Le lendemain de ce jour fatal, Diard alla chez un de ses anciens

camarades, et y retrouva les distractions du jeu. Par malheur, il y

gagna beaucoup d’argent, et il se remit à jouer. Puis, entraîné par

une pente insensible, il retomba dans la vie dissipée qu’il avait

menée jadis. Bientôt il ne dîna plus chez lui. Quelques mois s’étant

passés à jouir des premiers bonheurs de l’indépendance, il voulut

conserver sa liberté, et se sépara de sa femme; il lui abandonna les

grands appartements, et se logea dans un entre-sol. Au bout d’un an,

Diard et Juana ne se voyaient plus que le matin, à l’heure du déjeuner.

Enfin, comme tous les joueurs, il eut des alternatives de perte et de

gain. Or, ne voulant pas entamer le capital de sa fortune, il désira

soustraire au contrôle de sa femme la disposition des revenus; un jour

donc, il lui retira la part qu’elle avait dans le gouvernement de la

maison. A une confiance illimitée succédèrent les précautions de la

défiance. Puis, relativement aux finances, jadis communes entre eux,

il adopta, pour les besoins de sa femme, la méthode d’une pension

mensuelle, ils en fixèrent ensemble le chiffre; la causerie qu’ils

eurent à ce sujet fut la dernière de ces conversations intimes, un des

charmes les plus attrayants du mariage. Le silence entre deux cœurs

est un vrai divorce accompli, le jour où le _nous_ ne se dit plus.

Juana comprit que de ce jour elle n’était plus que mère, et elle en fut

heureuse, sans rechercher la cause de ce malheur. Ce fut un grand tort.

Les enfants rendent les époux solidaires de leur vie, et la vie secrète

de son mari ne devait pas être seulement un texte de mélancolies et

d’angoisses pour Juana. Diard, émancipé, s’habitua promptement à perdre

ou à gagner des sommes immenses. Beau joueur et grand joueur, il devint

célèbre par sa manière de jouer. La considération qu’il n’avait pas pu

s’attirer sous l’Empire lui fut acquise, sous la Restauration, par sa

fortune capitalisée qui roulait sur les tapis, et par son talent à tous

les jeux qui devint célèbre. Les ambassadeurs, les plus gros banquiers,

les gens à grandes fortunes, et tous les hommes qui, pour avoir

trop pressé la vie, en viennent à demander au jeu ses exorbitantes

jouissances, admirent Diard dans leurs clubs, rarement chez eux,

mais ils jouèrent tous avec lui. Diard devint à la mode. Par orgueil,

une fois ou deux pendant l’hiver, il donnait une fête pour rendre les

politesses qu’il avait reçues. Alors Juana revoyait le monde par ces

échappées de festins, de bals, de luxe, de lumières; mais c’était

pour elle une sorte d’impôt mis sur le bonheur de sa solitude. Elle

apparaissait, elle, la reine de ces solennités, comme une créature

tombée là, d’un monde inconnu. Sa naïveté, que rien n’avait corrompu;

sa belle virginité d’âme, que les mœurs nouvelles de sa nouvelle vie

lui restituaient; sa beauté, sa modestie vraie lui acquéraient de

sincères hommages. Mais, apercevant peu de femmes dans ses salons, elle

comprenait que si son mari suivait, sans le lui communiquer, un nouveau

plan de conduite, il n’avait encore rien gagné en estime, dans le monde.

Diard ne fut pas toujours heureux; en trois ans, il dissipa les trois

quarts de sa fortune; mais sa passion lui donna l’énergie nécessaire

pour la satisfaire. Il s’était lié avec beaucoup de monde, et surtout

avec la plupart de ces roués de la Bourse, avec ces hommes qui, depuis

la révolution, ont érigé en principe qu’un vol, fait en grand, n’est

plus qu’une _noirceur_, transportant ainsi, dans les coffres-forts,

les maximes effrontées adoptées en amour par le dix-huitième siècle.

