Le dîner était servi. Les officiers attablés satisfaisaient un appétit

que la fatigue avait aiguillonné. Un seul d’entre eux, Victor Marchand,

manquait au festin. Après avoir hésité longtemps, il entra dans le

salon où gémissait l’orgueilleuse famille de Léganès, et jeta des

regards tristes sur le spectacle que présentait alors cette salle,

où, la surveille, il avait vu tournoyer, emportées par la valse, les

têtes des deux jeunes filles et des trois jeunes gens. Il frémit en

pensant que dans peu elles devaient rouler tranchées par le sabre du

bourreau. Attachés sur leurs fauteuils dorés, le père et la mère, les

trois enfants et les deux filles, restaient dans un état d’immobilité

complète. Huit serviteurs étaient debout, les mains liées derrière

le dos. Ces quinze personnes se regardaient gravement, et leurs yeux

trahissaient à peine les sentiments qui les animaient. Une résignation

profonde et le regret d’avoir échoué dans leur entreprise se lisaient

sur quelques fronts. Des soldats immobiles les gardaient en respectant

la douleur de ces cruels ennemis. Un mouvement de curiosité anima les

visages quand Victor parut. Il donna l’ordre de délier les condamnés,

et alla lui-même détacher les cordes qui retenaient Clara prisonnière

sur sa chaise. Elle sourit tristement. L’officier ne put s’empêcher

d’effleurer les bras de la jeune fille, en admirant sa chevelure noire,

sa taille souple. C’était une véritable Espagnole: elle avait le teint

espagnol, les yeux espagnols, de longs cils recourbés, et une prunelle

plus noire que ne l’est l’aile d’un corbeau.

--Avez-vous réussi? dit-elle en lui adressant un de ces sourires

funèbres où il y a encore de la jeune fille.

Victor ne put s’empêcher de gémir. Il regarda tour à tour les trois

frères et Clara. L’un, et c’était l’aîné, avait trente ans. Petit,

assez mal fait, l’air fier et dédaigneux, il ne manquait pas d’une

certaine noblesse dans les manières, et ne paraissait pas étranger

à cette délicatesse de sentiment qui rendit autrefois la galanterie

espagnole si célèbre. Il se nommait Juanito. Le second, Philippe, était

âgé de vingt ans environ. Il ressemblait à Clara. Le dernier avait

huit ans. Un peintre aurait trouvé dans les traits de Manuel un peu de

cette constance romaine que David a prêtée aux enfants dans ses pages

républicaines. Le vieux marquis avait une tête couverte de cheveux

blancs qui semblait échappée d’un tableau de Murillo. A cet aspect, le

jeune officier hocha la tête, en désespérant de voir accepter par un

de ces quatre personnages le marché du général; néanmoins il osa le

confier à Clara. L’Espagnole frissonna d’abord, mais elle reprit tout à

coup un air calme et alla s’agenouiller devant son père.

--Oh! lui dit-elle, faites jurer à Juanito qu’il obéira fidèlement aux

ordres que vous lui donnerez, et nous serons contents.

La marquise tressaillit d’espérance; mais quand, se penchant vers son

mari, elle eut entendu l’horrible confidence de Clara, cette mère

s’évanouit. Juanito comprit tout, il bondit comme un lion en cage.

Victor prit sur lui de renvoyer les soldats, après avoir obtenu du

marquis l’assurance d’une soumission parfaite. Les domestiques furent

emmenés et livrés au bourreau, qui les pendit. Quand la famille n’eut

plus que Victor pour surveillant, le vieux père se leva.

--Juanito! dit-il.

Juanito ne répondit que par une inclinaison de tête qui équivalait

à un refus, retomba sur sa chaise, et regarda ses parents d’un œil

sec et terrible. Clara vint s’asseoir sur ses genoux, et, d’un air

gai:--Mon cher Juanito, dit-elle en lui passant le bras autour du cou

et l’embrassant sur les paupières; si tu savais combien, donnée par

toi, la mort me sera douce. Je n’aurai pas à subir l’odieux contact des

mains d’un bourreau. Tu me guériras des maux qui m’attendaient, et...

mon bon Juanito, tu ne me voulais voir à personne, eh! bien?

Ses yeux veloutés jetèrent un regard de feu sur Victor, comme pour

réveiller dans le cœur de Juanito son horreur des Français.

--Aie du courage, lui dit son frère Philippe, autrement notre race

presque royale est éteinte.

