--Je vais vous en donner un, dit-elle, et vous sauver.

--Ah! tu seras mon bon ange.

Juana revint, tendit à Diard un de ses pistolets, et détourna la tête.

Diard ne prit pas le pistolet. Juana entendit le bruit de la cour, où

l’on déposait le corps du marquis pour le confronter avec l’assassin,

elle se retourna, vit Diard pâle et blême. Cet homme se sentait

défaillir et voulait s’asseoir.

--Vos enfants vous en supplient, lui dit-elle, en lui mettant l’arme

sur les mains.

--Mais, ma bonne Juana, ma petite Juana, tu crois donc que... Juana?

Cela est-il bien pressé... Je voudrais t’embrasser.

Les gendarmes montaient les marches de l’escalier. Juana reprit alors

le pistolet, ajusta Diard, le maintint malgré ses cris en le saisissant

à la gorge, lui fit sauter la cervelle, et jeta l’arme par terre.

En ce moment la porte s’ouvrit brusquement. Le procureur du roi, suivi

d’un juge, d’un médecin, d’un greffier, les gendarmes, enfin toute la

Justice humaine apparut.

--Que voulez-vous? dit-elle.

--Est-ce là monsieur Diard? répondit le procureur du roi, en montrant

le corps courbé en deux.

--Oui, monsieur.

--Votre robe est pleine de sang, madame.

--Ne comprenez-vous pas pourquoi? dit Juana.

Elle alla s’asseoir à la petite table où elle prit le volume de

Cervantes, et resta pâle, dans une agitation nerveuse tout intérieure

qu’elle tâcha de contenir.

--Sortez, dit le magistrat aux gendarmes.

Puis il fit un signe au juge d’instruction et au médecin, qui

demeurèrent.

--Madame, en cette occasion, nous n’avons qu’à vous féliciter de la

mort de votre mari. Du moins, s’il a été égaré par la passion, il sera

mort en militaire, et rend inutile l’action de la justice. Mais quel

que soit notre désir de ne pas vous troubler en un semblable moment,

la loi nous oblige de constater toute mort violente. Permettez-nous de

faire notre devoir.

--Puis-je aller changer de robe? demanda-t-elle en posant le volume.

--Oui, madame; mais vous la rapporterez ici. Le docteur en aura sans

doute besoin...

--Il serait trop pénible à madame de me voir et de m’entendre opérer,

dit le médecin qui comprit les soupçons du magistrat. Messieurs,

permettez-lui de demeurer dans la chambre voisine.

Les magistrats approuvèrent le charitable médecin, et alors Félicie

alla servir sa maîtresse. Le juge et le procureur du roi se mirent

à causer à voix basse. Les magistrats sont bien malheureux d’être

obligés de tout soupçonner, de tout concevoir. A force de supposer

des intentions mauvaises et de les comprendre toutes pour arriver

à des vérités cachées sous les actions les plus contradictoires,

il est impossible que l’exercice de leur épouvantable sacerdoce ne

dessèche pas à la longue la source des émotions généreuses qu’ils

sont contraints de mettre en doute. Si les sens du chirurgien qui va

fouillant les mystères du corps finissent par se blaser, que devient la

conscience du juge obligé de fouiller incessamment les replis de l’âme?

Premiers martyrs de leur mission, les magistrats marchent toujours en

deuil de leurs illusions perdues, et le crime ne pèse pas moins sur eux

que sur les criminels. Un vieillard assis sur un tribunal est sublime,

mais un juge jeune ne fait-il pas frémir? Or, ce juge d’instruction

était jeune, et il fut obligé de dire au procureur du roi:--Croyez-vous

que la femme soit complice du mari? Faut-il instruire contre elle?

Êtes-vous d’avis de l’interroger?

Le procureur du roi répondit en faisant un geste d’épaules fort

insouciant.

--Montefiore et Diard, ajouta-t-il, étaient deux mauvais sujets connus.

La femme de chambre ne savait rien du crime. Restons-en là.

Le médecin opérait, visitait Diard, et dictait son procès-verbal au

greffier. Tout à coup il s’élança dans la chambre de Juana.

--Madame...

Juana, ayant déjà quitté sa robe ensanglantée, vint au-devant du

docteur.

--C’est vous, lui dit-il, en se penchant à l’oreille de l’Espagnole,

qui avez tué votre mari.

--Oui, monsieur.

