très-aimable et surtout très-gai. Il y a quelques jours une dame le
complimenta sur sa bonne humeur et sur l’égalité de son caractère.
--Ah! madame, lui dit-il, je paie mes plaisanteries bien cher, le soir,
quand je suis seul.
--Êtes-vous donc jamais seul?
--Non, répondit-il en souriant.
Si un observateur judicieux de la nature humaine avait pu voir en ce
moment l’expression du comte de Sucy, il en eût frissonné peut-être.
--Pourquoi ne vous mariez-vous pas? reprit cette dame qui avait
plusieurs filles dans un pensionnat. Vous êtes riche, titré, de
noblesse ancienne; vous avez des talents, de l’avenir, tout vous sourit.
--Oui, répondit-il, mais il est un sourire qui me tue.
Le lendemain la dame apprit avec étonnement que monsieur de Sucy
s’était brûlé la cervelle pendant la nuit. La haute société s’entretint
diversement de cet événement extraordinaire, et chacun en cherchait
la cause. Selon les goûts de chaque raisonneur, le jeu, l’amour,
l’ambition, des désordres cachés, expliquaient cette catastrophe,
dernière scène d’un drame qui avait commencé en 1812. Deux hommes
seulement, un magistrat et un vieux médecin, savaient que monsieur
le comte de Sucy était un de ces hommes forts auxquels Dieu donne le
malheureux pouvoir de sortir tous les jours triomphants d’un horrible
combat qu’ils livrent à quelque monstre inconnu. Que, pendant un
moment, Dieu leur retire sa main puissante, ils succombent.
Paris, mars 1830.
LE RÉQUISITIONNAIRE.
«Tantôt ils lui voyaient, par un phénomène de vision ou de
locomotion, abolir l’espace dans ses deux modes de Temps et de
Distance, dont l’un est intellectuel et l’autre physique.»
_Hist. intell._ de LOUIS LAMBERT.
A MON CHER ALBERT MARCHAND DE LA RIBELLERIE.
Tours, 1836.
Par un soir du mois de novembre 1793, les principaux personnages de
Carentan se trouvaient dans le salon de madame de Dey, chez laquelle
l’_assemblée_ se tenait tous les jours. Quelques circonstances qui
n’eussent point attiré l’attention d’une grande ville, mais qui
devaient fortement en préoccuper une petite, prêtaient à ce rendez-vous
habituel un intérêt inaccoutumé. La surveille, madame de Dey avait
fermé sa porte à sa société, qu’elle s’était encore dispensée de
recevoir la veille, en prétextant d’une indisposition. En temps
ordinaire, ces deux événements eussent fait à Carentan le même effet
que produit à Paris un _relâche_ à tous les théâtres. Ces jours-là,
l’existence est en quelque sorte incomplète. Mais, en 1793, la conduite
de madame de Dey pouvait avoir les plus funestes résultats. La moindre
démarche hasardée devenait alors presque toujours pour les nobles
une question de vie ou de mort. Pour bien comprendre la curiosité
vive et les étroites finesses qui animèrent pendant cette soirée les
physionomies normandes de tous ces personnages, mais surtout pour
partager les perplexités secrètes de madame de Dey, il est nécessaire
d’expliquer le rôle qu’elle jouait à Carentan. La position critique
dans laquelle elle se trouvait en ce moment ayant été sans doute celle
de bien des gens pendant la Révolution, les sympathies de plus d’un
lecteur achèveront de colorer ce récit.
Madame de Dey, veuve d’un lieutenant général, chevalier des ordres,
avait quitté la cour au commencement de l’émigration. Possédant des
biens considérables aux environs de Carentan, elle s’y était réfugiée,
en espérant que l’influence de la terreur s’y ferait peu sentir. Ce
calcul, fondé sur une connaissance exacte du pays, était juste. La
Révolution exerça peu de ravages en Basse-Normandie. Quoique madame de
Dey ne vît jadis que les familles nobles du pays quand elle y venait
visiter ses propriétés, elle avait, par politique, ouvert sa maison
aux principaux bourgeois de la ville et aux nouvelles autorités, en
s’efforçant de les rendre fiers de sa conquête, sans réveiller chez eux
ni haine ni jalousie. Gracieuse et bonne, douée de cette inexprimable
douceur qui sait plaire sans recourir à l’abaissement ou à la prière,
elle avait réussi à se concilier l’estime générale par un tact exquis
dont les sages avertissements lui permettaient de se tenir sur la ligne
délicate où elle pouvait satisfaire aux exigences de cette société
mêlée, sans humilier le rétif amour-propre des parvenus, ni choquer
celui de ses anciens amis.
