En ce moment, le pauvre Étienne souhaita la taille colossale de son

père, il aurait voulu se montrer fort et non chétif. Toutes les vanités

de l’amour et de l’homme lui entrèrent à la fois dans le cœur comme

autant de flèches, et il demeura dans un morne silence en mesurant

pour la première fois l’étendue de ses imperfections. Embarrassé

d’abord du salut de la jeune fille, il le lui rendit gauchement et

resta près de Beauvouloir avec lequel il causa tout en se promenant le

long de la mer; mais la contenance timide et respectueuse de Gabrielle

l’enhardit, il osa lui adresser la parole. La circonstance du chant

était l’effet du hasard; le médecin n’avait rien voulu préparer, il

pensait qu’entre deux êtres à qui la solitude avait laissé le cœur pur,

l’amour se produirait dans toute sa simplicité. La répétition de l’air

par Gabrielle fut donc un texte de conversation tout trouvé. Pendant

cette promenade, Étienne sentit en lui-même cette légèreté corporelle

que tous les hommes ont éprouvée au moment où le premier amour

transporte le principe de leur vie dans une autre créature. Il offrit à

Gabrielle de lui apprendre à chanter. Le pauvre enfant était si heureux

de pouvoir se montrer aux yeux de cette jeune fille investi d’une

supériorité quelconque, qu’il tressaillit d’aise quand elle accepta.

Dans ce moment, la lumière donna pleinement sur Gabrielle et permit

à Étienne de reconnaître les points de vague ressemblance qu’elle

avait avec la feue duchesse. Comme Jeanne de Saint-Savin, la fille de

Beauvouloir était mince et délicate; chez elle comme chez la duchesse,

la souffrance et la mélancolie produisaient une grâce mystérieuse.

Elle avait la noblesse particulière aux âmes chez lesquelles les

manières du monde n’ont rien altéré, en qui tout est beau parce que

tout est naturel. Mais il se trouvait de plus en Gabrielle le sang

de la Belle Romaine qui avait rejailli à deux générations, et qui

faisait à cette enfant un cœur de courtisane violente dans une âme

pure; de là procédait une exaltation qui lui rougit le regard, qui lui

sanctifia le front, qui lui fit exhaler comme une lueur, et communiqua

les petillements d’une flamme à ses mouvements. Beauvouloir frissonna

quand il remarqua ce phénomène qu’on pourrait aujourd’hui nommer la

phosphorescence de la pensée, et que le médecin observait alors comme

une promesse de mort. Étienne surprit la jeune fille à tendre le cou

par un mouvement d’oiseau timide qui regarde autour de son nid. Cachée

par son père, Gabrielle voulait voir Étienne à son aise, et son regard

exprimait autant de curiosité que de plaisir, autant de bienveillance

que de naïve hardiesse. Pour elle, Étienne n’était pas faible, mais

délicat; elle le trouvait si semblable à elle-même, que rien ne

l’effrayait dans ce suzerain: le teint souffrant d’Étienne, ses belles

mains, son sourire malade, ses cheveux partagés en deux bandeaux et

répandus en boucles sur la dentelle de son collet rabattu, ce front

noble sillonné de jeunes rides, ces oppositions de luxe et de misère,

de pouvoir et de petitesse lui plaisaient; ne flattaient-elles pas

les désirs de protection maternelle qui sont en germe dans l’amour?

ne stimulaient-elles pas déjà le besoin qui travaille toute femme de

trouver des distinctions à celui qu’elle veut aimer? Chez tous les

deux, des idées, des sensations nouvelles s’élevaient avec une force,

avec une abondance qui leur élargissaient l’âme; ils restaient l’un

et l’autre étonnés et silencieux, car l’expression des sentiments est

d’autant moins démonstrative qu’ils sont plus profonds. Tout amour

durable commence par de rêveuses méditations. Il convenait peut-être à

ces deux êtres de se voir pour la première fois dans la lumière adoucie

de la lune, afin de ne pas être éblouis tout à coup par les splendeurs

de l’amour; ils devaient se rencontrer au bord de la mer qui leur

offrait une image de l’immensité de leurs sentiments. Ils se quittèrent

pleins l’un de l’autre, en craignant tous deux de ne s’être pas plu.