... _Et, de cet ensemble de faits..._ continua le médecin en dictant,

_il résulte pour nous que le nommé Diard s’est volontairement et

lui-même donné la mort._

--Avez-vous fini? demanda-t-il au greffier après une pause.

--Oui, dit le scribe.

Le médecin signa, Juana lui jeta un regard, en réprimant avec peine des

larmes qui lui humectèrent passagèrement les yeux.

--Messieurs, dit-elle au procureur du roi, je suis étrangère,

Espagnole. J’ignore les lois, je ne connais personne à Bordeaux, je

réclame de vous un bon office. Faites-moi donner un passe-port pour

l’Espagne...

--Un instant, s’écria le juge d’instruction. Madame, qu’est devenue la

somme volée au marquis de Montefiore?

--Monsieur Diard, répondit-elle, m’a parlé vaguement d’un tas de

pierres sous lequel il l’aurait cachée.

--Où?

--Dans la rue.

Les deux magistrats se regardèrent. Juana laissa échapper un geste

sublime et appela le médecin.

--Monsieur, lui dit-elle à l’oreille, serais-je donc soupçonnée de

quelque infamie? moi! Le tas de pierres doit être au bout de mon

jardin. Allez-y vous-même, je vous en prie. Voyez, visitez, trouvez cet

argent.

Le médecin sortit en emmenant le juge d’instruction, et ils

retrouvèrent le portefeuille de Montefiore.

Le surlendemain, Juana vendit sa croix d’or pour subvenir aux frais

de son voyage. En se rendant avec ses deux enfants à la diligence qui

allait la conduire aux frontières de l’Espagne, elle s’entendit appeler

dans la rue, sa mère mourante était conduite à l’hôpital; et, par la

fente des rideaux du brancard sur lequel on la portait, elle avait

aperçu sa fille. Juana fit entrer le brancard sous une porte cochère.

Là, eut lieu la dernière entrevue entre la mère et la fille. Quoique

toutes deux s’entretinssent à voix basse, Juan entendit ces mots

d’adieu:

--Mourez en paix, ma mère, j’ai souffert pour vous toutes!

Paris, novembre 1832.

ADIEU.

AU PRINCE FRÉDÉRIC SCHWARZENBERG.

--Allons, député du centre, en avant! Il s’agit d’aller au pas accéléré

si nous voulons être à table en même temps que les autres. Haut le

pied! Saute, marquis! là donc! bien. Vous franchissez les sillons comme

un véritable cerf!

Ces paroles étaient prononcées par un chasseur paisiblement assis sur

une lisière de la forêt de l’Isle-Adam, et qui achevait de fumer un

cigare de la Havane en attendant son compagnon, sans doute égaré depuis

longtemps dans les halliers de la forêt. A ses côtés, quatre chiens

haletants regardaient comme lui le personnage auquel il s’adressait.

Pour comprendre combien étaient railleuses ces allocutions répétées

par intervalles, il faut dire que le chasseur était un gros homme

court dont le ventre proéminent accusait un embonpoint véritablement

ministériel. Aussi arpentait-il avec peine les sillons d’un vaste

champ récemment moissonné, dont les chaumes gênaient considérablement

sa marche; puis, pour surcroît de douleur, les rayons du soleil qui

frappaient obliquement sa figure y amassaient de grosses gouttes de

sueur. Préoccupé par le soin de garder son équilibre, il se penchait

tantôt en avant, tantôt en arrière, en imitant ainsi les soubresauts

d’une voiture fortement cahotée. Ce jour était un de ceux qui, pendant

le mois de septembre, achèvent de mûrir les raisins par des feux

équatoriaux. Le temps annonçait un orage. Quoique plusieurs grands

espaces d’azur séparassent encore vers l’horizon de gros nuages noirs,

on voyait des nuées blondes s’avancer avec une effrayante rapidité,

en étendant, de l’ouest à l’est, un léger rideau grisâtre. Le vent,

n’agissant que dans la haute région de l’air, l’atmosphère comprimait

vers les bas-fonds les brûlantes vapeurs de la terre. Entouré de hautes

futaies qui le privaient d’air, le vallon que franchissait le chasseur

avait la température d’une fournaise. Ardente et silencieuse, la forêt

semblait avoir soif. Les oiseaux, les insectes étaient muets, et les

cimes des arbres s’inclinaient à peine. Les personnes auxquelles il

reste quelque souvenir de l’été de 1819, doivent donc compatir aux

maux du pauvre ministériel, qui suait sang et eau pour rejoindre son

compagnon moqueur. Tout en fumant son cigare, celui-ci avait calculé,

par la position du soleil, qu’il pouvait être environ cinq heures du

soir.

