désert qui sépare le Croisic du bourg de Batz. Figurez-vous, mon cher
oncle, une lande de deux lieues remplie par le sable luisant qui se
trouve au bord de la mer. Çà et là quelques rochers y levaient leurs
têtes, et vous eussiez dit des animaux gigantesques couchés dans
les dunes. Le long de la mer apparaissaient quelques rescifs autour
desquels se jouait l’eau en leur donnant l’apparence de grandes roses
blanches flottant sur l’étendue liquide et venant se poser sur le
rivage. En voyant cette savane terminée par l’Océan sur la droite,
bordée sur la gauche par le grand lac que fait l’irruption de la
mer entre le Croisic et les hauteurs sablonneuses de Guérande, au
bas desquelles se trouvent des marais salants dénués de végétation,
je regardai Pauline en lui demandant si elle se sentait le courage
d’affronter les ardeurs du soleil et la force de marcher dans le sable.
--J’ai des brodequins, allons-y, me dit-elle en me montrant la tour
de Batz qui arrêtait la vue par une immense construction placée là
comme une pyramide, mais une pyramide fuselée, découpée, une pyramide
si poétiquement ornée qu’elle permettait à l’imagination d’y voir la
première des ruines d’une grande ville asiatique. Nous fîmes quelques
pas pour aller nous asseoir sur la portion d’une roche qui se trouvait
encore ombrée; mais il était onze heures du matin, et cette ombre, qui
cessait à nos pieds, s’effaçait avec rapidité.
--Combien ce silence est beau, me dit-elle, et comme la profondeur en
est étendue par le retour égal du frémissement de la mer sur cette
plage!
--Si tu veux livrer ton entendement aux trois immensités qui nous
entourent, l’eau, l’air et les sables, en écoutant exclusivement le son
répété du flux et du reflux, lui répondis-je, tu n’en supporteras pas
le langage, tu croiras y découvrir une pensée qui t’accablera. Hier, au
coucher du soleil, j’ai eu cette sensation; elle m’a brisé.
--Oh! oui, parlons, dit-elle après une longue pause. Aucun orateur
n’est plus terrible. Je crois découvrir les causes des harmonies qui
nous environnent, reprit-elle. Ce paysage, qui n’a que trois couleurs
tranchées, le jaune brillant des sables, l’azur du ciel et le vert
uni de la mer, est grand sans être sauvage; il est immense, sans être
désert; il est monotone, sans être fatigant; il n’a que trois éléments,
il est varié.
--Les femmes seules savent rendre ainsi leurs impressions, répondis-je,
tu serais désespérante pour un poëte, chère âme que j’ai si bien
devinée!
--L’excessive chaleur de midi jette à ces trois expressions de l’infini
une couleur dévorante, reprit Pauline en riant. Je conçois ici les
poésies et les passions de l’Orient.
--Et moi j’y conçois le désespoir.
--Oui, dit-elle, cette dune est un cloître sublime.
Nous entendîmes le pas pressé de notre guide; il s’était endimanché.
Nous lui adressâmes quelques paroles insignifiantes; il crut voir
que nos dispositions d’âme avaient changé; et avec cette réserve que
donne le malheur, il garda le silence. Quoique nous nous pressassions
de temps en temps la main pour nous avertir de la mutualité de nos
idées et de nos impressions, nous marchâmes pendant une demi-heure en
silence, soit que nous fussions accablés par la chaleur qui s’élançait
en ondées brillantes du milieu des sables, soit que la difficulté de
la marche employât notre attention. Nous allions en nous tenant par la
main, comme deux enfants; nous n’eussions pas fait douze pas si nous
nous étions donné le bras. Le chemin qui mène au bourg de Batz n’était
pas tracé; il suffisait d’un coup de vent pour effacer les marques que
laissaient les pieds de chevaux ou les jantes de charrette; mais l’œil
exercé de notre guide reconnaissait à quelques fientes de bestiaux, à
quelques parcelles de crottin, ce chemin qui tantôt descendait vers
la mer, tantôt remontait vers les terres au gré des pentes, ou pour
tourner des roches. A midi nous n’étions qu’à mi-chemin.