De sa fenêtre Étienne regarda la lumière de la maison où était

Gabrielle. Pendant cette heure d’espoir mêlée de craintes, le jeune

poëte trouva des significations nouvelles aux sonnets de Pétrarque.

Il avait entrevu Laure, une fine et délicieuse figure, pure et dorée

comme un rayon de soleil, intelligente comme l’ange, faible comme la

femme. Ses vingt années d’études eurent un lien, il comprit la mystique

alliance de toutes les beautés; il reconnut combien il y avait de

la femme dans les poésies qu’il adorait; il aimait enfin depuis si

longtemps sans le savoir, que tout son passé se confondit dans les

émotions de cette belle nuit. La ressemblance de Gabrielle avec sa mère

lui parut un ordre divinement donné. Il ne trahissait pas sa douleur

en aimant, l’amour lui continuait la maternité. Il contemplait, à la

nuit, l’enfant couchée dans cette chaumière, avec les mêmes sentiments

qu’éprouvait sa mère quand il y était. Cette autre similitude lui

rattachait encore le présent au passé. Sur les nuages de ses souvenirs,

la figure endolorie de Jeanne de Saint-Savin lui apparut; il la revit

avec son sourire faible, il entendit sa parole douce, elle inclina la

tête, et pleura. La lumière de la maison s’éteignit. Étienne chanta la

jolie chansonnette d’Henri IV avec une expression nouvelle. De loin,

les essais de Gabrielle lui répondirent. La jeune fille faisait aussi

son premier voyage dans les pays enchantés de l’extase amoureuse. Cette

réponse remplit de joie le cœur d’Étienne; en coulant dans ses veines,

le sang y répandit une force qu’il ne s’était jamais sentie, l’amour le

rendait puissant. Les êtres faibles peuvent seuls connaître la volupté

de cette création nouvelle au milieu de la vie. Les pauvres, les

souffrants, les maltraités ont des joies ineffables, peu de chose est

l’univers pour eux. Étienne tenait par mille liens au peuple de la Cité

dolente. Sa grandeur récente ne lui causait que de la terreur, l’amour

lui versait le baume créateur de la force: il aimait l’amour.

Le lendemain, Étienne se leva de bonne heure pour courir à son ancienne

maison, où Gabrielle animée de curiosité, pressée par une impatience

qu’elle ne s’avouait pas, avait de bon matin bouclé ses cheveux et

revêtu son charmant costume. Tous deux étaient pleins du désir de se

revoir, et craignaient mutuellement les effets de cette entrevue. Quant

à lui, pensez qu’il avait choisi ses plus fines dentelles, son manteau

le mieux orné, son haut-de-chausses de velours violet; il avait pris

enfin ce bel habillement que recommande à toutes les mémoires la pâle

figure de Louis XIII, figure opprimée au sein de la grandeur comme

Étienne l’avait été jusqu’alors. Cet habillement n’était pas le seul

point de ressemblance qui existât entre le maître et le sujet. Mille

sensibilités se rencontraient chez Étienne comme chez Louis XIII:

la chasteté, la mélancolie, les souffrances vagues mais réelles,

les timidités chevaleresques, la crainte de ne pouvoir exprimer le

sentiment dans sa pureté, la peur d’être trop vite amené au bonheur

que les âmes grandes aiment à différer, la pesanteur du pouvoir, cette

pente à l’obéissance qui se trouve chez les caractères indifférents

aux intérêts, mais pleins d’amour pour ce qu’un beau génie religieux a

nommé l’_astral_.

Quoique très-inexperte du monde, Gabrielle avait pensé que la fille

d’un rebouteur, l’humble habitante de Forcalier était jetée à une trop

grande distance de monseigneur Étienne, duc de Nivron, l’héritier de

la maison d’Hérouville, pour qu’ils fussent égaux; elle n’allait pas

jusqu’à deviner l’anoblissement de l’amour. La naïve créature n’avait

pas vu là sujet d’ambitionner une place à laquelle toute autre fille

eût été jalouse de s’asseoir, elle n’y avait vu que des obstacles.

