Beauvouloir n’avait pas soustrait non plus Gabrielle à l’influence de

l’amour divin, elle joignait à l’admiration de la nature l’adoration

du Créateur; elle s’était élancée dans la première voie ouverte aux

sentiments féminins: elle aimait Dieu, elle aimait Jésus, la Vierge et

les saints, elle aimait l’Église et ses pompes; elle était catholique

à la manière de sainte Thérèse qui voyait dans Jésus un infaillible

époux, un continuel mariage. Mais Gabrielle se livrait à cette passion

des âmes fortes avec une simplicité si touchante, qu’elle aurait

désarmé la séduction la plus brutale par l’enfantine naïveté de son

langage.

Où cette vie d’innocence conduisait-elle Gabrielle? Comment instruire

une intelligence aussi pure que l’eau d’un lac tranquille qui n’aurait

encore réfléchi que l’azur des cieux? Quelles images dessiner sur cette

toile blanche? Autour de quel arbre tourner les clochettes de neige

épanouies sur ce liseron? Jamais le père ne s’était fait ces questions

sans éprouver un frisson intérieur. En ce moment, le bon vieux savant

cheminait lentement sur sa mule, comme s’il eût voulu rendre éternelle

la route qui menait du château d’Hérouville à Ourscamp, nom du village

auprès duquel se trouvait son domaine de Forcalier. L’amour infini

qu’il portait à sa fille lui avait fait concevoir un si hardi projet!

un seul être au monde pouvait la rendre heureuse, et cet homme était

Étienne. Certes, le fils angélique de Jeanne de Saint-Savin et la

candide fille de Gertrude Marana étaient deux créations jumelles. Toute

autre femme que Gabrielle devait effrayer et tuer l’héritier présomptif

de la maison d’Hérouville; de même qu’il semblait à Beauvouloir que

Gabrielle devait périr par le fait de tout homme de qui les sentiments

et les formes extérieures n’auraient pas la virginale délicatesse

d’Étienne. Certes le pauvre médecin n’y avait jamais songé, le hasard

s’était complu à ce rapprochement, et l’ordonnait. Mais, sous le règne

de Louis XIII, oser amener le duc d’Hérouville à marier son fils

unique à la fille d’un rebouteur normand! Et cependant de ce mariage

seulement pouvait résulter cette lignée que voulait impérieusement le

vieux duc. La nature avait destiné ces deux beaux êtres l’un à l’autre.

Dieu les avait rapprochés par une incroyable disposition d’événements,

tandis que les idées humaines, les lois mettaient entre eux des abîmes

infranchissables. Quoique le vieillard crût voir en ceci le doigt de

Dieu, et malgré la parole qu’il avait surprise au duc, il fut saisi

par de telles appréhensions en pensant aux violences de ce caractère

indompté, qu’il revint sur ses pas au moment où, parvenu sur le haut

de la colline opposée à celle d’Ourscamp, il aperçut la fumée qui

s’élevait de son toit entre les arbres de son enclos. Il fut décidé par

son illégitime parenté, considération qui pouvait influer sur l’esprit

de son maître. Puis une fois décidé, Beauvouloir eut confiance dans les

hasards de la vie, il se pourrait que le duc mourût avant le mariage;

et d’ailleurs il compta sur les exemples: une paysanne du Dauphiné,

Françoise Mignot, venait d’épouser le maréchal de l’Hopital; le fils du

connétable Anne de Montmorency avait épousé Diane, la fille de Henri II

et d’une dame piémontaise nommée Philippe Duc.

Pendant cette délibération, où l’amour paternel estimait toutes les

probabilités, discutait les bonnes comme les mauvaises chances, et

tâchait d’entrevoir l’avenir en en pesant les éléments, Gabrielle se

promenait dans le jardin où elle choisissait des fleurs pour garnir

les vases de l’illustre potier qui fit avec l’émail ce que Benvenuto

Cellini avait fait avec les métaux. Gabrielle avait mis ce vase, orné

d’animaux en relief, sur une table, au milieu de la salle, et le

remplissait de fleurs pour égayer sa grand’mère, et peut-être aussi

pour donner une forme à ses propres pensées. Le grand vase de faïence,

dite de Limoges, était plein, achevé, posé sur le riche tapis de la

table, et Gabrielle disait à sa grand’mère:--«Regardez donc!» quand

Beauvouloir entra. La fille courut se jeter dans les bras du père.

Après les premières effusions de tendresse, Gabrielle voulut que le

vieillard admirât le bouquet; mais après l’avoir regardé, Beauvouloir

plongea sur sa fille un regard profond qui la fit rougir.

--Il est temps, se dit-il en comprenant le langage de ces fleurs dont

chacune avait été sans doute étudiée et dans sa forme et dans sa

couleur, tant chacune était bien mise à sa place, où elle produisait un

effet magique dans le bouquet.

