vive et qu’il ne soit en marche, reprit Brigitte. J’ai mis une clef
dans la Bible, et je l’ai tenue sur mes doigts pendant que Cottin
lisait l’Évangile de saint Jean... et, madame! la clef n’a pas tourné.
--Est-ce bien sûr? demanda la comtesse.
--Oh! madame, c’est connu. Je gagerais mon salut qu’il vit encore. Dieu
ne peut pas se tromper.
--Malgré le danger qui l’attend ici, je voudrais bien cependant l’y
voir.
--Pauvre monsieur Auguste, s’écria Brigitte, il est sans doute à pied,
par les chemins.
--Et voilà huit heures qui sonnent au clocher, s’écria la comtesse avec
terreur.
Elle eut peur d’être restée plus longtemps qu’elle ne le devait, dans
cette chambre où elle croyait à la vie de son fils, en voyant tout ce
qui lui en attestait la vie, elle descendit; mais avant d’entrer au
salon, elle resta pendant un moment sous le péristyle de l’escalier, en
écoutant si quelque bruit ne réveillait pas les silencieux échos de la
ville. Elle sourit au mari de Brigitte, qui se tenait en sentinelle,
et dont les yeux semblaient hébétés à force de prêter attention aux
murmures de la place et de la nuit. Elle voyait son fils en tout et
partout. Elle rentra bientôt, en affectant un air gai, et se mit à
jouer au loto avec des petites filles; mais, de temps en temps, elle
se plaignit de souffrir, et revint occuper son fauteuil auprès de la
cheminée.
Telle était la situation des choses et des esprits dans la maison de
madame de Dey, pendant que, sur le chemin de Paris à Cherbourg, un
jeune homme vêtu d’une carmagnole brune, costume de rigueur à cette
époque, se dirigeait vers Carentan. A l’origine des réquisitions,
il y avait peu ou point de discipline. Les exigences du moment
ne permettaient guère à la République d’équiper sur-le-champ ses
soldats, et il n’était pas rare de voir les chemins couverts de
réquisitionnaires qui conservaient leurs habits bourgeois. Ces jeunes
gens devançaient leurs bataillons aux lieux d’étape, ou restaient en
arrière, car leur marche était soumise à leur manière de supporter
les fatigues d’une longue route. Le voyageur dont il est ici question
se trouvait assez en avant de la colonne de réquisitionnaires qui se
rendait à Cherbourg, et que le maire de Carentan attendait d’heure
en heure, afin de leur distribuer des billets de logement. Ce jeune
homme marchait d’un pas alourdi, mais ferme encore, et son allure
semblait annoncer qu’il s’était familiarisé depuis longtemps avec les
rudesses de la vie militaire. Quoique la lune éclairât les herbages
qui avoisinent Carentan, il avait remarqué de gros nuages blancs prêts
à jeter de la neige sur la campagne; et la crainte d’être surpris par
un ouragan animait sans doute sa démarche, alors plus vive que ne le
comportait sa lassitude. Il avait sur le dos un sac presque vide, et
tenait à la main une canne de buis, coupée dans les hautes et larges
haies que cet arbuste forme autour de la plupart des héritages en
Basse-Normandie. Ce voyageur solitaire entra dans Carentan, dont les
tours, bordées de lueurs fantastiques par la lune, lui apparaissaient
depuis un moment. Son pas réveilla les échos des rues silencieuses, où
il ne rencontra personne; il fut obligé de demander la maison du maire
à un tisserand qui travaillait encore. Ce magistrat demeurait à une
faible distance, et le réquisitionnaire se vit bientôt à l’abri sous
le porche de la maison du maire, et s’y assit sur un banc de pierre,
en attendant le billet de logement qu’il avait réclamé. Mais mandé
par ce fonctionnaire, il comparut devant lui, et devint l’objet d’un
scrupuleux examen. Le fantassin était un jeune homme de bonne mine qui
paraissait appartenir à une famille distinguée. Son air trahissait la
noblesse. L’intelligence due à une bonne éducation respirait sur sa
figure.
--Comment te nommes-tu, lui demanda le maire en lui jetant un regard
plein de finesse.
--Julien Jussieu, répondit le réquisitionnaire.
