_torçonnier_ un jeune orphelin, auquel il portait beaucoup d’intérêt.
Louis XI appelait familièrement maître Cornélius de ce vieux nom, qui
sous le règne de saint Louis, signifiait un usurier, un collecteur
d’impôts, un homme qui pressurait le monde par des moyens violents.
L’épithète _tortionnaire_, restée au Palais, explique assez bien le
mot _torçonnier_ qui se trouve souvent écrit _tortionneur_. Le pauvre
enfant s’adonna soigneusement aux affaires du Lombard, sut lui plaire,
et gagna ses bonnes grâces. Pendant une nuit d’hiver, les diamants
déposés entre les mains de Cornélius par le roi d’Angleterre pour
sûreté d’une somme de cent mille écus, furent volés, et les soupçons
tombèrent sur l’orphelin; Louis XI se montra d’autant plus sévère
pour lui, qu’il avait répondu de sa fidélité. Aussi le malheureux
fut-il pendu, après un interrogatoire assez sommairement fait par le
grand-prévôt. Personne n’osait aller apprendre l’art de la banque et
le change chez maître Cornélius. Cependant deux jeunes gens de la
ville, Tourangeaux pleins d’honneur et désireux de fortune, y entrèrent
successivement. Des vols considérables coïncidèrent avec l’admission
des deux jeunes gens dans la maison du torçonnier; les circonstances de
ces crimes, la manière dont ils furent exécutés, prouvèrent clairement
que les voleurs avaient des intelligences secrètes avec les habitants
du logis; il fut impossible de ne pas en accuser les nouveaux venus.
Devenu de plus en plus soupçonneux et vindicatif, le Brabançon déféra
sur-le-champ la connaissance de ce fait à Louis XI, qui chargea son
grand-prévôt de ces affaires. Chaque procès fut promptement instruit,
et plus promptement terminé. Le patriotisme des Tourangeaux donna
secrètement tort à la promptitude de Tristan. Coupables ou non, les
deux jeunes gens passèrent pour des victimes, et Cornélius pour un
bourreau. Les deux familles en deuil étaient estimées, leurs plaintes
furent écoutées; et, de conjectures en conjectures, elles parvinrent
à faire croire à l’innocence de tous ceux que l’argentier du roi
avait envoyés à la potence. Les uns prétendaient que le cruel avare
imitait le roi, qu’il essayait de mettre la terreur et les gibets
entre le monde et lui; qu’il n’avait jamais été volé; que ces tristes
exécutions étaient le résultat d’un froid calcul, et qu’il voulait
être sans crainte pour ses trésors. Le premier effet de ces rumeurs
populaires fut d’isoler Cornélius; les Tourangeaux le traitèrent
comme un pestiféré, l’appelèrent _le tortionnaire_, et nommèrent son
logis la _Malemaison_. Quand même le Lombard aurait pu trouver des
étrangers assez hardis pour entrer chez lui, tous les habitants de
la ville les en eussent empêchés par leurs dires. L’opinion la plus
favorable à maître Cornélius était celle des gens qui le regardaient
comme un homme funeste. Il inspirait aux uns une terreur instinctive;
aux autres, il imprimait ce respect profond que l’on porte à un
pouvoir sans bornes ou à l’argent; pour plusieurs personnes, il avait
l’attrait du mystère. Son genre de vie, sa physionomie et la faveur
du roi justifiaient tous les contes dont il était devenu le sujet.
