--Ici je dois vous faire observer, dit monsieur Hermann en

s’interrompant, que nous n’avons jamais su ni le véritable nom ni

l’histoire de cet inconnu; seulement, ses papiers ont appris qu’il

venait d’Aix-la-Chapelle; il avait pris le nom de Walhenfer, et

possédait aux environs de Neuwied une manufacture d’épingles assez

considérable. Comme tous les fabricants de ce pays, il portait une

redingote de drap commun, une culotte et un gilet en velours vert

foncé, des bottes et une large ceinture de cuir. Sa figure était toute

ronde, ses manières franches et cordiales; mais pendant cette soirée

il lui fut très-difficile de déguiser entièrement des appréhensions

secrètes ou peut-être de cruels soucis. L’opinion de l’aubergiste a

toujours été que ce négociant allemand fuyait son pays. Plus tard,

j’ai su que sa fabrique avait été brûlée par un de ces hasards

malheureusement si fréquents en temps de guerre. Malgré son expression

généralement soucieuse, sa physionomie annonçait une grande bonhomie.

Il avait de beaux traits, et surtout un large cou dont la blancheur

était si bien relevée par une cravate noire, que Wilhem le montra par

raillerie à Prosper. . . . .

Ici, monsieur Taillefer but un verre d’eau.

--Prosper offrit avec courtoisie au négociant de partager leur souper,

et Walhenfer accepta sans façon, comme un homme qui se sentait en

mesure de reconnaître cette politesse; il coucha sa valise à terre,

mit ses pieds dessus, ôta son chapeau, s’attabla, se débarrassa de

ses gants et de deux pistolets qu’il avait à sa ceinture. L’hôte

ayant promptement donné un couvert, les trois convives commencèrent à

satisfaire assez silencieusement leur appétit. L’atmosphère de la salle

était si chaude et les mouches si nombreuses, que Prosper pria l’hôte

d’ouvrir la croisée qui donnait sur la porte, afin de renouveler l’air.

Cette fenêtre était barricadée par une barre de fer dont les deux bouts

entraient dans des trous pratiqués aux deux coins de l’embrasure. Pour

plus de sécurité, deux écrous, attachés à chacun des volets, recevaient

deux vis. Par hasard, Prosper examina la manière dont s’y prenait

l’hôte pour ouvrir la fenêtre.

--Mais, puisque je vous parle des localités, nous dit monsieur Hermann,

je dois vous dépeindre les dispositions intérieures de l’auberge;

