changent momentanément les plus détestables caractères et mettent en
lumière tout ce qu’il y a de beau dans une âme, Diard sut d’abord
se comporter en homme d’honneur. Il força Montefiore à quitter le
régiment, et même le corps d’armée, afin que sa femme ne le rencontrât
point pendant le peu de temps qu’il comptait rester en Espagne. Puis,
le quartier-maître demanda son changement, et réussit à passer dans la
garde impériale. Il voulait à tout prix acquérir un titre, des honneurs
et une considération en rapport avec sa grande fortune. Dans cette
pensée, il se montra courageux à l’un de nos plus sanglants combats en
Allemagne; mais il y fut trop dangereusement blessé pour rester au
service. Menacé de perdre une jambe, il eut sa retraite, sans le titre
de baron, sans les récompenses qu’il avait désiré gagner, et qu’il
aurait peut-être obtenues, s’il n’eût pas été Diard. Cet événement,
sa blessure, ses espérances trahies, contribuèrent à changer son
caractère. Son énergie provençale, exaltée pendant un moment, tomba
soudain. Néanmoins, il fut d’abord soutenu par sa femme, à laquelle
ces efforts, ce courage, cette ambition, donnèrent quelque croyance en
son mari, et qui, plus que toute autre, devait se montrer ce que sont
les femmes, consolantes et tendres dans les peines de la vie. Animé
par quelques paroles de Juana, le chef de bataillon en retraite vint à
Paris, et résolut de conquérir, dans la carrière administrative, une
haute position qui commandât le respect, fît oublier le quartier-maître
du 6e de ligne, et dotât un jour madame Diard de quelque beau titre. Sa
passion pour cette séduisante créature l’aidait à en deviner les vœux
secrets. Juana se taisait, mais il la comprenait; il n’en était pas
aimé comme un amant rêve de l’être; il le savait, et voulait se faire
estimer, aimer, chérir. Il pressentait le bonheur, ce malheureux homme,
en trouvant en toute occasion sa femme et douce et patiente; mais
cette douceur, cette patience, trahissaient la résignation à laquelle
il devait Juana. La résignation, la religion, était-ce l’amour?
Souvent Diard eût souhaité des refus, là où il rencontrait une chaste
obéissance; souvent, il aurait donné sa vie éternelle pour que Juana
daignât pleurer sur son sein et ne déguisât pas ses pensées sous une
riante figure qui mentait noblement. Beaucoup d’hommes jeunes, car, à
un certain âge, nous ne luttons plus, veulent triompher d’une destinée
mauvaise dont les nuages grondent, de temps à autre, à l’horizon de
leur vie; et au moment où ils roulent dans les abîmes du malheur, il
faut leur savoir gré de ces combats ignorés.
Comme beaucoup de gens, Diard essaya de tout, et tout lui fut hostile.
Sa fortune lui permit d’d’entourer sa femme des jouissances du luxe
parisien, elle eut un grand hôtel, de grands salons, et tint une de
ces grandes maisons où abondent et les artistes, peu jugeurs de leur
nature, et quelques intrigants qui font nombre, et les gens disposés
à s’amuser partout, et certains hommes à la mode, tous amoureux de
Juana. Ceux qui se mettent en évidence à Paris doivent ou dompter
Paris ou subir Paris. Diard n’avait pas un caractère assez fort, assez
compacte, assez persistant pour commander au monde de cette époque,
parce que, à cette époque, chacun voulait s’élever. Les classifications
sociales toutes faites sont peut-être un grand bien, même pour le
peuple. Napoléon nous a confié les peines qu’il se donna pour imposer
le respect à sa cour, où la plupart de ses sujets avaient été ses
égaux. Mais Napoléon était Corse, et Diard Provençal. A génie égal, un
insulaire sera toujours plus complet que ne l’est l’homme de la terre
ferme, et sous la même latitude, le bras de mer qui sépare la Corse de
la Provence est, en dépit de la science humaine, un océan tout entier
qui en fait deux patries.
