fil de leur peloton dans l’immense labyrinthe de l’amour, et tous deux,
peu inquiets d’en sortir, voulaient y vivre. Un jour, ils étaient
restés auprès de la fenêtre où s’accomplirent tant de choses. Les
heures, d’abord remplies par de douces causeries, avaient abouti à
quelques silences méditatifs. Ils commençaient à sentir en eux-mêmes
les vouloirs indécis d’une possession complète: ils en étaient à se
confier l’un à l’autre leurs idées confuses, reflets d’une belle image
dans deux âmes pures. Durant ces heures encore sereines, parfois
les yeux d’Étienne s’emplissaient de larmes pendant qu’il tenait la
main de Gabrielle collée à ses lèvres. Comme sa mère, mais en cet
instant plus heureux en son amour qu’elle ne l’avait été, l’enfant
maudit contemplait la mer, alors couleur d’or sur la grève, noire à
l’horizon, et coupée çà et là de ces lames d’argent qui annoncent une
tempête. Gabrielle, se conformant à l’attitude de son ami, regardait ce
spectacle et se taisait. Un seul regard, un de ceux par lequel les âmes
s’appuient l’une sur l’autre, leur suffisait pour se communiquer leurs
pensées. Le dernier abandon n’était pas pour Gabrielle un sacrifice,
ni pour Étienne une exigence. Chacun d’eux aimait de cet amour si
divinement semblable à lui-même dans tous les instants de son éternité,
qu’il ignore le dévouement, qu’il ne craint ni les déceptions ni les
retards. Seulement, Étienne et Gabrielle étaient dans une ignorance
absolue des contentements dont le désir aiguillonnait leur âme. Quand
les faibles teintes du crépuscule eurent fait un voile à la mer, que
le silence ne fut plus interrompu que par la respiration du flux et du
reflux dans la grève, Étienne se leva, Gabrielle imita ce mouvement par
une crainte vague, car il avait quitté sa main. Étienne prit Gabrielle
dans un de ses bras en la serrant contre lui par un mouvement de tendre
cohésion; aussi, comprenant son désir, lui fit-elle sentir le poids de
son corps assez pour lui donner la certitude qu’elle était à lui, pas
assez pour le fatiguer. L’amant posa sa tête trop lourde sur l’épaule
de son amie, sa bouche s’appuya sur le sein tumultueux, ses cheveux
abondèrent sur le dos blanc et caressèrent le cou de Gabrielle. La
jeune fille ingénument amoureuse pencha la tête afin de donner plus de
place à Étienne en passant son bras autour de son cou pour se faire
un point d’appui. Ils demeurèrent ainsi, sans se dire une parole,
jusqu’à ce que la nuit fut venue. Les grillons chantèrent alors dans
leurs trous, et les deux amants écoutèrent cette musique comme pour
occuper tous leurs sens dans un seul. Certes ils ne pouvaient alors
être comparés qu’à un ange qui, les pieds posés sur le monde, attend
l’heure de revoler vers le ciel. Ils avaient accompli ce beau rêve
du génie mystique de Platon et de tous ceux qui cherchent un sens à
l’humanité: ils ne faisaient qu’une seule âme, ils étaient bien cette
perle mystérieuse destinée à orner le front de quelque astre inconnu,
notre espoir à tous!
--Tu me reconduiras? dit Gabrielle en sortant la première de ce calme
délicieux.
--Pourquoi nous quitter? répondit Étienne.
--Nous devrions être toujours ensemble, dit-elle.
--Reste.
--Oui.
Le pas lourd du vieux Beauvouloir se fit entendre dans la salle
voisine. Le médecin trouva les deux enfants séparés, et il les avait
vus entrelacés à la fenêtre. L’amour le plus pur aime encore le mystère.
--Ce n’est pas bien, mon enfant, dit-il à Gabrielle. Demeurer si tard,
ici, sans lumière.
