garde; puis, ils le désarmèrent, lui lièrent

les mains, et le rejetèrent sur le lit devant leur chef immobile et

pensif.

Tristan regarda silencieusement les mains du prisonnier, et, se

grattant la barbe, il dit à Cornélius en les lui montrant:--Il n’a

pas plus les mains d’un truand que celles d’un apprenti. C’est un

gentilhomme!

--Dites un Jean-pille-homme, s’écria douloureusement le torçonnier.

Mon bon Tristan, noble ou serf, il m’a ruiné, le scélérat! Je voudrais

déjà lui voir les pieds et les mains chauffés ou serrés dans vos jolis

petits brodequins. Il est, à n’en pas douter, le chef de cette légion

de diables invisibles ou visibles qui connaissent tous mes secrets,

ouvrent mes serrures, me dépouillent et m’assassinent. Ils sont bien

riches, mon compère! Ah! cette fois nous aurons leur trésor, car

celui-ci a la mine du roi d’Égypte. Je vais recouvrer mes chers rubis

et mes notables sommes; notre digne roi aura des écus à foison...

--Oh, nos cachettes sont plus solides que les vôtres! dit Georges en

souriant.

--Ah! le damné larron, il avoue, s’écria l’avare.

Le grand-prévôt était occupé à examiner attentivement les habits de

Georges d’Estouteville et la serrure.

--Est-ce toi qui a dévissé toutes ces clavettes?

Georges garda le silence.

--Oh! bien, tais-toi, si tu veux. Bientôt tu te confesseras à saint

chevalet, reprit Tristan.

--Voilà qui est parlé, s’écria Cornélius.

--Emmenez-le, dit le prévôt.

Georges d’Estouteville demanda la permission de se vêtir. Sur un signe

de leur chef, les estafiers habillèrent le prisonnier avec l’habile

prestesse d’une nourrice qui veut profiter, pour changer son marmot,

d’un instant où il est tranquille.

Une foule immense encombrait la rue du Mûrier. Les murmures du peuple

allaient grossissant, et paraissaient les avant-coureurs d’une

sédition. Dès le matin, la nouvelle du vol s’était répandue dans

la ville. Partout l’apprenti, que l’on disait jeune et joli, avait

réveillé les sympathies en sa faveur, et ranimé la haine vouée à

Cornélius; en sorte qu’il ne fut fils de bonne mère, ni jeune femme

ayant de jolis patins et une mine fraîche à montrer, qui ne voulussent

voir la victime. Quand Georges sortit, emmené par un des gens du

prévôt, qui, tout en montant à cheval, gardait, entortillée à son

bras la forte lanière de cuir avec laquelle il tenait le prisonnier

dont les mains avaient été fortement liées, il se fit un horrible

brouhaha. Soit pour revoir Philippe Goulenoire, soit pour le délivrer,

les derniers venus poussèrent les premiers sur le piquet de cavalerie

qui se trouvait devant la Malemaison. En ce moment, Cornélius, aidé

par sa sœur, ferma sa porte, et poussa ses volets avec la vivacité que

donne une terreur panique. Tristan, qui n’avait pas été accoutumé à

respecter le monde de ce temps-là, vu que le peuple n’était pas encore

souverain, ne s’embarrassait guère d’une émeute.

--Poussez, poussez! dit-il à ses gens.

A la voix de leur chef, les archers lancèrent leurs montures vers

l’entrée de la rue. En voyant un ou deux curieux tombés sous les pieds

des chevaux, et quelques autres violemment serrés contre les murs où

ils étouffaient, les gens attroupés prirent le sage parti de rentrer

chacun chez eux.

--Place à la justice du roi, criait Tristan. Qu’avez-vous besoin ici?

Voulez-vous qu’on vous pende? Allez chez vous, mes amis, votre rôti

brûle! Hé! la femme, les chausses de votre mari sont trouées, retournez

à votre aiguille.

Quoique ces dires annonçassent que le grand-prévôt était de bonne

humeur, il faisait fuir les plus empressés, comme s’il eût lancé la

peste noire. Au moment où le premier mouvement de la foule eut lieu,

Georges d’Estouteville était resté stupéfait en voyant à l’une des

fenêtres de l’hôtel de Poitiers, sa chère Marie de Saint-Vallier, riant

avec le comte. Elle se moquait de lui, pauvre amant dévoué, marchant

à la mort pour elle. Mais, peut-être aussi, s’amusait-elle de ceux

dont les bonnets étaient emportés par les armes des archers. Il faut

avoir vingt-trois ans, être riche en illusions, oser croire à l’amour

d’une femme, aimer de toutes les puissances de son être, avoir risqué

sa vie avec délices sur la foi d’un baiser, et s’être vu trahi, pour

comprendre ce qu’il entra de rage, de haine et de désespoir au cœur de

Georges d’Estouteville, à l’aspect de sa maîtresse rieuse de laquelle

il reçut un regard froid et indifférent. Elle était là sans doute

depuis longtemps, car elle avait les bras appuyés sur un coussin; elle

y était à son aise, et son vieillard paraissait content. Il riait

aussi, le bossu maudit! Quelques larmes s’échappèrent des yeux du jeune

homme; mais quand Marie de Saint-Vallier le vit pleurant, elle se

rejeta vivement en arrière. Puis, les pleurs de Georges se séchèrent

tout à coup, il entrevit les plumes noires et rouges du page qui lui

était dévoué. Le comte ne s’aperçut pas de la venue de ce discret

serviteur, qui marchait sur la pointe des pieds. Quand le page eut dit

deux mots à l’oreille de sa maîtresse, Marie se remit à la fenêtre.