--Nous nous reposerons là-bas, dis-je en montrant un promontoire
composé de rochers assez élevés pour faire supposer que nous y
trouverions une grotte.
En m’entendant, le pêcheur, qui avait suivi la direction de mon doigt,
hocha la tête, et me dit:--Il y a là quelqu’un. Ceux qui viennent du
bourg de Batz au Croisic, ou du Croisic au bourg de Batz, font tous un
détour pour n’y point passer.
Les paroles de cet homme furent dites à voix basse, et supposaient un
mystère.
--Est-ce donc un voleur, un assassin?
Notre guide ne nous répondit que par une aspiration creusée qui
redoubla notre curiosité.
--Mais, si nous y passons, nous arrivera-t-il quelque malheur?
--Oh! non.
--Y passerez-vous avec nous?
--Non, monsieur.
--Nous irons donc, si vous nous assurez qu’il n’y a nul danger pour
nous.
--Je ne dis pas cela, répondit vivement le pêcheur. Je dis seulement
que celui qui s’y trouve ne vous dira rien et ne vous fera aucun mal.
Oh! mon Dieu, il ne bougera seulement pas de sa place.
--Qui est-ce donc?
--Un homme!
Jamais deux syllabes ne furent prononcées d’une façon si tragique. En
ce moment nous étions à une vingtaine de pas de ce rescif dans lequel
se jouait la mer; notre guide prit le chemin qui entourait les rochers;
nous continuâmes droit devant nous; mais Pauline me prit le bras.
Notre guide hâta le pas, afin de se trouver en même temps que nous
à l’endroit où les deux chemins se rejoignaient. Il supposait sans
doute qu’après avoir vu l’homme, nous irions d’un pas pressé. Cette
circonstance alluma notre curiosité, qui devint alors si vive, que nos
cœurs palpitèrent comme si nous eussions éprouvé un sentiment de peur.
Malgré la chaleur du jour et l’espèce de fatigue que nous causait la
marche dans les sables, nos âmes étaient encore livrées à la mollesse
indicible d’une harmonieuse extase; elles étaient pleines de ce plaisir
pur qu’on ne saurait peindre qu’en le comparant à celui qu’on ressent
en écoutant quelque délicieuse musique, l’_andiamo mio ben_ de Mozart.
Deux sentiments purs qui se confondent, ne sont-ils pas comme deux
belles voix qui chantent? Pour pouvoir bien apprécier l’émotion qui
vint nous saisir, il faut donc partager l’état à demi voluptueux dans
lequel nous avaient plongés les événements de cette matinée. Admirez
pendant longtemps une tourterelle aux jolies couleurs, posée sur un
souple rameau, près d’une source, vous jetterez un cri de douleur en
voyant tomber sur elle un émouchet qui lui enfonce ses grilles d’acier
jusqu’au cœur et l’emporte avec la rapidité meurtrière que la poudre
communique au boulet. Quand nous eûmes fait un pas dans l’espace qui
se trouvait devant la grotte, espèce d’esplanade située à cent pieds
au-dessus de l’Océan, et défendue contre ses fureurs par une cascade
de rochers abruptes, nous éprouvâmes un frémissement électrique assez
semblable au sursaut que cause un bruit soudain au milieu d’une nuit
silencieuse. Nous avions vu, sur un quartier de granit, un homme assis
qui nous avait regardés. Son coup d’œil, semblable à la flamme d’un