--Et tu viens? dit le magistrat en laissant échapper un sourire
d’incrédulité.
--De Paris.
--Tes camarades doivent être loin, reprit le Normand d’un ton railleur.
--J’ai trois lieues d’avance sur le bataillon.
--Quelque sentiment t’attire sans doute à Carentan, citoyen
réquisitionnaire? dit le maire d’un air fin. C’est bien, ajouta-t-il
en imposant silence par un geste de main au jeune homme prêt à parler,
nous savons où t’envoyer. Tiens, ajouta-t-il en lui remettant son
billet de logement, va, _citoyen Jussieu_!
Une teinte d’ironie se fit sentir dans l’accent avec lequel le
magistrat prononça ces deux derniers mots, en tendant un billet sur
lequel la demeure de madame de Dey était indiquée. Le jeune homme lut
l’adresse avec un air de curiosité.
--Il sait bien qu’il n’a pas loin à aller. Et quand il sera dehors,
il aura bientôt traversé la place! s’écria le maire en se parlant à
lui-même, pendant que le jeune homme sortait. Il est joliment hardi!
Que Dieu le conduise! Il a réponse à tout. Oui, mais si un autre que
moi lui avait demandé à voir ses papiers, il était perdu!
En ce moment, les horloges de Carentan avaient sonné neuf heures et
demie; les falots s’allumaient dans l’antichambre de madame de Dey; les
domestiques aidaient leurs maîtresses et leurs maîtres à mettre leurs
sabots, leurs houppelandes ou leurs mantelets; les joueurs avaient
soldé leurs comptes, et allaient se retirer tous ensemble, suivant
l’usage établi dans toutes les petites villes.
--Il paraît que l’accusateur veut rester, dit une dame en s’apercevant
que ce personnage important leur manquait au moment où chacun se sépara
sur la place pour regagner son logis, après avoir épuisé toutes les
formules d’adieu.
Ce terrible magistrat était en effet seul avec la comtesse, qui
attendait, en tremblant, qu’il lui plût de sortir.
--Citoyenne, dit-il enfin après un long silence qui eut quelque
chose d’effrayant, je suis ici pour faire observer les lois de la
République...
Madame de Dey frissonna.
--N’as-tu donc rien à me révéler? demanda-t-il.
--Rien, répondit-elle étonnée.
--Ah! madame, s’écria l’accusateur en s’asseyant auprès d’elle et
changeant de ton, en ce moment, faute d’un mot, vous ou moi, nous
pouvons porter notre tête sur l’échafaud. J’ai trop bien observé
votre caractère, votre âme, vos manières, pour partager l’erreur dans
laquelle vous avez su mettre votre société ce soir. Vous attendez votre
fils, je n’en saurais douter.
La comtesse laissa échapper un geste de dénégation; mais elle avait
pâli, mais les muscles de son visage s’étaient contractés par la
nécessité où elle se trouvait d’afficher une fermeté trompeuse,
et l’œil implacable de l’accusateur public ne perdit aucun de ses
mouvements.
--Eh! bien, recevez-le, reprit le magistrat révolutionnaire; mais
qu’il ne reste pas plus tard que sept heures du matin sous votre toit.
Demain, au jour, armé d’une dénonciation que je me ferai faire, je
viendrai chez vous...
Elle le regarda d’un air stupide qui aurait fait pitié à un tigre.
--Je démontrerai, poursuivit-il d’une voix douce, la fausseté de la
dénonciation par d’exactes perquisitions, et vous serez, par la nature
de mon rapport, à l’abri de tous soupçons ultérieurs. Je parlerai de
vos dons patriotiques, de votre civisme, et nous serons tous sauvés.
Madame de Dey craignait un piége, elle restait immobile, mais son
visage était en feu et sa langue glacée. Un coup de marteau retentit
dans la maison.
--Ah! cria la mère épouvantée, en tombant à genoux. Le sauver, le
sauver!
--Oui, sauvons-le! reprit l’accusateur public, en lui lançant un regard
de passion, dût-il _nous_ en coûter la vie.
--Je suis perdue, s’écria-t-elle pendant que l’accusateur la relevait
avec politesse.
--Eh! madame, répondit-il par un beau mouvement oratoire, je ne veux
vous devoir à rien... qu’à vous-même.
