--Je te remercie d’avoir invité des cantatrices, d’avoir amené de la

musique! Une fête, des femmes jeunes et belles, blanches, à cheveux

noirs! tous les plaisirs de la vie, fais-les rester, je vais renaître.

--Le délire est à son comble, dit don Juan.

--J’ai découvert un moyen de ressusciter. Tiens! Cherche dans le tiroir

de la table, tu l’ouvriras en pressant un ressort caché par le griffon.

--J’y suis, mon père.

--Là, bien, prends un petit flacon de cristal de roche.

--Le voici.

--J’ai employé vingt ans à... En ce moment, le vieillard sentit

approcher sa fin, et rassembla toute son énergie pour dire:--Aussitôt

que j’aurai rendu le dernier soupir, tu me frotteras tout entier de

cette eau, je renaîtrai.

--Il y en a bien peu, répliqua le jeune homme.

Si Bartholoméo ne pouvait plus parler, il avait encore la faculté

d’entendre et de voir; sur ce mot, sa tête se tourna vers don Juan par

un mouvement d’une effrayante brusquerie, son cou resta tordu comme

celui d’une statue de marbre que la pensée du sculpteur a condamnée

à regarder de côté, ses yeux agrandis contractèrent une hideuse

immobilité. Il était mort, mort en perdant sa seule, sa dernière

illusion. En cherchant un asile dans le cœur de son fils, il y trouvait

une tombe plus creuse que les hommes ne la font d’habitude à leurs

morts. Aussi, ses cheveux furent-ils éparpillés par l’horreur, et son

regard convulsé parlait-il encore. C’était un père se levant avec rage

de son sépulcre pour demander vengeance à Dieu!

--Tiens! le bonhomme est fini, s’écria don Juan.

Empressé de présenter le mystérieux cristal à la lueur de la lampe,

comme un buveur consulte sa bouteille à la fin d’un repas, il n’avait

pas vu blanchir l’œil de son père. Le chien béant contemplait

alternativement son maître mort et l’élixir, de même que don Juan

regardait tour à tour son père et la fiole. La lampe jetait des

flammes ondoyantes. Le silence était profond, la viole muette.

Belvidéro tressaillit en croyant voir son père se remuer. Intimidé

par l’expression roide de ses yeux accusateurs, il les ferma, comme

il aurait poussé une persienne battue par le vent pendant une nuit

d’automne. Il se tint debout, immobile, perdu dans un monde de pensées.

Tout à coup un bruit aigre, semblable au cri d’un ressort rouillé,

rompit ce silence. Don Juan, surpris, faillit laisser tomber le flacon.

Une sueur, plus froide que ne l’est l’acier d’un poignard, sortit de

ses pores. Un coq de bois peint surgit au-dessus d’une horloge et

chanta trois fois. C’était une de ces ingénieuses machines à l’aide

desquelles les savants de cette époque se faisaient éveiller à l’heure

fixée pour leurs travaux. L’aube rougissait déjà les croisées. Don

Juan avait passé dix heures à réfléchir. La vieille horloge était

plus fidèle à son service qu’il ne l’était dans l’accomplissement de

ses devoirs envers Bartholoméo. Ce mécanisme se composait de bois,

de poulies, de cordes, de rouages, tandis que lui avait ce mécanisme

particulier à l’homme, et nommé un cœur. Pour ne plus s’exposer à

perdre la mystérieuse liqueur, le sceptique don Juan la replaça dans le

tiroir de la petite table gothique. En ce moment solennel, il entendit

dans les galeries un tumulte sourd: c’était des voix confuses, des

rires étouffés, des pas légers, les froissements de la soie, enfin

le bruit d’une troupe joyeuse qui tâche de se recueillir. La porte

s’ouvrit, et le prince, les amis de don Juan, les sept courtisanes,

les cantatrices apparurent dans le désordre bizarre où se trouvent des

danseuses surprises par les lueurs du matin, quand le soleil lutte avec

les feux pâlissants des bougies. Ils arrivaient tous pour donner au

jeune héritier les consolations d’usage.

--Oh! oh! le pauvre don Juan aurait-il donc pris cette mort au sérieux,

dit le prince à l’oreille de la Brambilla.

--Mais son père était un bien bon homme, répondit-elle.