canon, sortit de deux yeux ensanglantés, et son immobilité stoïque ne
pouvait se comparer qu’à l’inaltérable attitude des piles granitiques
qui l’environnaient. Ses yeux se remuèrent par un mouvement lent,
son corps demeura fixe, comme s’il eût été pétrifié; puis, après
nous avoir jeté ce regard qui nous frappa violemment, il reporta ses
yeux sur l’étendue de l’Océan, et la contempla malgré la lumière qui
en jaillissait, comme on dit que les aigles contemplent le soleil,
sans baisser ses paupières, qu’il ne releva plus. Cherchez à vous
rappeler, mon cher oncle, une de ces vieilles truisses de chêne, dont
le tronc noueux, ébranché de la veille, s’élève fantastiquement sur
un chemin désert, et vous aurez une image vraie de cet homme. C’était
des formes herculéennes ruinées, un visage de Jupiter olympien, mais
détruit par l’âge, par les rudes travaux de la mer, par le chagrin,
par une nourriture grossière, et comme noirci par un éclat de
foudre. En voyant ses mains poilues et dures, j’aperçus des nerfs qui
ressemblaient à des veines de fer. D’ailleurs, tout en lui dénotait
une constitution vigoureuse. Je remarquai dans un coin de la grotte
une assez grande quantité de mousse, et sur une grossière tablette
taillée par le hasard au milieu du granit, un pain rond cassé qui
couvrait une cruche de grès. Jamais mon imagination, quand elle me
reportait vers les déserts où vécurent les premiers anachorètes de la
chrétienté, ne m’avait dessiné de figure plus grandement religieuse
ni plus horriblement repentante que l’était celle de cet homme. Vous
qui avez pratiqué le confessionnal, mon cher oncle, vous n’avez jamais
peut-être vu un si beau remords, mais ce remords était noyé dans les
ondes de la prière, la prière continue d’un muet désespoir. Ce pêcheur,
ce marin, ce Breton grossier était sublime par un sentiment inconnu.
Mais ces yeux avaient-ils pleuré? Cette main de statue ébauchée
avait-elle frappé? Ce front rude empreint de probité farouche, et sur
lequel la force avait néanmoins laissé les vestiges de cette douceur
qui est l’apanage de toute force vraie, ce front sillonné de rides,
était-il en harmonie avec un grand cœur? Pourquoi cet homme dans le
granit? Pourquoi ce granit dans cet homme? Où était l’homme, où était
le granit? Il nous tomba tout un monde de pensées dans la tête. Comme
l’avait supposé notre guide, nous passâmes en silence, promptement, et
il nous revit émus de terreur ou saisis d’étonnement, mais il ne s’arma
point contre nous de la réalité de ses prédictions.
--Vous l’avez vu? dit-il.
--Quel est cet homme? dis-je.
--On l’appelle _l’Homme-au-vœu_.
Vous figurez-vous bien à ce mot le mouvement par lequel nos deux
têtes se tournèrent vers notre pêcheur! C’était un homme simple; il
comprit notre muette interrogation, et voici ce qu’il nous dit dans son
langage, auquel je tâche de conserver son allure populaire.
--Madame, ceux du Croisic comme ceux de Batz croient que cet homme
est coupable de quelque chose, et fait une pénitence ordonnée par un
fameux recteur auquel il est allé se confesser plus loin que Nantes.