--Pourquoi? dit-elle, vous savez bien que nous nous aimons, et qu’il
est le maître au château.
--Mes enfants, reprit Beauvouloir, si vous vous aimez, votre bonheur
exige que vous vous épousiez pour passer votre vie ensemble; mais votre
mariage est soumis à la volonté de monseigneur le duc...
--Mon père m’a promis de satisfaire tous mes vœux, s’écria vivement
Étienne en interrompant Beauvouloir.
--Écrivez-lui donc, monseigneur, répondit le médecin, exprimez-lui
votre désir, et donnez-moi votre lettre pour que je la joigne à celle
que je viens d’écrire. Bertrand partira sur-le-champ pour remettre
ces dépêches à monseigneur lui-même. Je viens d’apprendre qu’il est
à Rouen; il amène l’héritière de la maison de Grandlieu, et je ne
pense pas que ce soit pour lui... Si j’écoutais mes pressentiments,
j’emmènerais Gabrielle cette nuit même...
--Nous séparer, s’écria Étienne qui défaillit de douleur en s’appuyant
sur son amie.
--Mon père!
--Gabrielle, dit le médecin en lui tendant un flacon qu’il alla prendre
sur une table et qu’elle fit respirer à Étienne, Gabrielle, ma science
m’a dit que la nature vous avait destinés l’un à l’autre... Mais je
voulais préparer monseigneur le duc à un mariage qui froisse toutes ses
idées, et le démon l’a prévenu contre nous.--Il est monsieur le duc
de Nivron, dit le père à Gabrielle, et toi tu es la fille d’un pauvre
médecin.
--Mon père a juré de ne me contrarier en rien, dit Étienne avec calme.
--Il m’a bien juré aussi, à moi, de consentir à ce que je ferais en
vous cherchant une femme, répondit le médecin; mais s’il ne tient pas
ses promesses?
Étienne s’assit comme foudroyé.
--La mer était sombre ce soir, dit-il après un moment de silence.
--Si vous saviez monter à cheval, monseigneur, dit le médecin, je vous
dirais de vous enfuir avec Gabrielle, ce soir même: je vous connais
l’un et l’autre, et sais que toute autre union vous sera funeste.
Le duc me ferait certes jeter dans un cachot et m’y laisserait pour
le reste de mes jours en apprenant cette fuite; mais je mourrais
joyeusement, si ma mort assurait votre bonheur. Hélas, monter à cheval,
ce serait risquer votre vie et celle de Gabrielle. Il faut affronter
ici la colère du gouverneur.
--Ici, répéta le pauvre Étienne.
--Nous avons été trahis par quelqu’un du château qui a courroucé votre
père, reprit Beauvouloir.
--Allons nous jeter ensemble à la mer, dit Étienne à Gabrielle en se
penchant à l’oreille de la jeune fille qui s’était mise à genoux auprès
de son amant.
Elle inclina la tête en souriant. Beauvouloir devina tout.
--Monseigneur, reprit-il, votre savoir autant que votre esprit vous a
fait éloquent, l’amour doit vous rendre irrésistible; déclarez votre
amour à monseigneur le duc, vous confirmerez ma lettre qui est assez
concluante. Tout n’est pas perdu, je le crois. J’aime autant ma fille
que vous l’aimez, et veux la défendre.
Étienne hocha la tête.
--La mer était bien sombre ce soir, dit-il.
--Elle était comme une lame d’or à nos pieds, répondit Gabrielle d’une
voix mélodieuse.
Étienne fit venir de la lumière, et se mit à sa table pour écrire à son
père. D’un côté de sa chaise était Gabrielle agenouillée, silencieuse,
regardant l’écriture sans la lire, elle lisait tout sur le front
d’Étienne. De l’autre côté se tenait le vieux Beauvouloir dont la
figure joviale était profondément triste, triste comme cette chambre où
mourut la mère d’Étienne. Une voix secrète criait au médecin:--Il aura
la destinée de sa mère!
