Montefiore, devinant toute la vie de Juana, n’en fut que plus satisfait

d’avoir su contenir ses désirs pour en mieux assurer le contentement.

Il remonta chez lui sans accident. Dix jours se passèrent sans qu’aucun

événement troublât la paix et la solitude de cette maison. Montefiore

avait déployé toutes ses câlineries italiennes pour le vieux Perez,

pour dona Lagounia, pour l’apprenti, même pour la servante, et tous

l’aimaient; mais, malgré la confiance qu’il sut leur inspirer, jamais

il ne voulut en profiter pour demander à voir Juana, pour faire ouvrir

la porte de la délicieuse cellule. La jeune Italienne, affamée de voir

son amant, l’en avait bien souvent prié; mais il s’y était toujours

refusé par prudence. D’ailleurs, il avait usé tout son crédit et toute

sa science pour endormir les soupçons des deux vieux époux, il les

avait accoutumés à le voir, lui militaire, ne plus se lever qu’à midi.

Le capitaine s’était dit malade. Les deux amants ne vivaient donc plus

que la nuit, au moment où tout dormait dans la maison. Si Montefiore

n’avait pas été un de ces libertins auxquels l’habitude du plaisir

permet de conserver leur sang-froid en toute occasion, ils eussent été

dix fois perdus pendant ces dix jours. Un jeune amant, dans la candeur

du premier amour, se serait laissé aller à de ravissantes imprudences

auxquelles il est si difficile de résister. Mais l’Italien résistait

même à Juana boudeuse, à Juana folle, à Juana faisant de ses longs

cheveux une chaîne qu’elle lui passait autour du cou pour le retenir.

Cependant l’homme le plus perspicace eût été fort embarrassé de deviner

les secrets de leurs rendez-vous nocturnes. Il est à croire que, sûr

du succès, l’Italien se donna les plaisirs ineffables d’une séduction

allant à petits pas, d’un incendie qui gagne graduellement et finit

par tout embraser. Le onzième jour, en dînant, il jugea nécessaire de

confier, sous le sceau du secret, au vieux Perez, que la cause de sa

disgrâce dans sa famille était un mariage disproportionné. Cette fausse

confidence était quelque chose d’horrible au milieu du drame nocturne

qui se jouait dans cette maison. Montefiore, en joueur expérimenté,

se préparait un dénoûment dont il jouissait d’avance en artiste qui

aime son art. Il comptait bientôt quitter sans regret la maison et son

amour. Or, quand Juana, risquant sa vie peut-être dans une question,

demanderait à Perez où était son hôte, après l’avoir longtemps attendu,

Perez lui dirait sans connaître l’importance de sa réponse:--Le marquis

de Montefiore s’est réconcilié avec sa famille, qui consent à recevoir

sa femme, et il est allé la présenter.

Alors Juana!... L’Italien ne s’était jamais demandé ce que deviendrait

Juana; mais il en avait étudié la noblesse, la candeur, toutes les

vertus, et il était sûr du silence de Juana.

