Dans ces circonstances, Étienne et Gabrielle avaient déroulé tout le

fil de leur peloton dans l’immense labyrinthe de l’amour, et tous deux,

peu inquiets d’en sortir, voulaient y vivre. Un jour, ils étaient

restés auprès de la fenêtre où s’accomplirent tant de choses. Les

heures, d’abord remplies par de douces causeries, avaient abouti à

quelques silences méditatifs. Ils commençaient à sentir en eux-mêmes

les vouloirs indécis d’une possession complète: ils en étaient à se

confier l’un à l’autre leurs idées confuses, reflets d’une belle image

dans deux âmes pures. Durant ces heures encore sereines, parfois

les yeux d’Étienne s’emplissaient de larmes pendant qu’il tenait la

main de Gabrielle collée à ses lèvres. Comme sa mère, mais en cet

instant plus heureux en son amour qu’elle ne l’avait été, l’enfant

maudit contemplait la mer, alors couleur d’or sur la grève, noire à

l’horizon, et coupée çà et là de ces lames d’argent qui annoncent une

tempête. Gabrielle, se conformant à l’attitude de son ami, regardait ce

spectacle et se taisait. Un seul regard, un de ceux par lequel les âmes

s’appuient l’une sur l’autre, leur suffisait pour se communiquer leurs

pensées. Le dernier abandon n’était pas pour Gabrielle un sacrifice,

ni pour Étienne une exigence. Chacun d’eux aimait de cet amour si

divinement semblable à lui-même dans tous les instants de son éternité,

qu’il ignore le dévouement, qu’il ne craint ni les déceptions ni les

retards. Seulement, Étienne et Gabrielle étaient dans une ignorance

absolue des contentements dont le désir aiguillonnait leur âme. Quand

les faibles teintes du crépuscule eurent fait un voile à la mer, que

le silence ne fut plus interrompu que par la respiration du flux et du

reflux dans la grève, Étienne se leva, Gabrielle imita ce mouvement par

une crainte vague, car il avait quitté sa main. Étienne prit Gabrielle

dans un de ses bras en la serrant contre lui par un mouvement de tendre

cohésion; aussi, comprenant son désir, lui fit-elle sentir le poids de

son corps assez pour lui donner la certitude qu’elle était à lui, pas

assez pour le fatiguer. L’amant posa sa tête trop lourde sur l’épaule

de son amie, sa bouche s’appuya sur le sein tumultueux, ses cheveux

abondèrent sur le dos blanc et caressèrent le cou de Gabrielle. La

jeune fille ingénument amoureuse pencha la tête afin de donner plus de

place à Étienne en passant son bras autour de son cou pour se faire

un point d’appui. Ils demeurèrent ainsi, sans se dire une parole,

jusqu’à ce que la nuit fut venue. Les grillons chantèrent alors dans

leurs trous, et les deux amants écoutèrent cette musique comme pour

occuper tous leurs sens dans un seul. Certes ils ne pouvaient alors

être comparés qu’à un ange qui, les pieds posés sur le monde, attend

l’heure de revoler vers le ciel. Ils avaient accompli ce beau rêve

du génie mystique de Platon et de tous ceux qui cherchent un sens à

l’humanité: ils ne faisaient qu’une seule âme, ils étaient bien cette

perle mystérieuse destinée à orner le front de quelque astre inconnu,

notre espoir à tous!

--Tu me reconduiras? dit Gabrielle en sortant la première de ce calme

délicieux.

--Pourquoi nous quitter? répondit Étienne.

--Nous devrions être toujours ensemble, dit-elle.

--Reste.

--Oui.

Le pas lourd du vieux Beauvouloir se fit entendre dans la salle

voisine. Le médecin trouva les deux enfants séparés, et il les avait

vus entrelacés à la fenêtre. L’amour le plus pur aime encore le mystère.

--Ce n’est pas bien, mon enfant, dit-il à Gabrielle. Demeurer si tard,

ici, sans lumière.

