--Je comprends! m’écriai-je. Ne pas donner son opinion, c’est me dire

énergiquement ce que je dois faire.

Il y eut un mouvement dans l’assemblée.

Un propriétaire qui avait souscrit pour les enfants et la tombe du

général Foy, s’écria:

--Ainsi que la vertu le crime a ses degrés!

--Bavard! me dit l’ancien ministre à voix basse en me poussant le coude.

--Où est la difficulté? demanda un duc dont la fortune consiste en

biens confisqués à des protestants réfractaires lors de la révocation

de l’édit de Nantes.

L’avocat se leva:--En droit, l’_espèce_ qui nous est soumise ne

constituerait pas la moindre difficulté. Monsieur le duc a raison!

s’écria l’organe de la loi. N’y a-t-il pas prescription? Où en

serions-nous tous s’il fallait rechercher l’origine des fortunes! Ceci

est une affaire de conscience. Si vous voulez absolument porter la

cause devant un tribunal, allez à celui de la pénitence.

Le Code incarné se tut, s’assit et but un verre de vin de Champagne.

L’homme chargé d’expliquer l’Évangile, le bon prêtre, se leva.

--Dieu nous a faits fragiles, dit-il avec fermeté. Si vous aimez

l’héritière du crime, épousez-la, mais contentez-vous du bien

matrimonial, et donnez aux pauvres celui du père.

--Mais, s’écria l’un de ces ergoteurs sans pitié qui se rencontrent si

souvent dans le monde, le père n’a peut-être fait un beau mariage que

parce qu’il s’était enrichi. Le moindre de ses bonheurs n’a-t-il donc

pas toujours été un fruit du crime?

--La discussion est en elle-même une sentence! Il est des choses sur

lesquelles un homme ne délibère pas, s’écria mon ancien tuteur qui crut

éclairer l’assemblée par une saillie d’ivresse.

--Oui! dit le secrétaire d’ambassade.

--Oui! s’écria le prêtre.

Ces deux hommes ne s’entendaient pas.

Un doctrinaire auquel il n’avait guère manqué que cent cinquante voix

sur cent cinquante-cinq votants pour être élu, se leva.

--Messieurs, cet accident phénoménal de la nature intellectuelle est

un de ceux qui sortent le plus vivement de l’état normal auquel est

soumise la société, dit-il. Donc, la décision à prendre doit être un

fait extemporané de notre conscience, un concept soudain, un jugement

instructif, une nuance fugitive de notre appréhension intime assez

semblable aux éclairs qui constituent le sentiment du goût. Votons.

--Votons! s’écrièrent mes convives.

Je fis donner à chacun deux boules, l’une blanche, l’autre rouge. Le

blanc, symbole de la virginité, devrait proscrire le mariage; et la

boule rouge, l’approuver. Je m’abstins de voter par délicatesse. Mes

amis étaient dix-sept, le nombre neuf formait la majorité absolue.

Chacun alla mettre sa boule dans le panier d’osier à col étroit où

s’agitent les billes numérotées quand les joueurs tirent leurs places

à la poule, et nous fûmes agités par une assez vive curiosité, car

ce scrutin de morale épurée avait quelque chose d’original. Au

dépouillement du scrutin, je trouvai neuf boules blanches! Ce résultat

ne me surprit pas; mais je m’avisai de compter les jeunes gens de mon

âge que j’avais mis parmi mes juges. Ces casuistes étaient au nombre de

neuf, ils avaient tous eu la même pensée.

--Oh! oh! me dis-je, il y a unanimité secrète pour le mariage et

unanimité pour me l’interdire! Comment sortir d’embarras?

--Où demeure le beau-père? demanda étourdiment un de mes camarades de

collége, moins dissimulé que les autres.

--Il n’y a plus de beau-père, m’écriai-je. Jadis ma conscience parlait

assez clairement pour rendre votre arrêt superflu. Et si aujourd’hui sa

voix s’est affaiblie, voici les motifs de ma couardise. Je reçus, il y

a deux mois, cette lettre séductrice.

Je leur montrai l’invitation suivante, que je tirai de mon portefeuille.

«VOUS ÊTES PRIÉ D’ASSISTER AUX CONVOI, SERVICE ET ENTERREMENT DE M.