car, de la connaissance exacte des lieux, dépend l’intérêt de cette

histoire. La salle où se trouvaient les trois personnages dont je

vous parle avait deux portes de sortie. L’une donnait sur le chemin

d’Andernach qui longe le Rhin. Là, devant l’auberge, se trouvait

naturellement un petit débarcadère où le bateau, loué par le négociant

pour son voyage, était amarré. L’autre porte avait sa sortie sur la

cour de l’auberge. Cette cour était entourée de murs très-élevés, et

remplie, pour le moment, de bestiaux et de chevaux, les écuries étant

pleines de monde. La grande porte venait d’être si soigneusement

barricadée, que, pour plus de promptitude, l’hôte avait fait entrer

le négociant et les mariniers par la porte de la salle qui donnait

sur la rue. Après avoir ouvert la fenêtre, selon le désir de Prosper

Magnan, il se mit à fermer cette porte, glissa les barres dans leurs

trous, et vissa les écrous. La chambre de l’hôte, où devaient coucher

les deux sous-aides était contiguë à la salle commune, et se trouvait

séparée par un mur assez léger de la cuisine, où l’hôtesse et son

mari devaient probablement passer la nuit. La servante venait de

sortir, et d’aller chercher son gîte dans quelque crèche, dans le coin

d’un grenier, ou partout ailleurs. Il est facile de comprendre que la

salle commune, la chambre de l’hôte et la cuisine, étaient en quelque

sorte isolées du reste de l’auberge. Il y avait dans la cour deux gros

chiens, dont les aboiements graves annonçaient des gardiens vigilants

et très-irritables.--Quel silence et quelle belle nuit! dit Wilhem en

regardant le ciel, lorsque l’hôte eut fini de fermer la porte. Alors le

clapotis des flots était le seul bruit qui se fît entendre.--Messieurs,

dit le négociant aux deux Français, permettez-moi de vous offrir

quelques bouteilles de vin pour arroser votre carpe. Nous nous

délasserons de la fatigue de la journée en buvant. A votre air et à

l’état de vos vêtements, je vois que, comme moi, vous avez bien fait

du chemin aujourd’hui. Les deux amis acceptèrent, et l’hôte sortit par

la porte de la cuisine pour aller à sa cave, sans doute située sous

cette partie du bâtiment. Lorsque cinq vénérables bouteilles, apportées

par l’aubergiste, furent sur la table, sa femme achevait de servir le

repas. Elle donna à la salle et aux mets son coup d’œil de maîtresse

de maison; puis, certaine d’avoir prévenu toutes les exigences des

voyageurs, elle rentra dans la cuisine. Les quatre convives, car

l’hôte fut invité à boire, ne l’entendirent pas se coucher; mais, plus

tard, pendant les intervalles de silence qui séparèrent les causeries

des buveurs, quelques ronflements très-accentués, rendus encore plus

sonores par les planches creuses de la soupente où elle s’était nichée,

firent sourire les amis, et surtout l’hôte. Vers minuit, lorsqu’il n’y

eut plus sur la table que des biscuits, du fromage, des fruits secs

et du bon vin, les convives, principalement les deux jeunes Français,

devinrent communicatifs. Ils parlèrent de leur pays, de leurs études,

de la guerre. Enfin, la conversation s’anima. Prosper Magnan fit

venir quelques larmes dans les yeux du négociant fugitif, quand, avec

cette franchise picarde et la naïveté d’une nature bonne et tendre,

il supposa ce que devait faire sa mère au moment où il se trouvait,

lui, sur les bords du Rhin.--Je la vois, disait-il, lisant sa prière

du soir avant de se coucher! Elle ne m’oublie certes pas, et doit se

demander:--Où est-il, mon pauvre Prosper? Mais si elle a gagné au jeu

quelques sous à sa voisine,--à ta mère, peut-être, ajouta-t-il en

poussant le coude de Wilhem, elle va les mettre dans le grand pot

de terre rouge où elle amasse la somme nécessaire à l’acquisition

des trente arpents enclavés dans son petit domaine de Lescheville.

Ces trente arpents valent bien environ soixante mille francs. Voilà

de bonnes prairies. Ah! si je les avais un jour, je vivrais toute ma

vie à Lescheville, sans ambition! Combien de fois mon père a-t-il

désiré ces trente arpents et le joli ruisseau qui serpente dans ces

prés-là! Enfin, il est mort sans pouvoir les acheter. J’y ai bien

souvent joué!--Monsieur Walhenfer, n’avez-vous pas aussi votre _hoc

erat in votis_? demanda Wilhem.--Oui, monsieur, oui! mais il était tout

venu, et, maintenant... Le bonhomme garda le silence, sans achever sa

phrase.--Moi, dit l’hôte dont le visage s’était légèrement empourpré,

j’ai, l’année dernière, acheté un clos que je désirais avoir depuis

dix ans. Ils causèrent ainsi en gens dont la langue était déliée par

le vin, et prirent les uns pour les autres cette amitié passagère de

laquelle nous sommes peu avares en voyage, en sorte qu’au moment où

ils allèrent se coucher, Wilhem offrit son lit au négociant.--Vous

pouvez d’autant mieux l’accepter, lui dit-il, que je puis coucher avec

Prosper. Ce ne sera, certes, ni la première ni la dernière fois. Vous

êtes notre doyen, nous devons honorer la vieillesse!--Bah! dit l’hôte,

le lit de ma femme a plusieurs matelas, vous en mettrez un par terre.

Et il alla fermer la croisée, en faisant le bruit que comportait cette

prudente opération.--J’accepte, dit le négociant. J’avoue, ajouta-t-il

en baissant la voix et regardant les deux amis, que je le désirais.

Mes bateliers me semblent suspects. Pour cette nuit, je ne suis pas

fâché d’être en compagnie de deux braves et bons jeunes gens, de deux

militaires français! J’ai cent mille francs en or et en diamants

dans ma valise! L’affectueuse réserve avec laquelle cette imprudente

confidence fut reçue par les deux jeunes gens rassura le bon Allemand.

L’hôte aida ses voyageurs à défaire un des lits. Puis, quand tout fut

arrangé pour le mieux, il leur souhaita le bonsoir et alla se coucher.

