défaite; mais il soupçonna quelque trahison secrète et résolut de
veiller encore plus attentivement sur son trésor. La bénédiction
était donnée. Sans attendre la fin du _secula seculorum_, la foule se
précipitait comme un torrent vers les portes de l’église. Suivant son
habitude, le seigneur attendit prudemment que l’empressement général
fût calmé, puis il sortit en faisant marcher devant lui la duègne et
le plus jeune page qui portait un falot; il donna le bras à sa femme,
et se fit suivre par l’autre page. Au moment où le vieux seigneur
allait atteindre la porte latérale ouverte dans la partie orientale du
cloître et par laquelle il avait coutume de sortir, un flot de monde
se détacha de la foule qui obstruait le grand portail, reflua vers la
petite nef où il se trouvait avec son monde, et cette masse compacte
l’empêcha de retourner sur ses pas. Le seigneur et sa femme furent
alors poussés au dehors par la puissante pression de cette multitude.
Le mari tâcha de passer le premier en tirant fortement la dame par le
bras; mais, en ce moment, il fut entraîné vigoureusement dans la rue,
et sa femme lui fut arrachée par un étranger. Le terrible bossu comprit
soudain qu’il était tombé dans une embûche préparée de longue main.
Se repentant d’avoir dormi si longtemps, il rassembla toute sa force;
d’une main ressaisit sa femme par la manche de sa robe, et de l’autre
essaya de se cramponner à la porte. Mais l’ardeur de l’amour l’emporta
sur la rage de la jalousie. Le jeune gentilhomme prit sa maîtresse
par la taille, l’enleva si rapidement et avec une telle force de
désespoir, que l’étoffe de soie et d’or, le brocart et les baleines, se
déchirèrent bruyamment. La manche resta seule au mari. Un rugissement
de lion couvrit aussitôt les cris poussés par la multitude, et l’on
entendit bientôt une voix terrible hurlant ces mots:--A moi, Poitiers!
Au portail, les gens du comte de Saint-Vallier! Au secours! ici!
Et le comte Aymar de Poitiers, sire de Saint-Vallier, tenta de tirer
son épée et de se faire faire place; mais il se vit environné, pressé
par trente ou quarante gentilshommes qu’il était dangereux de blesser.
Plusieurs d’entre eux, qui étaient du plus haut rang, lui répondirent
par des quolibets en l’entraînant dans le passage du cloître. Avec la
rapidité de l’éclair, le ravisseur avait emmené la comtesse dans une
chapelle ouverte où il l’assit derrière un confessionnal, sur un banc
de bois. A la lueur des cierges qui brûlaient devant l’image du saint
auquel cette chapelle était dédiée, ils se regardèrent un moment en
silence, en se pressant les mains, étonnés l’un et l’autre de leur
audace. La comtesse n’eut pas le cruel courage de reprocher au jeune
homme la hardiesse à laquelle ils devaient ce périlleux, ce premier
instant de bonheur.
--Voulez-vous fuir avec moi dans les États voisins? lui dit vivement le
gentilhomme. J’ai près d’ici deux genets d’Angleterre capables de faire
trente lieues d’une seule traite.
--Eh! s’écria-t-elle doucement, en quel lieu du monde trouverez-vous un
asile pour une fille du roi Louis Onze?
--C’est vrai, répondit le jeune homme stupéfait de n’avoir pas prévu
cette difficulté.
--Pourquoi donc m’avez-vous arrachée à mon mari? demanda-t-elle avec
une sorte de terreur.
--Hélas! reprit le cavalier, je n’ai pas compté sur le trouble où je
suis en me trouvant près de vous, en vous entendant me parler. J’ai
conçu deux ou trois plans, et maintenant tout me semble accompli,
puisque je vous vois.
--Mais je suis perdue, dit la comtesse.
--Nous sommes sauvés, répliqua le gentilhomme avec l’aveugle
enthousiasme de l’amour. Écoutez-moi bien.