Il obtint une mission de je ne sais quel général. Trois jours après,

pendant la nuit, la nuit qui précédait son départ, Montefiore voulant

sans doute, comme un tigre, ne rien laisser de sa proie, au lieu de

remonter chez lui, entra dès l’après-dîner chez Juana pour se faire

une plus longue nuit d’adieux. Juana, véritable Espagnole, véritable

Italienne, ayant double passion, fut bien heureuse de cette hardiesse,

elle accusait tant d’ardeur! Trouver dans l’amour pur du mariage les

cruelles félicités d’un engagement illicite, cacher son époux dans

les rideaux de son lit; tromper à demi son père et sa mère adoptive,

et pouvoir leur dire, en cas de surprise:--Je suis la marquise de

Montefiore! Pour une jeune fille romanesque, et qui, depuis trois ans,

ne rêvait pas l’amour sans en rêver tous les dangers, n’était-ce pas

une fête? La porte en tapisserie retomba sur eux, sur leurs folies,

sur leur bonheur, comme un voile, qu’il est inutile de soulever. Il

était alors environ neuf heures, le marchand et sa femme lisaient

leurs prières du soir; tout à coup le bruit d’une voiture attelée

de plusieurs chevaux résonna dans la petite rue; des coups frappés

en hâte retentirent dans la boutique, la servante courut ouvrir la

porte. Aussitôt, en deux bonds, entra dans la salle antique une femme

magnifiquement vêtue, quoiqu’elle sortît d’une berline de voyage

horriblement crottée par la boue de mille chemins. Sa voiture avait

traversé l’Italie, la France et l’Espagne. C’était la Marana! la Marana

qui, malgré ses trente-six ans, malgré ses joies, était dans tout

l’éclat d’une _beltà folgorante_, afin de ne pas perdre le superbe mot

créé pour elle à Milan par ses passionnés adorateurs; la Marana qui,

maîtresse avouée d’un roi, avait quitté Naples, les fêtes de Naples, le

ciel de Naples, l’apogée de sa vie d’or et de madrigaux, de parfums et

de soie, en apprenant par son royal amant les événements d’Espagne et

le siége de Tarragone.

--A Tarragone, avant la prise de Tarragone! s’était-elle écriée. Je

veux être dans dix jours à Tarragone...

Et sans se soucier d’une cour, ni d’une couronne, elle était arrivée à

Tarragone, munie d’un firman quasi-impérial, munie d’or qui lui permit

de traverser l’empire français avec la vélocité d’une fusée et dans

tout l’éclat d’une fusée. Pour les mères il n’y a pas d’espace, une

vraie mère pressent tout et voit son enfant d’un pôle à l’autre.

--Ma fille! ma fille! cria la Marana.

A cette voix, à cette brusque invasion, à l’aspect de cette reine au

petit pied, le livre de prières tomba des mains de Perez et de sa

femme; cette voix retentissait comme la foudre, et les yeux de la

Marana en lançaient les éclairs.

--Elle est là, répondit le marchand d’un ton calme, après une pause

pendant laquelle il se remit de l’émotion que lui avaient causée cette

brusque arrivée, le regard et la voix de la Marana.--Elle est là,

répéta-t-il en montrant la petite cellule.

--Oui, mais elle n’a pas été malade, elle est toujours...

--Parfaitement bien, dit dona Lagounia.

--Mon Dieu! jette-moi maintenant dans l’enfer pour l’éternité, si cela

te plaît, s’écria la Marana en se laissant aller tout épuisée, à demi

morte, dans un fauteuil.

La fausse coloration due à ses anxiétés tomba soudain, elle pâlit.

Elle avait eu de la force pour supporter les souffrances, elle n’en

avait plus pour sa joie. La joie était plus violente que sa douleur,

car elle contenait les échos de la douleur et les angoisses de la joie.

--Cependant, dit-elle, comment avez-vous fait? Tarragone a été prise

d’assaut.

--Oui, reprit Perez. Mais en me voyant vivant, comment m’avez-vous fait

une question. Ne fallait-il pas me tuer pour arriver à Juana?

A cette réponse, la courtisane saisit la main calleuse de Perez, et la

baisa en y jetant des larmes qui lui vinrent aux yeux. C’était tout

ce qu’elle avait de plus précieux sous le ciel, elle qui ne pleurait

jamais.

--Bon Perez, dit-elle enfin. Mais vous devez avoir eu des militaires à

loger?

--Un seul, répondit l’Espagnol. Par bonheur, nous avons le plus loyal

des hommes, un homme jadis Espagnol, un Italien qui hait Bonaparte, un

homme marié, un homme froid... Il se lève tard et se couche de bonne

heure. Il est même malade en ce moment.

--Un Italien! Quel est son nom?

--Le capitaine Montefiore...

--Alors ce ne peut pas être le marquis de Montefiore...

--Si, sénora, lui-même.

--A-t-il vu Juana?

--Non, dit dona Lagounia.

