Enthousiaste comme nous le sommes tous à vingt ans, j’avais voulu
défendre mon pays, et commandais une compagnie franche que j’avais
organisée aux environs d’Andernach. Quelques jours auparavant j’étais
tombé pendant la nuit au milieu d’un détachement français composé de
huit cents hommes. Nous étions tout au plus deux cents. Mes espions
m’avaient vendu. Je fus jeté dans la prison d’Andernach. Il s’agissait
alors de me fusiller, pour faire un exemple qui intimidât le pays. Les
Français parlaient aussi de représailles, mais le meurtre dont les
républicains voulaient tirer vengeance sur moi ne s’était pas commis
dans l’Électorat. Mon père avait obtenu un sursis de trois jours,
afin de pouvoir aller demander ma grâce au général Augereau, qui la
lui accorda. Je vis donc Prosper Magnan au moment où il entra dans la
prison d’Andernach, et il m’inspira la plus profonde pitié. Quoiqu’il
fût pâle, défait, taché de sang, sa physionomie avait un caractère de
candeur et d’innocence qui me frappa vivement. Pour moi, l’Allemagne
respirait dans ses longs cheveux blonds, dans ses yeux bleus. Véritable
image de mon pays défaillant, il m’apparut comme une victime et non
comme un meurtrier. Au moment où il passa sous ma fenêtre, il jeta, je
ne sais où, le sourire amer et mélancolique d’un aliéné qui retrouve
une fugitive lueur de raison. Ce sourire n’était certes pas celui d’un
assassin. Quand je vis le geôlier, je le questionnai sur son nouveau
prisonnier.--Il n’a pas parlé depuis qu’il est dans son cachot. Il
s’est assis, a mis sa tête entre ses mains, et dort ou réfléchit à son
affaire. A entendre les Français, il aura son compte demain matin, et
sera fusillé dans les vingt-quatre heures. Je demeurai le soir sous la
fenêtre du prisonnier, pendant le court instant qui m’était accordé
pour faire une promenade dans la cour de la prison. Nous causâmes
ensemble, et il me raconta naïvement son aventure, en répondant avec
assez de justesse à mes différentes questions. Après cette première
conversation, je ne doutai plus de son innocence. Je demandai, j’obtins
la faveur de rester quelques heures près de lui. Je le vis donc à
plusieurs reprises, et le pauvre enfant m’initia sans détour à toutes
ses pensées. Il se croyait à la fois innocent et coupable. Se souvenant
de l’horrible tentation à laquelle il avait eu la force de résister,
il craignait d’avoir accompli, pendant son sommeil et dans un accès de
somnambulisme, le crime qu’il rêvait, éveillé.--Mais votre compagnon?
lui dis-je.--Oh! s’écria-t-il avec feu, Wilhem est incapable... Il
n’acheva même pas. A cette parole chaleureuse, pleine de jeunesse et de
vertu, je lui serrai la main.--A son réveil, reprit-il, il aura sans
doute été épouvanté, il aura perdu la tête, il se sera sauvé.--Sans
vous éveiller, lui dis-je. Mais alors votre défense sera facile,
car la valise de Walhenfer n’aura pas été volée. Tout à coup il
fondit en larmes.--Oh! oui, je suis innocent, s’écria-t-il. Je n’ai
pas tué. Je me souviens de mes songes. Je jouais aux barres avec mes
camarades de collége. Je n’ai pas dû couper la tête de ce négociant,
en rêvant que je courais. Puis, malgré les lueurs d’espoir qui parfois
lui rendirent un peu de calme, il se sentait toujours écrasé par un
remords. Il avait bien certainement levé le bras pour trancher la
tête du négociant. Il se faisait justice, et ne se trouvait pas le
cœur pur, après avoir commis le crime dans sa pensée.--Et cependant!