La lettre finie, Étienne la tendit au vieillard, qui s’empressa
d’aller la donner à Bertrand. Le cheval du vieil écuyer était tout
sellé, l’homme prêt: il partit et rencontra le duc à quatre lieues
d’Hérouville.
--Conduis-moi jusqu’à la porte de la tour, dit Gabrielle à son ami
quand ils furent seuls.
Tous deux passèrent par la bibliothèque du cardinal, et descendirent
par la tour où se trouvait la porte dont la clef avait été donnée
à Gabrielle par Étienne. Abasourdi par l’appréhension du malheur,
le pauvre enfant laissa dans la tour le flambeau qui lui servait à
éclairer sa bien-aimée, et la reconduisit vers sa maison. A quelques
pas du petit jardin qui faisait une cour de fleurs à cette humble
habitation, les deux amants s’arrêtèrent. Enhardis par la crainte
vague qui les agitait, ils se donnèrent, dans l’ombre et le silence,
ce premier baiser où les sens et l’âme se réunissent pour causer un
plaisir révélateur. Étienne comprit l’amour dans sa double expression,
et Gabrielle se sauva de peur d’être entraînée par la volupté, mais à
quoi?... Elle n’en savait rien.
Au moment où le duc de Nivron montait les degrés de l’escalier, après
avoir fermé la porte de la tour, un cri de terreur poussé par Gabrielle
retentit à son oreille avec la vivacité d’un éclair qui brûle les yeux.
Étienne traversa les appartements du château, descendit par le grand
escalier, gagna la grève, et courut vers la maison de Gabrielle où il
vit de la lumière. En arrivant dans le petit jardin, et à la lueur du
flambeau qui éclairait le rouet de sa nourrice, Gabrielle avait aperçu
sur la chaise un homme à la place de cette bonne femme. Au bruit des
pas, cet homme s’était avancé vers elle et l’avait effrayée. L’aspect
du baron d’Artagnon justifiait bien la peur qu’il inspirait à Gabrielle.
--Vous êtes la fille à Beauvouloir, le médecin de Monseigneur, lui dit
le lieutenant de la compagnie d’ordonnance quand Gabrielle fut remise
de sa frayeur.
--Oui, seigneur.
--J’ai des choses de la plus haute importance à vous confier. Je suis
le baron d’Artagnon, le lieutenant de la compagnie d’ordonnance que
monseigneur le duc d’Hérouville commande.
Dans les circonstances où se trouvaient les deux amants, Gabrielle fut
frappée de ces paroles et du ton de franchise avec lequel le soldat les
prononça.
--Votre nourrice est là, elle peut nous entendre, venez, dit le baron.
Il sortit, Gabrielle le suivit. Tous deux allèrent sur la grève qui
était derrière la maison.
--Ne craignez rien, lui dit le baron.
Ce mot aurait épouvanté une personne qui n’eût pas été ignorante; mais
une jeune fille simple et qui aime ne se croit jamais en péril.
--Chère enfant, lui dit le baron, en s’efforçant de donner un ton
mielleux à sa voix, vous et votre père vous êtes au bord d’un abîme où
vous allez tomber demain; je ne saurais voir ceci sans vous avertir.
Monseigneur est furieux contre votre père et contre vous, il vous
soupçonne d’avoir séduit son fils, et il aime mieux le voir mort que
le voir votre mari: voilà pour son fils. Quant à votre père, voici la
résolution qu’a prise Monseigneur. Il y a neuf ans, votre père fut
impliqué dans une affaire criminelle; il s’agissait du détournement
d’un enfant noble au moment de l’accouchement de la mère, et auquel
il s’est employé. Monseigneur, sachant l’innocence de votre père, le
garantit alors des poursuites du parlement; mais il va le faire saisir
et le livrer à la justice en demandant qu’on procède contre lui. Votre
père sera rompu vif; mais en faveur des services qu’il a rendus à son
maître, peut-être obtiendra-t-il de n’être que pendu. J’ignore ce que
Monseigneur a décidé de vous; mais je sais que vous pouvez sauver
monseigneur de Nivron de la colère de son père, sauver Beauvouloir du
supplice horrible qui l’attend, et vous sauver vous-même.