Diard devint homme d’affaires, et s’engagea dans ces affaires nommées

_véreuses_ en argot de palais. Il sut acheter à de pauvres diables,

qui ne connaissaient pas les bureaux, des liquidations éternelles

qu’il terminait en une soirée, en en partageant les gains avec les

liquidateurs. Puis, quand les dettes liquides lui manquèrent, il

en chercha de flottantes, et déterra, dans les États européens,

barbaresques ou américains, des réclamations en déchéance qu’il faisait

revivre. Lorsque la Restauration eut éteint les dettes des princes, de

la République et de l’Empire, il se fit allouer des commissions sur des

emprunts, sur des canaux, sur toute espèce d’entreprises. Enfin, il

pratiqua le vol décent auquel se sont adonnés tant d’hommes habilement

masqués, ou cachés dans les coulisses du théâtre politique; vol qui,

fait dans la rue, à la lueur d’un réverbère, enverrait au bagne un

malheureux, mais que sanctionne l’or des moulures et des candélabres.

Diard accaparait et revendait les sucres, il vendait des places, il eut

la gloire d’inventer _l’homme de paille_ pour les emplois lucratifs

qu’il était nécessaire de garder pendant un certain temps, avant d’en

avoir d’autres. Puis, il méditait les primes, il étudiait le défaut des

lois, il faisait une contrebande légale. Pour peindre d’un seul mot ce

haut négoce, il demanda _tant pour cent_ sur l’achat des quinze voix

législatives qui, dans l’espace d’une nuit, passèrent des bancs de la

Gauche aux bancs de la Droite. Ces actions ne sont plus ni des crimes

ni des vols, c’est faire du gouvernement, commanditer l’industrie, être

une tête financière. Diard fut assis par l’opinion publique sur le

banc d’infamie, où siégeait déjà plus d’un homme habile. Là, se trouve

l’aristocratie du mal. C’est la chambre haute des scélérats de bon

ton. Diard ne fut donc pas un joueur vulgaire que le drame représente

ignoble et finissant par mendier. Ce joueur n’existe plus dans le monde

à une certaine hauteur topographique. Aujourd’hui, ces hardis coquins

meurent brillamment attelés au vice et sous le harnais de la fortune.

Ils vont se brûler la cervelle en carrosse et emportent tout ce dont on

leur a fait crédit. Du moins, Diard eut le talent de ne pas acheter ses

remords au rabais, et se fit un de ces hommes privilégiés. Ayant appris

tous les ressorts du gouvernement, tous les secrets et les passions des

gens en place, il sut se maintenir à son rang dans la fournaise ardente

où il s’était jeté. Madame Diard ignorait la vie infernale que menait

son mari. Satisfaite de l’abandon dans lequel il la laissait, elle

ne s’en étonna pas d’abord, parce que toutes ses heures furent bien

remplies. Elle avait consacré son argent à l’éducation de ses enfants,

à payer un très-habile précepteur et tous les maîtres nécessaires pour

un enseignement complet; elle voulait faire d’eux des hommes, leur

donner une raison droite, sans déflorer leur imagination; n’ayant

plus de sensations que par eux, elle ne souffrait donc plus de sa vie

décolorée, ils étaient, pour elle, ce que sont les enfants, pendant

longtemps, pour beaucoup de mères, une sorte de prolongement de leur

existence. Diard n’était plus qu’un accident; et depuis que Diard avait

cessé d’être le père, le chef de la famille, Juana ne tenait plus à lui

que par les liens de parade socialement imposés aux époux. Néanmoins,

elle élevait ses enfants dans le plus haut respect du pouvoir

paternel, quelque imaginaire qu’il était pour eux; mais elle fut

très-heureusement secondée par la continuelle absence de son mari. S’il

était resté au logis, Diard aurait détruit les efforts de Juana. Ses

enfants avaient déjà trop de tact et de finesse pour ne pas juger leur

père. Juger son père, est un parricide moral. Cependant, à la longue,

l’indifférence de Juana pour son mari s’effaça. Ce sentiment primitif

se changea même en terreur. Elle comprit un jour que la conduite d’un

père peut peser longtemps sur l’avenir de ses enfants, et sa tendresse

maternelle lui donna parfois des révélations incomplètes de la vérité.

