lac. Nous revînmes au Croisic par les marais salants, dans le dédale
desquels nous conduisit le pêcheur, devenu comme nous silencieux. La
disposition de nos âmes était changée. Nous étions tous deux plongés
en de funestes réflexions, attristés par ce drame qui expliquait le
rapide pressentiment que nous en avions eu à l’aspect de Cambremer.
Nous avions l’un et l’autre assez de connaissance du monde pour deviner
de cette triple vie tout ce que nous en avait tu notre guide. Les
malheurs de ces trois êtres se reproduisaient devant nous comme si nous
les avions vus dans les tableaux d’un drame que ce père couronnait
en expiant son crime nécessaire. Nous n’osions regarder la roche où
était l’homme fatal qui faisait peur à toute une contrée. Quelques
nuages embrumaient le ciel; des vapeurs s’élevaient à l’horizon, nous
marchions au milieu de la nature la plus âcrement sombre que j’aie
jamais rencontrée. Nous foulions une nature qui semblait souffrante,
maladive; des marais salants, qu’on peut à bon droit nommer les
écrouelles de la terre. Là, le sol est divisé en carrés inégaux de
forme, tous encaissés par d’énormes talus de terre grise, tous pleins
d’une eau saumâtre, à la surface de laquelle arrive le sel. Ces ravins
faits à main d’hommes sont intérieurement partagés en plates-bandes,
le long desquelles marchent des ouvriers armés de longs râteaux,
à l’aide desquels ils écrèment cette saumure, et amènent sur des
plates-formes rondes pratiquées de distance en distance ce sel quand
il est bon à mettre en mulons. Nous côtoyâmes pendant deux heures ce
triste damier, où le sel étouffe par son abondance la végétation, et
où nous n’apercevions de loin en loin que quelques _paludiers_, nom
donné à ceux qui cultivent le sel. Ces hommes, ou plutôt ce clan de
Bretons porte un costume spécial, une jaquette blanche assez semblable
à celle des brasseurs. Ils se marient entre eux. Il n’y a pas d’exemple
qu’une fille de cette tribu ait épousé un autre homme qu’un paludier.
L’horrible aspect de ces marécages, dont la boue était symétriquement
ratissée, et de cette terre grise dont a horreur la Flore bretonne,
s’harmoniait avec le deuil de notre âme. Quand nous arrivâmes à
l’endroit où l’on passe le bras de mer formé par l’irruption des eaux
dans ce fond, et qui sert sans doute à alimenter les marais salants,
nous aperçûmes avec plaisir les maigres végétations qui garnissent les
sables de la plage. Dans la traversée, nous aperçûmes au milieu du lac
l’île où demeurent les Cambremer; nous détournâmes la tête.
En arrivant à notre hôtel, nous remarquâmes un billard dans une salle
basse, et quand nous apprîmes que c’était le seul billard public qu’il
y eût au Croisic, nous fîmes nos apprêts de départ pendant la nuit;
le lendemain nous étions à Guérande. Pauline était encore triste, et
moi je ressentais déjà les approches de cette flamme qui me brûle le
cerveau. J’étais si cruellement tourmenté par les visions que j’avais
de ces trois existences, qu’elle me dit:--Louis, écris cela, tu
donneras le change à la nature de cette fièvre.
Je vous ai donc écrit cette aventure, mon cher oncle; mais elle m’a
déjà fait perdre le calme que je devais à mes bains et à notre séjour
ici.
Paris, 20 novembre 1834.
L’AUBERGE ROUGE.
A MONSIEUR LE MARQUIS DE CUSTINE.
En je ne sais quelle année, un banquier de Paris, qui avait des
relations commerciales très-étendues en Allemagne, fêtait un de ces
amis, longtemps inconnus, que les négociants se font de place en
place, par correspondance. Cet ami, chef de je ne sais quelle maison
assez importante de Nuremberg, était un bon gros Allemand, homme de
goût et d’érudition, homme de pipe surtout, ayant une belle, une large
figure nurembergeoise, au front carré, bien découvert, et décoré de
quelques cheveux blonds assez rares. Il offrait le type des enfants de
cette pure et noble Germanie, si fertile en caractères honorables, et
dont les paisibles mœurs ne se sont jamais démenties, même après sept
invasions. L’étranger riait avec simplesse, écoutait attentivement, et
buvait remarquablement bien, en paraissant aimer le vin de Champagne
autant peut-être que les vins paillés du Johannisberg. Il se nommait
Hermann, comme presque tous les Allemands mis en scène par les auteurs.