--Où diable sommes-nous? dit le gros chasseur en s’essuyant le front et

s’appuyant contre un arbre du champ, presque en face de son compagnon;

car il ne se sentit plus la force de sauter le large fossé qui l’en

séparait.

--Et c’est à moi que tu le demandes, répondit en riant le chasseur

couché dans les hautes herbes jaunes qui couronnaient le talus. Il

jeta le bout de son cigare dans le fossé, en s’écriant:--Je jure par

saint Hubert qu’on ne me reprendra plus à m’aventurer dans un pays

inconnu avec un magistrat, fût-il comme toi, mon cher d’Albon, un vieux

camarade de collége!

--Mais, Philippe, vous ne comprenez donc plus le français? Vous avez

sans doute laissé votre esprit en Sibérie, répliqua le gros homme en

lançant un regard douloureusement comique sur un poteau qui se trouvait

à cent pas de là.

--J’entends! répondit Philippe qui saisit son fusil, se leva tout

à coup, s’élança d’un seul bond dans le champ, et courut vers le

poteau.--Par ici, d’Albon, par ici! demi-tour à gauche, cria-t-il à

son compagnon en lui indiquant par un geste une large voie pavée.

_Chemin de Baillet à l’Ile-Adam_! reprit-il, ainsi nous trouverons dans

cette direction celui de Cassan, qui doit s’embrancher sur celui de

l’Ile-Adam.

--C’est juste, mon colonel, dit monsieur d’Albon en remettant sur sa

tête une casquette avec laquelle il venait de s’éventer.

--En avant donc, mon respectable conseiller, répondit le colonel

Philippe en sifflant les chiens qui semblaient déjà lui mieux obéir

qu’au magistrat auquel ils appartenaient.

--Savez-vous, monsieur le marquis, reprit le militaire goguenard, que

nous avons encore plus de deux lieues à faire? Le village que nous

apercevons là-bas doit être Baillet.

--Grand Dieu! s’écria le marquis d’Albon, allez à Cassan, si cela peut

vous être agréable, mais vous irez tout seul. Je préfère attendre ici,

malgré l’orage, un cheval que vous m’enverrez du château. Vous vous

êtes moqué de moi, Sucy. Nous devions faire une jolie petite partie de

chasse, ne pas nous éloigner de Cassan, fureter sur les terres que je

connais. Bah! au lieu de nous amuser, vous m’avez fait courir comme un

lévrier depuis quatre heures du matin, et nous n’avons eu pour tout

déjeuner que deux tasses de lait! Ah! si vous avez jamais un procès à

la Cour, je vous le ferai perdre, eussiez-vous cent fois raison.

Le chasseur découragé s’assit sur une des bornes qui étaient au pied du

poteau, se débarrassa de son fusil, de sa carnassière vide, et poussa

un long soupir.

--France! voilà tes députés, s’écria en riant le colonel de Sucy. Ah!

mon pauvre d’Albon, si vous aviez été comme moi six ans au fond de la

Sibérie...

Il n’acheva pas et leva les yeux au ciel, comme si ses malheurs étaient

un secret entre Dieu et lui.

--Allons! marchez! ajouta-t-il. Si vous restez assis, vous êtes perdu.

--Que voulez-vous, Philippe? c’est une si vieille habitude chez un

magistrat! D’honneur, je suis excédé! Encore si j’avais tué un lièvre!

Les deux chasseurs présentaient un contraste assez rare. Le ministériel

était âgé de quarante-deux ans et ne paraissait pas en avoir plus

de trente, tandis que le militaire, âgé de trente ans, semblait en

avoir au moins quarante. Tous deux étaient décorés de la rosette

rouge, attribut des officiers de la Légion d’honneur. Quelques mèches

de cheveux, mélangées de noir et de blanc comme l’aile d’une pie,

s’échappaient de dessous la casquette du colonel; de belles boucles

blondes ornaient les tempes du magistrat. L’un était d’une haute

taille, sec, maigre, nerveux, et les rides de sa figure blanche

trahissaient des passions terribles ou d’affreux malheurs; l’autre

avait un visage brillant de santé, jovial et digne d’un épicurien. Tous

deux étaient fortement hâlés par le soleil, et leurs longues guêtres de

cuir fauve portaient les marques de tous les fossés, de tous les marais

qu’ils avaient traversés.