--Madame, le voi..., s’écria Brigitte qui croyait sa maîtresse seule.
A l’aspect de l’accusateur public, la vieille servante, de rouge et
joyeuse qu’elle était, devint immobile et blême.
--Qui est-ce, Brigitte? demanda le magistrat d’un air doux et
intelligent.
--Un réquisitionnaire que le maire nous envoie à loger, répondit la
servante en montrant le billet.
--C’est vrai, dit l’accusateur après avoir lu le papier. Il nous arrive
un bataillon ce soir!
Et il sortit.
La comtesse avait trop besoin de croire en ce moment à la sincérité
de son ancien procureur pour concevoir le moindre doute; elle monta
rapidement l’escalier, ayant à peine la force de se soutenir; puis,
elle ouvrit la porte de sa chambre, vit son fils, se précipita dans
ses bras, mourante:--Oh! mon enfant, mon enfant! s’écria-t-elle en
sanglotant et le couvrant de baisers empreints d’une sorte de frénésie.
--Madame, dit l’inconnu.
--Ah! ce n’est pas lui, cria-t-elle en reculant d’épouvante et restant
debout devant le réquisitionnaire qu’elle contemplait d’un air hagard.
--O saint bon Dieu, quelle ressemblance! dit Brigitte.
Il y eut un moment de silence, et l’étranger lui-même tressaillit à
l’aspect de madame de Dey.
--Ah! monsieur, dit-elle en s’appuyant sur le mari de Brigitte, et
sentant alors dans toute son étendue une douleur dont la première
atteinte avait failli la tuer; monsieur, je ne saurais vous voir plus
longtemps, souffrez que mes gens me remplacent et s’occupent de vous.
Elle descendit chez elle, à demi portée par Brigitte et son vieux
serviteur.
--Comment, madame! s’écria la femme de charge en asseyant sa maîtresse,
cet homme va-t-il coucher dans le lit de monsieur Auguste, mettre les
pantoufles de monsieur Auguste, manger le pâté que j’ai fait pour
monsieur Auguste! quand on devrait me guillotiner, je...
--Brigitte! cria madame de Dey.
Brigitte resta muette.
--Tais-toi donc, bavarde, lui dit son mari à voix basse, veux-tu tuer
madame?
En ce moment, le réquisitionnaire fit du bruit dans sa chambre en se
mettant à table.
--Je ne resterai pas ici, s’écria madame de Dey, j’irai dans la serre,
d’où j’entendrai mieux ce qui se passera au dehors pendant la nuit.
Elle flottait encore entre la crainte d’avoir perdu son fils
et l’espérance de le voir reparaître. La nuit fut horriblement
silencieuse. Il y eut, pour la comtesse, un moment affreux, quand le
bataillon des réquisitionnaires vint en ville et que chaque homme y
chercha son logement. Ce fut des espérances trompées à chaque pas, à
chaque bruit; puis bientôt la nature reprit un calme effrayant. Vers
le matin, la comtesse fut obligée de rentrer chez elle. Brigitte, qui
surveillait les mouvements de sa maîtresse, ne la voyant pas sortir,
entra dans la chambre et y trouva la comtesse morte.
--Elle aura probablement entendu ce réquisitionnaire qui achève de
s’habiller et qui marche dans la chambre de monsieur Auguste en
chantant leur damnée _Marseillaise_, comme s’il était dans une écurie,
s’écria Brigitte. Ça l’aura tuée!
La mort de la comtesse fut causée par un sentiment plus grave, et
sans doute par quelque vision terrible. A l’heure précise où madame
de Dey mourait à Carentan, son fils était fusillé dans le Morbihan.
Nous pouvons joindre ce fait tragique à toutes les observations sur
les sympathies qui méconnaissent les lois de l’espace; documents que
rassemblent avec une savante curiosité quelques hommes de solitude,
et qui serviront un jour à asseoir les bases d’une science nouvelle à
laquelle il a manqué jusqu’à ce jour un homme de génie.
Paris, février 1831.
EL VERDUGO.
A MARTINEZ DE LA ROSA.