je suis bon! s’écriait-il. O ma pauvre mère! Peut-être en ce moment
joue-t-elle gaiement à l’impériale avec ses voisines dans son petit
salon de tapisserie. Si elle savait que j’ai seulement levé la main
pour assassiner un homme... oh! elle mourrait! Et je suis en prison,
accusé d’avoir commis un crime. Si je n’ai pas tué cet homme, je tuerai
certainement ma mère! A ces mots il ne pleura pas; mais, animé de
cette fureur courte et vive assez familière aux Picards, il s’élança
vers la muraille, et, si je ne l’avais retenu, il s’y serait brisé la
tête.--Attendez votre jugement, lui dis-je. Vous serez acquitté, vous
êtes innocent. Et votre mère...--Ma mère, s’écria-t-il avec fureur,
elle apprendra mon accusation avant tout. Dans les petites villes,
cela se fait ainsi, la pauvre femme en mourra de chagrin. D’ailleurs,
je ne suis pas innocent. Voulez-vous savoir toute la vérité? Je sens
que j’ai perdu la virginité de ma conscience. Après ce terrible mot,
il s’assit, se croisa les bras sur la poitrine, inclina la tête, et
regarda la terre d’un air sombre. En ce moment, le porte-clefs vint
me prier de rentrer dans ma chambre; mais, fâché d’abandonner mon
compagnon en un instant où son découragement me paraissait si profond,
je le serrai dans mes bras avec amitié.--Prenez patience, lui dis-je,
tout ira bien, peut-être. Si la voix d’un honnête homme peut faire
taire vos doutes, apprenez que je vous estime et vous aime. Acceptez
mon amitié, et dormez sur mon cœur, si vous n’êtes pas en paix avec le
vôtre. Le lendemain, un caporal et quatre fusiliers vinrent chercher
le sous-aide vers neuf heures. En entendant le bruit que firent les
soldats, je me mis à ma fenêtre. Lorsque le jeune homme traversa la
cour, il jeta les yeux sur moi. Jamais je n’oublierai ce regard plein
de pensées, de pressentiments, de résignation, et de je ne sais quelle
grâce triste et mélancolique. Ce fut une espèce de testament silencieux
et intelligible par lequel un ami léguait sa vie perdue à son dernier
ami. La nuit avait sans doute été bien dure, bien solitaire pour lui;
mais aussi peut-être la pâleur empreinte sur son visage accusait-elle
un stoïcisme puisé dans une nouvelle estime de lui-même. Peut-être
s’était-il purifié par un remords, et croyait-il laver sa faute dans
sa douleur et dans sa honte. Il marchait d’un pas ferme; et, dès le
matin, il avait fait disparaître les taches de sang dont il s’était
involontairement souillé.--Mes mains y ont fatalement trempé pendant
que je dormais, car mon sommeil est toujours très-agité, m’avait-il
dit la veille, avec un horrible accent de désespoir. J’appris qu’il
allait comparaître devant un conseil de guerre. La division devait, le
surlendemain, se porter en avant, et le chef de demi-brigade ne voulait
pas quitter Andernach sans faire justice du crime sur les lieux mêmes
où il avait été commis... Je restai dans une mortelle angoisse pendant
le temps que dura ce conseil. Enfin, vers midi, Prosper Magnan fut
ramené en prison. Je faisais en ce moment ma promenade accoutumée; il
m’aperçut, et vint se jeter dans mes bras.--Perdu, me dit-il. Je suis
perdu sans espoir! Ici, pour tout le monde, je serai donc un assassin.
Il releva la tête avec fierté.--Cette injustice m’a rendu tout entier à
mon innocence. Ma vie aurait toujours été troublée, ma mort sera sans
reproche. Mais, y a-t-il un avenir? Tout le dix-huitième siècle était
dans cette interrogation soudaine. Il resta pensif.--Enfin, lui dis-je,
comment avez-vous répondu? que vous a-t-on demandé? n’avez-vous pas dit
naïvement le fait comme vous me l’avez raconté? Il me regarda fixement
pendant un moment; puis, après cette pause effrayante, il me répondit
avec une fiévreuse vivacité de paroles:--Ils m’ont demandé d’abord:
«Êtes-vous sorti de l’auberge pendant la nuit?» J’ai dit:--Oui.--«Par
où?» J’ai rougi, et j’ai répondu:--Par la fenêtre.--«Vous l’aviez donc
ouverte?»--Oui! ai-je dit. «Vous y avez mis bien de la précaution.