--Pourquoi? dit-elle, vous savez bien que nous nous aimons, et qu’il

est le maître au château.

--Mes enfants, reprit Beauvouloir, si vous vous aimez, votre bonheur

exige que vous vous épousiez pour passer votre vie ensemble; mais votre

mariage est soumis à la volonté de monseigneur le duc...

--Mon père m’a promis de satisfaire tous mes vœux, s’écria vivement

Étienne en interrompant Beauvouloir.

--Écrivez-lui donc, monseigneur, répondit le médecin, exprimez-lui

votre désir, et donnez-moi votre lettre pour que je la joigne à celle

que je viens d’écrire. Bertrand partira sur-le-champ pour remettre

ces dépêches à monseigneur lui-même. Je viens d’apprendre qu’il est

à Rouen; il amène l’héritière de la maison de Grandlieu, et je ne

pense pas que ce soit pour lui... Si j’écoutais mes pressentiments,

j’emmènerais Gabrielle cette nuit même...

--Nous séparer, s’écria Étienne qui défaillit de douleur en s’appuyant

sur son amie.

--Mon père!

--Gabrielle, dit le médecin en lui tendant un flacon qu’il alla prendre

sur une table et qu’elle fit respirer à Étienne, Gabrielle, ma science

m’a dit que la nature vous avait destinés l’un à l’autre... Mais je

voulais préparer monseigneur le duc à un mariage qui froisse toutes ses

idées, et le démon l’a prévenu contre nous.--Il est monsieur le duc

de Nivron, dit le père à Gabrielle, et toi tu es la fille d’un pauvre

médecin.

--Mon père a juré de ne me contrarier en rien, dit Étienne avec calme.

--Il m’a bien juré aussi, à moi, de consentir à ce que je ferais en

vous cherchant une femme, répondit le médecin; mais s’il ne tient pas

ses promesses?

Étienne s’assit comme foudroyé.

--La mer était sombre ce soir, dit-il après un moment de silence.

--Si vous saviez monter à cheval, monseigneur, dit le médecin, je vous

dirais de vous enfuir avec Gabrielle, ce soir même: je vous connais

l’un et l’autre, et sais que toute autre union vous sera funeste.

Le duc me ferait certes jeter dans un cachot et m’y laisserait pour

le reste de mes jours en apprenant cette fuite; mais je mourrais

joyeusement, si ma mort assurait votre bonheur. Hélas, monter à cheval,

ce serait risquer votre vie et celle de Gabrielle. Il faut affronter

ici la colère du gouverneur.

--Ici, répéta le pauvre Étienne.

--Nous avons été trahis par quelqu’un du château qui a courroucé votre

père, reprit Beauvouloir.

--Allons nous jeter ensemble à la mer, dit Étienne à Gabrielle en se

penchant à l’oreille de la jeune fille qui s’était mise à genoux auprès

de son amant.

Elle inclina la tête en souriant. Beauvouloir devina tout.

--Monseigneur, reprit-il, votre savoir autant que votre esprit vous a

fait éloquent, l’amour doit vous rendre irrésistible; déclarez votre

amour à monseigneur le duc, vous confirmerez ma lettre qui est assez

concluante. Tout n’est pas perdu, je le crois. J’aime autant ma fille

que vous l’aimez, et veux la défendre.

Étienne hocha la tête.

--La mer était bien sombre ce soir, dit-il.

--Elle était comme une lame d’or à nos pieds, répondit Gabrielle d’une

voix mélodieuse.

Étienne fit venir de la lumière, et se mit à sa table pour écrire à son

père. D’un côté de sa chaise était Gabrielle agenouillée, silencieuse,

regardant l’écriture sans la lire, elle lisait tout sur le front

d’Étienne. De l’autre côté se tenait le vieux Beauvouloir dont la

figure joviale était profondément triste, triste comme cette chambre où

mourut la mère d’Étienne. Une voix secrète criait au médecin:--Il aura

la destinée de sa mère!