Agée d’environ trente-huit ans, elle conservait encore, non
cette beauté fraîche et nourrie qui distingue les filles de
la Basse-Normandie, mais une beauté grêle et pour ainsi dire
aristocratique. Ses traits étaient fins et délicats; sa taille était
souple et déliée. Quand elle parlait, son pâle visage paraissait
s’éclairer et prendre de la vie. Ses grands yeux noirs étaient pleins
d’affabilité, mais leur expression calme et religieuse semblait
annoncer que le principe de son existence n’était plus en elle. Mariée
à la fleur de l’âge avec un militaire vieux et jaloux, la fausseté de
sa position au milieu d’une cour galante contribua beaucoup sans doute
à répandre un voile de grave mélancolie sur une figure où les charmes
et la vivacité de l’amour avaient dû briller autrefois. Obligée de
réprimer sans cesse les mouvements naïfs, les émotions de la femme
alors qu’elle sent encore au lieu de réfléchir, la passion était restée
vierge au fond de son cœur. Aussi, son principal attrait venait-il de
cette intime jeunesse que, par moments, trahissait sa physionomie, et
qui donnait à ses idées une innocente expression de désir. Son aspect
commandait la retenue, mais il y avait toujours dans son maintien,
dans sa voix, des élans vers un avenir inconnu, comme chez une jeune
fille; bientôt l’homme le plus insensible se trouvait amoureux d’elle,
et conservait néanmoins une sorte de crainte respectueuse, inspirée
par ses manières polies qui imposaient. Son âme, nativement grande,
mais fortifiée par des luttes cruelles, semblait placée trop loin du
vulgaire, et les hommes se faisaient justice. A cette âme, il fallait
nécessairement une haute passion. Aussi les affections de madame de
Dey s’étaient-elles concentrées dans un seul sentiment, celui de la
maternité. Le bonheur et les plaisirs dont avait été privée sa vie de
femme, elle les retrouvait dans l’amour extrême qu’elle portait à son
fils. Elle ne l’aimait pas seulement avec le pur et profond dévouement
d’une mère, mais avec la coquetterie d’une maîtresse, avec la jalousie
d’une épouse. Elle était malheureuse loin de lui, inquiète pendant ses
absences, ne le voyait jamais assez, ne vivait que par lui et pour
lui. Afin de faire comprendre aux hommes la force de ce sentiment,
il suffira d’ajouter que ce fils était non-seulement l’unique enfant
de madame de Dey, mais son dernier parent, le seul être auquel elle
pût rattacher les craintes, les espérances et les joies de sa vie.
Le feu comte de Dey fut le dernier rejeton de sa famille, comme elle
se trouva seule héritière de la sienne. Les calculs et les intérêts
humains s’étaient donc accordés avec les plus nobles besoins de l’âme
pour exalter dans le cœur de la comtesse un sentiment déjà si fort chez
les femmes. Elle n’avait élevé son fils qu’avec des peines infinies,
qui le lui avaient rendu plus cher encore; vingt fois les médecins lui
en présagèrent la perte; mais, confiante en ses pressentiments, en ses
espérances, elle eut la joie inexprimable de lui voir heureusement
traverser les périls de l’enfance, d’admirer les progrès de sa
constitution, en dépit des arrêts de la Faculté.
Grâce à des soins constants, ce fils avait grandi, et s’était si
gracieusement développé, qu’à vingt ans, il passait pour un des
cavaliers les plus accomplis de Versailles. Enfin, par un bonheur qui
ne couronne pas les efforts de toutes les mères, elle était adorée de
son fils; leurs âmes s’entendaient par de fraternelles sympathies.