JEAN-FRÉDÉRIC TAILLEFER, DE LA MAISON TAILLEFER ET COMPAGNIE, ANCIEN

FOURNISSEUR DES VIVRES-VIANDES, EN SON VIVANT CHEVALIER DE LA LÉGION

D’HONNEUR ET DE L’ÉPERON D’OR, CAPITAINE DE LA PREMIÈRE COMPAGNIE

DE GRENADIERS DE LA DEUXIÈME LÉGION DE LA GARDE NATIONALE DE PARIS,

DÉCÉDÉ LE PREMIER MAI DANS SON HOTEL, RUE JOUBERT, ET QUI SE FERONT

A... etc.»

«_De la part de..._ etc.»

--Maintenant, que faire? repris-je. Je vais vous poser la question

très-largement. Il y a bien certainement une mare de sang dans les

terres de mademoiselle Taillefer, la succession de son père est un

vaste _hacelma_. Je le sais. Mais Prosper Magnan n’a pas laissé

d’héritiers; mais il m’a été impossible de retrouver la famille du

fabricant d’épingles assassiné à Andernach. A qui restituer la fortune?

Et doit-on restituer toute la fortune? Ai-je le droit de trahir un

secret surpris, d’augmenter d’une tête coupée la dot d’une innocente

jeune fille, de lui faire faire de mauvais rêves, de lui ôter une

belle illusion, de lui tuer son père une seconde fois, en lui disant:

Tous vos écus sont tachés? J’ai emprunté le _Dictionnaire des Cas

de conscience_ à un vieil ecclésiastique, et n’y ai point trouvé de

solution à mes doutes. Faire une fondation pieuse pour l’âme de Prosper

Magnan, de Walhenfer, de Taillefer? nous sommes en plein dix-neuvième

siècle. Bâtir un hospice ou instituer un prix de vertu? le prix de

vertu sera donné à des fripons. Quant à la plupart de nos hôpitaux, ils

me semblent devenus aujourd’hui les protecteurs du vice! D’ailleurs ces

placements plus ou moins profitables à la vanité constitueront-ils des

réparations? et les dois-je? Puis j’aime, et j’aime avec passion. Mon

amour est ma vie! Si je propose sans motif à une jeune fille habituée

au luxe, à l’élégance, à une vie fertile en jouissances d’arts, à une

jeune fille qui aime à écouter paresseusement aux Bouffons la musique

de Rossini, si donc je lui propose de se priver de quinze cent mille

francs en faveur de vieillards stupides ou de galeux chimériques,

elle me tournera le dos en riant, ou sa femme de confiance me prendra

pour un mauvais plaisant; si, dans une extase d’amour, je lui vante

les charmes d’une vie médiocre et ma petite maison sur les bords de

la Loire, si je lui demande le sacrifice de sa vie parisienne au nom

de notre amour, ce sera d’abord un vertueux mensonge; puis, je ferai

peut-être là quelque triste expérience, et perdrai le cœur de cette

jeune fille, amoureuse du bal, folle de parure, et de moi pour le

moment. Elle me sera enlevée par un officier mince et pimpant, qui

aura une moustache bien frisée, jouera du piano, vantera lord Byron,

et montera joliment à cheval. Que faire? Messieurs, de grâce, un

conseil?...

L’honnête homme, cette espèce de puritain assez semblable au père de

Jenny Deans, de qui je vous ai déjà parlé, et qui jusque-là n’avait

soufflé mot, haussa les épaules en me disant:--Imbécile, pourquoi lui

as-tu demandé s’il était de Beauvais!

Paris, mai 1831.

L’ÉLIXIR DE LONGUE VIE

AU LECTEUR.

_Au début de la vie littéraire de l’auteur, un ami, mort depuis

longtemps, lui donna le sujet de cette Étude, que plus tard il

trouva dans un recueil publié vers le commencement de ce siècle;

et, selon ses conjectures, c’est une fantaisie due à Hoffmann de

Berlin, publiée dans quelque almanach d’Allemagne, et oubliée dans

ses œuvres par les éditeurs. La Comédie Humaine est assez riche en

inventions pour que l’auteur avoue un innocent emprunt; comme le

bon La Fontaine, il aura traité d’ailleurs à sa manière, et sans le

savoir, un fait déjà conté. Ceci ne fut pas une de ces plaisanteries

à la mode en 1830, époque à laquelle tout auteur_ faisait de l’atroce

_pour le plaisir des jeunes filles. Quand vous serez arrivé à

l’élégant parricide de don Juan, essayez de deviner la conduite que

tiendraient, en des conjonctures à peu près semblables, les honnêtes

gens qui, au dix-neuvième siècle, prennent de l’argent à rentes

viagères, sur la foi d’un catarrhe, ou ceux qui louent une maison à

une vieille femme pour le reste de ses jours? Ressusciteraient-ils

leurs rentiers? Je désirerais que des peseurs-jurés de conscience

examinassent quel degré de similitude il peut exister entre don

Juan et les pères qui marient leurs enfants à cause des espérances?