--Que faut-il faire? dit Gabrielle.
--Allez vous jeter aux pieds de Monseigneur, lui avouer que son fils
vous aime malgré vous, et lui dire que vous ne l’aimez pas. En preuve
de ceci, vous lui offrirez d’épouser l’homme qu’il lui plaira de vous
désigner pour mari. Il est généreux, il vous établira richement.
--Je puis tout faire, excepté de renier mon amour.
--Mais s’il le faut pour sauver votre père, vous et monseigneur de
Nivron?
--Étienne, dit-elle, en mourra, et moi aussi!
--Monseigneur de Nivron sera triste de vous perdre, mais il vivra pour
l’honneur de sa maison; vous vous résignerez à n’être que la femme d’un
baron, au lieu d’être duchesse, et votre père vivra, répondit l’homme
positif.
En ce moment, Étienne arrivait à la maison, il n’y vit pas Gabrielle,
et jeta un cri perçant.
--Le voici, s’écria la jeune fille, laissez-moi l’aller rassurer.
--Je viendrai savoir votre réponse demain matin, dit le baron.
--Je consulterai mon père, répondit-elle.
--Vous ne le verrez plus, je viens de recevoir l’ordre de l’arrêter
et de l’envoyer à Rouen, sous escorte et enchaîné, dit-il en quittant
Gabrielle frappée de terreur.
La jeune fille s’élança dans la maison et y trouva Étienne épouvanté
du silence par lequel la nourrice avait répondu à sa première
question:--Où est-elle?
--Me voilà, s’écria la jeune fille dont la voix était glacée, dont les
couleurs avaient disparu, dont la démarche était lourde.
--D’où viens-tu? dit-il, tu as crié.
--Oui, je me suis heurtée contre...
--Non, mon amour, répondit Étienne en l’interrompant, j’ai entendu les
pas d’un homme.
--Étienne, nous avons sans doute offensé Dieu, mettons-nous à genoux et
prions. Je te dirai tout après.
Étienne et Gabrielle s’agenouillèrent au prie-Dieu, la nourrice récita
son rosaire.
--Mon Dieu, dit la jeune fille dans un élan qui lui fit franchir
les espaces terrestres, si nous n’avons pas péché contre vos saints
commandements, si nous n’avons offensé ni l’Église ni le roi, nous qui
ne formons qu’une seule et même personne en qui l’amour reluit comme
la clarté que vous avez mise dans une perle de la mer, faites-nous la
grâce de ne nous séparer ni dans ce monde ni dans l’autre!
--Chère mère, ajouta Étienne, toi qui es dans les cieux, obtiens de
la Vierge que si nous ne pouvons être heureux, Gabrielle et moi, nous
mourions au moins ensemble, sans souffrir. Appelle-nous, nous irons à
toi!
Puis, ayant récité leurs prières du soir, Gabrielle raconta son
entretien avec le baron d’Artagnon.
--Gabrielle, dit le jeune homme en puisant du courage dans son
désespoir d’amour, je saurai résister à mon père.
Il la baisa au front et non plus sur les lèvres; puis il revint au
château, résolu d’affronter l’homme terrible qui pesait tant sur sa
vie. Il ne savait pas que la maison de Gabrielle allait être gardée par
des soldats aussitôt qu’il l’aurait quittée.