L’aubergiste n’a rien entendu!» Je suis resté stupéfait. Les mariniers
ont déclaré m’avoir vu me promenant, allant tantôt à Andernach, tantôt
vers la forêt.--J’ai fait, disent-ils, plusieurs voyages. J’ai enterré
l’or et les diamants. Enfin, la valise ne s’est pas retrouvée! Puis
j’étais toujours en guerre avec mes remords. Quand je voulais parler:
«Tu as voulu commettre le crime!» me criait une voix impitoyable. Tout
était contre moi, même moi!... Ils m’ont questionné sur mon camarade,
et je l’ai complétement défendu. Alors ils m’ont dit: «--Nous devons
trouver un coupable entre vous, votre camarade, l’aubergiste et sa
femme. Ce matin, toutes les fenêtres et les portes se sont trouvées
fermées!»--A cette observation, reprit-il, je suis resté sans voix,
sans force, sans âme. Plus sûr de mon ami que de moi-même, je ne
pouvais l’accuser. J’ai compris que nous étions regardés tous deux
comme également complices de l’assassinat, et que je passais pour le
plus maladroit! J’ai voulu expliquer le crime par le somnambulisme,
et justifier mon ami; alors j’ai divagué. Je suis perdu. J’ai lu ma
condamnation dans les yeux de mes juges. Ils ont laissé échapper des
sourires d’incrédulité. Tout est dit. Plus d’incertitude. Demain je
serai fusillé.--Je ne pense plus à moi, reprit-il, mais à ma pauvre
mère! Il s’arrêta, regarda le ciel, et ne versa pas de larmes. Ses yeux
étaient secs et fortement convulsés.--Frédéric!--Ah! l’autre se nommait
Frédéric, Frédéric! Oui, c’est bien là le nom! s’écria monsieur Hermann
d’un air de triomphe.
Ma voisine me poussa le pied, et me fit un signe en me montrant
monsieur Taillefer. L’ancien fournisseur avait négligemment laissé
tomber sa main sur ses yeux; mais, entre les intervalles de ses doigts,
nous crûmes voir une flamme sombre dans son regard.
--Hein? me dit-elle à l’oreille. S’il se nommait Frédéric.
Je répondis en la guignant de l’œil comme pour lui dire: «Silence!»
Hermann reprit ainsi:--Frédéric, s’écria le sous-aide, Frédéric m’a
lâchement abandonné. Il aura eu peur. Peut-être se sera-t-il caché
dans l’auberge, car nos deux chevaux étaient encore le matin dans la
cour.--Quel incompréhensible mystère, ajouta-t-il après un moment de
silence. Le somnambulisme, le somnambulisme! Je n’en ai eu qu’un seul
accès dans ma vie, et encore à l’âge de six ans.--M’en irai-je d’ici,
reprit-il, frappant du pied sur la terre, en emportant tout ce qu’il y
a d’amitié dans le monde? Mourrai-je donc deux fois en doutant d’une
fraternité commencée à l’âge de cinq ans, et continuée au collége,
aux écoles! Où est Frédéric? Il pleura. Nous tenons donc plus à un
sentiment qu’à la vie.--Rentrons, me dit-il, je préfère être dans mon
cachot. Je ne voudrais pas qu’on me vît pleurant. J’irai courageusement
à la mort, mais je ne sais pas faire de l’héroïsme à contre-temps, et
j’avoue que je regrette ma jeune et belle vie. Pendant cette nuit je
n’ai pas dormi; je me suis rappelé les scènes de mon enfance, et me
suis vu courant dans ces prairies dont le souvenir a peut-être causé
ma perte.--J’avais de l’avenir, me dit-il en s’interrompant. Douze
hommes; un sous-lieutenant qui criera:--Portez armes, en joue, feu!
un roulement de tambours; et l’infamie! voilà mon avenir maintenant.