--Ceci me coûtera la vie, reprit-elle en laissant couler les larmes
qui roulaient dans ses yeux. Le comte me tuera ce soir peut-être!
Mais, allez chez le roi, racontez-lui les tourments que depuis cinq
ans sa fille a endurés. Il m’aimait bien quand j’étais petite, et
m’appelait en riant: Marie-pleine-de-grâce, parce que j’étais laide.
Ah! s’il savait à quel homme il m’a donnée, il se mettrait dans une
terrible colère. Je n’ai pas osé me plaindre, par pitié pour le comte.
D’ailleurs, comment ma voix parviendrait-elle au roi? Mon confesseur
lui-même est un espion de Saint-Vallier. Aussi me suis-je prêtée à ce
coupable enlèvement, dans l’espoir de conquérir un défenseur. Mais
puis-je me fier à...--Oh! dit-elle en pâlissant et s’interrompant,
voici le page.
La pauvre comtesse se fit comme un voile avec ses mains pour se cacher
la figure.
--Ne craignez rien, reprit le jeune seigneur, il est gagné! Vous pouvez
vous servir de lui en toute assurance, il m’appartient. Quand le
comte viendra vous chercher, il nous préviendra de son arrivée.--Dans
ce confessionnal, ajouta-t-il à voix basse, est un chanoine de mes
amis qui sera censé vous avoir retirée de la bagarre, et mise sous sa
protection dans cette chapelle. Ainsi, tout est prévu pour tromper
Saint-Vallier.
A ces mots, les larmes de la comtesse se séchèrent, mais une expression
de tristesse vint rembrunir son front.
--On ne le trompe pas! dit-elle. Ce soir, il saura tout, prévenez ses
coups! Allez au Plessis, voyez le roi, dites-lui que... Elle hésita.
Mais quelque souvenir lui ayant donné le courage d’avouer les secrets
du mariage:--Eh! bien, oui, reprit-elle, dites-lui que, pour se rendre
maître de moi, le comte me fait saigner aux deux bras, et m’épuise.
Dites qu’il m’a traînée par les cheveux, dites que je suis prisonnière,
dites que...
Son cœur se gonfla, les sanglots expirèrent dans son gosier, quelques
larmes tombèrent de ses yeux; et dans son agitation, elle se laissa
baiser les mains par le jeune homme auquel il échappait des mots sans
suite.
--Personne ne peut parler au roi, pauvre petite! J’ai beau être le
neveu du grand-maître des arbalétriers, je n’entrerai pas ce soir
au Plessis. Ma chère dame, ma belle souveraine! Mon Dieu, a-t-elle
souffert! Marie, laissez-moi vous dire deux mots, ou nous sommes perdus.
--Que devenir? dit-elle.
La comtesse aperçut à la noire muraille un tableau de la Vierge, sur
lequel tombait la lueur de la lampe, et s’écria:--Sainte mère de Dieu,
conseillez-nous!
--Ce soir, reprit le jeune seigneur, je serai chez vous.
--Et comment? demanda-t-elle naïvement.
Ils étaient dans un si grand péril, que leurs plus douces paroles
semblaient dénuées d’amour.
--Ce soir, reprit le gentilhomme, je vais aller m’offrir en qualité
d’apprenti à maître Cornélius, l’argentier du roi. J’ai su me procurer
une lettre de recommandation qui me fera recevoir. Son logis est voisin
du vôtre. Une fois sous le toit de ce vieux ladre, à l’aide d’une
échelle de soie je saurai trouver le chemin de votre appartement.
--Oh! dit-elle pétrifiée d’horreur, si vous m’aimez, n’allez pas chez
maître Cornélius!
--Ah! s’écria-t-il en la serrant contre son cœur avec toute la force
que l’on se sent à son âge, vous m’aimez donc!