Cornélius voyageait assez souvent en pays étrangers, depuis la mort
de son persécuteur le duc de Bourgogne; or, pendant son absence, le
roi faisait garder le logis du banquier par des hommes de sa compagnie
écossaise. Cette royale sollicitude faisait présumer aux courtisans
que le vieillard avait légué sa fortune à Louis XI. Le torçonnier
sortait très-peu, les seigneurs de la cour lui rendaient de fréquentes
visites; il leur prêtait assez libéralement de l’argent, mais il était
fantasque: à certains jours il ne leur aurait pas donné un sou parisis;
le lendemain, il leur offrait des sommes immenses, moyennant toutefois
un bon intérêt et de grandes sûretés. Bon catholique d’ailleurs, il
allait régulièrement aux offices, mais il venait à Saint-Martin de
très-bonne heure; et comme il y avait acheté une chapelle à perpétuité,
là, comme ailleurs, il était séparé des autres chrétiens. Enfin un
proverbe populaire de cette époque, et qui subsista longtemps à Tours,
était cette phrase:--Vous avez passé devant le Lombard, il vous
arrivera malheur.--_Vous avez passé devant le Lombard_ expliquait les
maux soudains, les tristesses involontaires et les mauvaises chances
de fortune. Même à la cour, on attribuait à Cornélius cette fatale
influence que les superstitions italienne, espagnole et asiatique,
ont nommée le _mauvais œil_. Sans le pouvoir terrible de Louis XI qui
s’était étendu comme un manteau sur cette maison, à la moindre occasion
le peuple eût démoli la _Malemaison_ de la rue du Mûrier. Et c’était
pourtant chez Cornélius que les premiers mûriers plantés à Tours
avaient été mis en terre; et les Tourangeaux le regardèrent alors comme
un bon génie. Comptez donc sur la faveur populaire! Quelques seigneurs
ayant rencontré maître Cornélius hors de France, furent surpris de sa
bonne humeur. A Tours, il était toujours sombre et rêveur; mais il y
revenait toujours. Une inexplicable puissance le ramenait à sa noire
maison de la rue du Mûrier. Semblable au colimaçon dont la vie est si
fortement unie à celle de sa coquille, il avouait au roi qu’il ne se
trouvait bien que sous les pierres vermiculées et sous les verrous de
sa petite bastille, tout en sachant que, Louis XI mort, ce lieu serait
pour lui le plus dangereux de la terre.
--Le diable s’amuse aux dépens de notre compère le torçonnier, dit
Louis XI à son barbier quelques jours avant la fête de la Toussaint.
Il se plaint encore d’avoir été volé. Mais il ne peut plus pendre
personne, à moins qu’il ne se pende lui-même. Ce vieux truand n’est-il
pas venu me demander si je n’avais pas emporté hier par mégarde une
chaîne de rubis qu’il voulait me vendre? Pasques Dieu! je ne vole
pas ce que je puis prendre, lui ai-je dit.--Et il a eu peur? fit le
barbier.--Les avares n’ont peur que d’une seule chose, répondit le roi.
Mon compère le torçonnier sait bien que je ne le dépouillerai pas sans
raison, autrement je serais injuste, et je n’ai jamais rien fait que
de juste et de nécessaire.--Cependant le vieux malandrin vous surfait,
reprit le barbier.--Tu voudrais bien que ce fût vrai, hein? dit le
roi en jetant un malicieux regard au barbier.--Ventre Mahom, sire, la
succession serait belle à partager entre vous et le diable.--Assez, fit
le roi. Ne me donne pas de mauvaises idées. Mon compère est un homme
plus fidèle que tous ceux dont j’ai fait la fortune, parce qu’il ne me
doit rien, peut-être.
Depuis deux ans, maître Cornélius vivait donc seul avec sa vieille
sœur, qui passait pour sorcière. Un tailleur du voisinage prétendait
l’avoir souvent vue, pendant la nuit, attendant sur les toits l’heure
d’aller au sabbat. Ce fait semblait d’autant plus extraordinaire que
le vieil avare enfermait sa sœur dans une chambre dont les fenêtres
étaient garnies de barreaux de fer. En vieillissant, Cornélius toujours
volé, craignant toujours d’être dupé par les hommes, les avait tous
pris en haine, excepté le roi, qu’il estimait beaucoup. Il était
tombé dans une excessive misanthropie, mais comme chez la plupart
des avares, sa passion pour l’or, l’assimilation de ce métal avec sa
substance avait été de plus en plus intime, et croissait d’intensité
par l’âge. Sa sœur elle-même excitait ses soupçons, quoiqu’elle fût
peut-être plus avare et plus économe que son frère qu’elle surpassait
en inventions de ladrerie. Aussi leur existence avait-elle quelque
chose de problématique et de mystérieux. La vieille femme prenait si
rarement du pain chez le boulanger, elle apparaissait si peu au marché,
que les observateurs les moins crédules avaient fini par attribuer
à ces deux êtres bizarres la connaissance de quelque secret de vie.
Ceux qui se mêlaient d’alchimie disaient que maître Cornélius savait
faire de l’or. Les savants prétendaient qu’il avait trouvé la panacée
universelle. Cornélius était pour beaucoup de campagnards, auxquels les
gens de la ville en parlaient, un être chimérique, et plusieurs d’entre
eux venaient voir la façade de son hôtel par curiosité.