Cependant les méditations nocturnes de don Juan avaient imprimé à

ses traits une expression si frappante, qu’elle imposa silence à ce

groupe. Les hommes restèrent immobiles. Les femmes, dont les lèvres

étaient séchées par le vin, dont les joues avaient été marbrées par

des baisers, s’agenouillèrent et se mirent à prier. Don Juan ne put

s’empêcher de tressaillir en voyant les splendeurs, les joies, les

rires, les chants, la jeunesse, la beauté, le pouvoir, toute la vie

personnifiée se prosternant ainsi devant la mort. Mais, dans cette

adorable Italie, la débauche et la religion s’accouplaient alors si

bien, que la religion y était une débauche et la débauche une religion!

Le prince serra affectueusement la main de don Juan; puis, toutes

les figures ayant formulé simultanément une même grimace mi-partie de

tristesse et d’indifférence, cette fantasmagorie disparut, laissant

la salle vide. C’était bien une image de la vie! En descendant les

escaliers, le prince dit à la Rivabarella:--Hein! qui aurait cru don

Juan un fanfaron d’impiété? Il aime son père!

--Avez-vous remarqué le chien noir? demanda la Brambilla.

--Le voilà immensément riche, repartit en soupirant la Bianca

Cavatolino.

--Que m’importe! s’écria la fière Varonèse, celle qui avait brisé le

drageoir.

--Comment, que t’importe? s’écria le duc. Avec ses écus il est aussi

prince que moi.

D’abord don Juan, balancé par mille pensées, flotta entre plusieurs

partis. Après avoir pris conseil du trésor amassé par son père, il

revint, sur le soir, dans la chambre mortuaire, l’âme grosse d’un

effroyable égoïsme. Il trouva dans l’appartement tous les gens de sa

maison occupés à rassembler les ornements du lit de parade sur lequel

_feu monseigneur_ allait être exposé le lendemain, au milieu d’une

superbe chambre ardente, curieux spectacle que tout Ferrare devait

venir admirer. Don Juan fit un signe, et ses gens s’arrêtèrent tous,

interdits, tremblants.

--Laissez-moi seul ici, dit-il d’une voix altérée, vous n’y rentrerez

qu’au moment où j’en sortirai.

Quand les pas du vieux serviteur qui s’en allait le dernier ne

retentirent plus que faiblement sur les dalles, don Juan ferma

précipitamment la porte, et, sûr d’être seul, il s’écria:--Essayons!

Le corps de Bartholoméo était couché sur une longue table. Pour dérober

à tous les yeux le hideux spectacle d’un cadavre qu’une extrême

décrépitude et la maigreur rendaient semblable à un squelette, les

embaumeurs avaient posé sur le corps un drap qui l’enveloppait, moins

la tête. Cette espèce de momie gisait au milieu de la chambre; et le

drap, naturellement souple, en dessinait vaguement les formes, mais

aiguës, roides et grêles. Le visage était déjà marqué de larges taches

violettes qui indiquaient la nécessité d’achever l’embaumement. Malgré

le scepticisme dont il était armé, don Juan trembla en débouchant la

magique fiole de cristal. Quand il arriva près de la tête, il fut même

contraint d’attendre un moment, tant il frissonnait. Mais ce jeune

homme avait été, de bonne heure, savamment corrompu par les mœurs

d’une cour dissolue; une réflexion digne du duc d’Urbin vint donc lui

donner un courage qu’aiguillonnait un vif sentiment de curiosité, il

semblait même que le démon lui eût soufflé ces mots qui résonnèrent

dans son cœur:--_Imbibe un œil!_ Il prit un linge, et, après l’avoir

parcimonieusement mouillé dans la précieuse liqueur, il le passa

légèrement sur la paupière droite du cadavre. L’œil s’ouvrit.

--Ah! ah! dit don Juan en pressant le flacon dans sa main comme nous

serrons en rêvant la branche à laquelle nous sommes suspendus au-dessus

d’un précipice.

Il voyait un œil plein de vie, un œil d’enfant dans une tête de mort,

la lumière y tremblait au milieu d’un jeune fluide; et, protégée par

de beaux cils noirs, elle scintillait pareille à ces lueurs uniques

que le voyageur aperçoit dans une campagne déserte, par les soirs

d’hiver. Cet œil flamboyant paraissait vouloir s’élancer sur don Juan,

et il pensait, accusait, condamnait, menaçait, jugeait, parlait, il

criait, il mordait. Toutes les passions humaines s’y agitaient. C’était

les supplications les plus tendres: une colère de roi, puis l’amour

d’une jeune fille demandant grâce à ses bourreaux; enfin le regard

profond que jette un homme sur les hommes en gravissant la dernière

marche de l’échafaud. Il éclatait tant de vie dans ce fragment de

vie, que don Juan épouvanté recula, il se promena par la chambre,

sans oser regarder cet œil, qu’il revoyait sur les planchers, sur les

tapisseries. La chambre était parsemée de pointes pleines de feu, de

vie, d’intelligence. Partout brillaient des yeux qui aboyaient après

lui!