D’autres croient que Cambremer, c’est son nom, a une mauvaise chance
qu’il communique à qui passe sous son air. Aussi plusieurs, avant
de tourner sa roche, regardent-ils d’où vient le vent! S’il est de
galerne, dit-il en nous montrant l’ouest, ils ne continueraient pas
leur chemin quand il s’agirait d’aller quérir un morceau de la vraie
croix; ils retournent, ils ont peur. D’autres, les riches du Croisic,
disent que Cambremer a fait un vœu, d’où son nom d’Homme-au-vœu. Il
est là nuit et jour, sans en sortir. Ces dires ont une apparence de
raison. Voyez-vous, dit-il en se retournant pour nous montrer une
chose que nous n’avions pas remarquée, il a planté là, à gauche, une
croix de bois pour annoncer qu’il s’est mis sous la protection de
Dieu, de la sainte Vierge et des saints. Il ne se serait pas sacré
comme ça, que la frayeur qu’il donne au monde, fait qu’il est là en
sûreté comme s’il était gardé par de la troupe. Il n’a pas dit un
mot depuis qu’il s’est enfermé en plein air; il se nourrit de pain
et d’eau que lui apporte tous les matins la fille de son frère, une
petite tronquette de douze ans à laquelle il a laissé ses biens, et
qu’est une jolie créature, douce comme un agneau, une bien mignonne
fille, bien plaisante. Elle vous a, dit-il en montrant son pouce, des
yeux bleus _longs comme ça_, sous une chevelure de chérubin. Quand on
lui demande: Dis donc, Pérotte?... (Ça veut dire chez nous Pierrette,
fit-il en s’interrompant; elle est vouée à saint Pierre, Cambremer
s’appelle Pierre, il a été son parrain.)--Dis donc, Pérotte, reprit-il,
qué qui te dit ton oncle?--Il ne me dit rin, qu’elle répond, rin
du tout, rin.--Eh! ben, que qu’il te fait?--Il m’embrasse au front
le dimanche.--Tu n’en as pas peur?--Ah! ben, qu’a dit, il est mon
parrain. Il n’a pas voulu d’autre personne pour lui apporter à manger.
Pérotte prétend qu’il sourit quand elle vient, mais autant dire un
rayon de soleil dans la brouine, car on dit qu’il est nuageux comme un
brouillard.
--Mais, lui dis-je, vous excitez notre curiosité sans la satisfaire.
Savez-vous ce qui l’a conduit là? Est-ce le chagrin, est-ce le
repentir, est-ce une manie, est-ce un crime, est-ce...
--Eh! monsieur, il n’y a guère que mon père et moi qui sachions
la vérité de la chose. Défunt ma mère servait un homme de justice
à qui Cambremer a tout dit par ordre du prêtre qui ne lui a donné
l’absolution qu’à cette condition-là, à entendre les gens du port. Ma
pauvre mère a entendu Cambremer sans le vouloir, parce que la cuisine
du justicier était à côté de sa salle, elle a écouté! Elle est morte;
le juge qu’a écouté est défunt aussi. Ma mère nous a fait promettre, à
mon père et à moi, de n’en rin afférer aux gens du pays, mais je puis
vous dire à vous que le soir où ma mère nous a raconté ça, les cheveux
me grésillaient dans la tête.
--Hé! bien, dis-nous ça, mon garçon, nous n’en parlerons à personne.
Le pêcheur nous regarda, et continua ainsi: Pierre Cambremer, que
vous avez vu là, est l’aîné des Cambremer, qui de père en fils sont
marins; leur nom le dit, la mer a toujours plié sous eux. Celui que
vous avez vu s’était fait pêcheur à bateaux. Il avait donc des barques,
allait pêcher la sardine, il pêchait aussi le haut poisson, pour les
marchands. Il aurait armé un bâtiment et pêché la morue, s’il n’avait
pas tant aimé sa femme, qui était une belle femme, une Brouin de
Guérande, une fille superbe, et qui avait bon cœur. Elle aimait tant
Cambremer, qu’elle n’a jamais voulu que son homme la quittât plus du
temps nécessaire à la pêche aux sardines. Ils demeuraient là-bas,
tenez! dit le pêcheur en montant sur une éminence pour nous montrer un
îlot dans la petite méditerranée qui se trouve entre les dunes où nous
marchions et les marais salants de Guérande, voyez-vous cette maison?
Elle était à lui. Jacquette Brouin et Cambremer n’ont eu qu’un enfant,
un garçon qu’ils ont aimé... comme quoi dirai-je? dam! comme on aime
un enfant unique; ils en étaient fous. Leur petit Jacques aurait fait,
sous votre respect, dans la marmite qu’ils auraient trouvé que c’était
du sucre. Combien donc que nous les avons vus de fois, à la foire,
achetant les plus belles berloques pour lui! C’était de la déraison,
tout le monde le leur disait. Le petit Cambremer, voyant que tout lui
était permis, est devenu méchant comme un âne rouge. Quand on venait
dire au père Cambremer:--«Votre fils a manqué tuer le petit un tel!»