Assis sur le banc du logis qui faisait face à celui de maître
Cornélius, le gentilhomme regardait tour à tour l’hôtel de Poitiers
et la Malemaison; la lune en bordait les saillies de sa lueur, et
colorait par des mélanges d’ombre et de lumière les creux et les
reliefs de la sculpture. Les caprices de cette lueur blanche donnaient
une physionomie sinistre à ces deux édifices; il semblait que la nature
elle-même se prêtât aux superstitions qui planaient sur cette demeure.
Le jeune homme se rappela successivement toutes les traditions qui
rendaient Cornélius un personnage tout à la fois curieux et redoutable.
Quoique décidé par la violence de son amour à entrer dans cette maison,
à y demeurer le temps nécessaire pour l’accomplissement de ses projets,
il hésitait à risquer cette dernière démarche, tout en sachant qu’il
allait la faire. Mais qui, dans les crises de sa vie, n’aime pas à
écouter les pressentiments, à se balancer sur les abîmes de l’avenir?
En amant digne d’aimer, le jeune homme craignait de mourir sans avoir
été reçu à merci d’amour par la comtesse. Cette délibération secrète
était si cruellement intéressante, qu’il ne sentait pas le froid
sifflant dans ses jambes et sur les saillies des maisons. En entrant
chez Cornélius, il devait se dépouiller de son nom, de même qu’il
avait déjà quitté ses beaux vêtements de noble. Il lui était interdit,
en cas de malheur, de réclamer les priviléges de sa naissance ou la
protection de ses amis, à moins de perdre sans retour la comtesse de
Saint-Vallier. S’il soupçonnait la visite nocturne d’un amant, ce vieux
seigneur était capable de la faire périr à petit feu dans une cage de
fer, de la tuer tous les jours au fond de quelque château fort. En
regardant les vêtements misérables sous lesquels il s’était déguisé, le
gentilhomme eut honte de lui-même. A voir sa ceinture de cuir noir, ses
gros souliers, ses chausses drapées, son haut-de-chausses de tiretaine
et son justaucorps de laine grise, il ressemblait au clerc du plus
pauvre sergent de justice. Pour un noble du quinzième siècle, c’était
déjà la mort que de jouer le rôle d’un bourgeois sans sou ni maille,
et de renoncer aux priviléges du rang. Mais grimper sur le toit de
l’hôtel où pleurait sa maîtresse, descendre par la cheminée ou courir
sur les galeries, et, de gouttière en gouttière, parvenir jusqu’à la
fenêtre de sa chambre; risquer sa vie pour être près d’elle sur un
coussin de soie, devant un bon feu, pendant le sommeil d’un sinistre
mari, dont les ronflements redoubleraient leur joie; défier le ciel et
la terre en se donnant le plus audacieux de tous les baisers; ne pas
dire une parole qui ne pût être suivie de la mort, ou, tout au moins,
d’un sanglant combat; toutes ces voluptueuses images et les romanesques
dangers de cette entreprise décidèrent le jeune homme. Plus léger
devait être le prix de ses soins, ne pût-il même que baiser encore une
fois la main de la comtesse, plus promptement il se résolut à tout
tenter, poussé par l’esprit chevaleresque et passionné de cette époque.
Puis, il ne supposa point que la comtesse osât lui refuser le plus doux
plaisir de l’amour au milieu de dangers si mortels. Cette aventure
était trop périlleuse, trop impossible pour n’être pas achevée.