Tout à coup Clara se leva, le groupe qui s’était formé autour de

Juanito se sépara; et cet enfant, rebelle à bon droit, vit devant lui,

debout, son vieux père, qui d’un ton solennel s’écria:--Juanito, je te

l’ordonne.

Le jeune comte restant immobile, son père tomba à ses genoux.

Involontairement, Clara, Manuel et Philippe l’imitèrent. Tous tendirent

les mains vers celui qui devait sauver la famille de l’oubli, et

semblèrent répéter ces paroles paternelles:--Mon fils, manquerais-tu

d’énergie espagnole et de vraie sensibilité? Veux-tu me laisser

longtemps à genoux, et dois-tu considérer ta vie et tes souffrances?

Est-ce mon fils, madame? ajouta le vieillard en se retournant vers la

marquise.

--Il y consent! s’écria la mère avec désespoir en voyant Juanito faire

un mouvement des sourcils dont la signification n’était connue que

d’elle.

Mariquita, la seconde fille, se tenait à genoux en serrant sa mère dans

ses faibles bras; et, comme elle pleurait à chaudes larmes, son petit

frère Manuel vint la gronder. En ce moment l’aumônier du château entra,

il fut aussitôt entouré de toute la famille, on l’amena à Juanito.

Victor, ne pouvant supporter plus longtemps cette scène, fit un signe à

Clara, et se hâta d’aller tenter un dernier effort auprès du général;

il le trouva en belle humeur, au milieu du festin, et buvant avec ses

officiers, qui commençaient à tenir de joyeux propos.

Une heure après, cent des plus notables habitants de Menda vinrent

sur la terrasse pour être, suivant les ordres du général, témoins

de l’exécution de la famille Léganès. Un détachement de soldats fut

placé pour contenir les Espagnols, que l’on rangea sous les potences

auxquelles les domestiques du marquis avaient été pendus. Les têtes de

ces bourgeois touchaient presque les pieds de ces martyrs. A trente

pas d’eux, s’élevait un billot et brillait un cimeterre. Le bourreau

était là en cas de refus de la part de Juanito. Bientôt les Espagnols

entendirent, au milieu du plus profond silence, les pas de plusieurs

personnes, le son mesuré de la marche d’un piquet de soldats et le

léger retentissement de leurs fusils. Ces différents bruits étaient

mêlés aux accents joyeux du festin des officiers comme naguère les

danses d’un bal avaient déguisé les apprêts de la sanglante trahison.

Tous les regards se tournèrent vers le château, et l’on vit la noble

famille qui s’avançait avec une incroyable assurance. Tous les fronts

étaient calmes et sereins. Un seul homme, pâle et défait, s’appuyait

sur le prêtre, qui prodiguait toutes les consolations de la religion

à cet homme, le seul qui dût vivre. Le bourreau comprit, comme tout

le monde, que Juanito avait accepté sa place pour un jour. Le vieux

marquis et sa femme, Clara, Mariquita et leurs deux frères vinrent

s’agenouiller à quelques pas du lieu fatal. Juanito fut conduit

par le prêtre. Quand il arriva au billot, l’exécuteur, le tirant

par la manche, le prit à part, et lui donna probablement quelques

instructions. Le confesseur plaça les victimes de manière à ce qu’elles

ne vissent pas le supplice. Mais c’étaient de vrais Espagnols qui se

tinrent debout et sans faiblesse.

Clara s’élança la première vers son frère.--Juanito, lui dit-elle, aie

pitié de mon peu de courage! commence par moi.

En ce moment, les pas précipités d’un homme retentirent. Victor arriva

sur le lieu de cette scène. Clara était agenouillée déjà, déjà son cou

blanc appelait le cimeterre. L’officier pâlit, mais il trouva la force

d’accourir.

--Le général t’accorde la vie si tu veux m’épouser, lui dit-il à voix

basse.

L’Espagnole lança sur l’officier un regard de mépris et de fierté.

--Allons, Juanito, dit-elle d’un son de voix profond.

Sa tête roula aux pieds de Victor. La marquise de Léganès laissa

échapper un mouvement convulsif en entendant le bruit; ce fut la seule

marque de sa douleur.

--Suis-je bien comme ça, mon bon Juanito? fut la demande que fit le

petit Manuel à son frère.

--Ah! tu pleures, Mariquita! dit Juanito à sa sœur.