--Il aurait bien revécu cent ans, s’écria-t-il involontairement au

moment où, ramené devant son père par une influence diabolique, il

contemplait cette étincelle lumineuse.

Tout à coup la paupière intelligente se ferma et se rouvrit

brusquement, comme celle d’une femme qui consent. Une voix eût crié:

«Oui!» don Juan n’aurait pas été plus effrayé.

--Que faire? pensa-t-il. Il eut le courage d’essayer de clore cette

paupière blanche. Ses efforts furent inutiles.

--Le crever? Ce sera peut-être un parricide? se demanda-t-il.

--Oui, dit l’œil par un clignotement d’une étonnante ironie.

--Ha! ha! s’écria don Juan, il y a de la sorcellerie là-dedans. Et

il s’approcha de l’œil pour l’écraser. Une grosse larme roula sur les

joues creuses du cadavre, et tomba sur la main de Belvidéro.

--Elle est brûlante, s’écria-t-il en s’asseyant.

Cette lutte l’avait fatigué comme s’il avait combattu, à l’exemple de

Jacob, contre un ange.

Enfin il se leva en se disant:--Pourvu qu’il n’y ait pas de sang!

Puis, rassemblant tout ce qu’il faut de courage pour être lâche, il

écrasa l’œil, en le foulant avec un linge, mais sans le regarder. Un

gémissement inattendu, mais terrible, se fit entendre. Le pauvre barbet

expirait en hurlant.

--Serait-il dans le secret, se demanda don Juan en regardant le fidèle

animal.

Don Juan Belvidéro passa pour un fils pieux. Il éleva un monument de

marbre blanc sur la tombe de son père, et en confia l’exécution des

figures aux plus célèbres artistes du temps. Il ne fut parfaitement

tranquille que le jour où la statue paternelle, agenouillée devant la

Religion, imposa son poids énorme sur cette fosse, au fond de laquelle

il enterra le seul remords qui ait effleuré son cœur dans les moments

de lassitude physique. En inventoriant les immenses richesses amassées

par le vieil orientaliste, don Juan devint avare, n’avait-il pas deux

vies humaines à pourvoir d’argent? Son regard profondément scrutateur

pénétra dans le principe de la vie sociale, et embrassa d’autant mieux

le monde qu’il le voyait à travers un tombeau. Il analysa les hommes

et les choses pour en finir d’une seule fois avec le Passé, représenté

par l’Histoire; avec le Présent, configuré par la Loi; avec l’Avenir,

dévoilé par les Religions. Il prit l’âme et la matière, les jeta dans

un creuset, n’y trouva rien, et dès lors il devint don Juan!

Maître des illusions de la vie, il s’élança, jeune et beau, dans la

vie, méprisant le monde, mais s’emparant du monde. Son bonheur ne

pouvait pas être cette félicité bourgeoise qui se repaît d’un _bouilli_

périodique, d’une douce bassinoire en hiver, d’une lampe pour la

nuit et de pantoufles neuves à chaque trimestre. Non, il se saisit

de l’existence comme un singe qui attrape une noix, et sans s’amuser

longtemps il dépouilla savamment les vulgaires enveloppes du fruit pour

en discuter la pulpe savoureuse. La poésie et les sublimes transports

de la passion humaine ne lui allèrent plus au cou-de-pied. Il ne commit

point la faute de ces hommes puissants qui, s’imaginant parfois que

les petites âmes croient aux grandes, s’avisent d’échanger les hautes

pensées de l’avenir contre la petite monnaie de nos idées viagères. Il

pouvait bien, comme eux, marcher les pieds sur terre et la tête dans

les cieux; mais il aimait mieux s’asseoir, et sécher, sous ses baisers,

plus d’une lèvre de femme tendre, fraîche et parfumée; car, semblable

à la Mort, là où il passait, il dévorait tout sans pudeur, voulant un

amour de possession, un amour oriental, aux plaisirs longs et faciles.