Le lendemain, Étienne fut accablé de douleur quand, en allant voir
Gabrielle, il la trouva prisonnière; mais Gabrielle envoya sa nourrice
pour lui dire qu’elle mourrait plutôt que de le trahir; que d’ailleurs
elle avait trouvé le moyen de tromper la vigilance des gardes, et
qu’elle se réfugierait dans la bibliothèque du cardinal, où personne
ne pourrait soupçonner qu’elle serait; mais elle ignorait quand elle
pourrait accomplir son dessein. Étienne se tint alors dans sa chambre,
où les forces de son cœur s’usèrent dans une pénible attente.
A trois heures, les équipages du duc et sa suite entrèrent au château,
où il devait venir souper avec sa compagnie. En effet, à la chute du
jour, madame la comtesse de Grandlieu à qui sa fille donnait le bras,
le duc et la marquise de Noirmoutier montaient le grand escalier dans
un profond silence, car le front sévère de leur maître avait épouvanté
tous les serviteurs. Quoique le baron d’Artagnon eût appris l’évasion
de Gabrielle, il avait affirmé qu’elle était gardée; mais il tremblait
d’avoir compromis la réussite de son plan particulier, au cas où le
duc verrait son dessein contrarié par cette fuite. Ces deux terribles
figures avaient une expression farouche mal déguisée par l’air agréable
que leur imposait la galanterie. Le duc avait commandé à son fils de
se trouver au salon. Quand la compagnie y entra, le baron d’Artagnon
reconnut à la physionomie abattue d’Étienne que l’évasion de Gabrielle
lui était encore inconnue.
--Voici monsieur mon fils, dit le vieux duc en prenant Étienne par la
main et le présentant aux dames.
Étienne les salua sans mot dire. La comtesse et mademoiselle de
Grandlieu échangèrent un regard qui n’échappa point au vieillard.
--Votre fille sera mal partagée, dit-il à voix basse, n’est-ce pas là
votre pensée?
--Je pense tout le contraire, mon cher duc, répondit la mère en
souriant.
La marquise de Noirmoutier qui accompagnait sa sœur se prit à rire
finement. Ce rire perça le cœur d’Étienne, que la vue de la grande
demoiselle avait déjà terrifié.
--Hé! bien, monsieur le duc, lui dit son père à voix basse et d’un air
enjoué, ne vous ai-je pas trouvé là un beau moule? Que dites-vous de ce
brin de fille, mon chérubin?
Le vieux duc ne mettait pas en doute l’obéissance de son fils, Étienne
était pour lui l’enfant de sa mère, la même pâte docile au doigt.
--Qu’il ait un enfant et qu’il crève! pensait le vieillard, peu m’en
chault.
--Mon père, dit l’enfant d’une voix douce, je ne vous comprends pas.
--Venez chez vous, j’ai deux mots à vous dire, fit le duc en passant
dans la chambre d’honneur.
Étienne suivit son père. Les trois dames, émues par un mouvement de
curiosité que partagea le baron d’Artagnon, se promenèrent dans cette
grande salle de manière à se trouver groupées à la porte de la chambre
d’honneur que le duc avait laissée entr’ouverte.
--Cher Benjamin, dit le vieillard en adoucissant d’abord sa voix,
je t’ai choisi pour femme cette grande et belle demoiselle; elle
est l’héritière des domaines d’une branche cadette de la maison de
Grandlieu, bonne et vieille noblesse du duché de Bretagne. Ainsi, sois
gentil compagnon, et rappelle-toi les plus jolies choses de tes livres
pour leur dire des galanteries avant de leur en faire.
--Mon père, le premier devoir d’un gentilhomme n’est-il pas de tenir sa
parole?
--Oui!
--Hé! bien, quand je vous ai pardonné la mort de ma mère, morte ici
par le fait de son mariage avec vous, ne m’avez-vous pas promis de ne
jamais contrarier mes désirs? _Moi-même je t’obéirai comme au Dieu
de la famille_, avez-vous dit. Je n’entreprends rien sur vous, je ne
demande que d’avoir mon libre arbitre dans une affaire où il s’en va de
ma vie, et qui me regarde seul: mon mariage.