--Oh! oui, répliqua la jeune fille. Je pense à toi, mon pauvre Juanito,

tu seras bien malheureux sans nous.

Bientôt la grande figure du marquis apparut. Il regarda le sang de ses

enfants, se tourna vers les spectateurs muets et immobiles, étendit les

mains vers Juanito, et dit d’une voix forte:--Espagnols, je donne à

mon fils ma bénédiction paternelle! Maintenant, _marquis_, frappe sans

peur, tu es sans reproche.

Mais quand Juanito vit approcher sa mère, soutenue par le

confesseur:--Elle m’a nourri, s’écria-t-il.

Sa voix arracha un cri d’horreur à l’assemblée. Le bruit du festin et

les rires joyeux des officiers s’apaisèrent à cette terrible clameur.

La marquise comprit que le courage de Juanito était épuisé, elle

s’élança d’un bond par-dessus la balustrade, et alla se fendre la tête

sur les rochers. Un cri d’admiration s’éleva. Juanito était tombé

évanoui.

--Mon général, dit un officier à moitié ivre, Marchand vient de me

raconter quelque chose de cette exécution, je parie que vous ne l’avez

pas ordonnée...

--Oubliez-vous, messieurs, s’écria le général G...t...r, que, dans un

mois, cinq cents familles françaises seront en larmes, et que nous

sommes en Espagne? Voulez-vous laisser nos os ici?

Après cette allocution, il ne se trouva personne, pas même un

sous-lieutenant, qui osât vider son verre.

Malgré les respects dont il est entouré, malgré le titre d’_El verdugo_

(le bourreau) que le roi d’Espagne a donné comme titre de noblesse au

marquis de Léganès, il est dévoré par le chagrin, il vit solitaire et

se montre rarement. Accablé sous le fardeau de son admirable forfait,

il semble attendre avec impatience que la naissance d’un second

fils lui donne le droit de rejoindre les ombres qui l’accompagnent

incessamment.

Paris, octobre 1829.

UN DRAME AU BORD DE LA MER.

A MADAME LA PRINCESSE CAROLINE GALLITZIN DE GENTHOD,

NÉE COMTESSE WALEWSKA.

_Hommage et souvenir de l’auteur._

Les jeunes gens ont presque tous un compas avec lequel ils se plaisent

à mesurer l’avenir; quand leur volonté s’accorde avec la hardiesse de

l’angle qu’ils ouvrent, le monde est à eux. Mais ce phénomène de la vie

morale n’a lieu qu’à un certain âge. Cet âge, qui pour tous les hommes

se trouve entre vingt-deux et vingt-huit ans, est celui des grandes

pensées, l’âge des conceptions premières, parce qu’il est l’âge des

immenses désirs, l’âge où l’on ne doute de rien: qui dit doute, dit

impuissance. Après cet âge rapide comme une semaison, vient celui de

l’exécution. Il est en quelque sorte deux jeunesses, la jeunesse durant

laquelle on croit, la jeunesse pendant laquelle on agit; souvent elles

se confondent chez les hommes que la nature a favorisés, et qui sont,

comme César, Newton et Bonaparte, les plus grands parmi les grands

hommes.

Je mesurais ce qu’une pensée veut de temps pour se développer; et,

mon compas à la main, debout sur un rocher, à cent toises au-dessus

de l’Océan, dont les lames se jouaient dans les brisants, j’arpentais

mon avenir en le meublant d’ouvrages, comme un ingénieur qui, sur

un terrain vide, trace des forteresses et des palais. La mer était

belle, je venais de m’habiller après avoir nagé, j’attendais Pauline,

mon ange gardien, qui se baignait dans une cuve de granit pleine d’un

sable fin, la plus coquette baignoire que la nature ait dessinée pour

ses fées marines. Nous étions à l’extrémité du Croisic, une mignonne

presqu’île de la Bretagne; nous étions loin du port, dans un endroit

que le Fisc a jugé tellement inabordable que le douanier n’y passe

presque jamais. Nager dans les airs après avoir nagé dans la mer! ah!