Le négociant et les deux sous-aides plaisantèrent sur la nature de

leurs oreillers. Prosper mettait sa trousse d’instruments et celle

de Wilhem sous son matelas, afin de l’exhausser et de remplacer le

traversin qui lui manquait, au moment où, par un excès de prudence,

Walhenfer plaçait sa valise sous son chevet.--Nous dormirons tous deux

sur notre fortune: vous, sur votre or; moi sur ma trousse! Reste à

savoir si mes instruments me vaudront autant d’or que vous en avez

acquis.--Vous pouvez l’espérer, dit le négociant. Le travail et la

probité viennent à bout de tout, mais ayez de la patience. Bientôt

Walhenfer et Wilhem s’endormirent. Soit que son lit fût trop dur, soit

que son extrême fatigue fût une cause d’insomnie, soit par une fatale

disposition d’âme, Prosper Magnan resta éveillé. Ses pensées prirent

insensiblement une mauvaise pente. Il songea très-exclusivement aux

cent mille francs sur lesquels dormait le négociant. Pour lui, cent

mille francs étaient une immense fortune tout venue. Il commença par

les employer de mille manières différentes, en faisant des châteaux en

Espagne, comme nous en faisons tous avec tant de bonheur pendant le

moment qui précède notre sommeil, à cette heure où les images naissent

confuses dans notre entendement, et où souvent, par le silence de la

nuit, la pensée acquiert une puissance magique. Il comblait les vœux

de sa mère, il achetait les trente arpents de prairie, il épousait une

demoiselle de Beauvais à laquelle la disproportion de leurs fortunes

lui défendait d’aspirer en ce moment. Il s’arrangeait avec cette somme

toute une vie de délices, et se voyait heureux, père de famille,

riche, considéré dans sa province, et peut-être maire de Beauvais.

Sa tête picarde s’enflammant, il chercha les moyens de changer ses

fictions en réalités. Il mit une chaleur extraordinaire à combiner

un crime en théorie. Tout en rêvant la mort du négociant, il voyait

distinctement l’or et les diamants. Il en avait les yeux éblouis. Son

cœur palpitait. La délibération était déjà sans doute un crime. Fasciné

par cette masse d’or, il s’enivra moralement par des raisonnements

assassins. Il se demanda si ce pauvre Allemand avait bien besoin de

vivre, et supposa qu’il n’avait jamais existé. Bref, il conçut le

crime de manière à en assurer l’impunité. L’autre rive du Rhin était

occupée par les Autrichiens; il y avait au bas des fenêtres une barque

et des bateliers; il pouvait couper le cou de cet homme, le jeter dans

le Rhin, se sauver par la croisée avec la valise, offrir de l’or aux

mariniers, et passer en Autriche. Il alla jusqu’à calculer le degré

d’adresse qu’il avait su acquérir en se servant de ses instruments

de chirurgie, afin de trancher la tête de sa victime de manière à ce

qu’elle ne poussât pas un seul cri...

Là monsieur Taillefer s’essuya le front et but encore un peu d’eau.

--Prosper se leva lentement et sans faire aucun bruit. Certain de

n’avoir réveillé personne, il s’habilla, se rendit dans la salle

commune; puis, avec cette fatale intelligence que l’homme trouve

soudainement en lui, avec cette puissance de tact et de volonté

qui ne manque jamais ni aux prisonniers ni aux criminels dans

l’accomplissement de leurs projets, il dévissa les barres de fer, les

sortit de leurs trous sans faire le plus léger bruit, les plaça près du

mur, et ouvrit les volets en pesant sur les gonds afin d’en assourdir

les grincements. La lune ayant jeté sa pâle clarté sur cette scène,

lui permit de voir faiblement les objets dans la chambre où dormaient

Wilhem et Walhenfer. Là, il m’a dit s’être un moment arrêté. Les

palpitations de son cœur étaient si fortes, si profondes, si sonores,

qu’il en avait été comme épouvanté. Puis il craignait de ne pouvoir

agir avec sang-froid; ses mains tremblaient, et la plante de ses pieds

lui paraissait appuyée sur des charbons ardents. Mais l’exécution de

son dessein était accompagnée de tant de bonheur, qu’il vit une espèce

de prédestination dans cette faveur du sort. Il ouvrit la fenêtre,

revint dans la chambre, prit sa trousse, y chercha l’instrument le plus

convenable pour achever son crime.--Quand j’arrivai près du lit, me

dit-il, je me recommandai machinalement à Dieu. Au moment où il levait

le bras en rassemblant toute sa force, il entendit en lui comme une

voix, et crut apercevoir une lumière. Il jeta l’instrument sur son lit,

se sauva dans l’autre pièce, et vint se placer à la fenêtre. Là, il

conçut la plus profonde horreur pour lui-même; et sentant néanmoins sa

vertu faible, craignant encore de succomber à la fascination à laquelle

il était en proie, il sauta vivement sur le chemin et se promena le

long du Rhin, en faisant pour ainsi dire sentinelle devant l’auberge.