--Oui, dit-elle. N’êtes-vous pas mon espérance? Vous êtes gentilhomme,
je vous confie mon honneur!--D’ailleurs, reprit-elle en le regardant
avec dignité, je suis trop malheureuse pour que vous trahissiez ma
foi. Mais à quoi bon tout ceci? Allez, laissez-moi mourir plutôt que
d’entrer chez Cornélius! Ne savez-vous pas que tous ses apprentis...
--Ont été pendus, reprit en riant le gentilhomme. Croyez-vous que ses
trésors me tentent?
--Oh! n’y allez pas, vous y seriez victime de quelque sorcellerie.
--Je ne saurais trop payer le bonheur de vous servir, répondit-il en
lui lançant un regard de feu qui lui fit baisser les yeux.
--Et mon mari? dit-elle.
--Voici qui l’endormira, reprit le jeune homme en tirant de sa ceinture
un petit flacon.
--Pas pour toujours? demanda la comtesse en tremblant.
Pour toute réponse, le gentilhomme fit un geste d’horreur.
--Je l’aurais déjà défié en combat singulier, s’il n’était pas si
vieux, ajouta-t-il. Dieu me garde jamais de vous en défaire en lui
donnant le boucon!
--Pardon, dit la comtesse en rougissant, je suis cruellement punie de
mes péchés. Dans un moment de désespoir, j’ai voulu tuer le comte, je
craignais que vous n’eussiez eu le même désir. Ma douleur est grande
de n’avoir point encore pu me confesser de cette mauvaise pensée;
mais j’ai eu peur que mon idée ne lui fût découverte, qu’il ne s’en
vengeât.--Je vous fais honte, reprit-elle, offensée du silence que
gardait le jeune homme. J’ai mérité ce blâme.
Elle brisa le flacon en le jetant à terre avec violence.
--Ne venez pas, s’écria-t-elle, le comte a le sommeil léger. Mon devoir
est d’attendre secours du ciel. Ainsi ferai-je!
Elle voulut sortir.
--Ah! s’écria le gentilhomme, ordonnez, je le tuerai, madame. Vous me
verrez ce soir.
--J’ai été sage de dissiper cette drogue, répliqua-t-elle d’une voix
éteinte par le plaisir de se voir si ardemment aimée. La peur de
réveiller mon mari nous sauvera de nous-mêmes.
--Je vous fiance ma vie, dit le jeune homme en lui serrant la main.
--Si le roi veut, le pape saura casser mon mariage. Nous serions unis,
alors, reprit-elle en lui lançant un regard plein de délicieuses
espérances.
--Voici mon seigneur! s’écria le page en accourant.
Aussitôt le gentilhomme, étonné du peu de temps pendant lequel il était
resté près de sa maîtresse, et surpris de la célérité du comte, prit un
baiser que sa maîtresse ne sut pas refuser.
--A ce soir! lui dit-il en s’esquivant de la chapelle.
A la faveur de l’obscurité, l’amoureux gagna le grand portail en
s’évadant de pilier en pilier, dans la longue trace d’ombre que chaque
grosse colonne projetait à travers l’église. Un vieux chanoine sortit
tout à coup du confessionnal, vint se mettre auprès de la comtesse, et
ferma doucement la grille devant laquelle le page se promena gravement
avec une assurance de meurtrier. De vives clartés annoncèrent le comte.
Accompagné de quelques amis et de gens qui portaient des torches, il
tenait à la main son épée nue. Ses yeux sombres semblaient percer
les ténèbres profondes et visiter les coins les plus obscurs de la
cathédrale.
--Monseigneur, madame est là, lui dit le page en allant au devant de
lui.
Le sire de Saint-Vallier trouva sa femme agenouillée aux pieds de
l’autel, et le chanoine debout, disant son bréviaire. A ce spectacle,
il secoua vivement la grille, comme pour donner pâture à sa rage.
--Que voulez-vous, une épée nue à la main dans l’église? demanda le
chanoine.
--Mon père, monsieur est mon mari, répondit la comtesse.