--Allons, s’écria monsieur de Sucy, en avant! Après une petite heure de

marche nous serons à Cassan, devant une bonne table.

--Il faut que vous n’ayez jamais aimé, répondit le conseiller d’un air

piteusement comique, vous êtes aussi impitoyable que l’article 304 du

Code pénal!

Philippe de Sucy tressaillit violemment; son large front se plissa; sa

figure devint aussi sombre que l’était le ciel en ce moment. Quoiqu’un

souvenir d’une affreuse amertume crispât tous ses traits, il ne pleura

pas. Semblable aux hommes puissants, il savait refouler ses émotions au

fond de son cœur, et trouvait peut-être, comme beaucoup de caractères

purs, une sorte d’impudeur à dévoiler ses peines quand aucune parole

humaine n’en peut rendre la profondeur, et qu’on redoute la moquerie

des gens qui ne veulent pas les comprendre. Monsieur d’Albon avait une

de ces âmes délicates qui devinent les douleurs et ressentent vivement

la commotion qu’elles ont involontairement produite par quelque

maladresse. Il respecta le silence de son ami, se leva, oublia sa

fatigue, et le suivit silencieusement, tout chagrin d’avoir touché une

plaie qui probablement n’était pas cicatrisée.

--Un jour, mon ami, lui dit Philippe en lui serrant la main et en le

remerciant de son muet repentir par un regard déchirant, un jour je te

raconterai ma vie. Aujourd’hui, je ne saurais.

Ils continuèrent à marcher en silence. Quand la douleur du colonel

parut dissipée, le conseiller retrouva sa fatigue; et avec l’instinct

ou plutôt avec le vouloir d’un homme harassé, son œil sonda toutes les

profondeurs de la forêt; il interrogea les cimes des arbres, examina

les avenues, en espérant y découvrir quelque gîte où il pût demander

l’hospitalité. En arrivant à un carrefour, il crut apercevoir une

légère fumée qui s’élevait entre les arbres. Il s’arrêta, regarda fort

attentivement, et reconnut, au milieu d’un massif immense, les branches

vertes et sombres de quelques pins.

--Une maison! une maison! s’écria-t-il avec le plaisir qu’aurait eu un

marin à crier: Terre! terre!

Puis il s’élança vivement à travers un hallier assez épais, et le

colonel, qui était tombé dans une profonde rêverie, l’y suivit

machinalement.

--J’aime mieux trouver ici une omelette, du pain de ménage et une

chaise, que d’aller chercher à Cassan des divans, des truffes et du vin

de Bordeaux.

Ces paroles étaient une exclamation d’enthousiasme arrachée au

conseiller par l’aspect d’un mur dont la couleur blanchâtre tranchait,

dans le lointain, sur la masse brune des troncs noueux de la forêt.

--Ah! ah! ceci m’a l’air d’être quelque ancien prieuré, s’écria

derechef le marquis d’Albon en arrivant à une grille antique et

noire, d’où il put voir, au milieu d’un parc assez vaste, un

bâtiment construit dans le style employé jadis pour les monuments

monastiques.--Comme ces coquins de moines savaient choisir un

emplacement!

Cette nouvelle exclamation était l’expression de l’étonnement que

causait au magistrat le poétique ermitage qui s’offrait à ses regards.

La maison était située à mi-côte, sur le revers de la montagne, dont

le sommet est occupé par le village de Nerville. Les grands chênes

séculaires de la forêt, qui décrivait un cercle immense autour de

cette habitation, en faisaient une véritable solitude. Le corps de

logis jadis destiné aux moines avait son exposition au midi. Le parc

paraissait avoir une quarantaine d’arpents. Auprès de la maison,

régnait une verte prairie, heureusement découpée par plusieurs

ruisseaux clairs, par des nappes d’eau gracieusement posées, et sans

aucun artifice apparent. Çà et là s’élevaient des arbres verts aux

formes élégantes, aux feuillages variés. Puis, des grottes habilement

ménagées, des terrasses massives avec leurs escaliers dégradés et leurs

rampes rouillées imprimaient une physionomie particulière à cette

sauvage Thébaïde. L’art y avait élégamment uni ses constructions aux

plus pittoresques effets de la nature. Les passions humaines semblaient

devoir mourir aux pieds de ces grands arbres qui défendaient l’approche

de cet asile aux bruits du monde, comme ils y tempéraient les feux du

soleil.