De jour en jour, l’appréhension de ce malheur inconnu, mais inévitable,

dans laquelle elle avait constamment vécu, devenait et plus vive et

plus ardente. Aussi, pendant les rares instants durant lesquels Juana

voyait Diard, jetait-elle sur sa face creusée, blême de nuits passées,

ridée par les émotions, un regard perçant dont la clarté faisait

presque tressaillir Diard. Alors, la gaieté de commande affichée

par son mari l’effrayait encore plus que les sombres expressions de

son inquiétude quand, par hasard, il oubliait son rôle de joie. Il

craignait sa femme comme le criminel craint le bourreau. Juana voyait

en lui la honte de ses enfants; et Diard redoutait en elle la vengeance

calme, une sorte de justice au front serein, le bras toujours levé,

toujours armé.

Après quinze ans de mariage, Diard se trouva un jour sans ressources.

Il devait cent mille écus et possédait à peine cent mille francs. Son

hôtel, son seul bien visible, était grevé d’une somme d’hypothèques

qui en dépassait la valeur. Encore quelques jours, et le prestige

dont l’avait revêtu l’opulence allait s’évanouir. Après ces jours de

grâce, pas une main ne lui serait tendue, pas une bourse ne lui serait

ouverte. Puis, à moins de quelque événement favorable, il irait tomber

dans le bourbier du mépris, plus bas peut-être qu’il ne devait y être,

précisément parce qu’il s’en était tenu à une hauteur indue. Il apprit

heureusement que, durant la saison des Eaux, il se trouverait à celle

des Pyrénées plusieurs étrangers de distinction, des diplomates, tous

jouant un jeu d’enfer, et sans doute munis de grosses sommes. Il

résolut aussitôt de partir pour les Pyrénées. Mais il ne voulut pas

laisser à Paris sa femme, à laquelle quelques créanciers pourraient

révéler l’affreux mystère de sa situation, et il l’emmena avec ses

deux enfants, en leur refusant même le précepteur. Il ne prit avec lui

qu’un valet, et permit à peine à Juana de garder une femme de chambre.

Son ton était devenu bref, impérieux, il semblait avoir retrouvé de

l’énergie. Ce voyage soudain, dont la cause échappait à sa pénétration,

glaça Juana d’un secret effroi. Son mari fit gaiement la route; et,

forcément réunis dans leur berline, le père se montra chaque jour plus

attentif pour les enfants et plus aimable pour la mère. Néanmoins,

chaque jour apportait à Juana de sinistres pressentiments, les

pressentiments des mères, qui tremblent sans raison apparente, mais qui

se trompent rarement quand elles tremblent ainsi. Pour elles, le voile

de l’avenir semble être plus léger.

A Bordeaux, Diard loua, dans une rue tranquille, une petite maison

tranquille, très-proprement meublée, et y logea sa femme. Cette maison

était située par hasard à un des coins de la rue, et avait un grand

jardin. Ne tenant donc que par un de ses flancs à la maison voisine,

elle se trouvait en vue et accessible de trois côtés. Diard en paya

le loyer, et ne laissa à Juana que l’argent strictement nécessaire

pour sa dépense pendant trois mois; à peine lui donna-t-il cinquante

louis. Madame Diard ne se permit aucune observation sur cette

lésinerie inaccoutumée. Quand son mari lui dit qu’il allait aux Eaux

et qu’elle devait rester à Bordeaux, Juana forma le plan d’apprendre

plus complétement à ses enfants l’espagnol, l’italien, et de leur

faire lire les principaux chefs-d’œuvre de ces deux langues. Elle

allait donc mener une vie retirée, simple et naturellement économique.