En homme qui ne sait rien faire légèrement, il était bien assis à
la table du banquier, mangeait avec ce tudesque appétit si célèbre
en Europe, et disait un adieu consciencieux à la cuisine du grand
Carême. Pour faire honneur à son hôte, le maître du logis avait convié
quelques amis intimes, capitalistes ou commerçants, plusieurs femmes
aimables, jolies, dont le gracieux babil et les manières franches
étaient en harmonie avec la cordialité germanique. Vraiment, si vous
aviez pu voir, comme j’en eus le plaisir, cette joyeuse réunion de gens
qui avaient rentré leurs griffes commerciales pour spéculer sur les
plaisirs de la vie, il vous eût été difficile de haïr les escomptes
usuraires ou de maudire les faillites. L’homme ne peut pas toujours mal
faire. Aussi, même dans la société des pirates, doit-il se rencontrer
quelques heures douces pendant lesquelles vous croyez être, dans leur
sinistre vaisseau, comme sur une escarpolette.
--Avant de nous quitter, monsieur Hermann va nous raconter encore, je
l’espère, une histoire allemande qui nous fasse bien peur.
Ces paroles furent prononcées au dessert par une jeune personne pâle et
blonde qui, sans doute, avait lu les contes d’Hoffmann et les romans
de Walter Scott. C’était la fille unique du banquier, ravissante
créature dont l’éducation s’achevait au Gymnase, et qui raffolait des
pièces qu’on y joue. En ce moment les convives se trouvaient dans
cette heureuse disposition de paresse et de silence où nous met un
repas exquis, quand nous avons un peu trop présumé de notre puissance
digestive. Le dos appuyé sur sa chaise, le poignet légèrement soutenu
par le bord de la table, chaque convive jouait indolemment avec la lame
dorée de son couteau. Quand un dîner arrive à ce moment de déclin,
certaines gens tourmentent le pepin d’une poire; d’autres roulent
une mie de pain entre le pouce et l’index; les amoureux tracent des
lettres informes avec les débris des fruits; les avares comptent
leurs noyaux et les rangent sur leur assiette comme un dramaturge
dispose ses comparses au fond d’un théâtre. C’est de petites félicités
gastronomiques dont n’a pas tenu compte dans son livre Brillat-Savarin,
auteur si complet d’ailleurs. Les valets avaient disparu. Le dessert
était comme une escadre après le combat, tout désemparé, pillé, flétri.
Les plats erraient sur la table, malgré l’obstination avec laquelle la
maîtresse du logis essayait de les faire remettre en place. Quelques
personnes regardaient des vues de Suisse symétriquement accrochées sur
les parois grises de la salle à manger. Nul convive ne s’ennuyait.
Nous ne connaissons point d’homme qui se soit encore attristé pendant
la digestion d’un bon dîner. Nous aimons alors à rester dans je ne
sais quel calme, espèce de juste milieu entre la rêverie du penseur
et la satisfaction des animaux ruminants, qu’il faudrait appeler
la mélancolie matérielle de la gastronomie. Aussi les convives se
tournèrent-ils spontanément vers le bon Allemand, enchantés tous
d’avoir une ballade à écouter, fût-elle même sans intérêt. Pendant
cette benoîte pause, la voix d’un conteur semble toujours délicieuse à
nos sens engourdis, elle en favorise le bonheur négatif. Chercheur de
tableaux, j’admirais ces visages égayés par un sourire, éclairés par
les bougies, et que la bonne chère avait empourprés; leurs expressions
diverses produisaient de piquants effets à travers les candélabres, les
corbeilles en porcelaine, les fruits et les cristaux.