La société humaine, qui marche, à entendre quelques philosophes,

dans une voie de progrès, considère-t-elle comme un pas vers

le bien, l’art d’attendre les trépas? Cette science a créé des

métiers honorables, au moyen desquels on vit de la mort. Certaines

personnes ont pour état d’espérer un décès, elles le couvent, elles

s’accroupissent chaque matin sur un cadavre, et s’en font un oreiller

le soir: c’est les coadjuteurs, les cardinaux, les surnuméraires,

les tontiniers, etc. Ajoutez-y beaucoup de gens délicats, empressés

d’acheter une propriété dont le prix dépasse leurs moyens, mais qui

établissent logiquement et à froid les chances de vie qui restent à

leurs pères ou à leurs belles-mères, octogénaires ou septuagénaires,

en disant:--«Avant trois ans, j’hériterai nécessairement, et

alors...» Un meurtrier nous dégoûte moins qu’un espion. Le meurtrier

a cédé peut-être à un mouvement de folie, il peut se repentir,

s’ennoblir. Mais l’espion est toujours espion; il est espion au lit,

à table, en marchant, la nuit, le jour; il est vil à toute minute.

Que serait-ce donc d’être meurtrier comme un espion est vil? Hé!

bien, ne venez-vous pas de reconnaître au sein de la société une

foule d’êtres amenés par nos lois, par nos mœurs, par les usages, à

penser sans cesse à la mort des leurs, à la convoiter? Ils pèsent

ce que vaut un cercueil en marchandant des cachemires pour leurs

femmes, en gravissant l’escalier d’un théâtre, en désirant aller

aux Bouffons, en souhaitant une voiture. Ils assassinent au moment

où de chères créatures, ravissantes d’innocence, leur apportent, le

soir, des fronts enfantins à baiser en disant:_ «_Bonfoir_, père!»

_Ils voient à toute heure des yeux qu’ils voudraient fermer, et qui

se rouvrent chaque matin à la lumière, comme celui de Belvidéro

dans cette_ ÉTUDE. _Dieu seul sait le nombre des parricides qui se

commettent par la pensée! Figurez-vous un homme ayant à servir mille

écus de rentes viagères à une vieille femme, et qui, tous deux,

vivent à la campagne, séparés par un ruisseau, mais assez étrangers

l’un à l’autre pour pouvoir se haïr cordialement sans manquer à ces

convenances humaines qui mettent un masque sur le visage de deux

frères dont l’un aura le majorat, et l’autre une légitime. Toute la

civilisation européenne repose sur_ L’HÉRÉDITÉ _comme sur un pivot,

ce serait folie que de le supprimer; mais ne pourrait-on, comme dans

les machines qui font l’orgueil de notre Age, perfectionner ce rouage

essentiel._

_Si l’auteur a conservé cette vieille formule_ AU LECTEUR _dans un

ouvrage où il tâche de représenter toutes les formes littéraires,

c’est pour placer une remarque relative à quelques Études, et surtout

à celle-ci. Chacune de ses compositions est basée sur des idées

plus ou moins neuves, dont l’expression lui semble utile, il peut

tenir à la priorité de certaines formes, de certaines pensées qui,

depuis, ont passé dans le domaine littéraire, et s’y sont parfois

vulgarisées. Les dates de la publication primitive de chaque Étude ne

doivent donc pas être indifférentes à ceux des lecteurs qui voudront

lui rendre justice._

_La lecture nous donne des amis inconnus, et quel ami qu’un lecteur!

nous avons des amis connus qui ne lisent rien de nous! l’auteur

espère avoir payé sa dette en dédiant cette œuvre_ DIIS IGNOTIS.