N’aimant que _la femme_ dans les femmes, il se fit de l’ironie une

allure naturelle à son âme. Quand ses maîtresses se servaient d’un

lit pour monter aux cieux où elles allaient se perdre au sein d’une

extase enivrante, don Juan les y suivait, grave, expansif, sincère

autant que sait l’être un étudiant allemand. Mais il disait JE, quand

sa maîtresse, folle, éperdue, disait nous! Il savait admirablement

bien se laisser entraîner par une femme. Il était toujours assez

fort pour lui faire croire qu’il tremblait comme un jeune lycéen qui

dit à sa première danseuse, dans un bal: «Vous aimez la danse?» Mais

il savait aussi rugir à propos, tirer son épée puissante et briser

les commandeurs. Il y avait de la raillerie dans sa simplicité et

du rire dans ses larmes, car il sut toujours pleurer autant qu’une

femme, quand elle dit à son mari: «Donne-moi un équipage, ou je meurs

de la poitrine.» Pour les négociants, le monde est un ballot ou une

masse de billets en circulation; pour la plupart des jeunes gens,

c’est une femme; pour quelques femmes, c’est un homme; pour certains

esprits, c’est un salon, une coterie, un quartier, une ville; pour

don Juan, l’univers était lui! Modèle de grâce et de noblesse, d’un

esprit séduisant, il attacha sa barque à tous les rivages; mais en

se faisant conduire, il n’allait que jusqu’où il voulait être mené.

Plus il vit, plus il douta. En examinant les hommes, il devina souvent

que le courage était de la témérité; la prudence, une poltronnerie;

la générosité, finesse; la justice, un crime; la délicatesse, une

niaiserie; la probité, une organisation: et, par une singulière

fatalité, il s’aperçut que les gens vraiment probes, délicats, justes,

généreux, prudents et courageux, n’obtenaient aucune considération

parmi les hommes.--Quelle froide plaisanterie! se dit-il. Elle ne

vient pas d’un dieu. Et alors, renonçant à un monde meilleur, il ne se

découvrit jamais en entendant prononcer un nom, et considéra les saints

de pierre dans les églises comme des œuvres d’art. Aussi, comprenant

le mécanisme des sociétés humaines, ne heurtait-il jamais trop les

préjugés, parce qu’il n’était pas aussi puissant que le bourreau; mais

il tournait les lois sociales avec cette grâce et cet esprit si bien

rendus dans sa scène avec monsieur Dimanche. Il fut en effet le type du

_Don Juan_ de Molière, du _Faust_ de Gœthe, du _Manfred_ de Byron et du

_Melmoth_ de Maturin. Grandes images tracées par les plus grands génies

de l’Europe, et auxquelles les accords de Mozart ne manqueront pas plus

que la lyre de Rossini peut-être! Images terribles que le principe

du mal, existant chez l’homme, éternise, et dont quelques copies se

retrouvent de siècle en siècle: soit que ce type entre en pourparler

avec les hommes en s’incarnant dans Mirabeau; soit qu’il se contente

d’agir en silence, comme Bonaparte; ou de presser l’univers dans une

ironie, comme le divin Rabelais; ou bien encore qu’il se rie des êtres,

au lieu d’insulter aux choses, comme le maréchal de Richelieu; et mieux

peut-être, soit qu’il se moque à la fois des hommes et des choses,

comme le plus célèbre de nos ambassadeurs. Mais le génie profond de don

Juan Belvidéro résuma, par avance, tous ces génies. Il se joua de tout.

Sa vie était une moquerie qui embrassait hommes, choses, institutions,

idées. Quant à l’éternité, il avait causé familièrement une demi-heure

avec le pape Jules II, et à la fin de la conversation, il lui dit en

riant:--S’il faut absolument choisir, j’aime mieux croire en Dieu qu’au

diable; la puissance unie à la bonté offre toujours plus de ressource

que n’en a le Génie du Mal.

--Oui, mais Dieu veut qu’on fasse pénitence dans ce monde...

--Vous pensez donc toujours à vos indulgences? répondit Belvidéro. Eh!

bien, j’ai, pour me repentir des fautes de ma première vie, toute une

existence en réserve.

--Ah! si tu comprends ainsi la vieillesse, s’écria le pape, tu risques

d’être canonisé.