Le prêtre tira la clef de sa manche, et ouvrit la chapelle. Le comte
jeta presque malgré lui des regards autour du confessionnal, y entra;
puis, il se mit à écouter le silence de la cathédrale.
--Monsieur, lui dit sa femme, vous devez des remercîments à ce
vénérable chanoine qui m’a retirée ici.
Le sire de Saint-Vallier pâlit de colère, n’osa regarder ses amis,
venus là plus pour rire de lui que pour l’assister, et repartit
brièvement:--Merci Dieu, mon père, je trouverai moyen de vous
récompenser!
Il prit sa femme par le bras, et sans la laisser achever sa révérence
au chanoine, il fit un signe à ses gens, et sortit de l’église sans
dire un mot à ceux qui l’avaient accompagné. Son silence avait quelque
chose de farouche. Impatient d’être au logis, préoccupé des moyens de
découvrir la vérité, il se mit en marche à travers les rues tortueuses
qui séparaient alors la Cathédrale du portail de la Chancellerie,
où s’élevait le bel hôtel, alors récemment bâti par le chancelier
Juvénal des Ursins, sur l’emplacement d’une ancienne fortification
que Charles VII avait donnée à ce fidèle serviteur en récompense de
ses glorieux labeurs. Là commençait une rue nommée depuis lors de
la Scéellerie, en mémoire des sceaux qui y furent longtemps. Elle
joignait le vieux Tours au bourg de Châteauneuf, où se trouvait la
célèbre abbaye de Saint-Martin, dont tant de rois furent simples
chanoines. Depuis cent ans, et après de longues discussions, ce bourg
avait été réuni à la ville. Beaucoup de rues adjacentes à celle de la
Scéellerie, et qui forment aujourd’hui le centre du Tours moderne,
étaient déjà construites; mais les plus beaux hôtels, et notamment
celui du trésorier Xancoings, maison qui subsiste encore dans la rue du
Commerce, étaient situés dans la commune de Châteauneuf. Ce fut par
là que les porte-flambeaux du sire de Saint-Vallier le guidèrent vers
la partie du bourg qui avoisinait la Loire; il suivait machinalement
ses gens en lançant de temps en temps un coup d’œil sombre à sa femme
et au page, pour surprendre entre eux un regard d’intelligence qui
jetât quelque lumière sur cette rencontre désespérante. Enfin, le
comte arriva dans la rue du Mûrier, où son logis était situé. Lorsque
son cortége fut entré, que la lourde porte fut fermée, un profond
silence régna dans cette rue étroite où logeaient alors quelques
seigneurs, car ce nouveau quartier de la ville avoisinait le Plessis,
séjour habituel du roi, chez qui les courtisans pouvaient aller en un
moment. La dernière maison de cette rue était aussi la dernière de la
ville, et appartenait à maître Cornélius Hoogworst, vieux négociant
brabançon, à qui le roi Louis XI accordait sa confiance dans les
transactions financières que sa politique astucieuse l’obligeait à
faire au dehors du royaume. Par des raisons favorables à la tyrannie
qu’il exerçait sur sa femme, le comte de Saint-Vallier s’était jadis
établi dans un hôtel contigu au logis de ce maître Cornélius. La
topographie des lieux expliquera les bénéfices que cette situation
pouvait offrir à un jaloux. La maison du comte, nommée l’_hôtel de
Poitiers_, avait un jardin bordé au nord par le mur et le fossé qui
servaient d’enceinte à l’ancien bourg de Châteauneuf, et le long
desquels passait la levée récemment construite par Louis XI entre Tours
et le Plessis. De ce côté, des chiens défendaient l’accès du logis
qu’une grande cour séparait à l’est, des maisons voisines, et qui à
l’ouest se trouvait adossé au logis de maître Cornélius. La façade
de la rue avait l’exposition du midi. Isolé de trois côtés, l’hôtel
du défiant et rusé seigneur, ne pouvait donc être envahi que par les
habitants de la maison brabançonne dont les combles et les chéneaux
de pierre se mariaient à ceux de l’hôtel de Poitiers. Sur la rue,
les fenêtres étroites et découpées dans la pierre, étaient garnies
de barreaux en fer; puis la porte, basse et voûtée comme le guichet
de nos plus vieilles prisons, avait une solidité à toute épreuve. Un
banc de pierre, qui servait de montoir, se trouvait près du porche. En
voyant le profil des logis occupés par maître Cornélius et par le comte
de Poitiers, il était facile de croire que les deux maisons avaient
été bâties par le même architecte, et destinées à des tyrans. Toutes
deux d’aspect sinistre, ressemblaient à de petites forteresses, et
pouvaient être longtemps défendues avec avantage contre une populace
furieuse. Leurs angles étaient protégés par des tourelles semblables à
celles que les amateurs d’antiquités remarquent dans certaines villes
où le marteau des démolisseurs n’a pas encore pénétré. Les baies, qui
avaient peu de largeur, permettaient de donner une force de résistance
prodigieuse aux volets ferrés et aux portes. Les émeutes et les guerres
civiles, si fréquentes en ces temps de discorde, justifiaient amplement
toutes ces précautions.