--Quel désordre! se dit monsieur d’Albon après avoir joui de la sombre

expression que les ruines donnaient à ce paysage, qui paraissait

frappé de malédiction. C’était comme un lieu funeste abandonné par les

hommes. Le lierre avait étendu partout ses nerfs tortueux et ses riches

manteaux. Des mousses brunes, verdâtres, jaunes ou rouges répandaient

leurs teintes romantiques sur les arbres, sur les bancs, sur les toits,

sur les pierres. Les fenêtres vermoulues étaient usées par la pluie,

creusées par le temps; les balcons étaient brisés, les terrasses

démolies. Quelques persiennes ne tenaient plus que par un de leurs

gonds. Les portes disjointes paraissaient ne pas devoir résister à un

assaillant. Chargées des touffes luisantes du guy, les branches des

arbres fruitiers négligés s’étendaient au loin sans donner de récolte.

De hautes herbes croissaient dans les allées. Ces débris jetaient

dans le tableau des effets d’une poésie ravissante, et des idées

rêveuses dans l’âme du spectateur. Un poëte serait resté là plongé

dans une longue mélancolie, en admirant ce désordre plein d’harmonies,

cette destruction qui n’était pas sans grâce. En ce moment, quelques

rayons de soleil se firent jour à travers les crevasses des nuages,

illuminèrent par des jets de mille couleurs cette scène à demi sauvage.

Les tuiles brunes resplendirent, les mousses brillèrent, des ombres

fantastiques s’agitèrent sur les prés, sous les arbres; des couleurs

mortes se réveillèrent, des oppositions piquantes se combattirent,

les feuillages se découpèrent dans la clarté. Tout à coup, la lumière

disparut. Ce paysage qui semblait avoir parlé, se tut, et redevint

sombre, ou plutôt doux comme la plus douce teinte d’un crépuscule

d’automne.

--C’est le palais de la Belle au Bois Dormant, se dit le conseiller qui

ne voyait déjà plus cette maison qu’avec les yeux d’un propriétaire. A

qui cela peut-il donc appartenir? Il faut être bien bête pour ne pas

habiter une si jolie propriété.

Aussitôt, une femme s’élança de dessous un noyer planté à droite de

la grille, et sans faire de bruit passa devant le conseiller aussi

rapidement que l’ombre d’un nuage; cette vision le rendit muet de

surprise.

--Eh! bien, d’Albon, qu’avez-vous? lui demanda le colonel.

--Je me frotte les yeux pour savoir si je dors ou si je veille,

répondit le magistrat en se collant sur la grille pour tâcher de revoir

le fantôme.

--Elle est probablement sous ce figuier, dit-il en montrant à Philippe

le feuillage d’un arbre qui s’élevait au-dessus du mur, à gauche de la

grille.

--Qui, elle?

--Eh! puis-je le savoir? reprit monsieur d’Albon. Il vient de se lever

là, devant moi, dit-il à voix basse, une femme étrange; elle m’a semblé

plutôt appartenir à la nature des ombres qu’au monde des vivants. Elle

est si svelte, si légère, si vaporeuse, qu’elle doit être diaphane.

Sa figure est aussi blanche que du lait. Ses vêtements, ses yeux, ses

cheveux sont noirs. Elle m’a regardé en passant, et quoique je ne sois

point peureux, son regard immobile et froid m’a figé le sang dans les

veines.

--Est-elle jolie? demanda Philippe.

--Je ne sais pas. Je ne lui ai vu que les yeux dans la figure.

--Au diable le dîner de Cassan, s’écria le colonel, restons ici. J’ai

une envie d’enfant d’entrer dans cette singulière propriété. Vois-tu

ces châssis de fenêtres peints en rouge, et ces filets rouges dessinés

sur les moulures des portes et des volets? Ne semble-t-il pas que ce

soit la maison du diable, il aura peut-être hérité des moines. Allons,

courons après la dame blanche et noire! En avant! s’écria Philippe avec

une gaieté factice.