Aimant déjà sans savoir ce que c’était qu’aimer, elle se trouvait loin

de son plaisir et voulait s’en rapprocher, comme un enfant souhaite la

grappe dorée, objet de sa convoitise, trop haut située. Pour une fille

émue à l’aspect d’une fleur, et qui entrevoyait l’amour dans les chants

de la liturgie, combien doux et forts n’avaient pas été les sentiments

éprouvés la veille, à l’aspect de cette faiblesse seigneuriale qui

rassurait la sienne; mais Étienne avait grandi pendant cette nuit, elle

s’en était fait une espérance, un pouvoir; elle l’avait mis si haut

qu’elle désespérait de parvenir jusqu’à lui.

--Me permettrez-vous de venir quelquefois près de vous, dans votre

domaine? demanda le duc en baissant les yeux.

En voyant Étienne si craintif, si humble, car lui aussi avait déifié

la fille de Beauvouloir, Gabrielle fut embarrassée du sceptre qu’il

lui remettait; mais elle fut profondément émue et flattée de cette

soumission. Les femmes seules savent combien le respect que leur

porte un maître engendre de séductions. Néanmoins, elle eut peur de

se tromper, et tout aussi curieuse que la première femme, elle voulut

savoir.

--Ne m’avez-vous pas promis hier de me montrer la musique? lui

répondit-elle tout en espérant que la musique serait un prétexte pour

se trouver avec elle.

Si la pauvre enfant avait su la vie d’Étienne, elle se serait bien

gardée d’exprimer un doute. Pour lui, la parole était un retentissement

de l’âme, et cette phrase lui causa la plus profonde douleur. Il

arrivait le cœur plein en redoutant jusqu’à une obscurité dans sa

lumière, et il rencontrait un doute. Sa joie s’éteignit, il se

replongea dans son désert et n’y trouva plus les fleurs dont il

l’avait embelli. Éclairée par la prescience des douleurs qui distingue

l’ange chargé de les adoucir et qui sans doute est la Charité du

ciel, Gabrielle devina la peine qu’elle venait de causer. Elle fut si

vivement frappée de sa faute qu’elle souhaita la puissance de Dieu pour

pouvoir dévoiler son cœur à Étienne, car elle avait ressenti la cruelle

émotion que causaient un reproche, un regard sévère; elle lui montra

naïvement les nuées qui s’étaient élevées en son âme et qui faisaient

comme des langes d’or à l’aube de son amour. Une larme de Gabrielle

changea la douleur d’Étienne en plaisir, et il voulut alors s’accuser

de tyrannie. Ce fut un bonheur qu’à leur début ils connussent ainsi le

diapason de leurs cœurs, ils évitèrent mille chocs qui les auraient

meurtris. Tout à coup Étienne, impatient de se retrancher derrière une

occupation, conduisit Gabrielle à une table, devant la petite croisée

où il avait souffert et où désormais il allait admirer une fleur plus

belle que toutes celles qu’il avait étudiées. Puis il ouvrit un livre

sur lequel se penchèrent leurs têtes dont les cheveux se mêlèrent.

Ces deux êtres si forts par le cœur, si maladifs de corps, mais

embellis par les grâces de la souffrance, formaient un touchant

tableau. Gabrielle ignorait la coquetterie: un regard était accordé

aussitôt que sollicité, et les doux rayons de leurs yeux ne cessaient

de se confondre que par pudeur; elle eut de la joie à dire à Étienne

combien sa voix lui faisait plaisir à entendre; elle oubliait la

signification des paroles quand il lui expliquait la position des notes

ou leur valeur; elle l’écoutait, laissant la mélodie pour l’instrument,

l’idée pour la forme; ingénieuse flatterie, la première que rencontre

l’amour vrai. Gabrielle trouvait Étienne beau, elle voulut manier le

velours du manteau, toucher la dentelle du collet. Quant à Étienne,

il se transformait sous le regard créateur de ces yeux fins; ils lui

infusaient une séve fécondante qui étincelait dans ses yeux, reluisait

à son front, qui le retrempait intérieurement, et il ne souffrait point

de ce jeu nouveau de ses facultés; au contraire, elles se fortifiaient.

Le bonheur était comme le lait nourricier de sa nouvelle vie.