Souvent il atteignait Andernach dans sa promenade précipitée; souvent

aussi ses pas le conduisaient au versant par lequel il était descendu

pour arriver à l’auberge; mais le silence de la nuit était si profond,

il se fiait si bien sur les chiens de garde, que, parfois, il perdit

de vue la fenêtre qu’il avait laissée ouverte. Son but était de se

lasser et d’appeler le sommeil. Cependant, en marchant ainsi sous un

ciel sans nuages, en en admirant les belles étoiles, frappé peut-être

aussi par l’air pur de la nuit et par le bruissement mélancolique

des flots, il tomba dans une rêverie qui le ramena par degrés à de

saines idées de morale. La raison finit par dissiper complétement sa

frénésie momentanée. Les enseignements de son éducation, les préceptes

religieux, et surtout, m’a-t-il dit, les images de la vie modeste

qu’il avait jusqu’alors menée sous le toit paternel, triomphèrent de

ses mauvaises pensées. Quand il revint, après une longue méditation

au charme de laquelle il s’était abandonné sur le bord du Rhin, en

restant accoudé sur une grosse pierre, il aurait pu, m’a-t-il dit, non

pas dormir, mais veiller près d’un milliard en or. Au moment où sa

probité se releva fière et forte de ce combat, il se mit à genoux dans

un sentiment d’extase et de bonheur, remercia Dieu, se trouva heureux,

léger, content, comme au jour de sa première communion, où il s’était

cru digne des anges, parce qu’il avait passé la journée sans pécher

ni en paroles, ni en actions, ni en pensée. Il revint à l’auberge,

ferma la fenêtre sans craindre de faire du bruit, et se mit au lit

sur-le-champ. Sa lassitude morale et physique le livra sans défense

au sommeil. Peu de temps après avoir posé sa tête sur son matelas,

il tomba dans cette somnolence première et fantastique qui précède

toujours un profond sommeil. Alors les sens s’engourdissent, et la vie

s’abolit graduellement; les pensées sont incomplètes, et les derniers

tressaillements de nos sens simulent une sorte de rêverie.--Comme

l’air est lourd, se dit Prosper. Il me semble que je respire une

vapeur humide. Il s’expliqua vaguement cet effet de l’atmosphère par

la différence qui devait exister entre la température de la chambre et

l’air pur de la campagne. Mais il entendit bientôt un bruit périodique

assez semblable à celui que font les gouttes d’eau d’une fontaine en

tombant du robinet. Obéissant à une terreur panique, il voulut se lever

et appeler l’hôte, réveiller le négociant ou Wilhem; mais il se souvint

alors, pour son malheur, de l’horloge de bois; et croyant reconnaître

le mouvement du balancier, il s’endormit dans cette indistincte et

confuse perception. . . . . . . . . . .

--Voulez-vous de l’eau, monsieur Taillefer? dit le maître de la maison,

en voyant le banquier prendre machinalement la carafe.

Elle était vide.

Monsieur Hermann continua son récit, après la légère pause occasionnée

par l’observation du banquier.