En ce moment, toutes les cloches de la ville sonnèrent l’heure du
couvre-feu, loi tombée en désuétude, mais dont l’observance subsistait
dans les provinces où tout s’abolit lentement. Quoique les lumières ne
s’éteignissent pas, les chefs de quartier firent tendre les chaînes des
rues. Beaucoup de portes se fermèrent, les pas de quelques bourgeois
attardés, marchant en troupe avec leurs valets armés jusqu’aux dents
et portant des falots, retentirent dans le lointain; puis, bientôt,
la ville en quelque sorte garrottée parut s’endormir, et ne craignit
plus les attaques des malfaiteurs que par ses toits. A cette époque,
les combles des maisons étaient une voie très-fréquentée pendant la
nuit. Les rues avaient si peu de largeur en province et même à Paris,
que les voleurs sautaient d’un bord à l’autre. Ce périlleux métier
servit longtemps de divertissement au roi Charles IX dans sa jeunesse,
s’il faut en croire les mémoires du temps. Craignant de se présenter
trop tard à maître Cornélius, le gentilhomme allait quitter sa place
pour heurter à la porte de la Malemaison, lorsqu’en la regardant,
son attention fut excitée par une sorte de vision que les écrivains
du temps eussent appelée cornue. Il se frotta les yeux comme pour
s’éclaircir la vue, et mille sentiments divers passèrent dans son âme
à cet aspect. De chaque côté de cette porte se trouvait une figure
encadrée entre les deux barreaux d’une espèce de meurtrière. Il avait
pris d’abord ces deux visages pour des masques grotesques sculptés dans
la pierre, tant ils étaient ridés, anguleux, contournés, saillants,
immobiles, de couleur tannée, c’est-à-dire bruns; mais le froid et la
lueur de la lune lui permirent de distinguer le léger nuage blanc que
la respiration faisait sortir des deux nez violâtres; puis, il finit
par voir, dans chaque figure creuse, sous l’ombre des sourcils, deux
yeux d’un bleu faïence qui jetaient un feu clair, et ressemblaient à
ceux d’un loup couché dans la feuillée, qui croit entendre les cris
d’une meute. La lueur inquiète de ces yeux était dirigée sur lui si
fixement, qu’après l’avoir reçue pendant le moment où il examina
ce singulier spectacle, il se trouva comme un oiseau surpris par
des chiens à l’arrêt, il se fit dans son âme un mouvement fébrile,
promptement réprimé. Ces deux visages, tendus et soupçonneux, étaient
sans doute ceux de Cornélius et de sa sœur. Alors le gentilhomme
feignit de regarder où il était, de chercher à distinguer un logis
indiqué sur une carte qu’il tira de sa poche en essayant de la lire aux
clartés de la lune; puis, il alla droit à la porte du torçonnier, et
y frappa trois coups qui retentirent au dedans de la maison, comme si
c’eût été l’entrée d’une cave. Une faible lumière passa sous le porche,
et, par une petite grille extrêmement forte, un œil vint à briller.
--Qui va là?
--Un ami envoyé par Oosterlinck de Bruges.
--Que demandez-vous?
--A entrer.
--Votre nom?
--Philippe Goulenoire.
--Avez-vous des lettres de créance?
--Les voici!
--Passez-les par le tronc.
--Où est-il?
--A gauche.
Philippe Goulenoire jeta la lettre par la fente d’un tronc en fer,
au-dessus de laquelle se trouvait une meurtrière.
--Diable! pensa-t-il, on voit que le roi est venu ici, car il s’y
trouve autant de précautions qu’il en a pris au Plessis!
Il attendit environ un quart d’heure dans la rue. Ce laps de temps
écoulé, il entendit Cornélius qui disait à sa sœur:--Ferme les
chausse-trappes de la porte.
Un cliquetis de chaînes et de fer retentit sous le portail. Philippe
entendit les verrous aller, les serrures gronder; enfin une petite
porte basse, garnie de fer s’ouvrit de manière à décrire l’angle le
plus aigu par lequel un homme mince pût passer. Au risque de déchirer
ses vêtements, Philippe se glissa plutôt qu’il n’entra dans la
Malemaison. Une vieille fille édentée, à visage de rebec, dont les
sourcils ressemblaient à deux anses de chaudron, qui n’aurait pas pu
mettre une noisette entre son nez et son menton crochu; fille pâle et
hâve, creusée des tempes et qui semblait être composée seulement d’os
et de nerfs, guida silencieusement le soi-disant étranger dans une
salle basse, tandis que Cornélius le suivait prudemment par derrière.
--Asseyez-vous là, dit-elle à Philippe en lui montrant un escabeau à
trois pieds placé au coin d’une grande cheminée en pierre sculptée dont
l’âtre propre n’avait pas de feu.
De l’autre côté de cette cheminée, était une table de noyer à pieds
contournés, sur laquelle se trouvait un œuf dans une assiette, et
dix ou douze petites mouillettes dures et sèches, coupées avec une
studieuse parcimonie. Deux escabelles, sur l’une desquelles s’assit
la vieille, annonçaient que les avares étaient en train de souper.
Cornélius alla pousser deux volets de fer pour fermer sans doute les
_judas_ par lesquels il avait regardé si longtemps dans la rue, et
vint reprendre sa place. Le prétendu Philippe Goulenoire vit alors le
frère et la sœur trempant dans cet œuf, à tour de rôle, avec gravité,
mais avec la même précision que les soldats mettent à plonger en temps
égaux la cuiller dans la gamelle, leurs mouillettes respectives qu’ils
teignaient à peine, afin de combiner la durée de l’œuf avec le nombre
des mouillettes. Ce manége se faisait en silence. Tout en mangeant,
Cornélius examinait le faux novice avec autant de sollicitude et de
perspicacité que s’il eût pesé de vieux besans. Philippe, sentant
un manteau de glace tomber sur ses épaules, était tenté de regarder
autour de lui; mais avec l’astuce que donne une entreprise amoureuse,
il se garda bien de jeter un coup d’œil, même furtif, sur les murs;
car il comprit que si Cornélius le surprenait, il ne garderait pas un
curieux en son logis. Donc, il se contentait de tenir modestement son
regard tantôt sur l’œuf, tantôt sur la vieille fille; et, parfois, il
contemplait son futur maître.