Dans un somptueux palais de Ferrare, par une soirée d’hiver, don Juan

Belvidéro régalait un prince de la maison d’Este. A cette époque,

une fête était un merveilleux spectacle que de royales richesses ou

la puissance d’un seigneur pouvaient seules ordonner. Assises autour

d’une table éclairée par des bougies parfumées, sept joyeuses femmes

échangeaient de doux propos, parmi d’admirables chefs-d’œuvre dont

les marbres blancs se détachaient sur des parois en stuc rouge et

contrastaient avec de riches tapis de Turquie. Vêtues de satin,

étincelantes d’or et chargées de pierreries qui brillaient moins que

leurs yeux, toutes racontaient des passions énergiques, mais diverses

comme l’étaient leurs beautés. Elles ne différaient ni par les mots ni

par les idées; l’air, un regard, quelques gestes ou l’accent servaient

à leurs paroles de commentaires libertins, lascifs, mélancoliques ou

goguenards.

L’une semblait dire:--Ma beauté sait réchauffer le cœur glacé des

vieillards.

L’autre:--J’aime à rester couchée sur des coussins, pour penser avec

ivresse à ceux qui m’adorent.

Une troisième, novice de ces fêtes, voulait rougir:--Au fond du cœur

je sens un remords! disait-elle. Je suis catholique, et j’ai peur de

l’enfer. Mais je vous aime tant, oh! tant et tant, que je puis vous

sacrifier l’éternité.

La quatrième, vidant une coupe de vin de Chio, s’écriait:--Vive la

gaieté! Je prends une existence nouvelle à chaque aurore! Oublieuse du

passé, ivre encore des assauts de la veille, tous les soirs j’épuise

une vie de bonheur, une vie pleine d’amour!

La femme assise auprès de Belvidéro le regardait d’un œil enflammé.

Elle était silencieuse.--Je ne m’en remettrais pas à des bravi pour

tuer mon amant, s’il m’abandonnait! Puis elle avait ri; mais sa main

convulsive brisait un drageoir d’or miraculeusement sculpté.

--Quand seras-tu grand-duc? demanda la sixième au prince avec une

expression de joie meurtrière dans les dents, et du délire bachique

dans les yeux.

--Et toi, quand ton père mourra-t-il? dit la septième en riant, en

jetant son bouquet à don Juan par un geste enivrant de folâtrerie.

C’était une innocente jeune fille accoutumée à jouer avec toutes les

choses sacrées.

--Ah! ne m’en parlez pas, s’écria le jeune et beau don Juan Belvidéro,

il n’y a qu’un père éternel dans le monde, et le malheur veut que je

l’aie!

Les sept courtisanes de Ferrare, les amis de don Juan et le prince

lui-même jetèrent un cri d’horreur. Deux cents ans après et sous Louis

XV, les gens de bon goût eussent ri de cette saillie. Mais peut-être

aussi, dans le commencement d’une orgie, les âmes avaient-elles encore

trop de lucidité? Malgré le feu des bougies, le cri des passions,

l’aspect des vases d’or et d’argent, la fumée des vins, malgré la

contemplation des femmes les plus ravissantes, peut-être y avait-il

encore, au fond des cœurs, un peu de cette vergogne pour les choses

humaines et divines qui lutte jusqu’à ce que l’orgie l’ait noyée dans

les derniers flots d’un vin pétillant? Déjà néanmoins les fleurs

avaient été froissées, les yeux s’hébétaient, et l’ivresse gagnait,

selon l’expression de Rabelais, jusqu’aux sandales. En ce moment de

silence, une porte s’ouvrit; et, comme au festin de Balthazar, Dieu se

fit reconnaître, il apparut sous les traits d’un vieux domestique en

cheveux blancs, à la démarche tremblante, aux sourcils contractés; il

entra d’un air triste, flétrit d’un regard les couronnes, les coupes de

vermeil, les pyramides de fruits, l’éclat de la fête, la pourpre des

visages étonnés et les couleurs des coussins foulés par le bras blanc

des femmes; enfin, il mit un crêpe à cette folie en disant ces sombres

paroles d’une voix creuse:--Monsieur, votre père se meurt.

Don Juan se leva en faisant à ses hôtes un geste qui peut se traduire

par: «Excusez-moi, ceci n’arrive pas tous les jours.»

La mort d’un père ne surprend-elle pas souvent les jeunes gens au

milieu des splendeurs de la vie, au sein des folles idées d’une orgie?

La mort est aussi soudaine dans ses caprices qu’une courtisane l’est

dans ses dédains; mais plus fidèle, elle n’a jamais trompé personne.