S’ils n’eussent pas été liés déjà par le vœu de la nature, ils auraient
instinctivement éprouvé l’un pour l’autre cette amitié d’homme à homme,
si rare à rencontrer dans la vie. Nommé sous-lieutenant de dragons à
dix-huit ans, le jeune comte avait obéi au point d’honneur de l’époque
en suivant les princes dans leur émigration.
Ainsi madame de Dey, noble, riche, et mère d’un émigré, ne se
dissimulait point les dangers de sa cruelle situation. Ne formant
d’autre vœu que celui de conserver à son fils une grande fortune, elle
avait renoncé au bonheur de l’accompagner; mais en lisant les lois
rigoureuses en vertu desquelles la République confisquait chaque jour
les biens des émigrés à Carentan, elle s’applaudissait de cet acte
de courage. Ne gardait-elle pas les trésors de son fils au péril de
ses jours? Puis, en apprenant les terribles exécutions ordonnées par
la Convention, elle s’endormait heureuse de savoir sa seule richesse
en sûreté, loin des dangers, loin des échafauds. Elle se complaisait
à croire qu’elle avait pris le meilleur parti pour sauver à la fois
toutes ses fortunes. Faisant à cette secrète pensée les concessions
voulues par le malheur des temps, sans compromettre ni sa dignité
de femme ni ses croyances aristocratiques, elle enveloppait ses
douleurs dans un froid mystère. Elle avait compris les difficultés
qui l’attendaient à Carentan. Venir y occuper la première place,
n’était-ce pas y défier l’échafaud tous les jours? Mais, soutenue par
un courage de mère, elle sut conquérir l’affection des pauvres en
soulageant indifféremment toutes les misères, et se rendit nécessaire
aux riches en veillant à leurs plaisirs. Elle recevait le procureur de
la commune, le maire, le président du district, l’accusateur public,
et même les juges du tribunal révolutionnaire. Les quatre premiers de
ces personnages, n’étant pas mariés, la courtisaient dans l’espoir de
l’épouser, soit en l’effrayant par le mal qu’ils pouvaient lui faire,
soit en lui offrant leur protection. L’accusateur public, ancien
procureur à Caen, jadis chargé des intérêts de la comtesse, tentait de
lui inspirer de l’amour par une conduite pleine de dévouement et de
générosité; finesse dangereuse! Il était le plus redoutable de tous
les prétendants. Lui seul connaissait à fond l’état de la fortune
considérable de son ancienne cliente. Sa passion devait s’accroître de
tous les désirs d’une avarice qui s’appuyait sur un pouvoir immense,
sur le droit de vie et de mort dans le district. Cet homme, encore
jeune, mettait tant de noblesse dans ses procédés, que madame de Dey
n’avait pas encore pu le juger. Mais, méprisant le danger qu’il y
avait à lutter d’adresse avec des Normands, elle employait l’esprit
inventif et la ruse que la nature a départis aux femmes pour opposer
ces rivalités les unes aux autres. En gagnant du temps, elle espérait
arriver saine et sauve à la fin des troubles. A cette époque, les
royalistes de l’intérieur se flattaient tous les jours de voir la
Révolution terminée le lendemain; et cette conviction a été la perte de
beaucoup d’entre eux.
Malgré ces obstacles, la comtesse avait assez habilement maintenu
son indépendance jusqu’au jour où, par une inexplicable imprudence,
elle s’était avisée de fermer sa porte. Elle inspirait un intérêt si
profond et si véritable, que les personnes venues ce soir-là chez
elle conçurent de vives inquiétudes en apprenant qu’il lui devenait
impossible de les recevoir; puis, avec cette franchise de curiosité
empreinte dans les mœurs provinciales, elles s’enquirent du malheur,
du chagrin, de la maladie qui devait affliger madame de Dey. A ces
questions une vieille femme de charge, nommée Brigitte, répondait que
sa maîtresse s’était enfermée et ne voulait voir personne, pas même les
gens de sa maison. L’existence, en quelque sorte claustrale, que mènent
les habitants d’une petite ville crée en eux une habitude d’analyser et
d’expliquer les actions d’autrui si naturellement invincible qu’après
avoir plaint madame de Dey, sans savoir si elle était réellement
heureuse ou chagrine, chacun se mit à rechercher les causes de sa
soudaine retraite.