L’argentier de Louis XI ressemblait à ce monarque, il en avait même
pris certains gestes, comme il arrive assez souvent aux gens qui vivent
ensemble dans une sorte d’intimité. Les sourcils épais du Flamand lui
couvraient presque les yeux; mais, en les relevant un peu, il lançait
un regard lucide, pénétrant et plein de puissance, le regard des hommes
habitués au silence et auxquels le phénomène de la concentration des
forces intérieures est devenu familier. Ses lèvres minces, à rides
verticales, lui donnaient un air de finesse incroyable. La partie
inférieure du visage avait de vagues ressemblances avec le museau des
renards; mais le front haut, bombé, tout plissé semblait révéler de
grandes et de belles qualités, une noblesse d’âme dont l’essor avait
été modéré par l’expérience, et que les cruels enseignements de la vie
refoulaient sans doute dans les replis les plus cachés de cet être
singulier. Ce n’était certes pas un avare ordinaire, et sa passion
cachait sans doute de profondes jouissances, de secrètes conceptions.
--A quel taux se font les sequins de Venise? demanda-t-il brusquement à
son futur apprenti.
--Trois quarts, à Bruges; un à Gand.
--Quel est le fret sur l’Escaut?
--Trois sous parisis.
--Il n’y a rien de nouveau à Gand?
--Le frère de Liéven-d’Herde est ruiné.
--Ah!
Après avoir laissé échapper cette exclamation, le vieillard se couvrit
les genoux avec un pan de sa dalmatique, espèce de robe en velours
noir, ouverte par devant, à grandes manches et sans collet, dont la
somptueuse étoffe était miroitée. Ce reste du magnifique costume qu’il
portait jadis comme président du tribunal des _Parchons_, fonctions
qui lui avaient valu l’inimitié du duc de Bourgogne, n’était plus
alors qu’un haillon. Philippe n’avait point froid, il suait dans son
harnais en tremblant d’avoir à subir d’autres questions. Jusque-là
les instructions sommaires qu’un juif auquel il avait sauvé la vie
venait de lui donner la veille, suffisaient grâce à sa mémoire et à
la parfaite connaissance que le juif possédait des manières et des
habitudes de Cornélius. Mais le gentilhomme qui, dans le premier feu
de la conception, n’avait douté de rien, commençait à entrevoir toutes
les difficultés de son entreprise. La gravité solennelle, le sang-froid
du terrible Flamand, agissaient sur lui. Puis, il se sentait sous les
verrous, et voyait toutes les cordes du grand-prévôt aux ordres de
maître Cornélius.
--Avez-vous soupé? demanda l’argentier d’un ton qui signifiait: Ne
soupez pas!
Malgré l’accent de son frère, la vieille fille tressaillit, elle
regarda ce jeune commensal, comme pour jauger la capacité de cet
estomac qu’il lui faudrait satisfaire, et dit alors avec un faux
sourire:--Vous n’avez pas volé votre nom, vous avez des cheveux et des
moustaches plus noirs que la queue du diable!...
--J’ai soupé, répondit-il.
--Eh! bien, reprit l’avare, vous reviendrez me voir demain. Depuis
longtemps je suis habitué à me passer d’un apprenti. D’ailleurs, la
nuit me portera conseil.
--Eh! par saint Bavon, monsieur, je suis Flamand, je ne connais
personne ici, les chaînes sont tendues, je vais être mis en prison.
Cependant, ajouta-t-il effrayé de la vivacité qu’il mettait dans ses
paroles, si cela vous convient, je vais sortir.
Le juron influença singulièrement le vieux Flamand.
--Allons, allons, par saint Bavon, vous coucherez ici.
--Mais, dit la sœur effrayée.
--Tais-toi, répliqua Cornélius. Par sa lettre, Oosterlinck me répond de
ce jeune homme.
--N’avons-nous pas, lui dit-il à l’oreille en se penchant vers sa sœur,
cent mille livres à Oosterlinck? C’est une caution cela!
