civil, passait, en style soldatesque, pour _faire ses affaires_. Il
se prétendait brave, se vantait, dans le monde, d’appartenir au 6e de
ligne, savait relever sa moustache en homme prêt à tout briser, mais
ses camarades ne l’estimaient point. Sa fortune le rendait prudent.
Aussi l’avait-on, pour deux raisons, surnommé le _capitaine des
corbeaux_. D’abord, il sentait la poudre d’une lieue, et fuyait les
coups de fusil à tire-d’aile; puis ce sobriquet renfermait encore un
innocent calembour militaire, que du reste il méritait, et dont un
autre se serait fait gloire. Le capitaine Montefiore, de l’illustre
famille de Montefiore de Milan, mais à qui les lois du royaume d’Italie
interdisaient de porter son titre, était un des plus jolis garçons
de l’armée. Cette beauté pouvait être une des causes occultes de sa
prudence aux jours de bataille. Une blessure qui lui eût déformé le
nez, coupé le front, ou couturé les joues, aurait détruit l’une des
plus belles figures italiennes de laquelle jamais femme ait rêveusement
dessiné les proportions délicates. Son visage, assez semblable au
type qui a fourni le jeune Turc mourant à Girodet dans son tableau
de la Révolte du Caire, était un de ces visages mélancoliques dont
les femmes sont presque toujours les dupes. Le marquis de Montefiore
possédait des biens substitués, il avait engagé tous les revenus pour
un certain nombre d’années, afin de payer des escapades italiennes
qui ne se concevraient point à Paris. Il s’était ruiné à soutenir un
théâtre de Milan, pour imposer au public une mauvaise cantatrice qui,
disait-il, l’aimait à la folie. Le capitaine Montefiore avait donc un
très-bel avenir, et ne se souciait pas de le jouer contre un méchant
morceau de ruban rouge. Si ce n’était pas un brave, c’était au moins
un philosophe, et il avait des précédents, s’il est permis de parler
ici notre langage parlementaire. Philippe II ne jura-t-il pas, à la
bataille de Saint-Quentin, de ne plus se retrouver au feu, excepté
celui des bûchers de l’inquisition; et le duc d’Albe ne l’approuva-t-il
pas de penser que le plus mauvais commerce du monde était le troc
involontaire d’une couronne contre une balle de plomb? Donc, Montefiore
était philippiste en sa qualité de marquis; philippiste en sa qualité
de joli garçon; et, au demeurant, aussi profond politique que pouvait
l’être Philippe II. Il se consolait de son surnom et de la mésestime
du régiment en pensant que ses camarades étaient des chenapans, dont
l’opinion pourrait bien un jour ne pas obtenir grande créance, si par
hasard ils survivaient à cette guerre d’extermination. Puis, sa figure
était un brevet de valeur; il se voyait forcément nommé colonel,
soit par quelque phénomène de faveur féminine, soit par une habile
métamorphose du capitaine d’habillement en officier d’ordonnance, et
de l’officier d’ordonnance en aide de camp de quelque complaisant
maréchal. Pour lui, la gloire était une simple question d’habillement.
Alors, un jour, je ne sais quel journal dirait en parlant de lui, _le
brave colonel Montefiore_, etc. Alors il aurait cent mille scudi de
rente, épouserait une fille de haut lieu, et personne n’oserait ni
contester sa bravoure ni vérifier ses blessures. Enfin, le capitaine
Montefiore avait un ami dans la personne du quartier-maître, Provençal
né aux environs de Nice, et nommé Diard.
Un ami, soit au bagne, soit dans une mansarde d’artiste, console de
bien des malheurs. Or, Montefiore et Diard étaient deux philosophes qui
se consolaient de la vie par l’entente du vice, comme deux artistes
endorment les douleurs de leur vie par les espérances de la gloire.
Tous deux voyaient la guerre dans ses résultats, non dans son action,
et ils donnaient tout simplement aux morts le nom de niais. Le hasard
en avait fait des soldats, tandis qu’ils auraient dû se trouver assis
autour des tapis verts d’un congrès. La nature avait jeté Montefiore
dans le moule des Rizzio; et Diard, dans le creuset des diplomates.