Comme rien ne pouvait les distraire d’eux-mêmes, ils restèrent

ensemble non-seulement cette journée, mais toutes les autres, car ils

s’appartinrent dès le premier jour, en se passant l’un à l’autre le

sceptre, et jouant avec eux-mêmes comme l’enfant joue avec la vie.

Assis et heureux sur ce sable doré, chacun disait à l’autre son passé,

douloureux chez celui-ci, mais plein de rêveries; rêveur chez celle-là,

mais plein de souffrants plaisirs.

--Je n’ai pas eu de mère, disait Gabrielle, mais mon père a été bon

comme Dieu.

--Je n’ai pas eu de père, répondait l’enfant maudit, mais ma mère a été

tout un ciel.

Étienne racontait sa jeunesse, son amour pour sa mère, son goût

pour les fleurs. Gabrielle se récriait à ce mot. Questionnée, elle

rougissait, se défendait de répondre; puis, quand une ombre passait

sur ce front que la mort semblait effleurer de son aile, sur cette

âme visible où les moindres émotions d’Étienne apparaissaient, elle

répondait:--C’est que moi aussi j’aimais les fleurs.

N’était-ce pas une déclaration comme les vierges en savent faire, que

de se croire liée jusque dans le passé par la communauté des goûts!

L’amour cherche toujours à se vieillir, c’est la coquetterie des

enfants.

Étienne apporta des fleurs le lendemain, en ordonnant qu’on lui en

cherchât de rares, comme sa mère en faisait jadis chercher pour lui.

Sait-on la profondeur à laquelle arrivaient chez un être solitaire

les racines d’un sentiment qui reprenait ainsi les traditions de la

maternité, en prodiguant à une femme les soins caressants par lesquels

sa mère avait charmé sa vie! Pour lui, quelle grandeur dans ces riens

où se confondaient ses deux seules affections! Les fleurs et la

musique devinrent le langage de leur amour. Gabrielle répondit par des

bouquets aux envois d’Étienne, de ces bouquets dont un seul avait fait

deviner au vieux rebouteur que son ignorante fille en savait déjà trop.

L’ignorance matérielle des deux amants formait comme un fond noir sur

lequel les moindres traits de leur accointance toute spirituelle se

détachaient avec une grâce exquise, comme les profils rouges et si purs

des figures étrusques. Leurs moindres paroles apportaient des flots

d’idées, car elles étaient le fruit de leurs méditations. Incapables

d’inventer la hardiesse, pour eux tout commencement leur semblait une

fin. Quoique toujours libres, ils étaient emprisonnés dans une naïveté,

qui eût été désespérante si l’un d’eux avait pu donner un sens à ses

confus désirs. Ils étaient à la fois les poëtes et la poésie. La

musique, le plus sensuel des arts pour les âmes amoureuses, fut le

truchement de leurs idées, et ils prenaient plaisir à répéter une même

phrase en épanchant la passion dans ces belles nappes de sons où leurs

âmes vibraient sans obstacle.

Beaucoup d’amours procèdent par opposition: c’est des querelles et

des raccommodements, le vulgaire combat de l’Esprit et de la Matière.