Oh! il y a un Dieu, ou tout cela serait par trop niais. Alors il me
prit et me serra dans ses bras en m’étreignant avec force.--Ah! vous
êtes le dernier homme avec lequel j’aurai pu épancher mon âme. Vous
serez libre, vous! vous verrez votre mère! Je ne sais si vous êtes
riche ou pauvre, mais qu’importe! vous êtes le monde entier pour moi.
Ils ne se battront pas toujours, ceux-ci. Eh! bien, quand ils seront
en paix, allez à Beauvais. Si ma mère survit à la fatale nouvelle de
ma mort, vous l’y trouverez. Dites-lui ces consolantes paroles:--Il
était innocent!--Elle vous croira, reprit-il. Je vais lui écrire; mais
vous lui porterez mon dernier regard, vous lui direz que vous êtes le
dernier homme que j’aurai embrassé. Ah! combien elle vous aimera, la
pauvre femme! vous qui aurez été mon dernier ami.--Ici, dit-il après
un moment de silence pendant lequel il resta comme accablé sous le
poids de ses souvenirs, chefs et soldats me sont inconnus, et je leur
fais horreur à tous. Sans vous, mon innocence serait un secret entre
le ciel et moi. Je lui jurai d’accomplir saintement ses dernières
volontés. Mes paroles, mon effusion de cœur le touchèrent. Peu de temps
après, les soldats revinrent le chercher et le ramenèrent au conseil
de guerre. Il était condamné. J’ignore les formalités qui devaient
suivre ou accompagner ce premier jugement, je ne sais pas si le jeune
chirurgien défendit sa vie dans toutes les règles; mais il s’attendait
à marcher au supplice le lendemain matin, et passa la nuit à écrire à
sa mère.--Nous serons libres tous deux, me dit-il en souriant, quand
je l’allai voir le lendemain; j’ai appris que le général a signé
votre grâce. Je restai silencieux, et le regardai pour bien graver
ses traits dans ma mémoire. Alors il prit une expression de dégoût,
et me dit:--J’ai été tristement lâche! J’ai, pendant toute la nuit,
demandé ma grâce à ces murailles. Et il me montrait les murs de son
cachot.--Oui, oui, reprit-il, j’ai hurlé de désespoir, je me suis
révolté, j’ai subi la plus terrible des agonies morales.--J’étais seul!
Maintenant, je pense à ce que vont dire les autres... Le courage est un
costume à prendre. Je dois aller décemment à la mort... Aussi...
LES DEUX JUSTICES.
--Oh! n’achevez pas! s’écria la jeune personne qui avait demandé cette
histoire, et qui interrompit alors brusquement le Nurembergeois. Je
veux demeurer dans l’incertitude et croire qu’il a été sauvé. Si
j’apprenais aujourd’hui qu’il a été fusillé, je ne dormirais pas cette
nuit. Demain vous me direz le reste.
Nous nous levâmes de table. En acceptant le bras de monsieur Hermann,
ma voisine lui dit:--Il a été fusillé, n’est-ce pas?
--Oui. Je fus témoin de l’exécution.
--Comment, monsieur, dit-elle, vous avez pu...
--Il l’avait désiré, madame. Il y a quelque chose de bien affreux
à suivre le convoi d’un homme vivant, d’un homme que l’on aime,
d’un innocent! Ce pauvre jeune homme ne cessa pas de me regarder.
Il semblait ne plus vivre qu’en moi! Il voulait, disait-il, que je
reportasse son dernier soupir à sa mère.
--Eh! bien, l’avez-vous vue?