La lettre finie, Étienne la tendit au vieillard, qui s’empressa

d’aller la donner à Bertrand. Le cheval du vieil écuyer était tout

sellé, l’homme prêt: il partit et rencontra le duc à quatre lieues

d’Hérouville.

--Conduis-moi jusqu’à la porte de la tour, dit Gabrielle à son ami

quand ils furent seuls.

Tous deux passèrent par la bibliothèque du cardinal, et descendirent

par la tour où se trouvait la porte dont la clef avait été donnée

à Gabrielle par Étienne. Abasourdi par l’appréhension du malheur,

le pauvre enfant laissa dans la tour le flambeau qui lui servait à

éclairer sa bien-aimée, et la reconduisit vers sa maison. A quelques

pas du petit jardin qui faisait une cour de fleurs à cette humble

habitation, les deux amants s’arrêtèrent. Enhardis par la crainte

vague qui les agitait, ils se donnèrent, dans l’ombre et le silence,

ce premier baiser où les sens et l’âme se réunissent pour causer un

plaisir révélateur. Étienne comprit l’amour dans sa double expression,

et Gabrielle se sauva de peur d’être entraînée par la volupté, mais à

quoi?... Elle n’en savait rien.

Au moment où le duc de Nivron montait les degrés de l’escalier, après

avoir fermé la porte de la tour, un cri de terreur poussé par Gabrielle

retentit à son oreille avec la vivacité d’un éclair qui brûle les yeux.

Étienne traversa les appartements du château, descendit par le grand

escalier, gagna la grève, et courut vers la maison de Gabrielle où il

vit de la lumière. En arrivant dans le petit jardin, et à la lueur du

flambeau qui éclairait le rouet de sa nourrice, Gabrielle avait aperçu

sur la chaise un homme à la place de cette bonne femme. Au bruit des

pas, cet homme s’était avancé vers elle et l’avait effrayée. L’aspect

du baron d’Artagnon justifiait bien la peur qu’il inspirait à Gabrielle.

--Vous êtes la fille à Beauvouloir, le médecin de Monseigneur, lui dit

le lieutenant de la compagnie d’ordonnance quand Gabrielle fut remise

de sa frayeur.

--Oui, seigneur.

--J’ai des choses de la plus haute importance à vous confier. Je suis

le baron d’Artagnon, le lieutenant de la compagnie d’ordonnance que

monseigneur le duc d’Hérouville commande.

Dans les circonstances où se trouvaient les deux amants, Gabrielle fut

frappée de ces paroles et du ton de franchise avec lequel le soldat les

prononça.

--Votre nourrice est là, elle peut nous entendre, venez, dit le baron.

Il sortit, Gabrielle le suivit. Tous deux allèrent sur la grève qui

était derrière la maison.

--Ne craignez rien, lui dit le baron.

Ce mot aurait épouvanté une personne qui n’eût pas été ignorante; mais

une jeune fille simple et qui aime ne se croit jamais en péril.

--Chère enfant, lui dit le baron, en s’efforçant de donner un ton

mielleux à sa voix, vous et votre père vous êtes au bord d’un abîme où

vous allez tomber demain; je ne saurais voir ceci sans vous avertir.

Monseigneur est furieux contre votre père et contre vous, il vous

soupçonne d’avoir séduit son fils, et il aime mieux le voir mort que

le voir votre mari: voilà pour son fils. Quant à votre père, voici la

résolution qu’a prise Monseigneur. Il y a neuf ans, votre père fut

impliqué dans une affaire criminelle; il s’agissait du détournement

d’un enfant noble au moment de l’accouchement de la mère, et auquel

il s’est employé. Monseigneur, sachant l’innocence de votre père, le

garantit alors des poursuites du parlement; mais il va le faire saisir

et le livrer à la justice en demandant qu’on procède contre lui. Votre

père sera rompu vif; mais en faveur des services qu’il a rendus à son

maître, peut-être obtiendra-t-il de n’être que pendu. J’ignore ce que

Monseigneur a décidé de vous; mais je sais que vous pouvez sauver

monseigneur de Nivron de la colère de son père, sauver Beauvouloir du

supplice horrible qui l’attend, et vous sauver vous-même.