--Vous vous trompez, ma femme, reprit Perez. Le marquis a dû voir Juana

pendant un bien court instant, il est vrai; mais je pense qu’il l’aura

regardée le jour où elle est entrée ici pendant le souper.

--Ah! je veux voir ma fille.

--Rien de plus facile, dit Perez. Elle dort. Si elle a laissé la clef

dans la serrure, il faudra cependant la réveiller.

En se levant pour prendre la double clef de la porte, les yeux du

marchand tombèrent par hasard sur la haute croisée. Alors, dans le

cercle de lumière projeté sur la noire muraille de la cour intérieure,

par la grande vitre ovale de la cellule, il aperçut la silhouette d’un

groupe que, jusqu’au gracieux Canova, nul autre sculpteur n’aurait su

deviner. L’Espagnol se retourna.

--Je ne sais pas, dit-il à la Marana, où nous avons mis cette clef.

--Vous êtes bien pâle, lui dit-elle.

--Je vais vous dire pourquoi, répondit-il en sautant sur son poignard,

qu’il saisit, et dont il frappa violemment la porte de Juana en

criant:--Juana, ouvrez! ouvrez!

Son accent exprimait un épouvantable désespoir qui glaça les deux

femmes.

Et Juana n’ouvrit pas, parce qu’il lui fallut quelque temps pour cacher

Montefiore. Elle ne savait rien de ce qui se passait dans la salle. Les

doubles portières de tapisserie étouffaient les paroles.

--Madame, je vous mens en disant que je ne sais pas où est la clef. La

voici, reprit-il en la tirant du buffet. Mais elle est inutile. Celle

de Juana est dans la serrure, et sa porte est barricadée. Nous sommes

trompés, ma femme! dit-il en se tournant vers elle. Il y a un homme

chez Juana.

--Par mon salut éternel, la chose est impossible, lui dit sa femme.

--Ne jurez pas, dona Lagounia. Notre honneur est mort, et cette

femme... il montra la Marana qui s’était levée et restait immobile,

foudroyée par ces paroles; cette femme a le droit de nous mépriser.

Elle nous a sauvé vie, fortune, honneur, et nous n’avons su que lui

garder ses écus.

--Juana, ouvrez, cria-t-il, ou je brise votre porte.

Et sa voix, croissant en violence, alla retentir jusque dans les

greniers de la maison. Mais il était froid et calme. Il tenait en ses

mains la vie de Montefiore, et allait laver ses remords avec tout le

sang de l’Italien.

--Sortez, sortez, sortez, sortez tous! cria la Marana en sautant avec

l’agilité d’une tigresse sur le poignard qu’elle arracha des mains de

Perez étonné.

--Sortez, Perez, reprit-elle avec tranquillité, sortez, vous, votre

femme, votre servante et votre apprenti. Il va y avoir un meurtre

ici. Vous pourriez être fusillés tous par les Français. N’y soyez

pour rien, cela me regarde seule. Entre ma fille et moi, il ne doit y

avoir que Dieu. Quant à l’homme, il m’appartient. La terre entière ne

l’arracherait pas de mes mains. Allez, allez donc, je vous pardonne.

Je le vois, cette fille est une Marana. Vous, votre religion, votre

honneur, étiez trop faibles pour lutter contre mon sang.

Elle poussa un soupir affreux et leur montra des yeux secs. Elle

avait tout perdu et savait souffrir, elle était courtisane. La porte

s’ouvrit. La Marana oublia tout, et Perez, faisant signe à sa femme,

put rester à son poste. En vieil Espagnol intraitable sur l’honneur,

il voulait aider à la vengeance de la mère trahie. Juana, doucement

éclairée, blanchement vêtue, se montra calme au milieu de sa chambre.

--Que me voulez-vous? dit-elle.

La Marana ne put réprimer un léger frisson.

--Perez, demanda-t-elle, ce cabinet a-t-il une autre issue?

Perez fit un geste négatif; et, confiante en ce geste, la courtisane

s’avança dans la chambre.