--A la paix d’Amiens, je vins en France pour apporter à la mère cette
belle parole:--Il était innocent. J’avais religieusement entrepris ce
pèlerinage. Mais madame Magnan était morte de consomption. Ce ne fut
pas sans une émotion profonde que je brûlai la lettre dont j’étais
porteur. Vous vous moquerez peut-être de mon exaltation germanique,
mais je vis un drame de mélancolie sublime dans le secret éternel qui
allait ensevelir ces adieux jetés entre deux tombes, ignorés de toute
la création, comme un cri poussé au milieu du désert par le voyageur
que surprend un lion.
--Et si l’on vous mettait face à face avec un des hommes qui sont dans
ce salon, en vous disant:--Voilà le meurtrier! ne serait-ce pas un
autre drame? lui demandai-je en l’interrompant. Et que feriez-vous?
Monsieur Hermann alla prendre son chapeau et sortit.
--Vous agissez en jeune homme, et bien légèrement, me dit ma voisine.
Regardez Taillefer! tenez! assis dans la bergère, là, au coin de
la cheminée, mademoiselle Fanny lui présente une tasse de café. Il
sourit. Un assassin, que le récit de cette aventure aurait dû mettre
au supplice, pourrait-il montrer tant de calme? N’a-t-il pas un air
vraiment patriarcal?
--Oui, mais allez lui demander s’il a fait la guerre en Allemagne,
m’écriai-je.
--Pourquoi non?
Et avec cette audace dont les femmes manquent rarement lorsqu’une
entreprise leur sourit, ou que leur esprit est dominé par la curiosité,
ma voisine s’avança vers le fournisseur.
--Vous êtes allé en Allemagne? lui dit-elle.
Taillefer faillit laisser tomber sa soucoupe.
--Moi! madame? non, jamais.
--Que dis-tu donc là, Taillefer! répliqua le banquier en
l’interrompant, n’étais-tu pas dans les vivres, à la campagne de Wagram?
--Ah, oui! répondit monsieur Taillefer, cette fois-là, j’y suis allé.
--Vous vous trompez, c’est un bon homme, me dit ma voisine en revenant
près de moi.
--Hé! bien, m’écriai-je, avant la fin de la soirée je chasserai le
meurtrier hors de la fange où il se cache.
Il se passe tous les jours sous nos yeux un phénomène moral d’une
profondeur étonnante, et cependant trop simple pour être remarqué.
Si dans un salon deux hommes se rencontrent, dont l’un ait le droit
de mépriser ou de haïr l’autre, soit par la connaissance d’un fait
intime et latent dont il est entaché, soit par un état secret, ou même
par une vengeance à venir, ces deux hommes se devinent et pressentent
l’abîme qui les sépare ou doit les séparer. Ils s’observent à leur
insu, se préoccupent d’eux-mêmes; leurs regards, leurs gestes, laissent
transpirer une indéfinissable émanation de leur pensée, il y a un
aimant entre eux. Je ne sais qui s’attire le plus fortement, de la
vengeance ou du crime, de la haine ou de l’insulte. Semblables au
prêtre qui ne pouvait consacrer l’hostie en présence du malin esprit,
ils sont tous deux gênés, défiants: l’un est poli, l’autre sombre,
je ne sais lequel; l’un rougit ou pâlit, l’autre tremble. Souvent le
vengeur est aussi lâche que la victime. Peu de gens ont le courage de
produire un mal, même nécessaire; et bien des hommes se taisent ou
pardonnent en haine du bruit, ou par peur d’un dénoûment tragique.
Cette intussusception de nos âmes et de nos sentiments établissait
une lutte mystérieuse entre le fournisseur et moi. Depuis la première
interpellation que je lui avais faite pendant le récit de monsieur
Hermann, il fuyait mes regards. Peut-être aussi évitait-il ceux de
tous les convives! Il causait avec l’inexpériente Fanny, la fille du
banquier; éprouvant sans doute, comme tous les criminels, le besoin de
se rapprocher de l’innocence, en espérant trouver du repos près d’elle.