qui n’aurait nagé dans l’avenir? Pourquoi pensais-je? pourquoi vient un

mal? qui le sait? Les idées vous tombent au cœur ou à la tête sans vous

consulter. Nulle courtisane ne fut plus fantasque ni plus impérieuse

que ne l’est la Conception pour les artistes; il faut la prendre comme

la Fortune, à pleins cheveux, quand elle vient. Grimpé sur ma pensée

comme Astolphe sur son hippogriffe, je chevauchais donc à travers le

monde, en y disposant de tout à mon gré. Quand je voulus chercher

autour de moi quelque présage pour les audacieuses constructions que

ma folle imagination me conseillait d’entreprendre, un joli cri, le

cri d’une femme qui vous appelle dans le silence d’un désert, le cri

d’une femme qui sort du bain, ranimée, joyeuse, domina le murmure des

franges incessamment mobiles que dessinaient le flux et le reflux sur

les découpures de la côte. En entendant cette note jaillie de l’âme,

je crus avoir vu dans les rochers le pied d’un ange qui, déployant ses

ailes, s’était écrié:--Tu réussiras! Je descendis, radieux, léger; je

descendis en bondissant comme un caillou jeté sur une pente rapide.

Quand elle me vit, elle me dit:--Qu’as-tu? Je ne répondis pas, mes

yeux se mouillèrent. La veille, Pauline avait compris mes douleurs,

comme elle comprenait en ce moment mes joies, avec la sensibilité

magique d’une harpe qui obéit aux variations de l’atmosphère. La

vie humaine a de beaux moments! Nous allâmes en silence le long des

grèves. Le ciel était sans nuages, la mer était sans rides; d’autres

n’y eussent vu que deux steppes bleus l’un sur l’autre; mais nous,

nous qui nous entendions sans avoir besoin de la parole, nous qui

pouvions faire jouer entre ces deux langes de l’infini, les illusions

avec lesquelles on se repaît au jeune âge, nous nous serrions la main

au moindre changement que présentaient, soit la nappe d’eau, soit les

nappes de l’air, car nous prenions ces légers phénomènes pour des

traductions matérielles de notre double pensée. Qui n’a pas savouré

dans les plaisirs ce moment de joie illimitée où l’âme semble s’être

débarrassée des liens de la chair, et se trouver comme rendue au monde

d’où elle vient? Le plaisir n’est pas notre seul guide en ces régions.

N’est-il pas des heures où les sentiments s’enlacent d’eux-mêmes et

s’y élancent, comme souvent deux enfants se prennent par la main et se

mettent à courir sans savoir pourquoi. Nous allions ainsi. Au moment

où les toits de la ville apparurent à l’horizon en y traçant une

ligne grisâtre, nous rencontrâmes un pauvre pêcheur qui retournait au

Croisic; ses pieds étaient nus, son pantalon de toile était déchiqueté

par le bas, troué, mal raccommodé; puis, il avait une chemise de toile

à voile, de mauvaises bretelles en lisière, et pour veste un haillon.

Cette misère nous fit mal, comme si c’eût été quelque dissonance au

milieu de nos harmonies. Nous nous regardâmes pour nous plaindre l’un

à l’autre de ne pas avoir en ce moment le pouvoir de puiser dans les

trésors d’Aboul-Casem. Nous aperçûmes un superbe homard et une araignée

de mer accrochés à une cordelette que le pêcheur balançait dans sa

main droite, tandis que de l’autre il maintenait ses agrès et ses

engins. Nous l’accostâmes, dans l’intention de lui acheter sa pêche,

idée qui nous vint à tous deux et qui s’exprima dans un sourire auquel

je répondis par une légère pression du bras que je tenais et que je

ramenai près de mon cœur. C’est de ces riens dont plus tard le souvenir

fait des poëmes, quand auprès du feu nous nous rappelons l’heure où

ce rien nous a émus, le lieu où ce fut, et ce mirage dont les effets

n’ont pas encore été constatés, mais qui s’exerce souvent sur les

objets qui nous entourent dans les moments où la vie est légère et où

nos cœurs sont pleins. Les sites les plus beaux ne sont que ce que

nous les faisons. Quel homme un peu poëte n’a dans ses souvenirs un

quartier de roche qui tient plus de place que n’en ont pris les plus

célèbres aspects de pays cherchés à grands frais! Près de ce rocher,

de tumultueuses pensées; là, toute une vie employée, là des craintes

dissipées; là des rayons d’espérance sont descendus dans l’âme. En ce

moment, le soleil, sympathisant avec ces pensées d’amour ou d’avenir, a

jeté sur les flancs fauves de cette roche une lueur ardente; quelques

fleurs des montagnes attiraient l’attention; le calme et le silence

grandissaient cette anfractuosité sombre en réalité, colorée par le

rêveur; alors elle était belle avec ses maigres végétations, ses

camomilles chaudes, ses cheveux de Vénus aux feuilles veloutées. Fête

prolongée, décorations magnifiques, heureuse exaltation des forces

humaines! Une fois déjà le lac de Bienne, vu de l’île Saint-Pierre,

m’avait ainsi parlé; le rocher du Croisic sera peut-être la dernière de

ces joies! Mais alors, que deviendra Pauline?