De sa position fausse, qu’il faussa encore, dérivèrent pour Diard de
grands malheurs. Peut-être y a-t-il des enseignements utiles dans la
filiation imperceptible des faits qui engendrèrent le dénoûment de
cette histoire. D’abord, les railleurs de Paris ne voyaient pas, sans
un malin sourire, les tableaux avec lesquels l’ancien quartier-maître
décora son hôtel. Les chefs-d’œuvre achetés la veille furent enveloppés
dans le reproche muet que chacun adressait à ceux qui avaient été pris
en Espagne, et ce reproche était la vengeance des amours-propres que la
fortune de Diard offensait. Juana comprit quelques-uns de ces mots à
double sens auxquels le Français excelle. Alors, par son conseil, son
mari renvoya les tableaux à Tarragone. Mais le public, décidé à mal
prendre les choses, dit:--Ce Diard est fin, il a vendu ses tableaux.
De bonnes gens continuèrent à croire que les toiles qui restèrent dans
ses salons n’étaient pas loyalement acquises. Quelques femmes jalouses
demandaient comment _un Diard_ avait pu épouser une jeune fille et si
riche et si belle. De là, des commentaires, des railleries sans fin,
comme on sait les faire à Paris. Cependant Juana rencontrait partout un
respect commandé par sa vie pure et religieuse qui triomphait de tout,
même des calomnies parisiennes; mais ce respect s’arrêtait à elle, et
manquait à son mari. Sa perspicacité féminine et son regard brillant,
en planant dans ses salons, ne lui apportaient que des douleurs.
Cette mésestime était encore une chose toute naturelle. Les militaires,
malgré les vertus que l’imagination leur accorde, ne pardonnèrent
pas à l’ancien quartier-maître du 6e de ligne, précisément parce
qu’il était riche et voulait faire figure à Paris. Or, à Paris, de la
dernière maison du faubourg Saint-Germain au dernier hôtel de la rue
Saint-Lazare, entre la butte du Luxembourg et celle de Montmartre,
tout ce qui s’habille et babille, s’habille pour sortir et sort pour
babiller, tout ce monde de petits et de grands airs, ce monde vêtu
d’impertinence et doublé d’humbles désirs, d’envie et de courtisanerie,
tout ce qui est doré et dédoré, jeune et vieux, noble d’hier ou noble
du quatrième siècle, tout ce qui se moque d’un parvenu, tout ce qui
a peur de se compromettre, tout ce qui veut démolir un pouvoir, sauf
à l’adorer s’il résiste; toutes ces oreilles entendent, toutes ces
langues disent et toutes ces intelligences savent, en une seule soirée,
où est né, où a grandi, ce qu’a fait ou n’a pas fait le nouveau venu
qui prétend à des honneurs dans ce monde. S’il n’existe pas de Cour
d’assises pour la haute société, elle rencontre le plus cruel de tous
les procureurs-généraux, un être moral, insaisissable, à la fois
juge et bourreau: il accuse et il marque. N’espérez lui rien cacher,
dites-lui tout vous-même, il veut tout savoir et sait tout. Ne demandez
pas où est le télégraphe inconnu qui lui transmet à la même heure, en
un clin d’œil, en tous lieux, une histoire, un scandale, une nouvelle;
ne demandez pas qui le remue. Ce télégraphe est un mystère social, un
observateur ne peut qu’en constater les effets. Il y en a d’incroyables
d’exemples, un seul suffit. L’assassinat du duc de Berry, frappé à
l’Opéra, fut conté, dans la dixième minute qui suivit le crime, au fond
de l’île Saint-Louis. L’opinion émanée du 6e de ligne sur Diard filtra
dans le monde le soir même où il donna son premier bal.