Pour s’épargner les ennuis de la vie matérielle, elle s’arrangea, le

lendemain du départ de Diard, avec un traiteur pour sa nourriture. Sa

femme de chambre suffit à son service, et elle se trouva sans argent,

mais pourvue de tout jusqu’au retour de son mari. Ses plaisirs devaient

consister à faire quelques promenades avec ses enfants. Elle avait

alors trente-trois ans. Sa beauté, largement développée, éclatait

dans tout son lustre. Aussi, quand elle se montra, ne fut-il question

dans Bordeaux que de la belle Espagnole. A la première lettre d’amour

qu’elle reçut, Juana ne se promena plus que dans son jardin. Diard fit

d’abord fortune aux Eaux; il gagna trois cent mille francs en deux

mois, et ne songea point à envoyer de l’argent à sa femme, il voulait

en garder beaucoup pour jouer encore plus gros jeu. A la fin du dernier

mois, vint aux Eaux le marquis de Montefiore, déjà précédé par la

célébrité de sa fortune, de sa belle figure, de son heureux mariage

avec une illustre Anglaise, et plus encore par son goût pour le jeu.

Diard, son ancien compagnon, voulut l’y attendre, dans l’intention d’en

joindre les dépouilles à celles de tous les autres. Un joueur armé de

quatre cent mille francs environ est toujours dans une position d’où il

domine la vie, et Diard, confiant en sa veine, renoua connaissance avec

Montefiore; celui-ci le reçut froidement, mais ils jouèrent, et Diard

perdit tout ce qu’il possédait.

--Mon cher Montefiore, dit l’ancien quartier-maître après avoir fait

le tour du salon, quand il eut achevé de se ruiner, je vous dois cent

mille francs; mais mon argent est à Bordeaux, où j’ai laissé ma femme.

Diard avait bien les cent billets de banque dans sa poche; mais

avec l’aplomb et le coup d’œil rapide d’un homme accoutumé à faire

ressource de tout, il espérait encore dans les indéfinissables caprices

du jeu. Montefiore avait manifesté l’intention de voir Bordeaux.

En s’acquittant, Diard n’avait plus d’argent, et ne pouvait plus

prendre sa revanche. Une revanche comble quelquefois toutes les pertes

précédentes. Néanmoins, ces brûlantes espérances dépendaient de la

réponse du marquis.

--Attends, mon cher, dit Montefiore, nous irons ensemble à Bordeaux. En

conscience, je suis assez riche aujourd’hui pour ne pas vouloir prendre

l’argent d’un ancien camarade.

Trois jours après, Diard et l’Italien étaient à Bordeaux. L’un offrit

revanche à l’autre. Or, pendant une soirée, où Diard commença par

payer ses cent mille francs, il en perdit deux cent mille autres sur

sa parole. Le Provençal était gai comme un homme habitué à prendre des

bains d’or. Onze heures venaient de sonner, le ciel était superbe,

Montefiore devait éprouver autant que Diard le besoin de respirer sous

le ciel et de faire une promenade pour se remettre de leurs émotions,

celui-ci lui proposa donc de venir prendre son argent et une tasse de

thé chez lui.

--Mais madame Diard, dit Montefiore.

--Bah! fit le Provençal.

Ils descendirent; mais avant de prendre son chapeau, Diard entra dans

la salle à manger de la maison où il était, et demanda un verre d’eau;

pendant qu’on le lui apprêtait, il se promena de long en large, et

put, sans être aperçu, saisir un de ces couteaux d’acier très-petits,

pointus et à manche de nacre, qui servent à couper les fruits au

dessert, et qui n’avaient pas encore été rangés.

--Où demeures-tu? lui demanda Montefiore dans la cour. Il faut que

j’envoie ma voiture à ta porte.

Diard indiqua parfaitement bien sa maison.

--Tu comprends, lui dit Montefiore à voix basse en lui prenant le bras,

que tant que je serai avec toi je n’aurai rien à craindre; mais si je

revenais seul, et qu’un vaurien me suivît, je serais très-bon à tuer.

--Qu’as-tu donc sur toi?

--Oh! presque rien, répondit le défiant Italien. Je n’ai que mes gains.

Cependant ils feraient encore une jolie fortune à un gueux qui, certes,

aurait un bon brevet d’honnête homme pour le reste de ses jours.