Quand don Juan eut fermé la porte de la salle et qu’il marcha dans une

longue galerie froide autant qu’obscure, il s’efforça de prendre une

contenance de théâtre; car, en songeant à son rôle de fils, il avait

jeté sa joie avec sa serviette. La nuit était noire. Le silencieux

serviteur qui conduisait le jeune homme vers une chambre mortuaire

éclairait assez mal son maître, en sorte que la MORT, aidée par le

froid, le silence, l’obscurité, par une réaction d’ivresse, peut-être,

put glisser quelques réflexions dans l’âme de ce dissipateur, il

interrogea sa vie et devint pensif comme un homme en procès qui

s’achemine au tribunal.

Bartholoméo Belvidéro, père de don Juan, était un vieillard nonagénaire

qui avait passé la majeure partie de sa vie dans les combinaisons

du commerce. Ayant traversé souvent les talismaniques contrées de

l’Orient, il y avait acquis d’immenses richesses et des connaissances

plus précieuses, disait-il, que l’or et les diamants, desquels alors

il ne se souciait plus guère.--Je préfère une dent à un rubis, et le

pouvoir au savoir, s’écriait-il parfois en souriant. Ce bon père

aimait à entendre don Juan lui raconter une étourderie de jeunesse, et

disait d’un air goguenard, en lui prodiguant l’or:--Mon cher enfant, ne

fais que les sottises qui t’amuseront. C’était le seul vieillard qui

éprouvât du plaisir à voir un jeune homme, l’amour paternel trompait

sa caducité par la contemplation d’une si brillante vie. A l’âge de

soixante ans, Belvidéro s’était épris d’un ange de paix et de beauté.

Don Juan avait été le seul fruit de cette tardive et passagère amour.

Depuis quinze années, le bonhomme déplorait la perte de sa chère Juana.