--Le lendemain matin, dit-il, Prosper Magnan fut réveillé par un

grand bruit. Il lui semblait avoir entendu des cris perçants, et il

ressentait ce violent tressaillement de nerfs que nous subissons

lorsque nous achevons, au réveil, une sensation pénible commencée

pendant notre sommeil. Il s’accomplit en nous un fait physiologique,

un sursaut, pour me servir de l’expression vulgaire, qui n’a pas encore

été suffisamment observé, quoiqu’il contienne des phénomènes curieux

pour la science. Cette terrible angoisse, produite peut-être par une

réunion trop subite de nos deux natures, presque toujours séparées

pendant le sommeil, est ordinairement rapide; mais elle persista chez

le pauvre sous-aide, s’accrut même tout à coup, et lui causa la plus

affreuse horripilation, quand il aperçut une mare de sang entre son

matelas et le lit de Walhenfer. La tête du pauvre Allemand gisait à

terre, le corps était resté dans le lit. Tout le sang avait jailli

par le cou. En voyant les yeux encore ouverts et fixes, en voyant le

sang qui avait taché ses draps et même ses mains, en reconnaissant son

instrument de chirurgie sur le lit, Prosper Magnan s’évanouit, et tomba

dans le sang de Walhenfer.--C’était déjà, m’a-t-il dit, une punition de

mes pensées. Quand il reprit connaissance, il se trouva dans la salle

commune. Il était assis sur une chaise, environné de soldats français

et devant une foule attentive et curieuse. Il regarda stupidement un

officier républicain occupé à recueillir les dépositions de quelques

témoins, et à rédiger sans doute un procès-verbal. Il reconnut l’hôte,

sa femme, les deux mariniers et la servante de l’auberge. L’instrument

de chirurgie dont s’était servi l’assassin...

Ici monsieur Taillefer toussa, tira son mouchoir de poche pour se

moucher, et s’essuya le front. Ces mouvements assez naturels ne furent

remarqués que par moi; tous les convives avaient les yeux attachés

sur monsieur Hermann, et l’écoutaient avec une sorte d’avidité. Le

fournisseur appuya son coude sur la table, mit sa tête dans sa main

droite, et regarda fixement Hermann. Dès lors il ne laissa plus

échapper aucune marque d’émotion ni d’intérêt; mais sa physionomie

resta pensive et terreuse, comme au moment où il avait joué avec le

bouchon de la carafe.

--L’instrument de chirurgie dont s’était servi l’assassin se trouvait

sur la table avec la trousse, le portefeuille et les papiers de

Prosper. Les regards de l’assemblée se dirigeaient alternativement

sur ces pièces de conviction et sur le jeune homme, qui paraissait

mourant, et dont les yeux éteints semblaient ne rien voir. La rumeur

confuse qui se faisait entendre au dehors accusait la présence de

la foule attirée devant l’auberge par la nouvelle du crime, et

peut-être aussi par le désir de connaître l’assassin. Le pas des

sentinelles placées sous les fenêtres de la salle, le bruit de leurs

fusils dominaient le murmure des conversations populaires; mais

l’auberge était fermée, la cour était vide et silencieuse. Incapable

de soutenir le regard de l’officier qui verbalisait, Prosper Magnan

se sentit la main pressée par un homme, et leva les yeux pour voir

quel était son protecteur parmi cette foule ennemie. Il reconnut,

à l’uniforme, le chirurgien-major de la demi-brigade cantonnée à

Andernach. Le regard de cet homme était si perçant, si sévère, que le

pauvre jeune homme en frissonna, et laissa aller sa tête sur le dos

de la chaise. Un soldat lui fit respirer du vinaigre, et il reprit

aussitôt connaissance. Cependant, ses yeux hagards parurent tellement

privés de vie et d’intelligence, que le chirurgien dit à l’officier,

après avoir tâté le pouls de Prosper:--Capitaine, il est impossible

d’interroger cet homme-là dans ce moment-ci.--Eh! bien, emmenez-le,

répondit le capitaine en interrompant le chirurgien et en s’adressant

à un caporal qui se trouvait derrière le sous-aide.--Sacré lâche, lui

dit à voix basse le soldat, tâche au moins de marcher ferme devant ces

mâtins d’Allemands, afin de sauver l’honneur de la République. Cette

interpellation réveilla Prosper Magnan, qui se leva, fit quelques

pas; mais lorsque la porte s’ouvrit, qu’il se sentit frappé par l’air

extérieur, et qu’il vit entrer la foule, ses forces l’abandonnèrent,

ses genoux fléchirent, il chancela.--Ce tonnerre de carabin-là mérite

deux fois la mort! Marche donc! dirent les deux soldats qui lui

prêtaient le secours de leurs bras afin de le soutenir.--Oh! le lâche!

le lâche! C’est lui! c’est lui! le voilà! le voilà! Ces mots lui

semblaient dits par une seule voix, la voix tumultueuse de la foule qui

l’accompagnait en l’injuriant, et grossissait à chaque pas. Pendant le

trajet de l’auberge à la prison, le tapage que le peuple et les soldats

faisaient en marchant, le murmure des différents colloques, la vue du

ciel et la fraîcheur de l’air, l’aspect d’Andernach et le frissonnement

des eaux du Rhin, ces impressions arrivaient à l’âme du sous-aide,

vagues, confuses, ternes comme toutes les sensations qu’il avait

éprouvées depuis son réveil. Par moments il croyait, m’a-t-il dit, ne

plus exister.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 36 / 65 段