Tous deux étaient doués de cette organisation fébrile, mobile, à demi
féminine, également forte pour le bien et pour le mal; mais dont il
peut émaner, suivant le caprice de ces singuliers tempéraments, un
crime aussi bien qu’une action généreuse, un acte de grandeur d’âme
ou une lâcheté. Leur sort dépend à tout moment de la pression plus
ou moins vive produite sur leur appareil nerveux par des passions
violentes et fugitives. Diard était un assez bon comptable, mais
aucun soldat ne lui aurait confié ni sa bourse ni son testament,
peut-être par suite de l’antipathie qu’ont les militaires contre les
bureaucrates. Le quartier-maître ne manquait ni de bravoure ni d’une
sorte de générosité juvénile, sentiments dont se dépouillent certains
hommes en vieillissant, en raisonnant ou en calculant. Journalier
comme peut l’être la beauté d’une femme blonde, Diard était du reste
vantard, grand parleur, et parlait de tout. Il se disait artiste, et
ramassait, à l’imitation de deux célèbres généraux, les ouvrages d’art,
uniquement, assurait-il, afin de n’en pas priver la postérité. Ses
camarades eussent été fort embarrassés d’asseoir un jugement vrai sur
lui. Beaucoup d’entre eux, habitués à recourir à sa bourse, suivant
l’occurrence, le croyaient riche; mais il était joueur, et les joueurs
n’ont rien en propre. Il était joueur autant que Montefiore, et tous
les officiers jouaient avec eux: parce que, à la honte des hommes, il
n’est pas rare de voir autour d’un tapis vert des gens qui, la partie
finie, ne se saluent pas et ne s’estiment point. Montefiore avait été
l’adversaire de Bianchi dans le pari du cœur espagnol.
Montefiore et Diard se trouvèrent aux derniers rangs lors de l’assaut,
mais les plus avancés au cœur de la ville, dès qu’elle fut prise.
Il arrive de ces hasards dans les mêlées. Seulement, les deux amis
étaient coutumiers du fait. Se soutenant l’un l’autre, ils s’engagèrent
bravement à travers un labyrinthe de petites rues étroites et sombres,
allant tous deux à leurs affaires, l’un cherchant des madones peintes,
l’autre des madones vivantes. En je ne sais quel endroit de Tarragone,
Diard reconnut à l’architecture du porche un couvent dont la porte
était enfoncée, et sauta dans le cloître pour y arrêter la fureur des
soldats. Il y arriva fort à propos, car il empêcha deux Parisiens
de fusiller une Vierge de l’Albane qu’il leur acheta, malgré les
moustaches dont l’avaient décorée les deux voltigeurs par fanatisme
militaire. Montefiore, resté seul, aperçut en face du couvent la
maison d’un marchand de draperies d’où partit un coup de feu tiré
sur lui, au moment où, la regardant de haut en bas, il y fut arrêté
par une foudroyante œillade qu’il échangea vivement avec une jeune
fille curieuse, dont la tête s’était glissée dans le coin d’une
jalousie. Tarragone prise d’assaut, Tarragone en colère, faisant feu
par toutes les croisées; Tarragone violée, les cheveux épars, à demi
nue, ses rues flamboyantes, inondées de soldats français tués ou
tuant, valait bien un regard, le regard d’une Espagnole intrépide.
N’était-ce pas le combat de taureaux agrandi? Montefiore oublia le
pillage, et n’entendit plus, pendant un moment, ni les cris, ni la
mousquetade, ni les grondements de l’artillerie. Le profil de cette
Espagnole était ce qu’il avait vu de plus divinement délicieux, lui,
libertin d’Italie, lui lassé d’Italiennes, lassé de femmes, et rêvant
une femme impossible, parce qu’il était las des femmes. Il put encore
tressaillir, lui, le débauché, qui avait gaspillé sa fortune pour
réaliser les mille folies, les mille passions d’un homme jeune, blasé;
le plus abominable monstre que puisse engendrer notre société. Il
lui passa par la tête une bonne idée que lui inspira sans doute le
coup de fusil du boutiquier patriote; ce fut de mettre le feu à la
maison. Mais il se trouvait seul, sans moyens d’action; le centre de la
bataille était sur la grande place où quelques entêtés se défendaient
encore. D’ailleurs, il lui survint une meilleure idée. Diard sortit du
couvent, Montefiore ne lui dit rien de sa découverte, et alla faire
plusieurs courses avec lui dans la ville. Mais, le lendemain, le
capitaine italien fut militairement logé chez le marchand de draperies.