il riait et disait:--«Bah! ce sera un fier marin! il commandera les
flottes du roi.» Un autre:--«Pierre Cambremer, savez-vous que votre
gars a crevé l’œil de la petite Pougaud!--Il aimera les filles,» disait
Pierre. Il trouvait tout bon. Alors mon petit mâlin, à dix ans, battait
tout le monde et s’amusait à couper le cou aux poules, il éventrait les
cochons, enfin il se roulait dans le sang comme une fouine.--«Ce sera
un fameux soldat! disait Cambremer, il a goût au sang.» Voyez-vous,
moi, je me suis souvenu de tout ça, dit le pêcheur. Et Cambremer aussi,
ajouta-t-il après une pause. A quinze ou seize ans, Jacques Cambremer
était... quoi? un requin. Il allait s’amuser à Guérande, ou faire le
joli cœur à Savenay. Fallait des espèces. Alors il se mit à voler sa
mère, qui n’osait en rien dire à son mari. Cambremer était un homme
probe à faire vingt lieues pour rendre à quelqu’un deux sous qu’on
lui aurait donnés de trop dans un compte. Enfin, un jour, la mère fut
dépouillée de tout. Pendant une pêche de son père, le fils emporta
le buffet, la mette, les draps, le linge, ne laissa que les quatre
murs, il avait tout vendu pour aller faire ses frigousses à Nantes. La
pauvre femme en a pleuré pendant des jours et des nuits. Fallait dire
ça au père à son retour, elle craignait le père, pas pour elle, allez!
Quand Pierre Cambremer revint, qu’il vit sa maison garnie des meubles
que l’on avait prêtés à sa femme, il dit: Qu’est-ce que c’est que ça?
La pauvre femme était plus morte que vive, elle dit:--Nous avons été
volés.--Où donc est Jacques?--Jacques, il est en riolle! Personne ne
savait où le drôle était allé.--Il s’amuse trop! dit Pierre. Six mois
après, le pauvre père sut que son fils allait être pris par la justice
à Nantes. Il fait la route à pied, y va plus vite que par mer, met la
main sur son fils, et l’amène ici. Il ne lui demanda pas:--Qu’as-tu
fait? Il lui dit: Si tu ne te tiens pas sage deux ans ici avec ta
mère et avec moi, allant à la pêche et te conduisant comme un honnête
homme, tu auras affaire à moi. L’enragé, comptant sur la bêtise de ses
père et mère, lui a fait la grimace. Pierre, là-dessus, lui flanque
une mornifle qui vous a mis Jacques au lit pour six mois. La pauvre
mère se mourait de chagrin. Un soir, elle dormait paisiblement à côté
de son mari, elle entend du bruit, se lève, elle reçoit un coup de
couteau dans le bras. Elle crie, on cherche de la lumière. Pierre
Cambremer voit sa femme blessée; il croit que c’est un voleur, comme
s’il y en avait dans notre pays, où l’on peut porter sans crainte dix
mille francs en or, du Croisic à Saint-Nazaire, sans avoir à s’entendre
demander ce qu’on a sous le bras. Pierre cherche Jacques, il ne trouve
point son fils. Le matin ce monstre-là n’a-t-il pas eu le front de
revenir en disant qu’il était allé à Batz. Faut vous dire que sa mère
ne savait où cacher son argent. Cambremer, lui, mettait le sien chez
monsieur Dupotet du Croisic. Les folies de leur fils leur avaient mangé
des cent écus, des cent francs, des louis d’or, ils étaient quasiment
ruinés, et c’était dur pour des gens qui avaient aux environs de douze
mille livres, compris leur îlot. Personne ne sait ce que Cambremer a
donné à Nantes pour ravoir son fils. Le guignon ravageait la famille.