Ses nombreux serviteurs et son fils attribuaient à cette douleur de

vieillard les habitudes singulières qu’il avait contractées. Réfugié

dans l’aile la plus incommode de son palais, Bartholoméo n’en sortait

que très-rarement, et don Juan lui-même ne pouvait pénétrer dans

l’appartement de son père sans en avoir obtenu la permission. Si ce

volontaire anachorète allait et venait dans le palais ou par les

rues de Ferrare, il semblait chercher une chose qui lui manquait; il

marchait tout rêveur, indécis, préoccupé comme un homme en guerre

avec une idée ou avec un souvenir. Pendant que le jeune homme donnait

des fêtes somptueuses et que le palais retentissait des éclats de sa

joie, que les chevaux piaffaient dans les cours, que les pages se

disputaient en jouant aux dés sur les degrés, Bartholoméo mangeait

sept onces de pain par jour et buvait de l’eau. S’il lui fallait un

peu de volaille, c’était pour en donner les os à un barbet noir,

son compagnon fidèle. Il ne se plaignait jamais du bruit. Durant sa

maladie, si le son du cor et les aboiements des chiens le surprenaient

dans son sommeil, il se contentait de dire:--Ah! c’est don Juan qui

rentre! Jamais sur cette terre un père si commode et si indulgent ne

s’était rencontré; aussi le jeune Belvidéro, accoutumé à le traiter

sans cérémonie, avait-il tous les défauts des enfants gâtés; il vivait

avec Bartholoméo comme vit une capricieuse courtisane avec un vieil

amant, faisant excuser une impertinence par un sourire, vendant sa

belle humeur, et se laissant aimer. En reconstruisant, par une pensée,

le tableau de ses jeunes années, don Juan s’aperçut qu’il lui serait

difficile de trouver la bonté de son père en faute. En entendant,

au fond de son cœur, naître un remords, au moment où il traversait

la galerie, il se sentit près de pardonner à Belvidéro d’avoir si

longtemps vécu. Il revenait à des sentiments de piété filiale, comme un

voleur devient honnête homme par la jouissance possible d’un million,

bien dérobé. Bientôt le jeune homme franchit les hautes et froides

salles qui composaient l’appartement de son père. Après avoir éprouvé

les effets d’une atmosphère humide, respiré l’air épais, l’odeur rance

qui s’exhalaient de vieilles tapisseries et d’armoires couvertes de

poussière, il se trouva dans la chambre antique du vieillard, devant

un lit nauséabond, auprès d’un foyer presque éteint. Une lampe, posée

sur une table de forme gothique, jetait, par intervalles inégaux, des

nappes de lumière plus ou moins forte sur le lit, et montrait ainsi

la figure du vieillard sous des aspects toujours différents. Le froid

sifflait à travers les fenêtres mal fermées; et la neige, en fouettant

sur les vitraux, produisait un bruit sourd. Cette scène formait un

contraste si heurté avec la scène que don Juan venait d’abandonner,

qu’il ne put s’empêcher de tressaillir. Puis il eut froid quand, en

approchant du lit, une assez violente rafale de lueur, poussée par une

bouffée de vent, illumina la tête de son père: les traits en étaient

décomposés, la peau collée fortement sur les os avait des teintes

verdâtres que la blancheur de l’oreiller, sur lequel le vieillard

reposait, rendait encore plus horribles; contractée par la douleur,

la bouche entr’ouverte et dénuée de dents laissait passer quelques

soupirs dont l’énergie lugubre était soutenue par les hurlements de

la tempête. Malgré ces signes de destruction, il éclatait sur cette

tête un caractère incroyable de puissance. Un esprit supérieur y

combattait la mort. Les yeux, creusés par la maladie, gardaient une

fixité singulière. Il semblait que Bartholoméo cherchât à tuer, par

son regard de mourant, un ennemi assis au pied de son lit. Ce regard,

fixe et froid, était d’autant plus effrayant, que la tête restait

dans une immobilité semblable à celle des crânes posés sur une table

chez les médecins. Le corps entièrement dessiné par les draps du lit

annonçait que les membres du vieillard gardaient la même roideur. Tout

était mort, moins les yeux. Les sons qui sortaient de la bouche avaient

enfin quelque chose de mécanique. Don Juan éprouva une certaine honte

d’arriver auprès du lit de son père mourant en gardant un bouquet de

courtisane dans son sein, en y apportant les parfums d’une fête et les

senteurs du vin.

--Tu t’amusais! s’écria le vieillard en apercevant son fils.

Au même moment, la voix pure et légère d’une cantatrice qui enchantait

les convives, fortifiée par les accords de la viole sur laquelle elle

s’accompagnait, domina le râle de l’ouragan, et retentit jusque dans

cette chambre funèbre. Don Juan voulut ne rien entendre de cette

sauvage affirmation donnée à son père.

Bartholoméo dit:--Je ne t’en veux pas, mon enfant.

Ce mot plein de douceur fit mal à don Juan, qui ne pardonna pas à son

père cette poignante bonté.

--Quel remords pour moi, mon père! lui dit-il hypocritement.

--Pauvre Juanino, reprit le mourant d’une voix sourde, j’ai toujours

été si doux pour toi, que tu ne saurais désirer ma mort?

--Oh! s’écria don Juan, s’il était possible de vous rendre la vie en

donnant une partie de la mienne! (Ces choses-là peuvent toujours se

dire, pensait le dissipateur, c’est comme si j’offrais le monde à ma

maîtresse!) A peine sa pensée était-elle achevée, que le vieux barbet

aboya. Cette voix intelligente fit frémir don Juan, il crut avoir été

compris par le chien.

--Je savais bien, mon fils, que je pouvais compter sur toi, s’écria le

moribond. Je vivrai. Va, tu seras content. Je vivrai, mais sans enlever

un seul des jours qui t’appartiennent.

--Il a le délire, se dit don Juan. Puis il ajouta tout haut:--Oui, mon

père chéri, vous vivrez, certes, autant que moi, car votre image sera

sans cesse dans mon cœur.

--Il ne s’agit pas de cette vie-là, dit le vieux seigneur en

rassemblant ses forces pour se dresser sur son séant, car il fut

ému par un de ces soupçons qui ne naissent que sous le chevet des

mourants.--Écoute, mon fils, reprit-il d’une voix affaiblie par ce

dernier effort, je n’ai pas plus envie de mourir, que tu ne veux te

passer de maîtresses, de vin, de chevaux, de faucons, de chiens et d’or.

--Je le crois bien, pensa encore le fils en s’agenouillant au chevet

du lit et en baisant une des mains cadavéreuses de Bartholoméo.--Mais,

reprit-il à haute voix, mon père, mon cher père, il faut se soumettre à

la volonté de Dieu.

--Dieu, c’est moi, répliqua le vieillard en grommelant.

--Ne blasphémez pas, s’écria le jeune homme en voyant l’air menaçant

que prirent les traits de son père. Gardez-vous-en bien, vous avez reçu

l’extrême-onction, et je ne me consolerais pas de vous voir mourir en

état de péché.

--Veux-tu m’écouter! s’écria le mourant dont la bouche grinça.

Don Juan se tut. Un horrible silence régna. A travers les sifflements

lourds de la neige, les accords de la viole et la voix délicieuse

arrivèrent encore, faibles comme un jour naissant. Le moribond sourit.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 38 / 65 段