Diard conduisit l’Italien par une rue déserte où il avait remarqué une

maison dont la porte se trouvait au bout d’une espèce d’avenue garnie

d’arbres, et bordée de hautes murailles très-sombres. En arrivant à cet

endroit, il eut l’audace de prier militairement Montefiore d’aller en

avant. Montefiore comprit Diard et voulut lui tenir compagnie. Alors,

aussitôt qu’ils eurent tous deux mis le pied dans cette avenue, Diard,

avec une agilité de tigre, renversa le marquis par un croc-en-jambe

donné à l’articulation intérieure des genoux, lui mit hardiment le

pied sur la gorge, et lui enfonça le couteau à plusieurs reprises dans

le cœur, où la lame se cassa. Puis il fouilla Montefiore, lui prit

portefeuille, argent, tout. Quoique Diard y allât avec une rage lucide,

avec une prestesse de filou; quoiqu’il eût très-habilement surpris

l’Italien, Montefiore avait eu le temps de crier:--A l’assassin! à

l’assassin! d’une voix claire et perçante qui dut remuer les entrailles

des gens endormis. Ses derniers soupirs furent des cris horribles.

Diard ne savait pas que, au moment où ils entrèrent dans l’avenue,

un flot de gens sortis des théâtres où le spectacle était fini se

trouvèrent en haut de la rue, et entendirent le râle du mourant,

quoique le Provençal tâchât d’étouffer la voix en appuyant plus

fortement le pied sur la gorge de Montefiore, et en fît graduellement

cesser les cris. Ces gens se mirent donc à courir en se dirigeant

vers l’avenue, dont les hautes murailles, répercutant les cris, leur

indiquèrent l’endroit précis où se commettait le crime. Leurs pas

retentirent dans la cervelle de Diard. Mais ne perdant pas encore la

tête, l’assassin quitta l’avenue et sortit dans la rue, en marchant

très-doucement, comme un curieux qui aurait reconnu l’inutilité des

secours. Il se retourna même pour bien juger de la distance qui pouvait

le séparer des survenants, il les vit se précipitant dans l’allée, à

l’exception de l’un d’eux, qui, par une précaution toute naturelle, se

mit à observer Diard.

--C’est lui! c’est lui! crièrent les gens entrés dans l’allée,

lorsqu’ils aperçurent Montefiore étendu, la porte de l’hôtel fermée, et

qu’ils eurent tout fouillé sans rencontrer l’assassin.