Le clocher de la petite ville de Menda venait de sonner minuit. En ce
moment, un jeune officier français, appuyé sur le parapet d’une longue
terrasse qui bordait les jardins du château de Menda, paraissait abîmé
dans une contemplation plus profonde que ne le comportait l’insouciance
de la vie militaire; mais il faut dire aussi que jamais heure, site et
nuit ne furent plus propices à la méditation. Le beau ciel d’Espagne
étendait un dôme d’azur au-dessus de sa tête. Le scintillement
des étoiles et la douce lumière de la lune éclairaient une vallée
délicieuse qui se déroulait coquettement à ses pieds. Appuyé sur un
oranger en fleur, le chef de bataillon pouvait voir, à cent pieds
au-dessous de lui, la ville de Menda, qui semblait s’être mise à l’abri
des vents du nord, au pied du rocher sur lequel était bâti le château.
En tournant la tête, il apercevait la mer, dont les eaux brillantes
encadraient le paysage d’une large lame d’argent. Le château était
illuminé. Le joyeux tumulte d’un bal, les accents de l’orchestre, les
rires de quelques officiers et de leurs danseuses arrivaient jusqu’à
lui, mêlés au lointain murmure des flots. La fraîcheur de la nuit
imprimait une sorte d’énergie à son corps fatigué par la chaleur du
jour. Enfin les jardins étaient plantés d’arbres si odoriférants et de
fleurs si suaves, que le jeune homme se trouvait comme plongé dans un
bain de parfums.
Le château de Menda appartenait à un grand d’Espagne, qui l’habitait
en ce moment avec sa famille. Pendant toute cette soirée, l’aînée des
filles avait regardé l’officier avec un intérêt empreint d’une telle
tristesse, que le sentiment de compassion exprimé par l’Espagnole
pouvait bien causer la rêverie du Français. Clara était belle, et
quoiqu’elle eût trois frères et une sœur, les biens du marquis de
Léganès paraissaient assez considérables pour faire croire à Victor
Marchand que la jeune personne aurait une riche dot. Mais comment oser
croire que la fille du vieillard le plus entiché de sa grandesse qui
fût en Espagne, pourrait être donnée au fils d’un épicier de Paris!
D’ailleurs, les Français étaient haïs. Le marquis ayant été soupçonné
par le général G..t..r.., qui gouvernait la province, de préparer un
soulèvement en faveur de Ferdinand VII, le bataillon commandé par
Victor Marchand avait été cantonné dans la petite ville de Menda pour
contenir les campagnes voisines, qui obéissaient au marquis de Léganès.
Une récente dépêche du maréchal Ney faisait craindre que les Anglais
ne débarquassent prochainement sur la côte, et signalait le marquis
comme un homme qui entretenait des intelligences avec le cabinet de
Londres. Aussi, malgré le bon accueil que cet Espagnol avait fait
à Victor Marchand et à ses soldats, le jeune officier se tenait-il
constamment sur ses gardes. En se dirigeant vers cette terrasse où
il venait examiner l’état de la ville et des campagnes confiées
à sa surveillance, il se demandait comment il devait interpréter
l’amitié que le marquis n’avait cessé de lui témoigner, et comment
la tranquillité du pays pouvait se concilier avec les inquiétudes de
son général; mais depuis un moment, ces pensées avaient été chassées
de l’esprit du jeune commandant par un sentiment de prudence et par
une curiosité bien légitime. Il venait d’apercevoir dans la ville une
assez grande quantité de lumières. Malgré la fête de saint Jacques, il
avait ordonné, le matin même, que les feux fussent éteints à l’heure
prescrite par son règlement. Le château seul avait été excepté de
cette mesure. Il vit bien briller çà et là les baïonnettes de ses
soldats aux postes accoutumés; mais le silence était solennel, et
rien n’annonçait que les Espagnols fussent en proie à l’ivresse d’une
fête. Après avoir cherché à s’expliquer l’infraction dont se rendaient
coupables les habitants, il trouva dans ce délit un mystère d’autant
plus incompréhensible qu’il avait laissé des officiers chargés de la
police nocturne et des rondes. Avec l’impétuosité de la jeunesse, il
allait s’élancer par une brèche pour descendre rapidement les rochers,
et parvenir ainsi plus tôt que par le chemin ordinaire à un petit poste
placé à l’entrée de la ville du côté du château, quand un faible bruit
l’arrêta dans sa course. Il crut entendre le sable des allées criant
sous le pas léger d’une femme. Il retourna la tête et ne vit rien;
mais ses yeux furent saisis par l’éclat extraordinaire de l’Océan. Il
y aperçut tout à coup un spectacle si funeste, qu’il demeura immobile
de surprise, en accusant ses sens d’erreur. Les rayons blanchissants
de la lune lui permirent de distinguer des voiles à une assez grande
distance. Il tressaillit, et tâcha de se convaincre que cette vision
était un piége d’optique offert par les fantaisies des ondes et de la
lune. En ce moment, une voix enrouée prononça le nom de l’officier, qui
regarda vers la brèche, et vit s’y élever lentement la tête du soldat
par lequel il s’était fait accompagner au château.