N’était-ce pas la demeure naturelle d’un capitaine d’habillement?
La maison de ce bon Espagnol était composée au rez-de-chaussée d’une
vaste boutique sombre, extérieurement armée de gros barreaux en fer,
comme le sont à Paris les vieux magasins de la rue des Lombards.
Cette boutique communiquait avec un parloir éclairé par une cour
intérieure, grande chambre où respirait tout l’esprit du moyen âge:
vieux tableaux enfumés, vieilles tapisseries, antique brazero, le
chapeau à plumes suspendu à un clou, le fusil des guérillas et le
manteau de Bartholo. La cuisine attenait à ce lieu de réunion, à cette
pièce unique où l’on mangeait, où l’on se réchauffait à la sourde
lueur du brasier, en fumant des cigares, en discourant pour animer les
cœurs à la haine contre les Français. Des brocs d’argent, la vaisselle
précieuse, ornaient une crédence, à la mode ancienne. Mais le jour,
parcimonieusement distribué, ne laissait briller que faiblement les
objets éclatants; et, comme dans un tableau de l’école hollandaise, là
tout devenait brun, même les figures. Entre la boutique et ce salon
si beau de couleur et de vie patriarcale, se trouvait un escalier
assez obscur qui conduisait à un magasin où des jours, habilement
pratiqués, permettaient d’examiner les étoffes. Puis, au-dessus était
l’appartement du marchand et de sa femme. Enfin, le logement de
l’apprenti et d’une servante avait été ménagé dans une mansarde établie
sous un toit en saillie sur la rue, et soutenue par des arcs-boutants
qui prêtaient à ce logis une physionomie bizarre; mais leurs chambres
furent prises par le marchand et par sa femme, qui abandonnèrent à
l’officier leur propre appartement, sans doute afin d’éviter toute
querelle.
Montefiore se donna pour un ancien sujet de l’Espagne, persécuté par
Napoléon et qui le servait contre son gré; ces demi-mensonges eurent
le succès qu’il en attendait. Il fut invité à partager le repas de
la famille, comme le voulaient son nom, sa naissance et son titre.
Montefiore avait ses raisons en cherchant à capter la bienveillance
du marchand; il sentait sa madone, comme l’ogre sentait la chair
fraîche du petit Poucet et de ses frères. Malgré la confiance qu’il sut
inspirer au drapier, celui-ci garda le plus profond secret sur cette
madone; et non-seulement le capitaine n’aperçut aucune trace de jeune
fille durant la première journée qu’il passa sous le toit de l’honnête
Espagnol, mais encore il ne put entendre aucun bruit ni saisir aucun
indice qui lui en révélât la présence dans cet antique logis. Cependant
tout résonnait si bien entre les planchers de cette construction,
presque entièrement bâtie en bois, que pendant le silence des premières
heures de la nuit, Montefiore espéra deviner en quel lieu se trouvait
cachée la jeune inconnue. Imaginant qu’elle était la fille unique de
ces vieilles gens, il la crut consignée par eux dans les mansardes, où
ils avaient établi leur domicile pour tout le temps de l’occupation.
Mais aucune révélation ne trahit la cachette de ce précieux trésor.
L’officier resta bien le visage collé aux petits carreaux en losange,
et retenus par des branches de plomb, qui donnaient sur la cour
intérieure, noire enceinte de murailles; mais il n’y aperçut aucune
lueur, si ce n’est celle que projetaient les fenêtres de la chambre
où étaient les deux vieux époux, toussant, allant, venant, parlant.
De la jeune fille, pas même l’ombre. Montefiore était trop fin pour
risquer l’avenir de sa passion en se hasardant à sonder nuitamment
la maison, ou à frapper doucement aux portes. Découvert par ce chaud
patriote, soupçonneux comme doit l’être un Espagnol père et marchand
de draperies, c’eût été se perdre infailliblement. Le capitaine
résolut donc d’attendre avec patience, espérant tout du temps et de
l’imperfection des hommes, qui finissent toujours, même les scélérats,
à plus forte raison les honnêtes gens, par oublier quelque précaution.