En ce moment, les deux chasseurs entendirent un cri assez semblable

à celui d’une souris prise au piége. Ils écoutèrent. Le feuillage de

quelques arbustes froissés retentit dans le silence, comme le murmure

d’une onde agitée; mais quoiqu’ils prêtassent l’oreille pour saisir

quelques nouveaux sons, la terre resta silencieuse et garda le secret

des pas de l’inconnue, si toutefois elle avait marché.

--Voilà qui est singulier, s’écria Philippe en suivant les contours que

décrivaient les murs du parc.

Les deux amis arrivèrent bientôt à une allée de la forêt qui conduit

au village de Chauvry. Après avoir remonté ce chemin vers la route de

Paris, ils se trouvèrent devant une grande grille, et virent alors

la façade principale de cette habitation mystérieuse. De ce côté, le

désordre était à son comble. D’immenses lézardes sillonnaient les

murs de trois corps de logis bâtis en équerre. Des débris de tuiles

et d’ardoises amoncelés à terre et des toits dégradés annonçaient une

complète incurie. Quelques fruits étaient tombés sous les arbres et

pourrissaient sans qu’on les récoltât. Une vache paissait à travers les

boulingrins, et foulait les fleurs des plates-bandes, tandis qu’une

chèvre broutait les raisins verts et les pampres d’une treille.

--Ici, tout est harmonie, et le désordre y est en quelque sorte

organisé, dit le colonel en tirant la chaîne d’une cloche; mais la

cloche était sans battant.

Les deux chasseurs n’entendirent que le bruit singulièrement aigre d’un

ressort rouillé. Quoique très-délabrée, la petite porte pratiquée dans

le mur auprès de la grille résista néanmoins à tout effort.

--Oh! oh! tout ceci devient très-curieux, dit-il à son compagnon.

--Si je n’étais pas magistrat, répondit monsieur d’Albon, je croirais

que la femme noire est une sorcière.

A peine avait-il achevé ces mots, que la vache vint à la grille et leur

présenta son mufle chaud, comme si elle éprouvait le besoin de voir

des créatures humaines. Alors une femme, si toutefois ce nom pouvait

appartenir à l’être indéfinissable qui se leva de dessous une touffe

d’arbustes, tira la vache par sa corde. Cette femme portait sur la tête

un mouchoir rouge d’où s’échappaient des mèches de cheveux blonds assez

semblables à l’étoupe d’une quenouille. Elle n’avait pas de fichu. Un

jupon de laine grossière à raies alternativement noires et grises, trop

court de quelques pouces, permettait de voir ses jambes. L’on pouvait

croire qu’elle appartenait à une des tribus de Peaux Rouges célébrées

par Cooper; car ses jambes, son cou et ses bras nus semblaient avoir

été peints en couleur de brique. Aucun rayon d’intelligence n’animait

sa figure plate. Ses yeux bleuâtres étaient sans chaleur et ternes.

Quelques poils blancs clair-semés lui tenaient lieu de sourcils. Enfin,

sa bouche était contournée de manière à laisser passer des dents mal

rangées, mais aussi blanches que celles d’un chien.

--Ohé! la femme! cria monsieur de Sucy.

Elle arriva lentement jusqu’à la grille, en contemplant d’un air niais

les deux chasseurs à la vue desquels il lui échappa un sourire pénible

et forcé.

--Où sommes-nous? Quelle est cette maison-là? A qui est-elle? Qui

êtes-vous? Êtes-vous d’ici?

A ces questions et à une foule d’autres que lui adressèrent

successivement les deux amis, elle ne répondit que par des grognements

gutturaux qui semblaient appartenir plus à l’animal qu’à la créature

humaine.

--Ne voyez-vous pas qu’elle est sourde et muette, dit le magistrat.

--_Bons-Hommes!_ s’écria la paysanne.

--Ah! elle a raison. Ceci pourrait bien être l’ancien couvent des

Bons-Hommes, dit monsieur d’Albon.

Les questions recommencèrent. Mais, comme un enfant capricieux, la

paysanne rougit, joua avec son sabot, tortilla la corde de la vache qui

s’était remise à paître, regarda les deux chasseurs, examina toutes les

parties de leur habillement; elle glapit, grogna, gloussa, mais elle ne

parla pas.

[Illustration: Cette femme semblait ensevelie dans une méditation

profonde.

ADIEU. (p.298)]

--Ton nom? lui dit Philippe en la contemplant fixement comme s’il eût

voulu l’ensorceler.

--Geneviève, dit-elle en riant d’un rire bête.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 27 / 65 段