--Après votre élévation à la papauté, l’on peut tout croire.

Et ils allèrent voir les ouvriers occupés à bâtir l’immense basilique

consacrée à saint Pierre.

--Saint Pierre est l’homme de génie qui nous a constitué notre double

pouvoir, dit le pape à don Juan, il mérite ce monument. Mais parfois,

la nuit, je pense qu’un déluge passera l’éponge sur cela, et ce sera à

recommencer...

Don Juan et le pape se prirent à rire, ils s’étaient entendus. Un sot

serait allé, le lendemain, s’amuser avec Jules II chez Raphaël ou dans

la délicieuse Villa-Madama; mais Belvidéro alla le voir officier

pontificalement, afin de se convaincre de ses doutes. Dans une

débauche, La Rovère aurait pu se démentir et commenter l’_Apocalypse_.

Toutefois cette légende n’est pas entreprise pour fournir des matériaux

à ceux qui voudront écrire des mémoires sur la vie de don Juan, elle

est destinée à prouver aux honnêtes gens que Belvidéro n’est pas mort

dans son duel avec une pierre, comme veulent le faire croire quelques

lithographes. Lorsque don Juan Belvidéro atteignit l’âge de soixante

ans, il vint se fixer en Espagne. Là, sur ses vieux jours, il épousa

une jeune et ravissante Andalouse. Mais, par calcul, il ne fut ni

bon père ni bon époux. Il avait observé que nous ne sommes jamais

si tendrement aimés que par les femmes auxquelles nous ne songeons

guère. Dona Elvire saintement élevée par une vieille tante au fond de

l’Andalousie, dans un château, à quelques lieues de San-Lucar, était

tout dévouement et tout grâce. Don Juan devina que cette jeune fille

serait femme à longtemps combattre une passion avant d’y céder, il

espéra donc pouvoir la conserver vertueuse jusqu’à sa mort. Ce fut une

plaisanterie sérieuse, une partie d’échecs qu’il voulut se réserver de

jouer pendant ses vieux jours. Fort de toutes les fautes commises par

son père Bartholoméo, don Juan résolut de faire servir les moindres

actions de sa vieillesse à la réussite du drame qui devait s’accomplir

sur son lit de mort. Ainsi la plus grande partie de ses richesses resta

enfouie dans les caves de son palais à Ferrare, où il allait rarement.

Quant à l’autre moitié de sa fortune, elle fut placée en viager, afin

d’intéresser à la durée de sa vie et sa femme et ses enfants, espèce

de rouerie que son père aurait dû pratiquer; mais cette spéculation

de machiavélisme ne lui fut pas très-nécessaire. Le jeune Philippe

Belvidéro, son fils, devint un Espagnol aussi consciencieusement

religieux que son père était impie, en vertu peut-être du proverbe:

_à père avare, enfant prodigue_. L’abbé de San-Lucar fut choisi par

don Juan pour diriger les consciences de la duchesse de Belvidéro

et de Philippe. Cet ecclésiastique était un saint homme, de belle

taille, admirablement bien proportionné, ayant de beaux yeux noirs,

une tête à la Tibère, fatiguée par les jeûnes, blanche de macérations,

et journellement tenté comme le sont tous les solitaires. Le vieux

seigneur espérait peut-être pouvoir encore tuer un moine avant de

finir son premier bail de vie. Mais, soit que l’abbé fût aussi fort

que don Juan pouvait l’être lui-même, soit que dona Elvire eût plus

de prudence ou de vertu que l’Espagne n’en accorde aux femmes, don

Juan fut contraint de passer ses derniers jours comme un vieux curé de

campagne, sans scandale chez lui. Parfois il prenait plaisir à trouver

son fils ou sa femme en faute sur leurs devoirs de religion, et voulait

impérieusement qu’ils exécutassent toutes les obligations imposées

aux fidèles par la cour de Rome. Enfin il n’était jamais si heureux

qu’en entendant le galant abbé de San-Lucar, dona Elvire et Philippe

occupés à discuter un cas de conscience. Cependant, malgré les soins

prodigieux que le seigneur don Juan Belvidéro donnait à sa personne,

les jours de la décrépitude arrivèrent; avec cet âge de douleur,

vinrent les cris de l’impuissance, cris d’autant plus déchirants,

que plus riches étaient les souvenirs de sa bouillante jeunesse et

de sa voluptueuse maturité. Cet homme, en qui le dernier degré de la

raillerie était d’engager les autres à croire aux lois et aux principes

dont il se moquait, s’endormait le soir sur un _peut-être_! Ce modèle

du bon ton, ce duc, vigoureux dans une orgie, superbe dans les cours,

gracieux auprès des femmes dont les cœurs avaient été tordus par lui

comme un paysan tord un lien d’osier, cet homme de génie avait une

pituite opiniâtre, une sciatique importune, une goutte brutale. Il

voyait ses dents le quittant comme à la fin d’une soirée, les dames

les plus blanches, les mieux parées, s’en vont, une à une, laissant

le salon désert et démeublé. Enfin ses mains hardies tremblèrent, ses

jambes sveltes chancelèrent, et un soir l’apoplexie lui pressa le cou

de ses mains crochues et glaciales. Depuis ce jour fatal, il devint

morose et dur. Il accusait le dévouement de son fils et de sa femme, en

prétendant parfois que leurs soins touchants et délicats ne lui étaient

si tendrement prodigués que parce qu’il avait placé toute sa fortune en

rentes viagères. Elvire et Philippe versaient alors des larmes amères

et redoublaient de caresses auprès du malicieux vieillard, dont la voix

cassée devenait affectueuse pour leur dire:--«Mes amis, ma chère femme,

vous me pardonnez, n’est-ce pas? Je vous tourmente un peu. Hélas!

grand Dieu! comment te sers-tu de moi pour éprouver ces deux célestes

créatures? Moi, qui devrais être leur joie, je suis leur fléau.» Ce fut

ainsi qu’il les enchaîna au chevet de son lit, leur faisant oublier des

mois entiers d’impatience et de cruauté par une heure où, pour eux, il

déployait les trésors toujours nouveaux de sa grâce et d’une fausse

tendresse. Système paternel qui lui réussit infiniment mieux que celui

dont avait usé jadis son père envers lui. Enfin, il parvint à un tel

degré de maladie que, pour le mettre au lit, il fallait le manœuvrer

comme une felouque entrant dans un chenal dangereux. Puis le jour de la

mort arriva. Ce brillant et sceptique personnage, dont l’entendement

survivait seul à la plus affreuse de toutes les destructions, se vit

entre un médecin et un confesseur, ses deux antipathies. Mais il fut

jovial avec eux. N’y avait-il pas, pour lui, une lumière scintillante

derrière le voile de l’avenir? Sur cette toile, de plomb pour les

autres et diaphane pour lui, les légères, les ravissantes délices de la

jeunesse se jouaient comme des ombres.

Ce fut par une belle soirée d’été que don Juan sentit les approches

de la mort. Le ciel de l’Espagne était d’une admirable pureté, les

orangers parfumaient l’air, les étoiles distillaient de vives et

fraîches lumières, la nature semblait lui donner des gages certains de

sa résurrection, un fils pieux et obéissant le contemplait avec amour

et respect. Vers onze heures, il voulut rester seul avec cet être

candide.

--Philippe, lui dit-il d’une voix si tendre et si affectueuse que le

jeune homme tressaillit et pleura de bonheur. Jamais ce père inflexible

n’avait prononcé ainsi: Philippe!--Écoute-moi, mon fils, reprit le

moribond. Je suis un grand pécheur. Aussi ai-je pensé, pendant toute

ma vie, à ma mort. Jadis je fus l’ami du grand pape Jules II. Cet

illustre pontife craignit que l’excessive irritation de mes sens ne

me fît commettre quelque péché mortel entre le moment où j’expirerais

et celui où j’aurais reçu les saintes huiles; il me fit présent d’une

fiole dans laquelle existe l’eau sainte jaillie autrefois des rochers,

dans le désert. J’ai gardé le secret sur cette dilapidation du trésor

de l’Église, mais je suis autorisé à révéler ce mystère à mon fils,

_in articulo mortis_. Vous trouverez cette fiole dans le tiroir de

cette table gothique qui n’a jamais quitté le chevet de mon lit... Le

précieux cristal pourra vous servir encore, mon bien-aimé Philippe.

Jurez-moi, par votre salut éternel, d’exécuter ponctuellement mes

ordres?

Philippe regarda son père. Don Juan se connaissait trop à l’expression

des sentiments humains pour ne pas mourir en paix sur la foi d’un tel

regard, comme son père était mort au désespoir sur la foi du sien.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 39 / 65 段