Le lendemain, il découvrit où couchait la servante, en voyant une
espèce de hamac dans la cuisine. Quant à l’apprenti, il dormait sur les
comptoirs de la boutique. Pendant cette seconde journée, au souper,
Montefiore, en maudissant Napoléon, réussit à dérider le front soucieux
de son hôte, Espagnol grave, noir visage, semblable à ceux que l’on
sculptait jadis sur le manche des rebecs; et sa femme retrouva un
sourire gai de haine dans les plis de sa vieille figure. La lampe et
les reflets du _brazero_ éclairaient fantastiquement cette noble salle.
L’hôtesse venait d’offrir un _cigaretto_ à leur demi-compatriote. En ce
moment, Montefiore entendit le frôlement d’une robe et la chute d’une
chaise, derrière une tapisserie.
[Illustration: JUANA.
C’était une figure blanche, où le ciel de l’Espagne avait jeté
quelques légers tons de bistre.
LES MARANA.]
--Allons, dit la femme en pâlissant, que tous les saints nous
assistent! et qu’il ne soit pas arrivé de malheur.
--Vous avez donc là quelqu’un? dit l’Italien sans donner signe
d’émotion.
Le drapier laissa échapper un mot d’injure contre les filles. Alarmée,
sa femme ouvrit une porte secrète, et amena demi-morte la madone
de l’Italien, à laquelle cet amoureux ravi ne parut faire aucune
attention. Seulement, pour éviter toute affectation, il regarda la
jeune fille, se retourna vers l’hôte, et lui dit dans sa langue
maternelle:--Est-ce là votre fille, seigneur?
Perez de Lagounia, tel était le nom du marchand, avait eu de grandes
relations commerciales à Gênes, à Florence, à Livourne; il savait
l’italien et répondit dans la même langue:--Non. Si c’eût été ma fille,
j’eusse pris moins de précautions. Cette enfant nous est confiée, et
j’aimerais mieux périr que de lui voir arriver le moindre malheur. Mais
donnez donc de la raison à une fille de dix-huit ans!
--Elle est bien belle, dit froidement Montefiore, qui ne regarda plus
la jeune fille.
--La beauté de la mère est assez célèbre, répondit le marchand.
Et ils continuèrent à fumer en s’observant l’un l’autre. Quoique
Montefiore se fût imposé la dure loi de ne pas jeter le moindre regard
qui pût compromettre son apparente froideur, cependant, au moment où
Perez tourna la tête pour cracher, il se permit de lancer un coup d’œil
à la dérobée sur cette fille, et il en rencontra les yeux petillants.
Mais alors, avec cette science de vision qui donne à un débauché, aussi
bien qu’à un sculpteur, le fatal pouvoir de déshabiller pour ainsi dire
une femme, d’en deviner les formes par des inductions, et rapides et
sagaces, il vit un de ces chefs-d’œuvre dont la création exige tous les
bonheurs de l’amour. C’était une figure blanche où le ciel de l’Espagne
avait jeté quelques légers tons de bistre qui ajoutaient à l’expression
d’un calme séraphique, une ardente fierté, lueur infusée sous ce teint
diaphane, peut-être due à un sang tout mauresque qui le vivifiait et le
colorait. Relevés sur le sommet de la tête, ses cheveux retombaient et
entouraient de leurs reflets noirs de fraîches oreilles transparentes,
en dessinant les contours d’un cou faiblement azuré. Ces boucles
luxuriantes mettaient en relief des yeux brûlants, et les lèvres rouges
d’une bouche bien arquée. La basquine du pays faisait bien valoir
la cambrure d’une taille facile à ployer comme un rameau de saule.
C’était, non pas la Vierge de l’Italie, mais la Vierge de l’Espagne,
celle du Murillo, le seul artiste assez osé pour l’avoir peinte enivrée
de bonheur par la conception du Christ, imagination délirante du plus
hardi, du plus chaud des peintres. Il se trouvait en cette fille trois
choses réunies, dont une seule suffit à diviniser une femme: la pureté
de la perle gisant au fond des mers, la sublime exaltation de la sainte
Thérèse espagnole, et la volupté qui s’ignore. Sa présence eut toute
la vertu d’un talisman. Montefiore ne vit plus rien de vieux autour de
lui: la jeune fille avait tout rajeuni. Si l’apparition fut délicieuse,
elle dura peu. L’inconnue fut reconduite dans la chambre mystérieuse,
où la servante lui porta dès lors ostensiblement et de la lumière et
son repas.