--Si elle était malade, dit le premier curieux, elle aurait envoyé chez
le médecin; mais le docteur est resté pendant toute la journée chez moi
à jouer aux échecs. Il me disait en riant que, par le temps qui court,
il n’y a qu’une maladie... et qu’elle est malheureusement incurable.
Cette plaisanterie fut prudemment hasardée. Femmes, hommes, vieillards
et jeunes filles se mirent alors à parcourir le vaste champ des
conjectures. Chacun crut entrevoir un secret, et ce secret occupa
toutes les imaginations. Le lendemain les soupçons s’envenimèrent.
Comme la vie est à jour dans une petite ville, les femmes apprirent
les premières que Brigitte avait fait au marché des provisions plus
considérables qu’à l’ordinaire. Ce fait ne pouvait être contesté.
L’on avait vu Brigitte de grand matin sur la place, et, chose
extraordinaire, elle y avait acheté le seul lièvre qui s’y trouvât.
Toute la ville savait que madame de Dey n’aimait pas le gibier. Le
lièvre devint un point de départ pour des suppositions infinies. En
faisant leur promenade périodique, les vieillards remarquèrent dans
la maison de la comtesse une sorte d’activité concentrée qui se
révélait par les précautions même dont se servaient les gens pour la
cacher. Le valet de chambre battait un tapis dans le jardin; la veille,
personne n’y aurait pris garde; mais ce tapis devint une pièce à
l’appui des romans que tout le monde bâtissait. Chacun avait le sien.
Le second jour, en apprenant que madame de Dey se disait indisposée,
les principaux personnages de Carentan se réunirent le soir chez le
frère du maire, vieux négociant marié, homme probe, généralement
estimé, et pour lequel la comtesse avait beaucoup d’égards. Là, tous
les aspirants à la main de la riche veuve eurent à raconter une fable
plus ou moins probable; et chacun d’eux pensait à faire tourner à son
profit la circonstance secrète qui la forçait de se compromettre ainsi.
L’accusateur public imaginait tout un drame pour amener nuitamment
le fils de madame de Dey chez elle. Le maire croyait à un prêtre
insermenté, venu de la Vendée, et qui lui aurait demandé un asile; mais
l’achat du lièvre, un vendredi, l’embarrassait beaucoup. Le président
du district tenait fortement pour un chef de Chouans ou de Vendéens
vivement poursuivi. D’autres voulaient un noble échappé des prisons
de Paris. Enfin tous soupçonnaient la comtesse d’être coupable d’une
de ces générosités que les lois d’alors nommaient un crime, et qui
pouvaient conduire à l’échafaud. L’accusateur public disait d’ailleurs
à voix basse qu’il fallait se taire, et tâcher de sauver l’infortunée
de l’abîme vers lequel elle marchait à grands pas.
--Si vous ébruitez cette affaire, ajouta-t-il, je serai obligé
d’intervenir, de faire des perquisitions chez elle, et alors!... Il
n’acheva pas, mais chacun comprit cette réticence.
Les amis sincères de la comtesse s’alarmèrent tellement pour elle que,
dans la matinée du troisième jour, le procureur-syndic de la commune
lui fit écrire par sa femme un mot pour l’engager à recevoir pendant la
soirée comme à l’ordinaire. Plus hardi, le vieux négociant se présenta
dans la matinée chez madame de Dey. Fort du service qu’il voulait lui
rendre, il exigea d’être introduit auprès d’elle, et resta stupéfait en
l’apercevant dans le jardin, occupée à couper les dernières fleurs de
ses plates-bandes pour en garnir des vases.
--Elle a sans doute donné asile à son amant, se dit le vieillard pris
de pitié pour cette charmante femme. La singulière expression du
visage de la comtesse le confirma dans ses soupçons. Vivement ému de
ce dévouement si naturel aux femmes, mais qui nous touche toujours,
parce que tous les hommes sont flattés par les sacrifices qu’une
d’elles fait à un homme, le négociant instruisit la comtesse des bruits
qui couraient dans la ville et du danger où elle se trouvait.--Car,
lui dit-il en terminant, si, parmi nos fonctionnaires, il en est
quelques-uns assez disposés à vous pardonner un héroïsme qui aurait un
prêtre pour objet, personne ne vous plaindra si l’on vient à découvrir
que vous vous immolez à des intérêts de cœur.