--Juana, je suis votre mère, votre juge, et vous vous êtes mise dans la

seule situation où je pusse me découvrir à vous. Vous êtes venue à moi,

vous que je voulais au ciel. Ah! vous êtes tombée bien bas. Il y a chez

vous un amant.

--Madame, il ne doit et ne peut s’y trouver que mon époux,

répondit-elle. Je suis la marquise de Montefiore.

--Il y en a donc deux? dit le vieux Perez de sa voix grave. Il m’a dit

être marié.

--Montefiore, mon amour! cria la jeune fille en déchirant les rideaux

et montrant l’officier, viens, ces gens te calomnient.

L’Italien se montra pâle et blême, il voyait un poignard dans la main

de la Marana, et connaissait la Marana.

Aussi, d’un bond, s’élança-t-il hors de la chambre, en criant d’une

voix tonnante:--Au secours! au secours! l’on assassine un Français.

Soldats du 6e de ligne, courez chercher le capitaine Diard! Au secours!

Perez avait étreint le marquis, et allait de sa large main lui faire un

bâillon naturel, lorsque la courtisane, l’arrêtant, lui dit:--Tenez-le

bien, mais laissez-le crier. Ouvrez les portes, laissez-les ouvertes,

et sortez tous, je vous le répète.--Quant à toi, reprit-elle en

s’adressant à Montefiore, crie, appelle au secours... Quand les

pas de tes soldats se feront entendre, tu auras cette lame dans le

cœur.--Es-tu marié? Réponds.

Montefiore, tombé sur le seuil de la porte, à deux pas de Juana,

n’entendait plus, ne voyait plus rien, si ce n’est la lame du poignard,

dont les rayons luisants l’aveuglaient.

--Il m’aurait donc trompée, dit lentement Juana. Il s’est dit libre.

--Il m’a dit être marié, reprit Perez de sa voix grave.

--Sainte Vierge! s’écria dona Lagounia.

--Répondras-tu donc, âme de boue? dit la Marana à voix basse en se

penchant à l’oreille du marquis.

--Votre fille, dit Montefiore.

--La fille que j’avais est morte ou va mourir, répliqua la Marana. Je

n’ai plus de fille. Ne prononce plus ce mot. Réponds, es-tu marié?

--Non, madame, dit enfin Montefiore, voulant gagner du temps. Je veux

épouser votre fille.

--Mon noble Montefiore! dit Juana respirant.

--Alors pourquoi fuir et appeler au secours? demanda l’Espagnol.

Terrible lueur!

Juana ne dit rien, mais elle se tordit les mains et alla s’asseoir

dans son fauteuil. En cet instant, il se fit au dehors un tumulte

assez facile à distinguer par le profond silence qui régnait au

parloir. Un soldat du 6e de ligne, passant par hasard dans la rue au

moment où Montefiore criait au secours, était allé prévenir Diard. Le

quartier-maître, qui heureusement rentrait chez lui, vint, accompagné

de quelques amis.

--Pourquoi fuir, reprit Montefiore en entendant la voix de son ami,

parce que je vous disais vrai. Diard! Diard! cria-t-il d’une voix

perçante.

Mais, sur un mot de son maître, qui voulait que tout chez lui fût du

meurtre, l’apprenti ferma la porte, et les soldats furent obligés de

l’enfoncer. Avant qu’ils n’entrassent, la Marana put donc donner au

coupable un coup de poignard; mais sa colère concentrée l’empêcha

de bien ajuster, et la lame glissa sur l’épaulette de Montefiore.

Néanmoins, elle y mit tant de force, que l’Italien alla tomber aux

pieds de Juana, qui ne s’en aperçut pas. La Marana sauta sur lui;

puis, cette fois, pour ne pas le manquer, elle le prit à la gorge, le

maintint avec un bras de fer, et le visa au cœur.

--Je suis libre et j’épouse! je le jure par Dieu, par ma mère, par

tout ce qu’il y a de plus sacré au monde; je suis garçon, j’épouse, ma

parole d’honneur!

Et il mordait le bras de la courtisane.