--Vous faites bien de la cacher, dit Montefiore en italien. Je vous
garderai le secret. Diantre! nous avons des généraux capables de vous
l’enlever militairement.
L’enivrement de Montefiore alla jusqu’à lui suggérer l’idée d’épouser
l’inconnue. Alors il demanda quelques renseignements à son hôte. Perez
lui raconta volontiers l’aventure à laquelle il devait sa pupille, et
le prudent Espagnol fut engagé à faire cette confidence, autant par
l’illustration des Montefiore, dont il avait entendu parler en Italie,
que pour montrer combien étaient fortes les barrières qui séparaient
la jeune fille d’une séduction. Quoique le bonhomme eût une certaine
éloquence de patriarche, en harmonie avec ses mœurs simples et conforme
au coup d’escopette tiré sur Montefiore, ses discours gagneront à être
résumés.
Au moment où la révolution française changea les mœurs des pays qui
servirent de théâtre à ses guerres, vint à Tarragone une fille de joie,
chassée de Venise par la chute de Venise. La vie de cette créature
était un tissu d’aventures romanesques et de vicissitudes étranges. A
elle, plus souvent qu’à toute autre femme de cette classe en dehors
du monde, il arrivait, grâce au caprice d’un seigneur frappé de sa
beauté extraordinaire, de se trouver pendant un certain temps gorgée
d’or, de bijoux, entourée des mille délices de la richesse. C’était
les fleurs, les carrosses, les pages, les caméristes, les palais, les
tableaux, l’insolence, les voyages comme les faisait Catherine II;
enfin la vie d’une reine absolue dans ses caprices et obéie souvent
par delà ses fantaisies. Puis, sans que jamais ni elle, ni personne,
nul savant, physicien, chimiste ou autre, ait pu découvrir par quel
procédé s’évaporait son or, elle retombait sur le pavé, pauvre,
dénuée de tout, ne conservant que sa toute-puissante beauté, vivant
d’ailleurs sans aucun souci du passé, du présent ni de l’avenir. Jetée,
maintenue en sa misère par quelque pauvre officier joueur de qui elle
adorait la moustache, elle s’attachait à lui comme un chien à son
maître, partageant avec lui seulement les maux de cette vie militaire
qu’elle consolait; du reste, faite à tout, dormant aussi gaie sous
le toit d’un grenier que sous la soie des plus opulentes courtines.
Italienne, Espagnole tout ensemble, elle observait très-exactement les
pratiques religieuses, et plus d’une fois elle avait dit à l’amour:--Tu
reviendras demain, aujourd’hui je suis à Dieu. Mais cette fange pétrie
d’or et de parfums, cette insouciance de tout, ces passions furieuses,
cette religieuse croyance jetée à ce cœur comme un diamant dans la
boue, cette vie commencée et finie à l’hôpital, ces chances du joueur
transportées à l’âme, à l’existence entière; enfin cette haute alchimie
où le vice attisait le feu du creuset dans lequel se fondaient les
plus belles fortunes, se fluidifiaient et disparaissaient les écus des
aïeux et l’honneur des grands noms; tout cela procédait d’un génie
particulier, fidèlement transmis de mère en fille depuis le Moyen-Age.
Cette femme avait nom LA MARANA. Dans sa famille, purement féminine,
et depuis le treizième siècle, l’idée, la personne, le nom, le pouvoir
d’un père avaient été complétement inconnus. Le mot de _Marana_ était,
pour elle, ce que la dignité de _Stuart_ fut pour la célèbre race
royale écossaise, un nom d’honneur substitué au nom patronymique, par
l’hérédité constante de la même charge inféodée à la famille.