--Est-ce vous, mon commandant?
--Oui. Eh! bien? lui dit à voix basse le jeune homme, qu’une sorte de
pressentiment avertit d’agir avec mystère.
--Ces gredins-là se remuent comme des vers, et je me hâte, si vous le
permettez, de vous communiquer mes petites observations.
--Parle, répondit Victor Marchand.
--Je viens de suivre un homme du château qui s’est dirigé par ici une
lanterne à la main. Une lanterne est furieusement suspecte! je ne
crois pas que ce chrétien-là ait besoin d’allumer des cierges à cette
heure-ci. Ils veulent nous manger! que je me suis dit, et je me suis
mis à lui examiner les talons. Aussi, mon commandant, ai-je découvert à
trois pas d’ici, sur un quartier de roche, un certain amas de fagots.
Un cri terrible qui tout à coup retentit dans la ville, interrompit le
soldat. Une lueur soudaine éclaira le commandant. Le pauvre grenadier
reçut une balle dans la tête et tomba. Un feu de paille et de bois sec
brillait comme un incendie à dix pas du jeune homme. Les instruments
et les rires cessaient de se faire entendre dans la salle du bal.
Un silence de mort, interrompu par des gémissements, avait soudain
remplacé les rumeurs et la musique de la fête. Un coup de canon
retentit sur la plaine blanche de l’Océan. Une sueur froide coula sur
le front du jeune officier. Il était sans épée. Il comprenait que ses
soldats avaient péri et que les Anglais allaient débarquer. Il se vit
déshonoré s’il vivait, il se vit traduit devant un conseil de guerre;
alors il mesura des yeux la profondeur de la vallée, et s’y élançait au
moment où la main de Clara saisit la sienne.
--Fuyez! dit-elle, mes frères me suivent pour vous tuer. Au bas du
rocher, par là, vous trouverez l’andaloux de Juanito. Allez!
Elle le poussa, le jeune homme stupéfait la regarda pendant un moment;
mais, obéissant bientôt à l’instinct de conservation qui n’abandonne
jamais l’homme, même le plus fort, il s’élança dans le parc en prenant
la direction indiquée, et courut à travers des rochers que les chèvres
avaient seules pratiqués jusqu’alors. Il entendit Clara crier à ses
frères de le poursuivre; il entendit les pas de ses assassins; il
entendit siffler à ses oreilles les balles de plusieurs décharges; mais
il atteignit la vallée, trouva le cheval, monta dessus et disparut avec
la rapidité de l’éclair.
En peu d’heures le jeune officier parvint au quartier du général
G...t...r, qu’il trouva dînant avec son état-major.
--Je vous apporte ma tête! s’écria le chef de bataillon en apparaissant
pâle et défait.
Il s’assit, et raconta l’horrible aventure. Un silence effrayant
accueillit son récit.
--Je vous trouve plus malheureux que criminel, répondit enfin le
terrible général. Vous n’êtes pas comptable du forfait des Espagnols;
et à moins que le maréchal n’en décide autrement, je vous absous.
Ces paroles ne donnèrent qu’une bien faible consolation au malheureux
officier.
--Quand l’empereur saura cela! s’écria-t-il.
--Il voudra vous faire fusiller, dit le général, mais nous verrons.
Enfin, ne parlons plus de ceci, ajouta-t-il d’un ton sévère, que pour
en tirer une vengeance qui imprime une terreur salutaire à ce pays où
l’on fait la guerre à la façon des Sauvages.