Mais le premier coup d’aile du véritable amour le met déjà bien loin

de ces luttes, il ne distingue plus deux natures là où tout est même

essence; semblable au génie dans sa plus haute expression, il sait

se tenir dans la lumière la plus vive, il la soutient, il y grandit,

et n’a pas besoin d’ombre pour obtenir son relief. Gabrielle, parce

qu’elle était femme, Étienne, parce qu’il avait beaucoup souffert et

beaucoup médité, parcoururent promptement l’espace dont s’emparent

les passions vulgaires, et allèrent bientôt au delà. Comme toutes les

natures faibles, ils furent plus rapidement pénétrés par la Foi, par

cette pourpre céleste qui double la force en doublant l’âme. Pour eux,

le soleil fut toujours à son midi. Bientôt ils eurent cette divine

croyance en eux-mêmes qui ne souffre ni jalousie, ni tortures; ils

eurent l’abnégation toujours prête, l’admiration constante. Dans ces

conditions, l’amour était sans douleur. Égaux par leur faiblesse, forts

par leur union, si le noble avait quelques supériorités de science ou

quelque grandeur de convention, la fille du médecin les effaçait par sa

beauté, par la hauteur du sentiment, par la finesse qu’elle imprimait

aux jouissances. Ainsi, tout à coup, ces deux blanches colombes volent

d’une aile semblable sous un ciel pur: Étienne aime, il est aimé, le

présent est serein, l’avenir est sans nuage, il est souverain, le

château est à lui, la mer est à tous deux, nulle inquiétude ne trouble

l’harmonieux concert de leur double cantique; la virginité des sens et

de l’esprit leur agrandit le monde, leurs pensées se déduisent sans

efforts; le désir, dont les satisfactions flétrissent tant de choses,

le désir, cette faute de l’amour terrestre, ne les atteint pas encore.

Comme deux zéphyrs assis sur la même branche de saule, ils en sont au

bonheur de contempler leur image dans le miroir d’une eau limpide;

l’immensité leur suffit, ils admirent l’Océan, sans songer à y glisser

sur la barque aux blanches voiles, aux cordages fleuris que conduit

l’Espérance.

Il est dans l’amour un moment où il se suffit à lui-même, où il

est heureux d’être. Pendant ce printemps où tout est en bourgeon,

l’amant se cache parfois de la femme aimée pour en mieux jouir, pour

la mieux voir; mais Étienne et Gabrielle se plongèrent ensemble dans

les délices de cette heure enfantine: tantôt c’était deux sœurs pour

la grâce des confidences, tantôt deux frères pour la hardiesse des

recherches. Ordinairement l’amour veut un esclave et un dieu, mais

ils réalisèrent le délicieux rêve de Platon, il n’y avait qu’un seul

être divinisé. Ils se protégeaient tour à tour. Les caresses vinrent,

lentement, une à une, mais chastes comme les jeux si mutins, si gais,

si coquets des jeunes animaux qui essaient la vie. Le sentiment qui les

portait à transporter leur âme dans un chant passionné les conduisit à

l’amour par les mille transformations d’un même bonheur. Leurs joies

ne leur causaient ni délire ni insomnies. Ce fut l’enfance du plaisir

grandissant sans connaître les belles fleurs rouges qui couronneront

sa tige. Ils se livraient l’un à l’autre sans supposer de danger, ils

s’abandonnaient dans un mot comme dans un regard, dans un baiser comme

dans la longue pression de leurs mains entrelacées. Ils se vantaient

leurs beautés l’un à l’autre ingénument, et dépensaient dans ces

secrètes idylles des trésors de langage en devinant les plus douces

exagérations, les plus violents diminutifs trouvés par la muse antique

des Tibulle et redits par la Poésie italienne. C’était sur leurs lèvres

et dans leurs cœurs le constant retour des franges liquides de la mer

sur le sable fin de la grève, toutes pareilles, toutes dissemblables.

Joyeuse, éternelle fidélité!

S’il fallait compter les jours, ce temps prit cinq mois; s’il fallait

compter les innombrables sensations, les pensées, les rêves, les

regards, les fleurs écloses, les espérances réalisées, les joies sans

fin, une chevelure dénouée et vétilleusement éparpillée, puis remise

et ornée de fleurs, les discours interrompus, renoués, abandonnés, les

rires folâtres, les pieds trempés dans la mer, les chasses enfantines

faites à des coquillages cachés dans les rochers, les baisers, les

surprises, les étreintes, mettez toute une vie, la mort se chargera de

justifier le mot. Il est des existences toujours sombres, accomplies

sous des cieux gris; mais supposez un beau jour où le soleil enflamme

un air bleu, tel fut le mai de leur tendresse pendant lequel Étienne

avait suspendu toutes ses douleurs passées au cœur de Gabrielle, et la

jeune fille avait rattaché ses joies à venir à celui de son seigneur.

Étienne n’avait eu qu’une douleur dans sa vie, la mort de sa mère; il

ne devait y avoir qu’un seul amour, Gabrielle.

La grossière rivalité d’un ambitieux précipita le cours de cette

vie de miel. Le duc d’Hérouville, vieux guerrier rompu aux ruses,

politique rude mais habile, entendit en lui-même s’élever la voix de

la défiance après avoir donné la parole que lui demandait son médecin.