--J’entendais, dit le vieillard en sentant tout son sang lui monter au
visage, que tu ne t’opposerais pas à la continuation de notre noble
race.
--Vous ne m’avez point fait de condition, dit Étienne. Je ne sais ce
que l’amour a de commun avec une race; mais ce que je sais bien, c’est
que j’aime la fille de votre vieil ami Beauvouloir, et petite-fille de
votre amie _la Belle Romaine_.
--Mais elle est morte, répondit le vieux colosse d’un air à la fois
sombre et railleur qui annonçait l’intention où il était de la faire
disparaître.
Il y eut un moment de profond silence.
Le vieillard aperçut les trois dames et le baron d’Artagnon. En cet
instant suprême, Étienne, dont le sens de l’ouïe était si délicat,
entendit dans la bibliothèque la pauvre Gabrielle qui, voulant faire
savoir à son ami qu’elle s’y était renfermée, chantait ces paroles:
Une hermine
Est moins fine,
Le lis a moins de fraîcheur.
L’enfant maudit, que l’horrible phrase de son père avait plongé dans
les abîmes de la mort, revint à la surface de la vie sur les ailes
de cette poésie. Quoique déjà ce mouvement de terreur, effacé si
rapidement, lui eût brisé le cœur, il rassembla ses forces, releva
la tête, regarda son père en face pour la première fois de sa vie,
échangea mépris pour mépris, et dit avec l’accent de la haine:--Un
gentilhomme ne doit pas mentir! D’un bond il sauta vers la porte
opposée à celle du salon et cria:--Gabrielle!
Tout à coup, la suave créature apparut dans l’ombre comme un lis dans
les feuillages, et trembla devant ce groupe de femmes moqueuses,
instruites des amours d’Étienne. Semblable à ces nuages qui portent
la foudre, le vieux duc, arrivé à un degré de rage qui ne se décrit
point, se détachait sur le front brillant que produisaient les riches
habillements de ces trois dames de cour. Entre la prolongation de sa
race et une mésalliance, tout autre homme aurait hésité; mais il se
rencontra dans ce vieil homme indompté la férocité qui jusqu’alors
avait décidé toutes les difficultés humaines; il tirait à tout propos
l’épée, comme le seul remède qu’il connût aux nœuds gordiens de la
vie. Dans cette circonstance où le bouleversement de ses idées était
au comble, le naturel devait triompher. Deux fois pris en flagrant
délit de mensonge par un être abhorré, par son enfant maudit mille
fois, et plus que jamais maudit au moment où sa faiblesse méprisée, et
pour lui la plus méprisable, triomphait d’une omnipotence infaillible
jusqu’alors, il n’y eut plus en lui ni père, ni homme: le tigre sortit
de l’antre où il se cachait. Le vieillard, que la vengeance rendit
jeune, jeta sur le plus ravissant couple d’anges qui eût consenti
à mettre les pieds sur la terre, un regard pesant de haine et qui
assassinait déjà.
--Eh! bien, crevez tous! Toi, sale avorton, la preuve de ma honte. Toi,
dit-il à Gabrielle, misérable gourgandine à langue de vipère qui as
empoisonné ma maison!
Ces paroles portèrent dans le cœur des deux enfants la terreur dont
elles étaient chargées. Au moment où Étienne vit la large main de son
père armée d’un fer et levée sur Gabrielle, il mourut, et Gabrielle
tomba morte en voulant le retenir.
Le vieillard ferma la porte avec rage, et dit à mademoiselle de
Grandlieu:--Je vous épouserai, moi!
--Et vous êtes assez vert-galant pour avoir une belle lignée, dit la
comtesse à l’oreille de ce vieillard qui avait servi sous sept rois de
France.
Paris, 1831-1836.
LES MARANA.
A MADAME LA COMTESSE MERLIN.