Lorsque six heures sonnèrent au clocher de l’abbaye Saint-Martin,
l’amoureux de la comtesse passa devant l’hôtel de Poitiers, s’y arrêta
pendant un moment, et entendit dans la salle basse le bruit que
faisaient les gens du comte en soupant. Après avoir jeté un regard
sur la chambre où il présumait que devait être sa dame, il alla vers
la porte du logis voisin. Partout, sur son chemin, le jeune seigneur
avait entendu les joyeux accents des repas faits dans les maisons de
la ville, en l’honneur de la fête. Toutes les fenêtres mal jointes
laissaient passer des rayons de lumière, les cheminées fumaient, et
la bonne odeur des rôtisseries égayait les rues. L’office achevé, la
ville entière se rigolait, et poussait des murmures que l’imagination
comprend mieux que la parole ne les peint. Mais, en cet endroit,
régnait un profond silence, car dans ces deux logis vivaient deux
passions qui ne se réjouissent jamais. Au delà les campagnes se
taisaient; puis là, sous l’ombre des clochers de l’abbaye Saint-Martin,
ces deux maisons muettes aussi, séparées des autres et situées dans
le bout le plus tortueux de la rue, ressemblaient à une léproserie.
Le logis qui leur faisait face, appartenant à des criminels d’État,
était sous le séquestre. Un jeune homme devait être facilement
impressionné par ce subit contraste. Aussi, sur le point de se lancer
dans une entreprise horriblement hasardeuse, le gentilhomme resta-t-il
pensif devant la maison du Lombard en se rappelant tous les contes
que fournissait la vie de maître Cornélius et qui avaient causé le
singulier effroi de la comtesse. A cette époque, un homme de guerre,
et même un amoureux, tout tremblait au mot de magie. Il se rencontrait
alors peu d’imaginations incrédules pour les faits bizarres, ou froides
aux récits merveilleux. L’amant de la comtesse de Saint-Vallier, une
des filles que Louis XI avait eues de madame de Sassenage, en Dauphiné,
quelque hardi qu’il pût être, devait y regarder à deux fois au moment
d’entrer dans une maison ensorcelée.
L’histoire de maître Cornélius Hoogworst expliquera complétement la
sécurité que le Lombard avait inspirée au sire de Saint-Vallier, la
terreur manifestée par la comtesse, et l’hésitation qui arrêtait
l’amant. Mais, pour faire comprendre entièrement à des lecteurs du
dix-neuvième siècle comment des événements assez vulgaires en apparence
étaient devenus surnaturels, et pour leur faire partager les frayeurs
du vieux temps, il est nécessaire d’interrompre cette histoire pour
jeter un rapide coup d’œil sur les aventures de maître Cornélius.