--Que faut-il faire? dit Gabrielle.

--Allez vous jeter aux pieds de Monseigneur, lui avouer que son fils

vous aime malgré vous, et lui dire que vous ne l’aimez pas. En preuve

de ceci, vous lui offrirez d’épouser l’homme qu’il lui plaira de vous

désigner pour mari. Il est généreux, il vous établira richement.

--Je puis tout faire, excepté de renier mon amour.

--Mais s’il le faut pour sauver votre père, vous et monseigneur de

Nivron?

--Étienne, dit-elle, en mourra, et moi aussi!

--Monseigneur de Nivron sera triste de vous perdre, mais il vivra pour

l’honneur de sa maison; vous vous résignerez à n’être que la femme d’un

baron, au lieu d’être duchesse, et votre père vivra, répondit l’homme

positif.

En ce moment, Étienne arrivait à la maison, il n’y vit pas Gabrielle,

et jeta un cri perçant.

--Le voici, s’écria la jeune fille, laissez-moi l’aller rassurer.

--Je viendrai savoir votre réponse demain matin, dit le baron.

--Je consulterai mon père, répondit-elle.

--Vous ne le verrez plus, je viens de recevoir l’ordre de l’arrêter

et de l’envoyer à Rouen, sous escorte et enchaîné, dit-il en quittant

Gabrielle frappée de terreur.

La jeune fille s’élança dans la maison et y trouva Étienne épouvanté

du silence par lequel la nourrice avait répondu à sa première

question:--Où est-elle?

--Me voilà, s’écria la jeune fille dont la voix était glacée, dont les

couleurs avaient disparu, dont la démarche était lourde.

--D’où viens-tu? dit-il, tu as crié.

--Oui, je me suis heurtée contre...

--Non, mon amour, répondit Étienne en l’interrompant, j’ai entendu les

pas d’un homme.

--Étienne, nous avons sans doute offensé Dieu, mettons-nous à genoux et

prions. Je te dirai tout après.

Étienne et Gabrielle s’agenouillèrent au prie-Dieu, la nourrice récita

son rosaire.

--Mon Dieu, dit la jeune fille dans un élan qui lui fit franchir

les espaces terrestres, si nous n’avons pas péché contre vos saints

commandements, si nous n’avons offensé ni l’Église ni le roi, nous qui

ne formons qu’une seule et même personne en qui l’amour reluit comme

la clarté que vous avez mise dans une perle de la mer, faites-nous la

grâce de ne nous séparer ni dans ce monde ni dans l’autre!

--Chère mère, ajouta Étienne, toi qui es dans les cieux, obtiens de

la Vierge que si nous ne pouvons être heureux, Gabrielle et moi, nous

mourions au moins ensemble, sans souffrir. Appelle-nous, nous irons à

toi!

Puis, ayant récité leurs prières du soir, Gabrielle raconta son

entretien avec le baron d’Artagnon.

--Gabrielle, dit le jeune homme en puisant du courage dans son

désespoir d’amour, je saurai résister à mon père.

Il la baisa au front et non plus sur les lèvres; puis il revint au

château, résolu d’affronter l’homme terrible qui pesait tant sur sa

vie. Il ne savait pas que la maison de Gabrielle allait être gardée par

des soldats aussitôt qu’il l’aurait quittée.