--Et s’il te vole les joyaux de Bavière? Tiens il ressemble mieux à un
voleur qu’à un Flamand.
--Chut, fit le vieillard en prêtant l’oreille.
Les deux avares écoutèrent. Insensiblement, et un moment après le
chut, un bruit produit par les pas de quelques hommes retentit dans le
lointain, de l’autre côté des fossés de la ville.
--C’est la ronde du Plessis, dit la sœur.
--Allons, donne-moi la clef de la chambre aux apprentis, reprit
Cornélius.
La vieille fille fit un geste pour prendre la lampe.
--Vas-tu nous laisser seuls sans lumière? cria Cornélius d’un son de
voix intelligent. Tu ne sais pas encore à ton âge te passer d’y voir.
Est-il donc si difficile de prendre cette clef?
La vieille comprit le sens caché sous ces paroles, et sortit. En
regardant cette singulière créature au moment où elle gagnait la porte,
Philippe Goulenoire put dérober à son maître le coup d’œil qu’il jeta
furtivement sur cette salle. Elle était lambrissée en chêne à hauteur
d’appui, et les murs étaient tapissés d’un cuir jaune orné d’arabesques
noires; mais ce qui le frappa le plus, fut un pistolet à mèche, garni
de son long poignard à détente. Cette arme nouvelle et terrible se
trouvait près de Cornélius.
--Comment comptez-vous gagner votre vie? lui demanda le torçonnier.
--J’ai peu d’argent, répondit Goulenoire, mais je connais de bonnes
rubriques. Si vous voulez seulement me donner un sou sur chaque marc
que je vous ferai gagner, je serai content.
--Un sou, un sou! répéta l’avare, mais c’est beaucoup.
Là-dessus la vieille sibylle rentra.
--Viens, dit Cornélius à Philippe.
Ils sortirent sous le porche et montèrent une vis en pierre, dont la
cage ronde se trouvait à côté de la salle dans une haute tourelle. Au
premier étage le jeune homme s’arrêta.
--Nenni, dit Cornélius. Diable! ce pourpris est le gîte où le roi prend
ses ébats.
L’architecte avait pratiqué le logement de l’apprenti sous le toit
pointu de la tour où se trouvait la vis; c’était une petite chambre
ronde, tout en pierre, froide et sans ornement. Cette tour occupait
le milieu de la façade située sur la cour qui, semblable à toutes les
cours de province, était étroite et sombre. Au fond, à travers des
arcades grillées, se voyait un jardin chétif où il n’y avait que des
mûriers soignés sans doute par Cornélius. Le gentilhomme remarqua tout
par les jours de la vis, à la lueur de la lune qui jetait heureusement
une vive lumière. Un grabat, une escabelle, une cruche et un bahut
disjoint composaient l’ameublement de cette espèce de loge. Le jour
n’y venait que par de petites baies carrées, disposées de distance
en distance autour du cordon extérieur de la tour, et qui formaient
sans doute des ornements, suivant le caractère de cette gracieuse
architecture.
--Voilà votre logis, il est simple, il est solide, il renferme tout ce
qu’il faut pour dormir. Bonsoir! n’en sortez pas comme les autres.
Après avoir lancé sur son apprenti un dernier regard empreint de mille
pensées, Cornélius ferma la porte à double tour, en emporta la clef, et
descendit en laissant le gentilhomme aussi sot qu’un fondeur de cloches
qui ne trouve rien dans son moule. Seul, sans lumière, assis sur une
escabelle, et dans ce petit grenier d’où ses quatre prédécesseurs
n’étaient sortis que pour aller à l’échafaud, le gentilhomme se vit
comme une bête fauve prise dans un sac. Il sauta sur l’escabeau, se
dressa de toute sa hauteur pour atteindre aux petites ouvertures
supérieures d’où tombait un jour blanchâtre; il aperçut la Loire, les
beaux coteaux de Saint-Cyr, et les sombres merveilles du Plessis, où
brillaient deux ou trois lumières dans les enfoncements de quelques
croisées; au loin, s’étendaient les belles campagnes de la Touraine,
et les nappes argentées de son fleuve. Les moindres accidents de cette
jolie nature avaient alors une grâce inconnue: les vitraux, les eaux,
le faîte des maisons reluisaient comme des pierreries aux clartés
tremblantes de la lune. L’âme du jeune seigneur ne put se défendre
d’une émotion douce et triste.--Si c’était un adieu! se dit-il.