--Allez! ma mère, dit Juana, tuez-le. Il est trop lâche, je n’en veux

pas pour époux, fût-il dix fois plus beau.

--Ah! je retrouve ma fille, cria la mère.

--Que se passe-t-il donc ici? demanda le quartier-maître survenant.

--Il y a, s’écria Montefiore, que l’on m’assassine au nom de cette

fille, qui prétend que je suis son amant, qui m’a entraîné dans un

piége, et que l’on veut me forcer d’épouser contre mon gré...

--Tu n’en veux pas, s’écria Diard, frappé de la beauté sublime que

l’indignation, le mépris et la haine prêtaient à Juana, déjà si belle;

tu es bien difficile! s’il lui faut un mari, me voilà. Rengaînez vos

poignards.

La Marana prit l’Italien, le releva, l’attira près du lit de sa fille,

et lui dit à l’oreille:--Si je t’épargne, rends-en grâce à ton dernier

mot. Mais, souviens-t’en! Si ta langue flétrit jamais ma fille, nous

nous reverrons.--De quoi peut se composer la dot? demanda-t-elle à

Perez.

--Elle a deux cent mille piastres fortes...

--Ce ne sera pas tout, monsieur, dit la courtisane à Diard. Qui

êtes-vous?--Vous pouvez sortir, reprit-elle en se tournant vers

Montefiore.

En entendant parler de deux cent mille piastres fortes, le marquis

s’avança disant:--Je suis bien réellement libre...

Un regard de Juana lui ôta la parole.--Vous êtes bien réellement libre

de sortir, lui dit-elle.

Et l’Italien sortit.

--Hélas! monsieur, reprit la jeune fille en s’adressant à Diard,

je vous remercie avec admiration. Mon époux est au ciel, ce sera

Jésus-Christ. Demain j’entrerai au couvent de...

--Juana, ma Juana, tais-toi! cria la mère en la serrant dans ses bras.

Puis elle lui dit à l’oreille:--Il te faut un autre époux.

Juana pâlit.

--Qui êtes-vous, monsieur? répéta-t-elle en regardant le Provençal.

--Je ne suis encore, dit-il, que le quartier-maître du 6e de ligne.

Mais, pour une telle femme, on se sent le cœur de devenir maréchal de

France. Je me nomme Pierre-François Diard. Mon père était prévôt des

marchands; je ne suis donc pas un...

--Eh! vous êtes honnête homme, n’est-ce pas? s’écria la Marana. Si vous

plaisez à la signora Juana de Mancini, vous pouvez être heureux l’un et

l’autre.

--Juana, reprit-elle d’un ton grave, en devenant la femme d’un brave

et digne homme, songe que tu seras mère. J’ai juré que tu pourrais

embrasser au front tes enfants sans rougir... (là, sa voix s’altéra

légèrement). J’ai juré que tu serais une femme vertueuse. Attends-toi

donc, dans cette vie, à bien des peines; mais, quoi qu’il arrive,

reste pure, et sois en tout fidèle à ton mari; sacrifie-lui tout, il

sera le père de tes enfants... Un père à tes enfants!... Va! entre un

amant et toi, tu rencontreras toujours ta mère; je la serai dans les

dangers seulement... Vois-tu le poignard de Perez... Il est dans ta

dot, dit-elle en prenant l’arme et la jetant sur le lit de Juana, je

l’y laisse comme une garantie de ton honneur, tant que j’aurai les yeux

ouverts et les bras libres.--Adieu, dit-elle en retenant ses pleurs,

fasse le ciel que nous ne nous revoyions jamais.

A cette idée, ses larmes coulèrent en abondance.

--Pauvre enfant! tu as été bien heureuse dans cette cellule, plus que

tu ne le crois!--Faites qu’elle ne la regrette jamais, dit-elle en

regardant son futur gendre.

Ce récit purement introductif n’est point le sujet principal de cette

Étude, pour l’intelligence de laquelle il était nécessaire d’expliquer,

avant toutes choses, comment il se fit que le capitaine Diard épousa

Juana de Mancini; comment Montefiore et Diard se connurent, et de faire

comprendre quel cœur, quel sang, quelles passions animaient madame

Diard.