Le lendemain, Étienne fut accablé de douleur quand, en allant voir

Gabrielle, il la trouva prisonnière; mais Gabrielle envoya sa nourrice

pour lui dire qu’elle mourrait plutôt que de le trahir; que d’ailleurs

elle avait trouvé le moyen de tromper la vigilance des gardes, et

qu’elle se réfugierait dans la bibliothèque du cardinal, où personne

ne pourrait soupçonner qu’elle serait; mais elle ignorait quand elle

pourrait accomplir son dessein. Étienne se tint alors dans sa chambre,

où les forces de son cœur s’usèrent dans une pénible attente.

A trois heures, les équipages du duc et sa suite entrèrent au château,

où il devait venir souper avec sa compagnie. En effet, à la chute du

jour, madame la comtesse de Grandlieu à qui sa fille donnait le bras,

le duc et la marquise de Noirmoutier montaient le grand escalier dans

un profond silence, car le front sévère de leur maître avait épouvanté

tous les serviteurs. Quoique le baron d’Artagnon eût appris l’évasion

de Gabrielle, il avait affirmé qu’elle était gardée; mais il tremblait

d’avoir compromis la réussite de son plan particulier, au cas où le

duc verrait son dessein contrarié par cette fuite. Ces deux terribles

figures avaient une expression farouche mal déguisée par l’air agréable

que leur imposait la galanterie. Le duc avait commandé à son fils de

se trouver au salon. Quand la compagnie y entra, le baron d’Artagnon

reconnut à la physionomie abattue d’Étienne que l’évasion de Gabrielle

lui était encore inconnue.

--Voici monsieur mon fils, dit le vieux duc en prenant Étienne par la

main et le présentant aux dames.

Étienne les salua sans mot dire. La comtesse et mademoiselle de

Grandlieu échangèrent un regard qui n’échappa point au vieillard.

--Votre fille sera mal partagée, dit-il à voix basse, n’est-ce pas là

votre pensée?

--Je pense tout le contraire, mon cher duc, répondit la mère en

souriant.

La marquise de Noirmoutier qui accompagnait sa sœur se prit à rire

finement. Ce rire perça le cœur d’Étienne, que la vue de la grande

demoiselle avait déjà terrifié.

--Hé! bien, monsieur le duc, lui dit son père à voix basse et d’un air

enjoué, ne vous ai-je pas trouvé là un beau moule? Que dites-vous de ce

brin de fille, mon chérubin?

Le vieux duc ne mettait pas en doute l’obéissance de son fils, Étienne

était pour lui l’enfant de sa mère, la même pâte docile au doigt.

--Qu’il ait un enfant et qu’il crève! pensait le vieillard, peu m’en

chault.

--Mon père, dit l’enfant d’une voix douce, je ne vous comprends pas.

--Venez chez vous, j’ai deux mots à vous dire, fit le duc en passant

dans la chambre d’honneur.

Étienne suivit son père. Les trois dames, émues par un mouvement de

curiosité que partagea le baron d’Artagnon, se promenèrent dans cette

grande salle de manière à se trouver groupées à la porte de la chambre

d’honneur que le duc avait laissée entr’ouverte.

--Cher Benjamin, dit le vieillard en adoucissant d’abord sa voix,

je t’ai choisi pour femme cette grande et belle demoiselle; elle

est l’héritière des domaines d’une branche cadette de la maison de

Grandlieu, bonne et vieille noblesse du duché de Bretagne. Ainsi, sois

gentil compagnon, et rappelle-toi les plus jolies choses de tes livres

pour leur dire des galanteries avant de leur en faire.

--Mon père, le premier devoir d’un gentilhomme n’est-il pas de tenir sa

parole?

--Oui!

--Hé! bien, quand je vous ai pardonné la mort de ma mère, morte ici

par le fait de son mariage avec vous, ne m’avez-vous pas promis de ne

jamais contrarier mes désirs? _Moi-même je t’obéirai comme au Dieu

de la famille_, avez-vous dit. Je n’entreprends rien sur vous, je ne

demande que d’avoir mon libre arbitre dans une affaire où il s’en va de

ma vie, et qui me regarde seul: mon mariage.