--Vous ayez fait une belle pêche ce matin, mon brave homme? dis-je au

pêcheur.

--Oui, monsieur, répondit-il en s’arrêtant et nous montrant la figure

bistrée des gens qui restent pendant des heures entières exposés à la

réverbération du soleil sur l’eau.

Ce visage annonçait une longue résignation, la patience du pêcheur et

ses mœurs douces. Cet homme avait une voix sans rudesse, des lèvres

bonnes, nulle ambition, je ne sais quoi de grêle, de chétif. Toute

autre physionomie nous aurait déplu.

--Où allez-vous vendre ça?

--A la ville.

--Combien vous paiera-t-on le homard?

--Quinze sous.

--L’araignée?

--Vingt sous.

--Pourquoi tant de différence entre le homard et l’araignée?

--Monsieur, l’araignée (il la nommait une iraigne) est bien plus

délicate! puis elle est maligne comme un singe, et se laisse rarement

prendre.

--Voulez-vous nous donner le tout pour cent sous? dit Pauline.

L’homme resta pétrifié.

--Vous ne l’aurez pas! dis-je en riant, j’en donne dix francs. Il faut

savoir payer les émotions ce qu’elles valent.

--Eh! bien, répondit-elle, je l’aurai! j’en donne dix francs deux sous.

--Dix sous.

--Douze francs.

--Quinze francs.

--Quinze francs cinquante centimes, dit-elle.

--Cent francs.

--Cent cinquante.

Je m’inclinai. Nous n’étions pas en ce moment assez riches pour pousser

plus haut cette enchère. Notre pauvre pêcheur ne savait pas s’il devait

se fâcher d’une mystification ou se livrer à la joie, nous le tirâmes

de peine en lui donnant le nom de notre hôtesse et lui recommandant de

porter chez elle le homard et l’araignée.

--Gagnez-vous votre vie? lui demandai-je pour savoir à quelle cause

devait être attribué son dénûment.

--Avec bien de la peine et en souffrant bien des misères, me dit-il.

La pêche au bord de la mer, quand on n’a ni barque ni filets et qu’on

ne peut la faire qu’aux engins ou à la ligne, est un chanceux métier.

Voyez-vous, il faut y attendre le poisson ou le coquillage, tandis que

les grands pêcheurs vont le chercher en pleine mer. Il est si difficile

de gagner sa vie ainsi, que je suis le seul qui pêche à la côte. Je

passe des journées entières sans rien rapporter. Pour attraper quelque

chose, il faut qu’une iraigne se soit oubliée à dormir comme celle-ci,

ou qu’un homard soit assez étourdi pour rester dans les rochers.

Quelquefois il y vient des lubines après la haute mer, alors je les

empoigne.

--Enfin, l’un portant l’autre, que gagnez-vous par jour?

--Onze à douze sous. Je m’en tirerais, si j’étais seul, mais j’ai mon

père à nourrir, et le bonhomme ne peut pas m’aider, il est aveugle.

A cette phrase, prononcée simplement, nous nous regardâmes, Pauline et

moi, sans mot dire.

--Vous avez une femme ou quelque bonne amie?

Il nous jeta l’un des plus déplorables regards que j’aie vus, en

répondant:--Si j’avais une femme, il faudrait donc abandonner mon

père; je ne pourrais pas le nourrir et nourrir encore une femme et des

enfants.

--Hé! bien, mon pauvre garçon, comment ne cherchez-vous pas à gagner

davantage en portant du sel sur le port ou en travaillant aux marais

salants!

--Ha! monsieur, je ne ferais pas ce métier pendant trois mois. Je ne

suis pas assez fort, et si je mourais, mon père serait à la mendicité.

Il me fallait un métier qui ne voulût qu’un peu d’adresse et beaucoup

de patience.

--Et comment deux personnes peuvent-elles vivre avec douze sous par

jour?