Lorsque le quartier-maître eut rempli les longues et lentes formalités

sans lesquelles il n’est pas permis à un militaire français de se

marier, il était devenu passionnément amoureux de Juana de Mancini.

Juana de Mancini avait eu le temps de réfléchir à sa destinée. Destinée

affreuse! Juana, qui n’avait pour Diard ni estime, ni amour, se

trouvait néanmoins liée à lui par une parole, imprudente sans doute,

mais nécessaire. Le Provençal n’était ni beau, ni bien fait. Ses

manières dépourvues de distinction se ressentaient également du mauvais

ton de l’armée, des mœurs de sa province et d’une incomplète éducation.

Pouvait-elle donc aimer Diard, cette jeune fille toute grâce et toute

élégance, mue par un invincible instinct de luxe et de bon goût, et

que sa nature entraînait d’ailleurs vers la sphère des hautes classes

sociales? Quant à l’estime, elle refusait même ce sentiment à Diard,

précisément parce que Diard l’épousait. Cette répulsion était toute

naturelle. La femme est une sainte et belle créature, mais presque

toujours incomprise; et presque toujours mal jugée, parce qu’elle est

incomprise. Si Juana eût aimé Diard, elle l’eût estimé. L’amour crée

dans la femme une femme nouvelle; celle de la veille n’existe plus le

lendemain. En revêtant la robe nuptiale d’une passion où il y va de

toute la vie, une femme la revêt pure et blanche. Renaissant vertueuse

et pudique, il n’y a plus de passé pour elle; elle est tout avenir et

doit tout oublier, pour tout réapprendre. En ce sens, le vers assez

célèbre qu’un poëte moderne a mis aux lèvres de Marion Delorme était

trempé dans le vrai, vers tout cornélien d’ailleurs.

Et l’amour m’a refait une virginité.

Ce vers ne semblait-il pas une réminiscence de quelque tragédie de

Corneille, tant y revivait la facture substantivement énergique du

père de notre théâtre? Et cependant le poëte a été forcé d’en faire le

sacrifice au génie essentiellement vaudevilliste du parterre.

Donc Juana, sans amour, restait la Juana trompée, humiliée, dégradée.

Juana ne pouvait pas honorer l’homme qui l’acceptait ainsi. Elle

sentait, dans toute la consciencieuse pureté du jeune âge, cette

distinction, subtile en apparence, mais d’une vérité sacrée, légale

selon le cœur, et que les femmes appliquent instinctivement dans

tous leurs sentiments, même les plus irréfléchis. Juana devint

profondément triste en découvrant l’étendue de la vie. Elle tourna

souvent ses yeux pleins de larmes, fièrement réprimées, et sur Perez

et sur dona Lagounia, qui, tous deux, comprenaient les amères pensées

contenues dans ces larmes; mais ils se taisaient. A quoi bon les

reproches? Pourquoi des consolations? Plus vives elles sont, plus elles

élargissent le malheur.

Un soir, Juana, stupide de douleur, entendit, à travers la portière de

sa cellule, que les deux époux croyaient fermée, une plainte échappée à

sa mère adoptive.

--La pauvre enfant mourra de chagrin.

--Oui, répliqua Perez d’une voix émue. Mais que pouvons-nous? Irais-je

maintenant vanter la chaste beauté de ma pupille au comte d’Arcos, à

qui j’espérais la marier?

--Une faute n’est pas le vice, dit la vieille femme, indulgente autant

que pouvait l’être un ange.

--Sa mère l’a donnée, reprit Perez.

--En un moment, et sans la consulter, s’écria dona Lagounia.

--Elle a bien su ce qu’elle faisait.

--En quelles mains ira notre perle!

--N’ajoute pas un mot, ou je cherche querelle à ce... Diard. Et, ce

serait un autre malheur.