Elle se déroba au perpétuel espionnage de son tyran, et lança sur

Georges un regard où brillaient la finesse d’une femme qui trompe son

argus, le feu de l’amour et les joies de l’espérance.

--Je veille sur toi. Ce mot, crié par elle, n’eût pas exprimé autant

de choses qu’en disait ce coup d’œil empreint de mille pensées, et où

éclataient les terreurs, les plaisirs, les dangers de leur situation

mutuelle. C’était passer du ciel au martyre, et du martyre au ciel.

Aussi, le jeune seigneur, léger, content, marcha-t-il gaiement au

supplice, trouvant que les douleurs de la question ne paieraient pas

encore les délices de son amour. Comme Tristan allait quitter la rue

du Mûrier, ses gens s’arrêtèrent à l’aspect d’un officier des gardes

écossaises, qui accourait à bride abattue.

--Qu’y a-t-il? demanda le prévôt.

--Rien qui vous regarde, répondit dédaigneusement l’officier. Le roi

m’envoie querir le comte et la comtesse de Saint-Vallier, qu’il convie

à dîner.

A peine le grand-prévôt avait-il atteint la levée du Plessis, que le

comte et sa femme, tous deux montés, elle sur une mule blanche, lui

sur son cheval, et suivis de deux pages, rejoignirent les archers,

afin d’entrer tous de compagnie au Plessis-lès-Tours. Tous allaient

assez lentement, Georges était à pied, entre deux gardes, dont l’un le

tenait toujours par sa lanière. Tristan, le comte et sa femme, étaient

naturellement en avant, et le criminel les suivait. Mêlé aux archers,

le jeune page les questionnait, et parlait aussi parfois au prisonnier,

de sorte qu’il saisit adroitement une occasion de lui dire à voix

basse:--J’ai sauté par-dessus les murs du jardin, et suis venu apporter

au Plessis une lettre écrite au roi par madame. Elle a pensé mourir

en apprenant le vol dont vous êtes accusé. Ayez bon courage! elle va

parler de vous.

Déjà l’amour avait prêté sa force et sa ruse à la comtesse. Quand elle

avait ri, son attitude et ses sourires étaient dus à cet héroïsme que

déployent les femmes dans les grandes crises de leur vie.

Malgré la singulière fantaisie que l’auteur de _Quentin Durward_ a

eue de placer le château royal de Plessis-lès-Tours sur une hauteur,

il faut se résoudre à le laisser où il était à cette époque, dans un

fond, protégé de deux côtés par le Cher et la Loire; puis, par le canal

Sainte-Anne, ainsi nommé par Louis XI en l’honneur de sa fille chérie,

madame de Beaujeu. En réunissant les deux rivières entre la ville de

Tours et le Plessis, ce canal donnait tout à la fois une redoutable

fortification au château fort, et une route précieuse au commerce. Du

côté du Bréhémont, vaste et fertile plaine, le parc était défendu par

un fossé dont les vestiges accusent encore aujourd’hui la largeur et

la profondeur énormes. A une époque où le pouvoir de l’artillerie était

à sa naissance, la position du Plessis, dès longtemps choisie par Louis

XI pour sa retraite, pouvait alors être regardée comme inexpugnable. Le

château, bâti de briques et de pierres, n’avait rien de remarquable;

mais il était entouré de beaux ombrages; et, de ses fenêtres, l’on

découvrait par les percées du parc (_Plexitium_) les plus beaux points

de vue du monde. Du reste, nulle maison rivale ne s’élevait auprès de

ce château solitaire, placé précisément au centre de la petite plaine

réservée au roi par quatre redoutables enceintes d’eau. S’il faut en

croire les traditions, Louis XI occupait l’aile occidentale, et, de

sa chambre, il pouvait voir, tout à la fois le cours de la Loire,

de l’autre côté du fleuve, la jolie vallée qu’arrose la Choisille

et une partie des coteaux de Saint-Cyr; puis, par les croisées qui

donnaient sur la cour, il embrassait l’entrée de sa forteresse et la

levée par laquelle il avait joint sa demeure favorite à la ville de

Tours. Le caractère défiant de ce monarque donne de la solidité à ces

conjectures. D’ailleurs, si Louis XI eût répandu dans la construction

de son château le luxe d’architecture que, plus tard, déploya François

Ier à Chambord, la demeure des rois de France eût été pour toujours

acquise à la Touraine. Il suffit d’aller voir cette admirable position

et ses magiques aspects pour être convaincu de sa supériorité sur tous

les sites des autres maisons royales.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 43 / 65 段