Mais, quoique loin de lui, je l’écoutais, et mon œil perçant fascinait
le sien. Quand il croyait pouvoir m’épier impunément, nos regards se
rencontraient, et ses paupières s’abaissaient aussitôt. Fatigué de
ce supplice, Taillefer s’empressa de le faire cesser en se mettant à
jouer. J’allai parier pour son adversaire, mais en désirant perdre mon
argent. Ce souhait fut accompli. Je remplaçai le joueur sortant, et me
trouvai face à face avec le meurtrier...
--Monsieur, lui dis-je pendant qu’il me donnait des cartes, auriez-vous
la complaisance de _démarquer_?
Il fit passer assez précipitamment ses jetons de gauche à droite.
Ma voisine était venue près de moi, je lui jetai un coup d’œil
significatif.
--Seriez-vous, demandai-je en m’adressant au fournisseur, monsieur
Frédéric Taillefer, de qui j’ai beaucoup connu la famille à Beauvais?
--Oui monsieur, répondit-il.
Il laissa tomber ses cartes, pâlit, mit sa tête dans ses mains, pria
l’un de ses parieurs de tenir son jeu, et se leva.
--Il fait trop chaud ici, s’écria-t-il. Je crains...
Il n’acheva pas. Sa figure exprima tout à coup d’horribles souffrances,
et il sortit brusquement. Le maître de la maison accompagna Taillefer,
en paraissant prendre un vif intérêt à sa position. Nous nous
regardâmes, ma voisine et moi; mais je trouvai je ne sais quelle teinte
d’amère tristesse répandue sur sa physionomie.
--Votre conduite est-elle bien miséricordieuse? me demanda-t-elle en
m’emmenant dans une embrasure de fenêtre au moment où je quittai le
jeu après avoir perdu. Voudriez-vous accepter le pouvoir de lire dans
tous les cœurs? Pourquoi ne pas laisser agir la justice humaine et
la justice divine? Si nous échappons à l’une, nous n’évitons jamais
l’autre! Les priviléges d’un président de Cour d’assises sont-ils donc
bien dignes d’envie? Vous avez presque fait l’office du bourreau.
--Après avoir partagé, stimulé ma curiosité, vous me faites de la
morale!
--Vous m’avez fait réfléchir, me répondit-elle.
--Donc, paix aux scélérats, guerre aux malheureux, et déifions l’or!
Mais, laissons cela, ajoutai-je en riant. Regardez, je vous prie, la
jeune personne qui entre en ce moment dans le salon.
--Eh! bien?
--Je l’ai vue il y a trois jours au bal de l’ambassadeur de Naples;
j’en suis devenu passionnément amoureux. De grâce, dites-moi son nom.
Personne n’a pu...
--C’est mademoiselle Victorine Taillefer!
J’eus un éblouissement.
--Sa belle-mère, me disait ma voisine, dont j’entendis à peine la voix,
l’a retirée depuis peu du couvent où s’est tardivement achevée son
éducation. Pendant longtemps son père a refusé de la reconnaître. Elle
vient ici pour la première fois. Elle est bien belle et bien riche.
Ces paroles furent accompagnées d’un sourire sardonique. En ce moment,
nous entendîmes des cris violents, mais étouffés. Ils semblaient sortir
d’un appartement voisin et retentissaient faiblement dans les jardins.
--N’est-ce pas la voix de monsieur Taillefer? m’écriai-je.
Nous prêtâmes au bruit toute notre attention, et d’épouvantables
gémissements parvinrent à nos oreilles. La femme du banquier accourut
précipitamment vers nous, et ferma la fenêtre.
--Évitons les scènes, nous dit-elle. Si mademoiselle Taillefer
entendait son père, elle pourrait bien avoir une attaque de nerfs!