Jadis en France, en Espagne et en Italie, quand ces trois pays
eurent, du quatorzième au quinzième siècle, des intérêts communs qui
les unirent ou les désunirent par une guerre continuelle, le mot de
Marana servit à exprimer, dans sa plus large acception, une fille de
joie. A cette époque, ces sortes de femmes avaient dans le monde un
certain rang duquel rien aujourd’hui ne peut donner l’idée. Ninon de
Lenclos et Marion Delorme ont seules, en France, joué le rôle des
Impéria, des Catalina, des Marana, qui, dans les siècles précédents,
réunissaient chez elles la soutane, la robe et l’épée. Une Impéria
bâtit à Rome je ne sais quelle église, dans un accès de repentir,
comme Rhodope construisit jadis une pyramide en Égypte. Ce nom,
infligé d’abord comme une flétrissure à la famille bizarre dont il est
ici question, avait fini par devenir le sien et ennoblir le vice en
elle par l’incontestable antiquité du vice. Or, un jour, la Marana du
dix-neuvième siècle, un jour d’opulence ou de misère, on ne sait, ce
problème fut un secret entre elle et Dieu, mais certes, ce fut dans
une heure de religion et de mélancolie, cette femme se trouva les
pieds dans un bourbier et la tête dans les cieux. Elle maudit alors le
sang de ses veines, elle se maudit elle-même, elle trembla d’avoir une
fille, et jura, comme jurent ces sortes de femmes, avec la probité,
avec la volonté du bagne, la plus forte volonté, la plus exacte probité
qu’il y ait sous le ciel; elle jura donc devant un autel, en croyant
à l’autel, de faire de sa fille une créature vertueuse, une sainte,
afin de donner, à cette longue suite de crimes amoureux et de femmes
perdues, un ange, pour elles toutes, dans le ciel. Le vœu fait, le
sang de Marana parla, la courtisane se rejeta dans sa vie aventureuse,
une pensée de plus au cœur. Enfin, elle vint à aimer du violent amour
des prostituées, comme Henriette Wilson aima lord Ponsomby, comme
mademoiselle Dupuis aima Bolingbroke, comme la marquise de Pescaire
aima son mari; mais non, elle n’aima pas, elle adora l’un de ces
hommes à blonds cheveux, un homme à moitié femme, à laquelle elle
prêta les vertus qu’elle n’avait pas, voulant garder pour elle tout
ce qui était vice. Puis, de cet homme faible, de ce mariage insensé,
de ce mariage qui n’est jamais béni par Dieu ni par les hommes, que
le bonheur devrait justifier, mais qui n’est jamais absous par le
bonheur et duquel rougissent un jour les gens sans front, elle eut une
fille, une fille à sauver, une fille pour laquelle elle désira une
belle vie, et surtout les pudeurs qui lui manquaient. Alors, qu’elle
vécût heureuse ou misérable, opulente ou pauvre, elle eut au cœur un
sentiment pur, le plus beau de tous les sentiments humains, parce qu’il
est le plus désintéressé. L’amour a encore son égoïsme à lui, l’amour
maternel n’en a plus. La Marana fut mère comme aucune mère n’était
mère; car, dans son naufrage éternel, la maternité pouvait être une
planche de salut. Accomplir saintement une partie de sa tâche terrestre
en envoyant un ange de plus dans le paradis, n’était-ce pas mieux
qu’un tardif repentir? n’était-ce pas la seule prière pure qu’il lui
fût permis d’élever jusqu’à Dieu? Aussi, quand cette fille, quand sa
Maria-Juana-Pepita (elle aurait voulu lui donner pour patronnes toutes
les saintes de la Légende); donc, lorsque cette petite créature lui fut
accordée, elle eut une si haute idée de la majesté d’une mère, qu’elle
supplia le Vice de lui octroyer une trêve. Elle se fit vertueuse, et
vécut solitaire. Plus de fêtes, plus de nuits, plus d’amours. Toutes
ses fortunes, toutes ses joies étaient dans le frêle berceau de sa
fille. Les accents de cette voix enfantine lui bâtissaient une oasis
dans les sables ardents de sa vie. Ce sentiment n’eut rien qui pût
se mesurer à aucun autre. Ne comprenait-il pas tous les sentiments
humains et toutes les espérances célestes? La Marana ne voulut entacher
sa fille d’aucune souillure autre que celle du péché originel de sa
naissance, qu’elle essaya de baptiser dans toutes les vertus sociales;
aussi réclama-t-elle du jeune père une fortune paternelle, et le nom
paternel. Cette fille ne fut donc plus une Juana Marana, mais Juana de
Mancini. Puis, quand après sept années de joie et de baisers, d’ivresse
et de bonheur, il fallut que la pauvre Marana se privât de cette idole,
afin de ne pas lui courber le front sous la honte héréditaire, cette
mère eut le courage de renoncer à son enfant pour son enfant, et lui
chercha, non sans d’horribles douleurs, une autre mère, une famille,
des mœurs à prendre, de saints exemples à imiter. L’abdication d’une
mère est un acte épouvantable ou sublime; ici, n’était-il pas sublime?