A ces mots, madame de Dey regarda le vieillard avec un air d’égarement
et de folie qui le fit frissonner, lui, vieillard.
--Venez, lui dit-elle en le prenant par la main pour le conduire dans
sa chambre, où, après s’être assurée qu’ils étaient seuls, elle tira
de son sein une lettre sale et chiffonnée:--Lisez, s’écria-t-elle en
faisant un violent effort pour prononcer ce mot.
Elle tomba dans son fauteuil, comme anéantie. Pendant que le vieux
négociant cherchait ses lunettes et les nettoyait, elle leva les yeux
sur lui, le contempla pour la première fois avec curiosité; puis, d’une
voix altérée:--Je me fie à vous, lui dit-elle doucement.
--Est-ce que je ne viens pas partager votre crime, répondit le bonhomme
avec simplicité.
Elle tressaillit. Pour la première fois, dans cette petite ville, son
âme sympathisait avec celle d’un autre. Le vieux négociant comprit tout
à coup et l’abattement et la joie de la comtesse. Son fils avait fait
partie de l’expédition de Granville, il écrivait à sa mère du fond de
sa prison, en lui donnant un triste et doux espoir. Ne doutant pas de
ses moyens d’évasion, il lui indiquait trois jours pendant lesquels il
devait se présenter chez elle, déguisé. La fatale lettre contenait de
déchirants adieux au cas où il ne serait pas à Carentan dans la soirée
du troisième jour, et il priait sa mère de remettre une assez forte
somme à l’émissaire qui s’était chargé de lui apporter cette dépêche, à
travers mille dangers. Le papier tremblait dans les mains du vieillard.
--Et voici le troisième jour, s’écria madame de Dey qui se leva
rapidement, reprit la lettre, et marcha.
--Vous avez commis des imprudences, lui dit le négociant. Pourquoi
faire prendre des provisions?
--Mais il peut arriver, mourant de faim, exténué de fatigue, et... Elle
n’acheva pas.
--Je suis sûr de mon frère, reprit le vieillard, je vais aller le
mettre dans vos intérêts.
Le négociant retrouva dans cette circonstance la finesse qu’il avait
mise jadis dans les affaires, et lui dicta des conseils empreints
de prudence et de sagacité. Après être convenus de tout ce qu’ils
devaient dire et faire l’un ou l’autre, le vieillard alla, sous des
prétextes habilement trouvés, dans les principales maisons de Carentan,
où il annonça que madame de Dey qu’il venait de voir, recevrait dans
la soirée, malgré son indisposition. Luttant de finesse avec les
intelligences normandes dans l’interrogatoire que chaque famille
lui imposa sur la nature de la maladie de la comtesse, il réussit
à donner le change à presque toutes les personnes qui s’occupaient
de cette mystérieuse affaire. Sa première visite fit merveille. Il
raconta devant une vieille dame goutteuse que madame de Dey avait
manqué périr d’une attaque de goutte à l’estomac; le fameux Tronchin
lui ayant recommandé jadis, en pareille occurrence, de se mettre sur
la poitrine la peau d’un lièvre écorché vif, et de rester au lit sans
se permettre le moindre mouvement, la comtesse, en danger de mort,
il y a deux jours, se trouvait, après avoir suivi ponctuellement la
bizarre ordonnance de Tronchin, assez bien rétablie pour recevoir
ceux qui viendraient la voir pendant la soirée. Ce conte eut un
succès prodigieux, et le médecin de Carentan, royaliste _in petto_,
en augmenta l’effet par l’importance avec laquelle il discuta le
spécifique. Néanmoins les soupçons avaient trop fortement pris racine
dans l’esprit de quelques entêtés ou de quelques philosophes pour
être entièrement dissipés; en sorte que, le soir, ceux qui étaient
admis chez madame de Dey vinrent avec empressement et de bonne heure
chez elle, les uns pour épier sa contenance, les autres par amitié,
la plupart saisis par le merveilleux de sa guérison. Ils trouvèrent
la comtesse assise au coin de la grande cheminée de son salon, à peu
près aussi modeste que l’étaient ceux de Carentan; car, pour ne pas
blesser les étroites pensées de ses hôtes, elle s’était refusée aux
jouissances de luxe auxquelles elle était jadis habituée, elle n’avait
donc rien changé chez elle. Le carreau de la salle de réception n’était
même pas frotté. Elle laissait sur les murs de vieilles tapisseries
sombres, conservait les meubles du pays, brûlait de la chandelle,
et suivait les modes de la ville, en épousant la vie provinciale
sans reculer ni devant les petitesses les plus dures, ni devant les
privations les plus désagréables. Mais sachant que ses hôtes lui
pardonneraient les magnificences qui auraient leur bien-être pour
but, elle ne négligeait rien quand il s’agissait de leur procurer
des jouissances personnelles. Aussi leur donnait-elle d’excellents
dîners. Elle allait jusqu’à feindre de l’avarice pour plaire à ces
esprits calculateurs; et, après avoir eu l’art de se faire arracher
certaines concessions de luxe, elle savait obéir avec grâce. Donc, vers
sept heures du soir, la meilleure mauvaise compagnie de Carentan se
trouvait chez elle, et décrivait un grand cercle devant la cheminée.