Le banquier rentra dans le salon, y chercha Victorine, et lui dit un
mot à voix basse. Aussitôt la jeune personne jeta un cri, s’élança vers
la porte et disparut. Cet événement produisit une grande sensation. Les
parties cessèrent. Chacun questionna son voisin. Le murmure des voix
grossit, et des groupes se formèrent.
--M. Taillefer se serait-il... demandai-je.
--Tué, s’écria ma railleuse voisine. Vous en porteriez gaiement le
deuil, je pense!
--Mais que lui est-il donc arrivé?
--Le pauvre bonhomme, répondit la maîtresse de la maison, est sujet à
une maladie dont je n’ai pu retenir le nom, quoique monsieur Brousson
me l’ait dit assez souvent, et il vient d’en avoir un accès.
--Quel est donc le genre de cette maladie? demanda soudain un juge
d’instruction.
--Oh! c’est un terrible mal, monsieur, répondit-elle. Les médecins
n’y connaissent pas de remède. Il paraît que les souffrances en sont
atroces. Un jour, ce malheureux Taillefer ayant eu un accès pendant son
séjour à ma terre, j’ai été obligée d’aller chez une de mes voisines
pour ne pas l’entendre; il pousse des cris terribles, il veut se tuer;
sa fille fut alors forcée de le faire attacher sur son lit, et de lui
mettre la camisole des fous. Ce pauvre homme prétend avoir dans la
tête des animaux qui lui rongent la cervelle: c’est des élancements,
des coups de scie, des tiraillements horribles dans l’intérieur de
chaque nerf. Il souffre tant à la tête qu’il ne sentait pas les moxas
qu’on lui appliquait jadis pour essayer de le distraire; mais monsieur
Brousson, qu’il a pris pour médecin, les a défendus, en prétendant
que c’était une affection nerveuse, une inflammation de nerfs, pour
laquelle il fallait des sangsues au cou et de l’opium sur la tête; et,
en effet, les accès sont devenus plus rares, et n’ont plus paru que
tous les ans, vers la fin de l’automne. Quand il est rétabli, Taillefer
répète sans cesse qu’il aimerait mieux être roué, que de ressentir de
pareilles douleurs.
--Alors, il paraît qu’il souffre beaucoup, dit un agent de change, le
bel esprit du salon.
--Oh! reprit-elle, l’année dernière il a failli périr. Il était
allé seul à sa terre, pour une affaire pressante; faute de secours
peut-être, il est resté vingt-deux heures étendu roide, et comme mort.
Il n’a été sauvé que par un bain très-chaud.
--C’est donc une espèce de tétanos? demanda l’agent de change.
--Je ne sais pas, reprit-elle. Voilà près de trente ans qu’il jouit de
cette maladie gagnée aux armées; il lui est entré, dit-il, un éclat de
bois dans la tête en tombant dans un bateau; mais Brousson espère le
guérir. On prétend que les Anglais ont trouvé le moyen de traiter sans
danger cette maladie-là par l’acide prussique.
En ce moment, un cri plus perçant que les autres retentit dans la
maison et nous glaça d’horreur.
--Eh! bien, voilà ce que j’entendais à tout moment, reprit la femme du
banquier. Cela me faisait sauter sur ma chaise et m’agaçait les nerfs.
Mais, chose extraordinaire! ce pauvre Taillefer, tout en souffrant des
douleurs inouïes, ne risque jamais de mourir. Il mange et boit comme à
l’ordinaire pendant les moments de répit que lui laisse cet horrible
supplice (la nature est bien bizarre!). Un médecin allemand lui a dit
que c’était une espèce de goutte à la tête; cela s’accorderait assez
avec l’opinion de Brousson.
Je quittai le groupe qui s’était formé autour de la maîtresse du logis,
et sortis avec mademoiselle Taillefer, qu’un valet vint chercher...
--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s’écria-t-elle en pleurant, qu’a donc fait
mon père au ciel pour avoir mérité de souffrir ainsi?... un être si bon!