Mon imagination fut tout à coup saisie par l’aspect du convive qui
se trouvait précisément en face de moi. C’était un homme de moyenne
taille, assez gras, rieur, qui avait la tournure, les manières d’un
agent de change, et qui paraissait n’être doué que d’un esprit fort
ordinaire; je ne l’avais pas encore remarqué; en ce moment, sa
figure, sans doute assombrie par un faux jour, me parut avoir changé
de caractère; elle était devenue terreuse; des teintes violâtres la
sillonnaient. Vous eussiez dit de la tête cadavérique d’un agonisant.
Immobile comme les personnages peints dans un Diorama, ses yeux
hébétés restaient fixés sur les étincelantes facettes d’un bouchon
de cristal; mais il ne les comptait certes pas, et semblait abîmé
dans quelque contemplation fantastique de l’avenir ou du passé.
Quand j’eus longtemps examiné cette face équivoque, elle me fit
penser:--Souffre-t-il? me dis-je. A-t-il trop bu? Est-il ruiné par la
baisse des fonds publics? Songe-t-il à jouer ses créanciers?
--Voyez! dis-je à ma voisine en lui montrant le visage de l’inconnu,
n’est-ce pas une faillite en fleur?
--Oh! me répondit-elle, il serait plus gai. Puis hochant gracieusement
la tête, elle ajouta:--Si celui-là se ruine jamais, je l’irai dire
à Pékin! Il possède un million en fonds de terre! C’est un ancien
fournisseur des armées impériales, un bon homme assez original. Il
s’est remarié par spéculation, et rend néanmoins sa femme extrêmement
heureuse. Il a une jolie fille que, pendant fort longtemps, il n’a pas
voulu reconnaître; mais la mort de son fils, tué malheureusement en
duel, l’a contraint à la prendre avec lui, car il ne pouvait plus avoir
d’enfants. La pauvre fille est ainsi devenue tout à coup une des plus
riches héritières de Paris. La perte de son fils unique a plongé ce
cher homme dans un chagrin qui reparaît quelquefois.
En ce moment, le fournisseur leva les yeux sur moi; son regard me fit
tressaillir, tant il était sombre et pensif! Assurément ce coup d’œil
résumait toute une vie. Mais tout à coup sa physionomie devint gaie;
il prit le bouchon de cristal, le mit, par un mouvement machinal, à
une carafe pleine d’eau qui se trouvait devant son assiette, et tourna
la tête vers monsieur Hermann en souriant. Cet homme, béatifié par ses
jouissances gastronomiques, n’avait sans doute pas deux idées dans
la cervelle, et ne songeait à rien. Aussi eus-je en quelque sorte,
honte de prodiguer ma science divinatoire _in anima vili_ d’un épais
financier. Pendant que je faisais, en pure perte, des observations
phrénologiques, le bon Allemand s’était lesté le nez d’une prise de
tabac, et commençait son histoire. Il me serait assez difficile de la
reproduire dans les mêmes termes, avec ses interruptions fréquentes et
ses digressions verbeuses. Aussi l’ai-je écrite à ma guise, laissant
les fautes au Nurembergeois, et m’emparant de ce qu’elle peut avoir de
poétique et d’intéressant, avec la candeur des écrivains qui oublient
de mettre au titre de leurs livres: _traduit de l’allemand_.
L’IDÉE ET LE FAIT.
--Vers la fin de vendémiaire, an VII, époque républicaine qui, dans
le style actuel, correspond au 20 octobre 1799, deux jeunes gens,
partis de Bonn dès le matin, étaient arrivés à la chute du jour aux
environs d’Andernach, petite ville située sur la rive gauche du Rhin, à
quelques lieues de Coblentz. En ce moment, l’armée française commandée
par le général Augereau manœuvrait en présence des Autrichiens, qui
occupaient la rive droite du fleuve. Le quartier général de la division
républicaine était à Coblentz, et l’une des demi-brigades appartenant
au corps d’Augereau se trouvait cantonnée à Andernach. Les deux
voyageurs étaient Français. A voir leurs uniformes bleus mélangés de
blanc, à parements de velours rouge, leurs sabres, surtout le chapeau
couvert d’une toile cirée verte, et orné d’un plumet tricolore,
les paysans allemands eux-mêmes auraient reconnu des chirurgiens
militaires, hommes de science et de mérite, aimés pour la plupart,
non-seulement à l’armée, mais encore dans les pays envahis par nos
troupes. A cette époque, plusieurs enfants de famille arrachés à leur
stage médical par la récente loi sur la conscription due au général
Jourdan, avaient naturellement mieux aimé continuer leurs études sur
le champ de bataille que d’être astreints au service militaire, peu en
harmonie avec leur éducation première et leurs paisibles destinées.