Cornélius Hoogworst, l’un des plus riches commerçants de Gand, s’étant
attiré l’inimitié de Charles, duc de Bourgogne, avait trouvé asile
et protection à la cour de Louis XI. Le roi sentit les avantages
qu’il pouvait tirer d’un homme lié avec les principales maisons de
Flandre, de Venise et du Levant, il anoblit, naturalisa, flatta maître
Cornélius, ce qui arrivait rarement à Louis XI. Le monarque plaisait
d’ailleurs au Flamand autant que le Flamand plaisait au monarque.
Rusés, défiants, avares; également politiques, également instruits;
supérieurs tous deux à leur époque, tous deux se comprenaient à
merveille; ils quittaient et reprenaient avec une même facilité, l’un
sa conscience, l’autre sa dévotion; ils aimaient la même vierge, l’un
par conviction, l’autre par flatterie; enfin, s’il fallait en croire
les propos jaloux d’Olivier le Daim et de Tristan, le roi allait se
divertir dans la maison du Lombard, comme se divertissait Louis XI.
L’histoire a pris soin de nous transmettre les goûts licencieux de
ce monarque auquel la débauche ne déplaisait pas. Le vieux Brabançon
trouvait sans doute joie et profit à se prêter aux capricieux plaisirs
de son royal client. Cornélius habitait la ville de Tours depuis neuf
ans. Pendant ces neuf années, il s’était passé chez lui des événements
extraordinaires qui l’avaient rendu l’objet de l’exécration générale.
En arrivant, il dépensa dans sa maison des sommes assez considérables
afin de mettre ses trésors en sûreté. Les inventions que les serruriers
de la ville exécutèrent secrètement pour lui, les précautions
bizarres qu’il avait prises pour les amener dans son logis de manière
à s’assurer forcément de leur discrétion, furent pendant longtemps
le sujet de mille contes merveilleux qui charmèrent les veillées de
Touraine. Les singuliers artifices du vieillard le faisaient supposer
possesseur de richesses orientales. Aussi les narrateurs de ce pays,
la patrie du conte en France, bâtissaient-ils des chambres d’or et
de pierreries chez le Flamand, sans manquer d’attribuer à des pactes
magiques la source de cette immense fortune. Maître Cornélius avait
amené jadis avec lui deux valets flamands, une vieille femme, plus
un jeune apprenti de figure douce et prévenante; ce jeune homme lui
servait de secrétaire, de caissier, de factotum et de courrier. Dans la
première année de son établissement à Tours, un vol considérable eut
lieu chez lui. Les enquêtes judiciaires prouvèrent que le crime avait
été commis par un habitant de la maison. Le vieil avare fit mettre en
prison ses deux valets et son commis. Le jeune homme était faible, il
périt dans les souffrances de la question, tout en protestant de son
innocence. Les deux valets avouèrent le crime pour éviter les tortures;
mais quand le juge leur demanda où se trouvaient les sommes volées,
ils gardèrent le silence, furent réappliqués à la question, jugés,
condamnés, et pendus. En allant à l’échafaud, ils persistèrent à se
dire innocents, suivant l’habitude de tous les pendus. La ville de
Tours s’entretint longtemps de cette singulière affaire. Les criminels
étaient des Flamands, l’intérêt que ces malheureux et que le jeune
commis avaient excité s’évanouit donc promptement. En ce temps-là les
guerres et les séditions fournissaient des émotions perpétuelles,
et le drame du jour faisait pâlir celui de la veille. Plus chagrin
de la perte énorme qu’il avait éprouvée que de la mort de ses trois
domestiques, maître Cornélius resta seul avec la vieille flamande qui
était sa sœur. Il obtint du roi la faveur de se servir des courriers
de l’État pour ses affaires particulières, mit ses mules chez un
muletier du voisinage, et vécut, dès ce moment, dans la plus profonde
solitude, ne voyant guère que le roi, faisant son commerce par le canal
des juifs, habiles calculateurs, qui le servaient fidèlement, afin
d’obtenir sa toute-puissante protection.