En entendant ces terribles paroles, Juana comprit alors le bonheur dont

le cours avait été troublé par sa faute. Les heures pures et candides

de sa douce retraite auraient donc été récompensées par cette éclatante

et splendide existence dont elle avait si souvent rêvé les délices,

rêves qui avaient causé sa ruine. Tomber du haut de la Grandesse à

_monsieur_ Diard! Juana pleura, Juana devint presque folle. Elle flotta

pendant quelques instants entre le vice et la religion. Le vice était

un prompt dénoûment; la religion, une vie entière de souffrances. La

méditation fut orageuse et solennelle. Le lendemain était un jour

fatal, celui du mariage. Juana pouvait encore rester Juana. Libre, elle

savait jusqu’où irait son malheur; mariée, elle ignorait jusqu’où il

devait aller. La religion triompha. Dona Lagounia vint près de sa fille

prier et veiller aussi pieusement qu’elle eût prié, veillé près d’une

mourante.

--Dieu le veut, dit-elle à Juana.

La nature donne alternativement à la femme une force particulière qui

l’aide à souffrir, et une faiblesse qui lui conseille la résignation.

Juana se résigna sans arrière-pensée. Elle voulut obéir au vœu de sa

mère et traverser le désert de la vie pour arriver au ciel, tout en

sachant qu’elle ne trouverait point de fleurs dans son pénible voyage.

Elle épousa Diard. Quant au quartier-maître, s’il ne trouvait pas

grâce devant Juana, qui ne l’aurait absous? il aimait avec ivresse. La

Marana, si naturellement habile à pressentir l’amour, avait reconnu

en lui l’accent de la passion, et deviné le caractère brusque, les

mouvements généreux, particuliers aux méridionaux. Dans le paroxysme de

sa grande colère, elle n’avait aperçu que les belles qualités de Diard,

et crut en voir assez pour que le bonheur de sa fille fût à jamais

assuré.

Les premiers jours de ce mariage furent heureux en apparence; ou,

pour exprimer l’un de ces faits latents dont toutes les misères sont

ensevelies par les femmes au fond de leur âme, Juana ne voulut point

détrôner la joie de son mari. Double rôle, épouvantable à jouer,

et que jouent, tôt ou tard, la plupart des femmes mal mariées. De

cette vie, un homme n’en peut raconter que les faits, les cœurs

féminins seuls en devineront les sentiments. N’est-ce pas une histoire

impossible à retracer dans toute sa vérité? Juana, luttant à toute

heure contre sa nature à la fois espagnole et italienne, ayant tari la

source de ses larmes à pleurer en secret, était une de ces créations

typiques, destinées à représenter le malheur féminin dans sa plus vaste

expression: douleur incessamment active, et dont la peinture exigerait

des observations si minutieuses que, pour les gens avides d’émotions

dramatiques, elle deviendrait insipide. Cette analyse, où chaque

épouse devrait retrouver quelques-unes de ses propres souffrances,

pour les comprendre toutes, ne serait-elle pas un livre entier?

Livre ingrat de sa nature, et dont le mérite consisterait en teintes

fines, en nuances délicates que les critiques trouveraient molles et

diffuses. D’ailleurs, qui pourrait aborder, sans porter un autre cœur

en son cœur, ces touchantes et profondes élégies que certaines femmes

emportent dans la tombe: mélancolies incomprises, même de ceux qui les

excitent; soupirs inexaucés, dévouements sans récompenses, terrestres

du moins; magnifiques silences méconnus; vengeances dédaignées;

générosités perpétuelles et perdues; plaisirs souhaités et trahis;

charités d’ange accomplies mystérieusement; enfin toutes ses religions

et son inextinguible amour? Juana connut cette vie, et le sort ne lui

fit grâce de rien. Elle fut toute la femme, mais la femme malheureuse

et souffrante, la femme sans cesse offensée et pardonnant toujours,

la femme pure comme un diamant sans tache; elle qui, de ce diamant,

avait la beauté, l’éclat; et, dans cette beauté, dans cet éclat, une

vengeance toute prête. Elle n’était certes pas fille à redouter le

poignard ajouté à sa dot.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 24 / 65 段