Hommes de science, pacifiques et serviables, ces jeunes gens faisaient
quelque bien au milieu de tant de malheurs, et sympathisaient avec
les érudits des diverses contrées par lesquelles passait la cruelle
civilisation de la République. Armés, l’un et l’autre, d’une feuille
de route et munis d’une commission de _sous-aide_ signée Coste et
Bernadotte, ces deux jeunes gens se rendaient à la demi-brigade à
laquelle ils étaient attachés. Tous deux appartenaient à des familles
bourgeoises de Beauvais médiocrement riches, mais où les mœurs douces
et la loyauté des provinces se transmettaient comme une partie de
l’héritage. Amenés sur le théâtre de la guerre avant l’époque indiquée
pour leur entrée en fonctions, par une curiosité bien naturelle aux
jeunes gens, ils avaient voyagé par la diligence jusqu’à Strasbourg.
Quoique la prudence maternelle ne leur eût laissé emporter qu’une
faible somme, ils se croyaient riches en possédant quelques louis,
véritable trésor dans un temps où les assignats étaient arrivés au
dernier degré d’avilissement, et où l’or valait beaucoup d’argent.
Les deux sous-aides, âgés de vingt ans au plus, obéirent à la poésie
de leur situation avec tout l’enthousiasme de la jeunesse. De
Strasbourg à Bonn, ils avaient visité l’Électorat et les rives du Rhin
en artistes, en philosophes, en observateurs. Quand nous avons une
destinée scientifique, nous sommes à cet âge des êtres véritablement
multiples. Même en faisant l’amour, ou en voyageant, un sous-aide
doit thésauriser les rudiments de sa fortune ou de sa gloire à venir.
Les deux jeunes gens s’étaient donc abandonnés à cette admiration
profonde dont sont saisis les hommes instruits à l’aspect des rives du
Rhin et des paysages de la Souabe, entre Mayence et Cologne; nature
forte, riche, puissamment accidentée, pleine de souvenirs féodaux,
verdoyante, mais qui garde en tous lieux les empreintes du fer et du
feu. Louis XIV et Turenne ont cautérisé cette ravissante contrée. Çà
et là, des ruines attestent l’orgueil, ou peut-être la prévoyance
du roi de Versailles qui fit abattre les admirables châteaux dont
était jadis ornée cette partie de l’Allemagne. En voyant cette terre
merveilleuse, couverte de forêts, et où le pittoresque du moyen âge
abonde, mais en ruines, vous concevez le génie allemand, ses rêveries
et son mysticisme. Cependant le séjour des deux amis à Bonn avait
un but de science et de plaisir tout à la fois. Le grand hôpital de
l’armée gallo-batave et de la division d’Augereau était établi dans le
palais même de l’Électeur. Les sous-aides de fraîche date y étaient
donc allés voir des camarades, remettre des lettres de recommandation à
leurs chefs, et s’y familiariser avec les premières impressions de leur
métier. Mais aussi, là, comme ailleurs, ils dépouillèrent quelques-uns
de ces préjugés exclusifs auxquels nous restons si longtemps fidèles
en faveur des monuments et des beautés de notre pays natal. Surpris
à l’aspect des colonnes de marbre dont est orné le palais électoral,
ils allèrent admirant le grandiose des constructions allemandes, et
trouvèrent à chaque pas de nouveaux trésors antiques ou modernes. De
temps en temps, les chemins dans lesquels erraient les deux amis en se
dirigeant vers Andernach les amenaient sur le piton d’une montagne de
granit plus élevée que les autres. Là, par une découpure de la forêt,
par une anfractuosité des rochers, ils apercevaient quelque vue du Rhin
encadrée dans le grès ou festonnée par de vigoureuses végétations. Les
vallées, les sentiers, les arbres exhalaient cette senteur automnale
qui porte à la rêverie; les cimes des bois commençaient à se dorer, à
prendre des tons chauds et bruns, signes de vieillesse; les feuilles
tombaient, mais le ciel était encore d’un bel azur, et les chemins,
secs, se dessinaient comme des lignes jaunes dans le paysage, alors
éclairé par les obliques rayons du soleil couchant. A une demi-lieue
d’Andernach, les deux amis marchèrent au milieu d’un profond silence,
comme si la guerre ne dévastait pas ce beau pays, et suivirent un
chemin pratiqué pour les chèvres à travers les hautes murailles de
granit bleuâtre entre lesquelles le Rhin bouillonne. Bientôt ils
descendirent par un des versants de la gorge au fond de laquelle se
trouve la petite ville, assise avec coquetterie au bord du fleuve,
où elle offre un joli port aux mariniers.--L’Allemagne est un bien
beau pays, s’écria l’un des deux jeunes gens, nommé Prosper Magnan,
à l’instant où il entrevit les maisons peintes d’Andernach, pressées
comme des œufs dans un panier, séparées par des arbres, par des jardins
et des fleurs. Puis il admira pendant un moment les toits pointus
à solives saillantes, les escaliers de bois, les galeries de mille
habitations paisibles, et les barques balancées par les flots dans le
port...