Malgré la discipline que le maréchal Suchet avait introduite dans
son corps d’armée, il ne put empêcher un premier moment de trouble
et de désordre à la prise de Tarragone. Selon quelques militaires de
bonne foi, cette ivresse de la victoire ressembla singulièrement à un
pillage, que le maréchal sut d’ailleurs promptement réprimer. L’ordre
rétabli, chaque régiment parqué dans son quartier, le commandant
de place nommé, vinrent les administrateurs militaires. La ville
prit alors une physionomie métisse. Si l’on y organisa tout à la
française, on laissa les Espagnols libres de persister, _in petto_,
dans leurs goûts nationaux. Ce premier moment de pillage qui dura
pendant une période de temps assez difficile à déterminer, eut, comme
tous les événements sublunaires, une cause facile à révéler. Il se
trouvait à l’armée du maréchal un régiment presque entièrement composé
d’Italiens, et commandé par un certain colonel Eugène, homme d’une
bravoure extraordinaire, un second Murat, qui, pour s’être mis trop
tard en guerre, n’eut ni grand-duché de Berg, ni royaume de Naples,
ni balle à Pizzo. S’il n’obtint pas de couronnes, il fut très-bien
placé pour obtenir des balles, et il ne serait pas étonnant qu’il en
eût rencontré quelques-unes. Ce régiment avait eu pour éléments les
débris de la légion italienne. Cette légion était pour l’Italie ce
que sont pour la France les bataillons coloniaux. Son dépôt, établi
à l’île d’Elbe, avait servi à déporter honorablement et les fils de
famille qui donnaient des craintes pour leur avenir, et ces grands
hommes manqués, que la société marque d’avance au fer chaud, en les
appelant des _mauvais sujets_. Tous gens incompris pour la plupart,
dont l’existence peut devenir, ou belle au gré d’un sourire de femme
qui les relève de leur brillante ornière, ou épouvantable à la fin
d’une orgie, sous l’influence de quelque méchante réflexion échappée à
leurs compagnons d’ivresse. Napoléon avait donc incorporé ces hommes
d’énergie dans le 6e de ligne, en espérant les métamorphoser presque
tous en généraux, sauf les déchets occasionnés par le boulet; mais les
calculs de l’empereur ne furent parfaitement justes que relativement
aux ravages de la mort. Ce régiment, souvent décimé, toujours le même,
acquit une grande réputation de valeur sur la scène militaire, et la
plus détestable de toutes dans la vie privée. Au siége de Tarragone,
les Italiens perdirent leur célèbre capitaine Bianchi, le même qui,
pendant la campagne, avait parié manger le cœur d’une sentinelle
espagnole, et le mangea. Ce divertissement de bivouac est raconté
ailleurs (SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE), et il s’y trouve sur le 6e
de ligne certains détails qui confirment tout ce qu’on en dit ici.
Quoique Bianchi fût le prince des démons incarnés auxquels ce régiment
devait sa double réputation, il avait cependant cette espèce d’honneur
chevaleresque qui, à l’armée, fait excuser les plus grands excès. Pour
tout dire en un mot, il eût été, dans l’autre siècle, un admirable
flibustier. Quelques jours auparavant, il s’était distingué par une
action d’éclat que le maréchal avait voulu reconnaître. Bianchi refusa
grade, pension, décoration nouvelle, et réclama pour toute récompense
la faveur de monter le premier à l’assaut de Tarragone. Le maréchal
accorda la requête et oublia sa promesse; mais Bianchi le fit souvenir
de Bianchi. L’enragé capitaine planta, le premier, le drapeau français
sur la muraille, et y fut tué par un moine.
Cette digression historique était nécessaire pour expliquer comment le
6e de ligne entra le premier dans Tarragone, et pourquoi le désordre,
assez naturel dans une ville emportée de vive force, dégénéra si
promptement en un léger pillage.
Ce régiment comptait deux officiers peu remarquables parmi ces
hommes de fer, mais qui joueront néanmoins dans cette histoire, par
_juxta_-position, un rôle assez important.