Je descendis l’escalier avec elle, et en l’aidant à monter dans la
voiture, j’y vis son père courbé en deux. Mademoiselle Taillefer
essayait d’étouffer les gémissements de son père en lui couvrant la
bouche d’un mouchoir; malheureusement, il m’aperçut, sa figure parut se
crisper encore davantage, un cri convulsif fendit les airs, il me jeta
un regard horrible, et la voiture partit.
Ce dîner, cette soirée, exercèrent une cruelle influence sur ma vie
et sur mes sentiments. J’aimai mademoiselle Taillefer, précisément
peut-être parce que l’honneur et la délicatesse m’interdisaient de
m’allier à un assassin, quelque bon père et bon époux qu’il pût être.
Une incroyable fatalité m’entraînait à me faire présenter dans les
maisons où je savais pouvoir rencontrer Victorine. Souvent, après
m’être donné à moi-même ma parole d’honneur de renoncer à la voir, le
soir même je me trouvais près d’elle. Mes plaisirs étaient immenses.
Mon légitime amour, plein de remords chimériques, avait la couleur
d’une passion criminelle. Je me méprisais de saluer Taillefer, quand
par hasard il était avec sa fille; mais je le saluais! Enfin, par
malheur, Victorine n’est pas seulement une jolie personne; de plus
elle est instruite, remplie de talents, de grâces, sans la moindre
pédanterie, sans la plus légère teinte de prétention. Elle cause
avec réserve; et son caractère a des grâces mélancoliques auxquelles
personne ne sait résister; elle m’aime, ou du moins elle me le laisse
croire; elle a un certain sourire qu’elle ne trouve que pour moi; et
pour moi, sa voix s’adoucit encore. Oh! elle m’aime! mais elle adore
son père, mais elle m’en vante la bonté, la douceur, les qualités
exquises. Ces éloges sont autant de coups de poignard qu’elle me donne
dans le cœur. Un jour, je me suis trouvé presque complice du crime
sur lequel repose l’opulence de la famille Taillefer: j’ai voulu
demander la main de Victorine. Alors j’ai fui, j’ai voyagé, je suis
allé en Allemagne, à Andernach. Mais je suis revenu. J’ai retrouvé
Victorine pâle, elle avait maigri! si je l’avais revue bien portante,
gaie, j’étais sauvé! Ma passion s’est rallumée avec une violence
extraordinaire. Craignant que mes scrupules ne dégénérassent en
monomanie, je résolus de convoquer un sanhédrin de consciences pures,
afin de jeter quelque lumière sur ce problème de haute morale et de
philosophie. La question s’était encore bien compliquée depuis mon
retour. Avant-hier donc, j’ai réuni ceux de mes amis auxquels j’accorde
le plus de probité, de délicatesse et d’honneur. J’avais invité deux
Anglais, un secrétaire d’ambassade et un puritain; un ancien ministre
dans toute la maturité de la politique; des jeunes gens encore sous
le charme de l’innocence; un prêtre, un vieillard; puis mon ancien
tuteur, homme naïf, qui m’a rendu le plus beau compte de tutelle dont
la mémoire soit restée au Palais; un avocat, un notaire, un juge, enfin
toutes les opinions sociales, toutes les vertus pratiques. Nous avons
commencé par bien dîner, bien parler, bien crier; puis, au dessert,
j’ai raconté naïvement mon histoire, et demandé quelque bon avis en
cachant le nom de ma prétendue.
--Conseillez-moi, mes amis, leur dis-je en terminant. Discutez
longuement la question, comme s’il s’agissait d’un projet de loi.
L’urne et les boules du billard vont vous être apportées, et vous
voterez pour ou contre mon mariage, dans tout le secret voulu par un
scrutin!
Un profond silence régna soudain. Le notaire se récusa.
--Il y a, dit-il, un contrat à faire.
Le vin avait réduit mon ancien tuteur au silence, et il fallait le
mettre en tutelle pour qu’il ne lui arrivât aucun malheur en retournant
chez lui.