Au moment où monsieur Hermann prononça le nom de Prosper Magnan, le
fournisseur saisit la carafe, se versa de l’eau dans son verre, et
le vida d’un trait. Ce mouvement ayant attiré mon attention, je crus
remarquer un léger tremblement dans ses mains et de l’humidité sur le
front du capitaliste.
--Comment se nomme l’ancien fournisseur? demandai-je à ma complaisante
voisine.
--Taillefer, me répondit-elle.
--Vous trouvez-vous indisposé? m’écriai-je en voyant pâlir ce singulier
personnage.
--Nullement, dit-il en me remerciant par un geste de politesse.
J’écoute, ajouta-t-il en faisant un signe de tête aux convives, qui le
regardèrent tous simultanément.
--J’ai oublié, dit monsieur Hermann, le nom de l’autre jeune homme.
Seulement, les confidences de Prosper Magnan m’ont appris que son
compagnon était brun, assez maigre et jovial. Si vous le permettez,
je l’appellerai Wilhem, pour donner plus de clarté au récit de cette
histoire.
Le bon Allemand reprit sa narration après avoir ainsi, sans respect
pour le romantisme et la couleur locale, baptisé le sous-aide français
d’un nom germanique.
--Au moment où les deux jeunes gens arrivèrent à Andernach, il était
donc nuit close. Présumant qu’ils perdraient beaucoup de temps à
trouver leurs chefs, à s’en faire reconnaître, à obtenir d’eux un
gîte militaire dans une ville déjà pleine de soldats, ils avaient
résolu de passer leur dernière nuit de liberté dans une auberge
située à une centaine de pas d’Andernach, et de laquelle ils avaient
admiré, du haut des rochers, les riches couleurs embellies par les
feux du soleil couchant. Entièrement peinte en rouge, cette auberge
produisait un piquant effet dans le paysage, soit en se détachant
sur la masse générale de la ville, soit en opposant son large rideau
de pourpre à la verdure des différents feuillages, et sa teinte
vive aux tons grisâtres de l’eau. Cette maison devait son nom à la
décoration extérieure qui lui avait été sans doute imposée depuis un
temps immémorial par le caprice de son fondateur. Une superstition
mercantile assez naturelle aux différents possesseurs de ce logis,
renommé parmi les mariniers du Rhin, en avait fait soigneusement
conserver le costume. En entendant le pas des chevaux, le maître
de _l’Auberge rouge_ vint sur le seuil de la porte.--Par Dieu,
s’écria-t-il, messieurs, un peu plus tard vous auriez été forcés de
coucher à la belle étoile, comme la plupart de vos compatriotes qui
bivouaquent de l’autre côté d’Andernach. Chez moi, tout est occupé!