Il était arrivé des malheurs au frère de Cambremer, qui avait besoin
de secours. Pierre lui disait pour le consoler que Jacques et Pérotte
(la fille au cadet Cambremer) se marieraient. Puis, pour lui faire
gagner son pain, il l’employait à la pêche; car Joseph Cambremer en
était réduit à vivre de son travail. Sa femme avait péri de la fièvre,
il fallait payer les mois de nourrice de Pérotte. La femme de Pierre
Cambremer devait une somme de cent francs à diverses personnes pour
cette petite, du linge, des hardes, et deux ou trois mois à la grande
Frelu qu’avait un enfant de Simon Gaudry et qui nourrissait Pérotte. La
Cambremer avait cousu une pièce d’Espagne dans la laine de son matelas,
en mettant dessus: _A Pérotte_. Elle avait reçu beaucoup d’éducation,
elle écrivait comme un greffier, et avait appris à lire à son fils,
c’est ce qui l’a perdu. Personne n’a su comment ça s’est fait, mais ce
gredin de Jacques avait flairé l’or, l’avait pris et était allé riboter
au Croisic. Le bonhomme Cambremer, par un fait exprès, revenait avec
sa barque chez lui. En abordant il voit flotter un bout de papier, le
prend, l’apporte à sa femme qui tombe à la renverse en reconnaissant
ses propres paroles écrites. Cambremer ne dit rien, va au Croisic,
apprend là que son fils est au billard; pour lors, il fait demander la
bonne femme qui tient le café, et lui dit:--J’avais dit à Jacques de ne
pas se servir d’une pièce d’or avec quoi il vous paiera; rendez-la-moi,
j’attendrai sur la porte, et vous donnerai de l’argent blanc pour. La
bonne femme lui apporta la pièce. Cambremer la prend en disant:--Bon!
et revient chez lui. Toute la ville a su cela. Mais voilà ce que je
sais et ce dont les autres ne font que de se douter en gros. Il dit à
sa femme d’approprier leur chambre, qu’est par bas; il fait du feu dans
la cheminée, allume deux chandelles, place deux chaises d’un côté de
l’âtre, et met de l’autre côté un escabeau. Puis dit à sa femme de lui
apprêter ses habits de noces, en lui commandant de pouiller les siens.
Il s’habille. Quand il est vêtu, il va chercher son frère, et lui dit
de faire le guet devant la maison pour l’avertir s’il entendait du
bruit sur les deux grèves, celle-ci et celle des marais de Guérande.
Il rentre quand il juge que sa femme est habillée, il charge un fusil
et le cache dans le coin de la cheminée. Voilà Jacques qui revient; il
revient tard; il avait bu et joué jusqu’à dix heures; il s’était fait
passer à la pointe de Carnouf. Son oncle l’entend héler, va le chercher
sur la grève des marais, et le passe sans rien dire. Quand il entre,
son père lui dit:--Assieds-toi là, en lui montrant l’escabeau. Tu es,
dit-il, devant ton père et ta mère que tu as offensés, et qui ont à
te juger. Jacques se mit à beugler, parce que la figure de Cambremer
était tortillée d’une singulière manière. La mère était roide comme
une rame.--Si tu cries, si tu bouges, si tu ne te tiens pas comme un
mât sur ton escabeau, dit Pierre en l’ajustant avec son fusil, je te
tue comme un chien. Le fils devint muet comme un poisson; la mère n’a
rin dit.--Voilà, dit Pierre à son fils, un papier qui enveloppait une
pièce d’or espagnole; la pièce d’or était dans le lit de ta mère; ta
mère seule savait l’endroit où elle l’avait mise; j’ai trouvé le papier
sur l’eau en abordant ici; tu viens de donner ce soir cette pièce d’or
espagnole à la mère Fleurant, et ta mère n’a plus vu sa pièce dans son
lit. Explique-toi. Jacques dit qu’il n’avait pas pris la pièce de sa
mère, et que cette pièce lui était restée de Nantes.--Tant mieux, dit
Pierre. Comment peux-tu nous prouver cela?--Je l’avais.--Tu n’as pas
pris celle de ta mère?--Non.--Peux-tu le jurer sur ta vie éternelle? Il
allait le jurer; sa mère leva les yeux sur lui et lui dit:--Jacques,
mon enfant, prends garde, ne jure pas si ça n’est pas vrai; tu peux
t’amender, te repentir; il est temps encore. Et elle pleura.--Vous
êtes une ci et une ça, lui dit-il, qu’avez toujours voulu ma perte.