--Oh! monsieur, nous mangeons des galettes de sarrasin et des bernicles

que je détache des rochers.

--Quel âge avez-vous donc?

--Trente-sept ans.

--Êtes-vous sorti d’ici?

--Je suis allé une fois à Guérande pour tirer à la milice, et suis

allé à Savenay pour me faire voir à des messieurs qui m’ont mesuré.

Si j’avais eu un pouce de plus, j’étais soldat. Je serais crevé à la

première fatigue, et mon pauvre père demanderait aujourd’hui la charité.

J’avais pensé bien des drames; Pauline était habituée à de grandes

émotions, près d’un homme souffrant comme je le suis; eh! bien, jamais

ni l’un ni l’autre nous n’avions entendu de paroles plus émouvantes

que ne l’étaient celles de ce pêcheur. Nous fîmes quelques pas en

silence, mesurant tous deux la profondeur muette de cette vie inconnue,

admirant la noblesse de ce dévouement qui s’ignorait lui-même; la

force de cette faiblesse nous étonna; cette insoucieuse générosité

nous rapetissa. Je voyais ce pauvre être tout instinctif rivé sur ce

rocher comme un galérien l’est à son boulet, y guettant depuis vingt

ans des coquillages pour gagner sa vie, et soutenu dans sa patience

par un seul sentiment. Combien d’heures consumées au coin d’une grève!

Combien d’espérances renversées par un grain, par un changement de

temps! Il restait suspendu au bord d’une table de granit, le bras tendu

comme celui d’un fakir de l’Inde, tandis que son père, assis sur une

escabelle, attendait, dans le silence et dans les ténèbres, le plus

grossier des coquillages, et du pain, si le voulait la mer.

--Buvez-vous quelquefois du vin? lui demandai-je.

--Trois ou quatre fois par an.

--Hé! bien, vous en boirez aujourd’hui, vous et votre père, et nous

vous enverrons un pain blanc.

--Vous êtes bien bon, monsieur.

--Nous vous donnerons à dîner si vous voulez nous conduire par le bord

de la mer jusqu’à Batz, où nous irons voir la tour qui domine le bassin

et les côtes entre Batz et le Croisic.

--Avec plaisir, nous dit-il. Allez droit devant vous, en suivant le

chemin dans lequel vous êtes, je vous y retrouverai après m’être

débarrassé de mes agrès et de ma pêche.

Nous fîmes un même signe de consentement, et il s’élança joyeusement

vers la ville. Cette rencontre nous maintint dans la situation morale

où nous étions, mais elle en avait affaibli la gaieté.

--Pauvre homme! me dit Pauline avec cet accent qui ôte à la compassion

d’une femme ce que la pitié peut avoir de blessant, n’a-t-on pas honte

de se trouver heureux en voyant cette misère?

--Rien n’est plus cruel que d’avoir des désirs impuissants, lui

répondis-je. Ces deux pauvres êtres, le père et le fils, ne sauront pas

plus combien ont été vives nos sympathies que le monde ne sait combien

leur vie est belle, car ils amassent des trésors dans le ciel.

--Le pauvre pays! dit-elle en me montrant le long d’un champ

environné d’un mur à pierres sèches, des bouses de vache appliquées

symétriquement. J’ai demandé ce que c’était que cela. Une paysanne,

occupée à les coller, m’a répondu qu’elle _faisait du bois_.

Imaginez-vous, mon ami, que, quand ces bouses sont séchées, ces pauvres

gens les récoltent, les entassent et s’en chauffent. Pendant l’hiver,

on les vend comme on vend les mottes de tan. Enfin, que crois-tu que

gagne la couturière la plus chèrement payée? Cinq sous par jour,

dit-elle après une pause; mais on la nourrit.

--Vois, lui dis-je, les vents de mer dessèchent ou renversent tout, il

n’y a point d’arbres; les débris des embarcations hors de service se

vendent aux riches, car le prix des transports les empêche sans doute

de consommer le bois de chauffage dont abonde la Bretagne. Ce pays

n’est beau que pour les grandes âmes; les gens sans cœur n’y vivraient

pas; il ne peut être habité que par des poëtes ou par des bernicles.

N’a-t-il pas fallu que l’entrepôt du sel se plaçât sur ce rocher pour

qu’il fût habité. D’un côté, la mer; ici, des sables; en haut, l’espace.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 33 / 65 段