Si vous tenez à coucher dans un bon lit, je n’ai plus que ma propre
chambre à vous offrir. Quant à vos chevaux, je vais leur faire mettre
une litière dans un coin de la cour. Aujourd’hui, mon écurie est pleine
de chrétiens.--Ces messieurs viennent de France? reprit-il après une
légère pause.--De Bonn, s’écria Prosper. Et nous n’avons encore rien
mangé depuis ce matin.--Oh! quant aux vivres! dit l’aubergiste en
hochant la tête. On vient de dix lieues à la ronde faire des noces à
_l’Auberge rouge_. Vous allez avoir un festin de prince, le poisson
du Rhin! c’est tout dire. Après avoir confié leurs montures fatiguées
aux soins de l’hôte, qui appelait assez inutilement ses valets, les
sous-aides entrèrent dans la salle commune de l’auberge. Les nuages
épais et blanchâtres exhalés par une nombreuse assemblée de fumeurs
ne leur permirent pas de distinguer d’abord les gens avec lesquels
ils allaient se trouver; mais lorsqu’ils se furent assis près d’une
table, avec la patience pratique de ces voyageurs philosophes qui ont
reconnu l’inutilité du bruit, ils démêlèrent, à travers les vapeurs
du tabac, les accessoires obligés d’une auberge allemande: le poêle,
l’horloge, les tables, les pots de bière, les longues pipes; çà et là
des figures hétéroclites, juives, allemandes; puis les visages rudes
de quelques mariniers. Les épaulettes de plusieurs officiers français
étincelaient dans ce brouillard, et le cliquetis des éperons et des
sabres retentissait incessamment sur le carreau. Les uns jouaient aux
cartes, d’autres se disputaient, se taisaient, mangeaient, buvaient ou
se promenaient. Une grosse petite femme, ayant le bonnet de velours
noir, la pièce d’estomac bleu et argent, la pelote, le trousseau de
clefs, l’agrafe d’argent, les cheveux tressés, marques distinctives
de toutes les maîtresses d’auberges allemandes, et dont le costume
est, d’ailleurs, si exactement colorié dans une foule d’estampes,
qu’il est trop vulgaire pour être décrit, la femme de l’aubergiste
donc, fit patienter et impatienter les deux amis avec une habileté
fort remarquable. Insensiblement le bruit diminua, les voyageurs se
retirèrent, et le nuage de fumée se dissipa. Lorsque le couvert des
sous-aides fut mis, que la classique carpe du Rhin parut sur la table,
onze heures sonnaient, et la salle était vide. Le silence de la nuit
laissait entendre vaguement, et le bruit que faisaient les chevaux
en mangeant leur provende ou en piaffant, et le murmure des eaux du
Rhin, et ces espèces de rumeurs indéfinissables qui animent une auberge
pleine quand chacun s’y couche. Les portes et les fenêtres s’ouvraient
et se fermaient, des voix murmuraient de vagues paroles, et quelques
interpellations retentissaient dans les chambres. En ce moment de
silence et de tumulte, les deux Français, et l’hôte occupé à leur
vanter Andernach, le repas, son vin du Rhin, l’armée républicaine et sa
femme, écoutèrent avec une sorte d’intérêt les cris rauques de quelques
mariniers et les bruissements d’un bateau qui abordait au port.
L’aubergiste, familiarisé sans doute avec les interrogations gutturales
de ces bateliers, sortit précipitamment, et revint bientôt. Il ramena
un gros petit homme derrière lequel marchaient deux mariniers portant
une lourde valise et quelques ballots. Ses paquets déposés dans la
salle, le petit homme prit lui-même sa valise et la garda près de lui,
en s’asseyant sans cérémonie à table devant les deux sous-aides.--Allez
coucher à votre bateau, dit-il aux mariniers, puisque l’auberge est
pleine. Tout bien considéré, cela vaudra mieux.--Monsieur, dit l’hôte
au nouvel arrivé, voilà tout ce qui me reste de provisions. Et il
montrait le souper servi aux deux Français.--Je n’ai pas une croûte de
pain, pas un os.--Et de la choucroute?--Pas de quoi mettre dans le dé
de ma femme! Comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, vous ne pouvez
avoir d’autre lit que la chaise sur laquelle vous êtes, et d’autre
chambre que cette salle. A ces mots, le petit homme jeta sur l’hôte,
sur la salle et sur les deux Français, un regard où la prudence et
l’effroi se peignirent également.