Diard ne pouvait donc plus rien sur le monde. Dès lors, sa femme seule
avait la puissance de faire quelque chose de lui. Miracle de cette
singulière civilisation! A Paris, si un homme ne sait rien être par
lui-même, sa femme, lorsqu’elle est jeune et spirituelle, lui offre
encore des chances pour son élévation. Parmi les femmes, il s’en est
rencontré de malades, de faibles en apparence, qui, sans se lever de
leur divan, sans sortir de leur chambre, ont dominé la société, remué
mille ressorts, et placé leurs maris, là où elles voulaient être
vaniteusement placées. Mais Juana, dont l’enfance s’était naïvement
écoulée dans sa cellule de Tarragone, ne connaissait aucun des vices,
aucune des lâchetés ni aucune des ressources du monde parisien; elle le
regardait en jeune fille curieuse, elle n’en apprenait que ce que sa
douleur et sa fierté blessée lui en révélaient. D’ailleurs, Juana avait
le tact d’un cœur vierge qui recevait les impressions par avance, à
la manière des sensitives. La jeune solitaire, devenue si promptement
femme, comprit que si elle essayait de contraindre le monde à honorer
son mari, ce serait mendier à l’espagnole, une escopette en main. Puis,
la fréquence et la multiplicité des précautions qu’elle devait prendre
n’en accuseraient-elles pas toute la nécessité? Entre ne pas se faire
respecter et se faire trop respecter, il y avait pour Diard tout un
abîme. Soudain elle devina le monde comme naguère elle avait deviné la
vie, et elle n’apercevait partout pour elle que l’immense étendue d’une
infortune irréparable. Puis, elle eut encore le chagrin de reconnaître
tardivement l’incapacité particulière de son mari, l’homme le moins
propre à ce qui demandait de la suite dans les idées. Il ne comprenait
rien au rôle qu’il devait jouer dans le monde, il n’en saisissait
ni l’ensemble, ni les nuances, et les nuances y étaient tout. Ne se
trouvait-il pas dans une de ces situations où la finesse peut aisément
remplacer la force? Mais la finesse qui réussit toujours est peut-être
la plus grande de toutes les forces.
Or, loin d’étancher la tache d’huile faite par ses antécédents,
Diard se donna mille peines pour l’étendre. Ainsi, ne sachant pas
bien étudier la phase de l’empire au milieu de laquelle il arrivait,
il voulut, quoiqu’il ne fût que chef d’escadron, être nommé préfet.
Alors presque tout le monde croyait au génie de Napoléon, sa faveur
avait tout agrandi. Les préfectures, ces empires au petit pied,
ne pouvaient plus être chaussées que par de grands noms, par des
chambellans de S. M. l’empereur et roi. Déjà les préfets étaient
devenus des vizirs. Donc, les faiseurs du grand homme se moquèrent de
l’ambition avouée par le chef d’escadron, et Diard se mit à solliciter
une sous-préfecture. Il y eut un désaccord ridicule entre la modestie
de ses prétentions et la grandeur de sa fortune. Ouvrir des salons
royaux, afficher un luxe insolent, puis quitter la vie millionnaire
pour aller à Issoudun ou à Savenay, n’était-ce pas se mettre au-dessous
de sa position? Juana, trop tard instruite de nos lois, de nos mœurs,
de nos coutumes administratives, éclaira donc trop tard son mari.
Diard, désespéré, sollicita successivement auprès de tous les pouvoirs
ministériels; Diard, repoussé partout, ne put rien être, et alors le
monde le jugea comme il était jugé par le gouvernement et comme il
se jugeait lui-même. Diard avait été grièvement blessé sur un champ
de bataille, et Diard n’était pas décoré. Le quartier-maître, riche,
mais sans considération, ne trouva point de place dans l’État; la
société lui refusa logiquement celle à laquelle il prétendait dans la
société. Enfin, chez lui, ce malheureux éprouvait en toute occasion la
supériorité de sa femme. Quoiqu’elle usât d’un tact il faudrait dire
velouté, si l’épithète n’était trop hardie, pour déguiser à son mari
cette suprématie qui l’étonnait elle-même, et dont elle était humiliée,
Diard finit par en être affecté. Nécessairement, à ce jeu, les hommes
s’abattent, se grandissent ou deviennent mauvais. Le courage ou la
passion de cet homme devaient donc s’amoindrir sous les coups réitérés
que ses fautes portaient à son amour-propre, et il faisait faute sur
faute. D’abord, il avait tout à combattre, même ses habitudes et son
caractère. Passionné Provençal, franc dans ses vices autant que dans
ses vertus, cet homme, dont les fibres ressemblaient à des cordes
de harpe, fut tout cœur pour ses anciens amis. Il secourut les gens
crottés aussi bien que les nécessiteux de haut rang; bref, il avoua
tout le monde, et donna, dans son salon doré, la main à de pauvres
diables. Voyant cela, le général de l’empire, variation de l’espèce
humaine dont bientôt aucun type n’existera plus, n’offrit pas son
accolade à Diard, et lui dit insolemment:--Mon cher! en l’abordant.