--J’entendais, dit le vieillard en sentant tout son sang lui monter au

visage, que tu ne t’opposerais pas à la continuation de notre noble

race.

--Vous ne m’avez point fait de condition, dit Étienne. Je ne sais ce

que l’amour a de commun avec une race; mais ce que je sais bien, c’est

que j’aime la fille de votre vieil ami Beauvouloir, et petite-fille de

votre amie _la Belle Romaine_.

--Mais elle est morte, répondit le vieux colosse d’un air à la fois

sombre et railleur qui annonçait l’intention où il était de la faire

disparaître.

Il y eut un moment de profond silence.

Le vieillard aperçut les trois dames et le baron d’Artagnon. En cet

instant suprême, Étienne, dont le sens de l’ouïe était si délicat,

entendit dans la bibliothèque la pauvre Gabrielle qui, voulant faire

savoir à son ami qu’elle s’y était renfermée, chantait ces paroles:

Une hermine

Est moins fine,

Le lis a moins de fraîcheur.

L’enfant maudit, que l’horrible phrase de son père avait plongé dans

les abîmes de la mort, revint à la surface de la vie sur les ailes

de cette poésie. Quoique déjà ce mouvement de terreur, effacé si

rapidement, lui eût brisé le cœur, il rassembla ses forces, releva

la tête, regarda son père en face pour la première fois de sa vie,

échangea mépris pour mépris, et dit avec l’accent de la haine:--Un

gentilhomme ne doit pas mentir! D’un bond il sauta vers la porte

opposée à celle du salon et cria:--Gabrielle!

Tout à coup, la suave créature apparut dans l’ombre comme un lis dans

les feuillages, et trembla devant ce groupe de femmes moqueuses,

instruites des amours d’Étienne. Semblable à ces nuages qui portent

la foudre, le vieux duc, arrivé à un degré de rage qui ne se décrit

point, se détachait sur le front brillant que produisaient les riches

habillements de ces trois dames de cour. Entre la prolongation de sa

race et une mésalliance, tout autre homme aurait hésité; mais il se

rencontra dans ce vieil homme indompté la férocité qui jusqu’alors

avait décidé toutes les difficultés humaines; il tirait à tout propos

l’épée, comme le seul remède qu’il connût aux nœuds gordiens de la

vie. Dans cette circonstance où le bouleversement de ses idées était

au comble, le naturel devait triompher. Deux fois pris en flagrant

délit de mensonge par un être abhorré, par son enfant maudit mille

fois, et plus que jamais maudit au moment où sa faiblesse méprisée, et

pour lui la plus méprisable, triomphait d’une omnipotence infaillible

jusqu’alors, il n’y eut plus en lui ni père, ni homme: le tigre sortit

de l’antre où il se cachait. Le vieillard, que la vengeance rendit

jeune, jeta sur le plus ravissant couple d’anges qui eût consenti

à mettre les pieds sur la terre, un regard pesant de haine et qui

assassinait déjà.

--Eh! bien, crevez tous! Toi, sale avorton, la preuve de ma honte. Toi,

dit-il à Gabrielle, misérable gourgandine à langue de vipère qui as

empoisonné ma maison!

Ces paroles portèrent dans le cœur des deux enfants la terreur dont

elles étaient chargées. Au moment où Étienne vit la large main de son

père armée d’un fer et levée sur Gabrielle, il mourut, et Gabrielle

tomba morte en voulant le retenir.

Le vieillard ferma la porte avec rage, et dit à mademoiselle de

Grandlieu:--Je vous épouserai, moi!

--Et vous êtes assez vert-galant pour avoir une belle lignée, dit la

comtesse à l’oreille de ce vieillard qui avait servi sous sept rois de

France.

Paris, 1831-1836.

LES MARANA.

A MADAME LA COMTESSE MERLIN.