Aussitôt que cette clameur eut retenti, Diard, se sentant de l’avance,

trouva l’énergie du lion et les bonds du cerf, il se mit à courir

ou mieux à voler. A l’autre bout de la rue, il vit ou crut voir une

masse de monde, et alors il se jeta dans une rue transversale. Mais

déjà toutes les croisées s’ouvraient, et à chaque croisée surgissaient

des figures; à chaque porte partaient et des cris et des lueurs. Et

Diard de se sauver, allant devant lui, courant au milieu des lumières

et du tumulte; mais ses jambes étaient si activement agiles, qu’il

devançait le tumulte, sans néanmoins pouvoir se soustraire aux yeux qui

embrassaient encore plus rapidement l’étendue qu’il ne l’envahissait

par sa course. Habitants, soldats, gendarmes, tout dans le quartier fut

sur pied en un clin d’œil. Des officieux éveillèrent les commissaires,

d’autres gardèrent le corps. La rumeur allait en s’envolant et vers le

fugitif qui l’entraînait avec lui comme une flamme d’incendie, et vers

le centre de la ville où étaient les magistrats. Diard avait toutes

les sensations d’un rêve à entendre ainsi une ville entière hurlant,

courant, frissonnant. Cependant il conservait encore ses idées et sa

présence d’esprit, il s’essuyait les mains le long des murs. Enfin,

il atteignit le mur du jardin de sa maison. Croyant avoir dépisté les

poursuites, il se trouvait dans un endroit parfaitement silencieux, où

néanmoins parvenait encore le lointain murmure de la ville, semblable

au mugissement de la mer. Il puisa de l’eau dans un ruisseau et la

but. Voyant un tas de pavés de rebut, il y cacha son trésor, en

obéissant à une de ces vagues pensées qui arrivent aux criminels, au

moment où, n’ayant plus la faculté de juger de l’ensemble de leurs

actions, ils sont pressés d’établir leur innocence sur quelque manque

de preuves. Cela fait, il tâcha de prendre une contenance placide,

essaya de sourire, et frappa doucement à la porte de sa maison, en

espérant n’avoir été vu de personne. Il leva les yeux, et aperçut,

à travers les persiennes, la lumière des bougies qui éclairaient la

chambre de sa femme. Alors, au milieu de son trouble, les images de

la douce vie de Juana, assise entre ses fils, vinrent lui heurter le

crâne comme s’il y eût reçu un coup de marteau. La femme de chambre

ouvrit la porte, que Diard referma vivement d’un coup de pied. En ce

moment, il respira; mais alors, il s’aperçut qu’il était en sueur, il

resta dans l’ombre et renvoya la servante près de Juana. Il s’essuya le

visage avec son mouchoir, mit ses vêtements en ordre comme un fat qui

déplisse son habit avant d’entrer chez une jolie femme; puis il vint

à la lueur de la lune pour examiner ses mains et se tâter le visage;

il eut un mouvement de joie en voyant qu’il n’avait aucune tache de

sang, l’épanchement s’était sans doute fait dans le corps même de la

victime. Mais cette toilette de criminel prit du temps. Il monta chez

Juana, dans un maintien calme, posé, comme peut l’être celui d’un homme

qui revient se coucher après être allé au spectacle. En gravissant les

marches de l’escalier, il put réfléchir à sa position, et la résuma en

deux mots: sortir et gagner le port. Ces idées il ne les pensa pas, il

les trouvait écrites en lettres de feu dans l’ombre. Une fois au port,

se cacher pendant le jour, revenir chercher le trésor à la nuit; puis

se mettre, comme un rat, à fond de cale d’un bâtiment, et partir sans

que personne ne se doutât qu’il fût dans ce vaisseau. Pour tout cela,

de l’or avant toute chose! Et il n’avait rien. La femme de chambre vint

l’éclairer.

--Félicie, lui dit-il, n’entendez-vous pas du bruit dans la rue, des

cris; allez en savoir la cause, vous me la direz...

Vêtue de ses blancs ajustements de nuit, sa femme était assise à une

table, et faisait lire Francisque et Juan dans un Cervantes espagnol,

où tous deux suivaient le texte pendant qu’elle le leur prononçait

à haute voix. Ils s’arrêtèrent tous trois et regardèrent Diard qui

restait debout, les mains dans ses poches, étonné peut-être de se

trouver dans le calme de cette scène, si douce de lueur, embellie par

les figures de cette femme et de ces deux enfants. C’était un tableau

vivant de la Vierge entre son fils et saint Jean.

--Juana, j’ai quelque chose à te dire.

--Qu’y a-t-il? demanda-t-elle en devinant sous la pâleur jaune de son

mari le malheur qu’elle avait attendu chaque jour.

--Ce n’est rien, mais je voudrais te parler... à toi... seule.

Et il regarda fixement ses deux fils.

--Mes chers petits, allez dans votre chambre et couchez-vous, dit

Juana. Dites vos prières sans moi.

Les deux fils sortirent en silence et avec l’incurieuse obéissance des

enfants bien élevés.

--Ma chère Juana, reprit Diard d’une voix caressante, je t’ai laissé

bien peu d’argent, et j’en suis désolé maintenant. Écoute, depuis

que je t’ai ôté les soucis de ta maison en te donnant une pension,

n’aurais-tu pas fait, comme toutes les femmes, quelques petites

économies?

--Non, répondit Juana, je n’ai rien. Vous n’aviez pas compté les frais

de l’éducation de vos enfants. Je ne vous le reproche point, mon ami,

et ne vous rappelle cette omission que pour vous expliquer mon manque

d’argent. Tout celui que vous m’avez donné m’a servi pour payer les

maîtres, et...