Là où les généraux déguisèrent leur insolence sous leur bonhomie
soldatesque, le peu de gens de bonne compagnie que voyait Diard lui
témoignèrent ce mépris élégant, verni, contre lequel un homme nouveau
est presque toujours sans armes. Enfin le maintien, la gesticulation
italienne à demi, le parler de Diard, la manière dont il s’habillait,
tout en lui repoussait le respect que l’observation exacte des choses
voulues par le bon ton fait acquérir aux gens vulgaires, et dont le
joug ne peut être secoué que par les grands pouvoirs. Ainsi va le monde.
Ces détails peignent faiblement les mille supplices auxquels Juana fut
en proie, ils vinrent un à un; chaque nature sociale lui apporta son
coup d’épingle; et, pour une âme qui préfère les coups de poignard,
n’y avait-il pas d’atroces souffrances dans cette lutte où Diard
recevait des affronts sans les sentir, et où Juana les sentait sans les
recevoir? Puis un moment arriva, moment épouvantable, où elle eut du
monde une perception lucide, et ressentit à la fois toutes les douleurs
qui s’y étaient d’avance amassées pour elle. Elle jugea son mari tout
à fait incapable de monter les hauts échelons de l’ordre social, et
devina jusqu’où il devait en descendre le jour où le cœur lui faudrait.
Là, Juana prit Diard en pitié. L’avenir était bien sombre pour cette
jeune femme. Elle vivait toujours dans l’appréhension d’un malheur,
sans savoir d’où pourrait venir ce malheur. Ce pressentiment était dans
son âme comme une contagion est dans l’air; mais elle savait trouver
la force de déguiser ses angoisses sous des sourires. Elle en était
venue à ne plus penser à elle. Juana se servit de son influence pour
faire abdiquer à Diard toutes ses prétentions, et lui montrer, comme
un asile, la vie douce et bienfaisante du foyer domestique. Les maux
venaient du monde, ne fallait-il pas bannir le monde? Chez lui, Diard
trouverait la paix, le respect; il y régnerait. Elle se sentait assez
forte pour accepter la rude tâche de le rendre heureux, lui, mécontent
de lui-même. Son énergie s’accrut avec les difficultés de la vie, elle
eut tout l’héroïsme secret nécessaire à sa situation, et fut inspirée
par ces religieux désirs qui soutiennent l’ange chargé de protéger une
âme chrétienne: superstitieuse poésie, images allégoriques de nos deux
natures.
Diard abandonna ses projets, ferma sa maison et vécut dans son
intérieur, s’il est permis d’employer une expression si familière.
Mais là fut l’écueil. Le pauvre militaire avait une de ces âmes tout
excentriques auxquelles il faut un mouvement perpétuel. Diard était
un de ces hommes instinctivement forcés à repartir aussitôt qu’ils
sont arrivés, et dont le but vital semble être d’aller et de venir
sans cesse, comme les roues dont parle l’Écriture sainte. D’ailleurs
peut-être cherchait-il à se fuir lui-même. Sans se lasser de Juana,
sans pouvoir accuser Juana, sa passion pour elle, devenue plus calme
par la possession, le rendit à son caractère. Dès lors, ses moments
d’abattement furent plus fréquents, et il se livra souvent à ses
vivacités méridionales. Plus une femme est vertueuse et plus elle est
irréprochable, plus un homme aime à la trouver en faute, quand ce ne
serait que pour faire acte de sa supériorité légale; mais si par hasard
elle lui est complétement imposante, il éprouve le besoin de lui forger
des torts. Alors, entre époux, les riens grossissent et deviennent des
Alpes. Mais Juana, patiente sans orgueil, douce sans cette amertume que
les femmes savent jeter dans leur soumission, ne laissait aucune prise
à la méchanceté calculée, la plus âpre de toutes les méchancetés. Puis,
elle était une de ces nobles créatures auxquelles il est impossible de
manquer; son regard, dans lequel sa vie éclatait, sainte et pure, son
regard de martyre avait la pesanteur d’une fascination. Diard, gêné
d’abord, puis froissé, finit par voir un joug pour lui dans cette
haute vertu. La sagesse de sa femme ne lui donnait point d’émotions
violentes, et il souhaitait des émotions. Il se trouve des milliers
de scènes jouées au fond des âmes, sous ces froides déductions d’une
existence en apparence simple et vulgaire. Entre tous ces petits
drames, qui durent si peu, mais qui entrent si avant dans la vie,
et sont presque toujours les présages de la grande infortune écrite
dans la plupart des mariages, il est difficile de choisir un exemple.