Malgré la discipline que le maréchal Suchet avait introduite dans

son corps d’armée, il ne put empêcher un premier moment de trouble

et de désordre à la prise de Tarragone. Selon quelques militaires de

bonne foi, cette ivresse de la victoire ressembla singulièrement à un

pillage, que le maréchal sut d’ailleurs promptement réprimer. L’ordre

rétabli, chaque régiment parqué dans son quartier, le commandant

de place nommé, vinrent les administrateurs militaires. La ville

prit alors une physionomie métisse. Si l’on y organisa tout à la

française, on laissa les Espagnols libres de persister, _in petto_,

dans leurs goûts nationaux. Ce premier moment de pillage qui dura

pendant une période de temps assez difficile à déterminer, eut, comme

tous les événements sublunaires, une cause facile à révéler. Il se

trouvait à l’armée du maréchal un régiment presque entièrement composé

d’Italiens, et commandé par un certain colonel Eugène, homme d’une

bravoure extraordinaire, un second Murat, qui, pour s’être mis trop

tard en guerre, n’eut ni grand-duché de Berg, ni royaume de Naples,

ni balle à Pizzo. S’il n’obtint pas de couronnes, il fut très-bien

placé pour obtenir des balles, et il ne serait pas étonnant qu’il en

eût rencontré quelques-unes. Ce régiment avait eu pour éléments les

débris de la légion italienne. Cette légion était pour l’Italie ce

que sont pour la France les bataillons coloniaux. Son dépôt, établi

à l’île d’Elbe, avait servi à déporter honorablement et les fils de

famille qui donnaient des craintes pour leur avenir, et ces grands

hommes manqués, que la société marque d’avance au fer chaud, en les

appelant des _mauvais sujets_. Tous gens incompris pour la plupart,

dont l’existence peut devenir, ou belle au gré d’un sourire de femme

qui les relève de leur brillante ornière, ou épouvantable à la fin

d’une orgie, sous l’influence de quelque méchante réflexion échappée à

leurs compagnons d’ivresse. Napoléon avait donc incorporé ces hommes

d’énergie dans le 6e de ligne, en espérant les métamorphoser presque

tous en généraux, sauf les déchets occasionnés par le boulet; mais les

calculs de l’empereur ne furent parfaitement justes que relativement

aux ravages de la mort. Ce régiment, souvent décimé, toujours le même,

acquit une grande réputation de valeur sur la scène militaire, et la

plus détestable de toutes dans la vie privée. Au siége de Tarragone,

les Italiens perdirent leur célèbre capitaine Bianchi, le même qui,

pendant la campagne, avait parié manger le cœur d’une sentinelle

espagnole, et le mangea. Ce divertissement de bivouac est raconté

ailleurs (SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE), et il s’y trouve sur le 6e

de ligne certains détails qui confirment tout ce qu’on en dit ici.

Quoique Bianchi fût le prince des démons incarnés auxquels ce régiment

devait sa double réputation, il avait cependant cette espèce d’honneur

chevaleresque qui, à l’armée, fait excuser les plus grands excès. Pour

tout dire en un mot, il eût été, dans l’autre siècle, un admirable

flibustier. Quelques jours auparavant, il s’était distingué par une

action d’éclat que le maréchal avait voulu reconnaître. Bianchi refusa

grade, pension, décoration nouvelle, et réclama pour toute récompense

la faveur de monter le premier à l’assaut de Tarragone. Le maréchal

accorda la requête et oublia sa promesse; mais Bianchi le fit souvenir

de Bianchi. L’enragé capitaine planta, le premier, le drapeau français

sur la muraille, et y fut tué par un moine.

Cette digression historique était nécessaire pour expliquer comment le

6e de ligne entra le premier dans Tarragone, et pourquoi le désordre,

assez naturel dans une ville emportée de vive force, dégénéra si

promptement en un léger pillage.

Ce régiment comptait deux officiers peu remarquables parmi ces

hommes de fer, mais qui joueront néanmoins dans cette histoire, par

_juxta_-position, un rôle assez important.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 21 / 65 段