La maîtresse du logis, soutenue dans son malheur par les regards
compatissants que lui jetait le vieux négociant, se soumit avec un
courage inouï aux questions minutieuses, aux raisonnements frivoles
et stupides de ses hôtes. Mais à chaque coup de marteau frappé sur
sa porte, ou toutes les fois que des pas retentissaient dans la rue,
elle cachait ses émotions en soulevant des questions intéressantes
pour la fortune du pays. Elle éleva de bruyantes discussions sur la
qualité des cidres, et fut si bien secondée par son confident, que
l’assemblée oublia presque de l’espionner en trouvant sa contenance
naturelle et son aplomb imperturbable. L’accusateur public et l’un des
juges du tribunal révolutionnaire restaient taciturnes, observaient
avec attention les moindres mouvements de sa physionomie, écoutaient
dans la maison, malgré le tumulte; et, à plusieurs reprises, ils lui
firent des questions embarrassantes, auxquelles la comtesse répondit
cependant avec une admirable présence d’esprit. Les mères ont tant de
courage! Au moment où madame de Dey eut arrangé les parties, placé tout
le monde à des tables de boston, de reversis ou de whist, elle resta
encore à causer auprès de quelques jeunes personnes avec un extrême
laissez-aller, en jouant son rôle en actrice consommée. Elle se fit
demander un loto, prétendit savoir seule où il était, et disparut.
--J’étouffe, ma pauvre Brigitte, s’écria-t-elle en essuyant des larmes
qui sortirent vivement de ses yeux brillants de fièvre, de douleur et
d’impatience.--Il ne vient pas, reprit-elle en regardant la chambre où
elle était montée. Ici, je respire et je vis. Encore quelques moments,
et il sera là, pourtant! car il vit encore, j’en suis certaine. Mon
cœur me le dit. N’entendez-vous rien, Brigitte? Oh! je donnerais le
reste de ma vie pour savoir s’il est en prison ou s’il marche à travers
la campagne! Je voudrais ne pas penser.
Elle examina de nouveau si tout était en ordre dans l’appartement. Un
bon feu brillait dans la cheminée; les volets étaient soigneusement
fermés; les meubles reluisaient de propreté; la manière dont avait été
fait le lit, prouvait que la comtesse s’était occupée avec Brigitte
des moindres détails; et ses espérances se trahissaient dans les
soins délicats qui paraissaient avoir été pris dans cette chambre
où se respiraient et la gracieuse douceur de l’amour et ses plus
chastes caresses dans les parfums exhalés par les fleurs. Une mère
seule pouvait avoir prévu les désirs d’un soldat et lui préparer de
si complètes satisfactions. Un repas exquis, des vins choisis, la
chaussure, le linge, enfin tout ce qui devait être nécessaire ou
agréable à un voyageur fatigué, se trouvait rassemblé pour que rien ne
lui manquât, pour que les délices du chez-soi lui révélassent l’amour
d’une mère.
--Brigitte? dit la comtesse d’un son de voix déchirant en allant placer
un siége devant la table, comme pour donner de la réalité à ses vœux,
comme pour augmenter la force de ses illusions.