Cependant il est une scène qui servit plus particulièrement à marquer
le moment où, dans cette vie à deux, la mésintelligence commença.
Peut-être servira-t-elle à expliquer le dénoûment de cette histoire.
Juana avait deux enfants, deux garçons, heureusement pour elle. Le
premier était venu sept mois après son mariage. Il se nommait Juan,
et ressemblait à sa mère. Elle avait eu le second, deux ans après son
arrivée à Paris. Celui-là ressemblait également à Diard et à Juana,
mais beaucoup plus à Diard, il en portait les noms. Depuis cinq ans,
Francisque était pour Juana l’objet des soins les plus tendres.
Constamment la mère s’occupait de cet enfant: à lui les caresses
mignonnes, à lui les joujoux; mais à lui surtout les regards pénétrants
de la mère; Juana l’avait épié dès le berceau, elle en avait étudié
les cris, les mouvements; elle voulait en deviner le caractère pour en
diriger l’éducation. Il semblait que Juana n’eût que cet enfant. Le
Provençal, voyant Juan presque dédaigné, le prit sous sa protection;
et, sans s’expliquer si ce petit était l’enfant de l’amour éphémère
auquel il devait Juana, ce mari, par une espèce de flatterie admirable,
en fit son Benjamin. De tous les sentiments dus au sang de ses aïeules,
et qui la dévoraient, madame Diard n’accepta que l’amour maternel. Mais
elle aimait ses enfants et avec la violence sublime dont l’exemple a
été donné par la Marana qui agit dans le préambule de cette histoire,
et avec la gracieuse pudeur, avec l’entente délicate des vertus
sociales dont la pratique était la gloire de sa vie et sa récompense
intime. La pensée secrète, la consciencieuse maternité, qui avaient
imprimé à la vie de la Marana un cachet de poésie rude, étaient pour
Juana une vie avouée, une consolation de toutes les heures. Sa mère
avait été vertueuse comme les autres femmes sont criminelles, à la
dérobée; elle avait volé son bonheur tacite; elle n’en avait pas joui.
Mais Juana, malheureuse par la vertu, comme sa mère était malheureuse
par le vice, trouvait à toute heure les ineffables délices que sa mère
avait tant enviées, et desquelles elle avait été privée. Pour elle,
comme pour la Marana, la maternité comprit donc tous les sentiments
terrestres. L’une et l’autre, par des causes contraires, n’eurent pas
d’autre consolation dans leur misère. Juana aima peut-être davantage,
parce que, sevrée d’amour, elle résolut toutes les jouissances
qui lui manquaient par celles de ses enfants, et qu’il en est des
passions nobles comme des vices: plus elles se satisfont, plus elles
s’accroissent. La mère et le joueur sont insatiables. Quand Juana
vit le pardon généreux imposé chaque jour sur la tête de Juan, par
l’affection paternelle de Diard, elle fut attendrie; et, du jour où les
deux époux changèrent de rôle, l’Espagnole prit à Diard cet intérêt
profond et vrai dont elle lui avait donné tant de preuves, par devoir
seulement. Si cet homme eût été plus conséquent dans sa vie; s’il
n’eût pas détruit par le décousu, par l’inconstance et la mobilité de
son caractère, les éclairs d’une sensibilité vraie, quoique nerveuse,
Juana l’aurait sans doute aimé. Malheureusement il était le type de ces
méridionaux, spirituels, mais sans suite dans leurs aperçus; capables
de grandes choses la veille, et nuls le lendemain; souvent victimes de
leurs vertus, et souvent heureux par leurs passions mauvaises: hommes
admirables d’ailleurs, quand leurs bonnes qualités ont une constante
énergie pour lien commun. Depuis deux ans, Diard était donc captivé au
logis par la plus douce des chaînes. Il vivait, presque malgré lui,
sous l’influence d’une femme qui se faisait gaie, amusante pour lui;
qui usait les ressources du génie féminin pour le séduire au nom de la
vertu, mais dont l’adresse n’allait pas jusqu’à lui simuler de l’amour.