Cambremer pâlit et dit:--Ce que tu viens de dire à ta mère grossira
ton compte. Allons au fait. Jures-tu?--Oui.--Tiens, dit-il, y avait-il
sur ta pièce cette croix que le marchand de sardines qui me l’a donnée
avait faite sur la nôtre? Jacques se dégrisa et pleura.--Assez causé,
dit Pierre. Je ne te parle pas de ce que tu as fait avant cela, je ne
veux pas qu’un Cambremer soit fait mourir sur la place du Croisic.
Fais tes prières, et dépêchons-nous! Il va venir un prêtre pour te
confesser. La mère était sortie, pour ne pas entendre condamner son
fils. Quand elle fut dehors, Cambremer l’oncle vint avec le recteur
de Piriac, auquel Jacques ne voulut rien dire. Il était malin, il
connaissait assez son père pour savoir qu’il ne le tuerait pas sans
confession.--Merci, excusez-nous, monsieur, dit Cambremer au prêtre,
quand il vit l’obstination de Jacques. Je voulais donner une leçon à
mon fils et vous prier de n’en rien dire.--Toi, dit-il à Jacques, si
tu ne t’amendes pas, la première fois ce sera pour de bon, et j’en
finirai sans confession. Il l’envoya se coucher. L’enfant crut cela
et s’imagina qu’il pourrait se remettre avec son père. Il dormit. Le
père veilla. Quand il vit son fils au fin fond de son sommeil, il lui
couvrit la bouche avec du chanvre, la lui banda avec un chiffon de
voile bien serré; puis il lui lia les mains et les pieds. Il rageait,
il pleurait du sang, disait Cambremer au justicier. Que voulez-vous!
La mère se jeta aux pieds du père.--Il est jugé, qu’il dit, tu vas
m’aider à le mettre dans la barque. Elle s’y refusa. Cambremer l’y mit
tout seul, l’y assujettit au fond, lui mit une pierre au cou, sortit du
bassin, gagna la mer, et vint à la hauteur de la roche où il est. Pour
lors, la pauvre mère, qui s’était fait passer ici par son beau-frère,
eut beau crier _grâce!_ ça servit comme une pierre à un loup. Il y
avait de la lune, elle a vu le père jetant à la mer son fils qui lui
tenait encore aux entrailles, et comme il n’y avait pas d’air, elle
a entendu blouf! puis rin, ni trace, ni bouillon; la mer est d’une
fameuse garde, allez! En abordant là pour faire taire sa femme qui
gémissait, Cambremer la trouva quasi morte, il fut impossible aux deux
frères de la porter, il a fallu la mettre dans la barque qui venait de
servir au fils, et ils l’ont ramenée chez elle en faisant le tour par
la passe du Croisic. Ah! ben, la belle Brouin, comme on l’appelait, n’a
pas duré huit jours; elle est morte en demandant à son mari de brûler
la damnée barque. Oh! il l’a fait. Lui il est devenu tout chose, il
savait plus ce qu’il voulait; il fringalait en marchant comme un homme
qui ne peut pas porter le vin. Puis il a fait un voyage de dix jours,
et est revenu se mettre où vous l’avez vu, et, depuis qu’il y est, il
n’a pas dit une parole.
Le pêcheur ne mit qu’un moment à nous raconter cette histoire et nous
la dit plus simplement encore que je ne l’écris. Les gens du peuple
font peu de réflexions en contant, ils accusent le fait qui les a
frappés, et le traduisent comme ils le sentent. Ce récit fut aussi
aigrement incisif que l’est un coup de hache.