Une heure après, un régiment entier, un détachement de cavalerie et un
convoi d’artillerie étaient en route. Le général et Victor marchaient à
la tête de cette colonne. Les soldats, instruits du massacre de leurs
camarades, étaient possédés d’une fureur sans exemple. La distance qui
séparait la ville de Menda du quartier général fut franchie avec une
rapidité miraculeuse. Sur la route, le général trouva des villages
entiers sous les armes. Chacune de ces misérables bourgades fut cernée
et leurs habitants décimés.
Par une de ces fatalités inexplicables, les vaisseaux anglais étaient
restés en panne sans avancer; mais on sut plus tard que ces vaisseaux
ne portaient que de l’artillerie et qu’ils avaient mieux marché que le
reste des transports. Ainsi la ville de Menda, privée des défenseurs
qu’elle attendait, et que l’apparition des voiles anglaises semblait
lui promettre, fut entourée par les troupes françaises presque sans
coup férir. Les habitants, saisis de terreur, offrirent de se rendre à
discrétion. Par un de ces dévouements qui n’ont pas été rares dans la
Péninsule, les assassins des Français, prévoyant, d’après la cruauté
connue du général, que Menda serait peut-être livrée aux flammes et
la population entière passée au fil de l’épée, proposèrent de se
dénoncer eux-mêmes au général. Il accepta cette offre, en y mettant
pour condition que les habitants du château, depuis le dernier valet
jusqu’au marquis, seraient mis entre ses mains. Cette capitulation
consentie, le général promit de faire grâce au reste de la population
et d’empêcher ses soldats de piller la ville ou d’y mettre le feu.
Une contribution énorme fut frappée, et les plus riches habitants se
constituèrent prisonniers pour en garantir le paiement, qui devait être
effectué dans les vingt-quatre heures.
Le général prit toutes les précautions nécessaires à la sûreté de ses
troupes, pourvut à la défense du pays, et refusa de loger ses soldats
dans les maisons. Après les avoir fait camper, il monta au château
et s’en empara militairement. Les membres de la famille de Léganès
et les domestiques furent soigneusement gardés à vue, garrottés,
et enfermés dans la salle où le bal avait eu lieu. Des fenêtres de
cette pièce on pouvait facilement embrasser la terrasse qui dominait
la ville. L’état-major s’établit dans une galerie voisine, où le
général tint d’abord conseil sur les mesures à prendre pour s’opposer
au débarquement. Après avoir expédié un aide de camp au maréchal
Ney, ordonné d’établir des batteries sur la côte, le général et son
état-major s’occupèrent des prisonniers. Deux cents Espagnols que les
habitants avaient livrés furent immédiatement fusillés sur la terrasse.
Après cette exécution militaire, le général commanda de planter sur
la terrasse autant de potences qu’il y avait de gens dans la salle du
château et de faire venir le bourreau de la ville. Victor Marchand
profita du temps qui allait s’écouler avant le dîner pour aller voir
les prisonniers. Il revint bientôt vers le général.
--J’accours, lui dit-il d’une voix émue, vous demander des grâces.
--Vous! reprit le général avec un ton d’ironie amère.
--Hélas! répondit Victor, je demande de tristes grâces. Le marquis, en
voyant planter les potences, a espéré que vous changeriez ce genre de
supplice pour sa famille, et vous supplie de faire décapiter les nobles.
--Soit, dit le général.
--Ils demandent encore qu’on leur accorde les secours de la religion,
et qu’on les délivre de leurs liens; ils promettent de ne pas chercher
à fuir.
--J’y consens, dit le général; mais vous m’en répondez.
--Le vieillard vous offre encore toute sa fortune si vous voulez
pardonner à son jeune fils.
--Vraiment! répondit le chef. Ses biens appartiennent déjà au roi
Joseph. Il s’arrêta. Une pensée de mépris rida son front, et il
ajouta:--Je vais surpasser leur désir. Je devine l’importance de sa
dernière demande. Eh! bien, qu’il achète l’éternité de son nom, mais
que l’Espagne se souvienne à jamais de sa trahison et de son supplice!
Je laisse sa fortune et la vie à celui de ses fils qui remplira
l’office de bourreau. Allez, et ne m’en parlez plus.