En ce moment, tout Paris s’occupait de l’affaire d’un capitaine de
l’ancienne armée qui, dans un paroxysme de libertinage, avait assassiné
une femme. Diard, en rentrant chez lui pour dîner, apprit à Juana la
mort de cet officier. Il s’était tué pour éviter le déshonneur de son
procès et la mort ignoble de l’échafaud. Juana ne comprit pas tout
d’abord la logique de cette conduite, et son mari fut obligé de lui
expliquer la belle jurisprudence des lois françaises, qui ne permet pas
de poursuivre les morts.
--Mais, papa, ne nous as-tu pas dit, l’autre jour, que le roi faisait
grâce? demanda Francisque.
--Le roi ne peut donner que la vie, lui répondit Juan à demi courroucé.
Diard et Juana, spectateurs de cette scène, en furent bien diversement
affectés. Le regard humide de joie que sa femme jeta sur l’aîné révéla
fatalement au mari les secrets de ce cœur impénétrable jusqu’alors.
L’aîné, c’était tout Juana; l’aîné, Juana le connaissait; elle était
sûre de son cœur, de son avenir; elle l’adorait, et son ardent amour
pour lui restait un secret pour elle, pour son enfant et Dieu. Juan
jouissait instinctivement des brusqueries de sa mère, qui le serrait
à l’étouffer quand ils étaient seuls, et qui paraissait le bouder en
présence de son frère et de son père. Francisque était Diard, et les
soins de Juana trahissaient le désir de combattre chez cet enfant
les vices du père, et d’en encourager les bonnes qualités. Juana,
ne sachant pas que son regard avait trop parlé, prit Francisque sur
elle et lui fit, d’une voix douce, mais émue encore par le plaisir
qu’elle ressentait de la réponse de Juan, une leçon appropriée à son
intelligence.
--Son caractère exige de grands soins, dit le père à Juana.
--Oui, répondit-elle simplement.
--Mais Juan!
Madame Diard, effrayée de l’accent avec lequel ces deux mots furent
prononcés, regarda son mari.
--Juan est né parfait, ajouta-t-il. Ayant dit, il s’assit d’un air
sombre; et, voyant sa femme silencieuse, il reprit:--Il y a un de vos
enfants que vous aimez mieux que l’autre.
--Vous le savez bien, dit-elle.
--Non! répliqua Diard, j’ai jusqu’à présent ignoré celui que vous
préfériez.
--Mais ils ne m’ont encore donné de chagrin ni l’un ni l’autre,
répondit-elle vivement.
--Oui, mais qui vous a donné le plus de joies? demanda-t-il plus
vivement encore.
--Je ne les ai pas comptées.
--Les femmes sont bien fausses, s’écria Diard. Osez dire que Juan n’est
pas l’enfant de votre cœur.
--Si cela est, reprit-elle avec noblesse, voulez-vous que ce soit un
malheur?
--Vous ne m’avez jamais aimé. Si vous l’eussiez voulu, pour vous,
j’aurais pu conquérir des royaumes. Vous savez tout ce que j’ai tenté,
n’étant soutenu que par le désir de vous plaire. Ah! si vous m’eussiez
aimé...
--Une femme qui aime, dit Juana, vit dans la solitude et loin du monde.
N’est-ce pas ce que nous faisons?
--Je sais, Juana, que vous n’avez jamais tort.
Ce mot fut empreint d’une amertume profonde, et jeta du froid entre eux
pour tout le reste de leur vie.