Le baron d’Artagnon, lieutenant de sa compagnie d’ordonnance, avait en

politique toute sa confiance. Le baron était un homme comme les aimait

le duc d’Hérouville, une espèce de boucher, taillé en force, grand, à

visage mâle, acerbe et froid, le brave au service du trône, rude en

ses manières, d’une volonté de bronze à l’exécution, et souple sous

la main; noble d’ailleurs, ambitieux avec la probité du soldat et la

ruse du politique. Il avait la main que supposait sa figure, la main

large et velue du condottière. Ses manières étaient brusques, sa parole

était brève et concise. Or, le gouverneur avait chargé son lieutenant

de surveiller la conduite que tiendrait le médecin auprès du nouvel

héritier présomptif. Malgré le secret qui environnait Gabrielle, il

était difficile de tromper le lieutenant d’une compagnie d’ordonnance:

il entendit le chant de deux voix, il vit de la lumière le soir dans

la maison au bord de la mer; il devina que tous les soins d’Étienne,

que les fleurs demandées et ses ordres multipliés concernaient une

femme; puis il surprit la nourrice de Gabrielle par les chemins allant

chercher quelques ajustements à Forcalier, emportant du linge, en

rapportant un métier ou des meubles de jeune fille. Le soudard voulut

voir et vit la fille du rebouteur, il en fut épris. Beauvouloir était

riche. Le duc allait être furieux de l’audace du bonhomme. Le baron

d’Artagnon basa sur ces événements l’édifice de sa fortune. Le duc,

apprenant que son fils était amoureux, voudrait lui donner une femme de

grande maison, héritière de quelques domaines; et pour détacher Étienne

de son amour, il suffirait de rendre Gabrielle infidèle en la mariant à

un noble dont les terres seraient engagées à quelque Lombard. Le baron

n’avait pas de terres. Ces données eussent été excellentes avec les

caractères qui se produisent ordinairement dans le monde, mais elles

devaient échouer avec Étienne et Gabrielle. Le hasard avait cependant

déjà bien servi le baron d’Artagnon.

Pendant son séjour à Paris, le duc avait vengé la mort de Maximilien

en tuant l’adversaire de son fils, et il avait avisé pour Étienne une

alliance inespérée avec l’héritière des domaines d’une branche de la

maison de Grandlieu, une grande et belle personne dédaigneuse, mais

qui fut flattée par l’espérance de porter un jour le titre de duchesse

d’Hérouville. Le duc espéra faire épouser à son fils mademoiselle de

Grandlieu. En apprenant qu’Étienne aimait la fille d’un misérable

médecin, il voulut ce qu’il espérait. Pour lui, cet échange ne faisait

pas question. Vous savez si cet homme de politique brutale comprenait

brutalement l’amour! il avait laissé mourir près de lui la mère

d’Étienne, sans avoir compris un seul de ses soupirs. Jamais peut-être

en sa vie n’avait-il éprouvé de colère plus violente que celle dont il

fut saisi quand la dernière dépêche du baron lui apprit avec quelle

rapidité marchaient les desseins de Beauvouloir, auquel le capitaine

prêta la plus audacieuse ambition. Le duc commanda ses équipages et

vint de Paris à Rouen en conduisant à son château la comtesse de

Grandlieu, sa sœur la marquise de Noirmoutier, et mademoiselle de

Grandlieu, sous le prétexte de leur montrer la province de Normandie.

Quelques jours avant son arrivée, sans que l’on sût comment ce bruit

se répandait dans le pays, il n’était question, d’Hérouville à Rouen,

que de la passion du jeune duc de Nivron pour Gabrielle Beauvouloir,

la fille du célèbre rebouteur. Les gens de Rouen en parlèrent au

vieux duc précisément au milieu du festin qui lui fut offert, car les

convives étaient enchantés de piquer le despote de la Normandie. Cette

circonstance excita la colère du gouverneur au dernier point. Il fit

écrire au baron de tenir fort secrète sa venue à Hérouville, en lui

donnant des ordres pour parer à ce qu’il regardait comme un malheur.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 20 / 65 段