--Assez, s’écria Diard brusquement. Sacré tonnerre! le temps est

précieux. N’avez-vous pas des bijoux?

--Vous savez bien que je n’en ai jamais porté.

--Il n’y a donc pas un sou ici, cria Diard avec frénésie.

--Pourquoi criez-vous, dit-elle.

--Juana, reprit-il, je viens de tuer un homme.

Juana sauta vers la chambre de ses enfants, et en revint après avoir

fermé toutes les portes.

--Que vos fils n’entendent rien, dit-elle. Mais avec qui donc avez-vous

pu vous battre?

--Avec Montefiore, répondit-il.

--Ah! dit-elle, en laissant échapper un soupir, c’est le seul homme que

vous eussiez le droit de tuer...

--Beaucoup de raisons voulaient qu’il mourût de ma main. Mais ne

perdons pas de temps. De l’argent, de l’argent, de l’argent, au nom

de Dieu! Je puis être poursuivi. Nous ne nous sommes pas battus, je

l’ai... tué.

--Tué! s’écria-t-elle. Et comment...

--Mais, comme on tue; il m’avait volé toute ma fortune au jeu, moi,

je la lui ai reprise. Vous devriez, Juana, pendant que tout est

tranquille, puisque nous n’avons pas d’argent, aller chercher le mien

sous ce tas de pierres que vous savez, ce tas qui est au bout de la rue.

--Allons, dit Juana, vous l’avez volé.

--Qu’est-ce que cela vous fait? Ne faut-il pas que je m’en aille?

Avez-vous de l’argent? Ils sont sur mes traces!

--Qui?

--Les juges!

Juana sortit et revint brusquement.

--Tenez, dit-elle, en lui tendant à distance un bijou, voilà la croix

de dona Lagounia. Il y a quatre rubis de grande valeur, m’a-t-on dit.

Allez, partez, partez... partez donc!

--Félicie ne revient point, dit-il avec stupeur. Serait-elle donc

arrêtée?

Juana laissa la croix au bord de la table, et s’élança vers les

fenêtres qui donnaient sur la rue. Là, elle vit, à la lueur de la

lune, des soldats qui se plaçaient, dans le plus grand silence, le

long des murs. Elle revint en affectant d’être calme, et dit à son

mari:--Vous n’avez pas une minute à perdre, il faut fuir par le jardin.

Voici la clef de la petite porte.

Par un reste de prudence, elle alla cependant jeter un coup d’œil sur

le jardin. Dans l’ombre, sous les arbres, elle aperçut alors quelques

lueurs produites par le bord argenté des chapeaux de gendarmes. Elle

entendit même la rumeur vague de la foule, attirée par la curiosité,

mais qu’une sentinelle contenait aux différents bouts des rues par

lesquelles elle affluait. En effet, Diard avait été vu par les gens

qui s’étaient mis à leurs fenêtres. Bientôt, sur leurs indications,

sur celles de sa servante que l’on avait effrayée, puis arrêtée, les

troupes et le peuple avaient barré les deux rues, à l’angle desquelles

était située la maison. Une douzaine de gendarmes revenus du théâtre

l’ayant cernée, d’autres grimpaient par dessus les murs du jardin et le

fouillaient, autorisés par la flagrance du crime.

--Monsieur, dit Juana, vous ne pouvez plus sortir. Toute la ville est

là.

Diard courut aux fenêtres avec la folle activité d’un oiseau enfermé

qui se heurte à toutes les clartés. Il alla et vint à chaque issue.

Juana resta debout, pensive.

--Où puis-je me cacher? dit-il.

Il regardait la cheminée, et Juana contemplait les deux chaises vides.

Depuis un moment, pour elle, ses enfants étaient là. En cet instant la

porte de la rue s’ouvrit, et un bruit de pas nombreux retentit dans la

cour.

--Juana, ma chère Juana, donnez-moi donc, par grâce, un bon conseil.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 26 / 65 段