Gabrielle resta debout, sans penser à la fleur commencée sur son

métier. A l’aspect de sa fille, une larme roula dans les yeux de

Beauvouloir, sillonna ses joues qui contractaient encore difficilement

une expression sérieuse, et tomba sur sa chemise que, selon la mode

du temps, son pourpoint ouvert sur le ventre laissait voir au-dessus

de son haut-de-chausses. Il jeta son feutre orné d’une vieille plume

rouge, pour pouvoir faire avec sa main le tour de sa tête pelée. En

contemplant de nouveau sa fille qui, sous les solives brunes de cette

salle tapissée de cuir, ornée de meubles en ébène, de portières en

grosses étoffes de soie, parée de sa haute cheminée, et qu’éclairait un

jour doux, était encore bien à lui, le pauvre père sentit des larmes

dans ses yeux et les essuya. Un père qui aime son enfant voudrait le

garder toujours petit; quant à celui qui peut voir, sans une profonde

douleur, sa fille passant sous la domination d’un homme, il ne remonte

pas vers les mondes supérieurs, il redescend dans les espèces infimes.

--Qu’avez-vous, mon fils? dit la vieille mère en ôtant ses lunettes et

cherchant dans l’attitude ordinairement joyeuse du bonhomme le sujet du

silence qui la surprenait.

Le vieux médecin montra du doigt sa fille à l’aïeule qui hocha la tête

par un signe de satisfaction, comme pour dire: Elle est bien mignonne!

[Illustration: GABRIELLE.

Son front était rêveur, souvent étonné, riant parfois, et toujours

d’une auguste sérénité.

L’ENFANT MAUDIT.]

Qui n’eût pas éprouvé l’émotion de Beauvouloir en voyant la jeune

fille comme la dessinait l’habillement de l’époque et le jour frais

de la Normandie. Gabrielle portait ce corset en pointe par devant et

carré par derrière que les peintres italiens ont presque tous donné à

leurs saintes et leurs madones. Cet élégant corselet en velours bleu

de ciel, aussi joli que celui d’une demoiselle des eaux, enveloppait

le corsage comme une guimpe, en le comprimant de manière à modeler

finement les formes qu’il semblait aplatir; il moulait les épaules,

le dos, la taille avec la netteté d’un dessin fait par le plus habile

artiste, et se terminait autour du cou par une oblongue échancrure

ornée d’une légère broderie en soie couleur carmélite, et qui laissait

voir autant de nu qu’il en fallait pour montrer la beauté de la femme,

mais pas assez pour éveiller le désir. Une robe de couleur carmélite,

qui continuait le trait des lignes accusées par le corps de velours,

tombait jusque sur les pieds en formant des plis minces et comme

aplatis. La taille était si fine, que Gabrielle semblait grande. Son

bras menu pendait avec l’inertie qu’une pensée profonde imprime à

l’attitude. Ainsi posée, elle présentait un modèle vivant des naïfs

chefs-d’œuvre de la statuaire dont le goût existait alors, et qui se

recommande à l’admiration par la suavité de ses lignes droites sans

roideur, et par la fermeté d’un dessin qui n’exclut pas la vie. Jamais

profil d’hirondelle n’offrit, en rasant une croisée le soir, des

formes plus élégamment coupées. Le visage de Gabrielle était mince

sans être plat; sur son cou et sur son front couraient des filets

bleuâtres qui y dessinaient des nuances semblables à celles de l’agate,

en montrant la délicatesse d’un teint si transparent, qu’on eût cru

voir le sang couler dans les veines. Cette blancheur excessive était

faiblement teintée de rose aux joues. Cachés sous un petit bonnet de

velours bleu brodé de perles, ses cheveux, d’un blond égal, coulaient

comme deux ruisseaux d’or le long de ses tempes, et se jouaient en

anneaux sur ses épaules, qu’ils ne couvraient pas. La couleur chaude

de cette chevelure soyeuse animait la blancheur éclatante du cou, et

purifiait encore par son reflet les contours du visage déjà si pur.

Les yeux, longs et comme pressés entre des paupières grasses, étaient

en harmonie avec la finesse du corps et de la tête; le gris de perle y

avait du brillant sans vivacité, la candeur y recouvrait la passion. La

ligne du nez eût paru froide comme une lame d’acier, sans deux narines

veloutées et roses dont les mouvements semblaient en désaccord avec la

chasteté d’un front rêveur, souvent étonné, riant parfois, et toujours

d’une auguste sérénité. Enfin, une petite oreille alerte attirait le

regard, en montrant sous le bonnet, entre deux touffes de cheveux, la

poire d’un rubis dont la couleur se détachait vigoureusement sur le

lait du cou. Ce n’était ni la beauté normande où la chair abonde, ni

la beauté méridionale où la passion agrandit la matière, ni la beauté

française, toute fugitive comme ses expressions, ni la beauté du Nord

mélancolique et froide, c’était la séraphique et profonde beauté de

l’Église catholique, à la fois souple et rigide, sévère et tendre.

--Où trouvera-t-on une plus jolie duchesse? se dit Beauvouloir en se

complaisant à voir Gabrielle, qui, légèrement penchée, tendant le cou

pour suivre au dehors le vol d’un oiseau, ne pouvait se comparer qu’à

une gazelle arrêtée pour écouter le murmure de l’eau où elle va se

désaltérer.

--Viens t’asseoir là, dit Beauvouloir en se frappant la cuisse et

faisant à Gabrielle un signe qui annonçait une confidence.

Gabrielle comprit et vint. Elle se posa sur son père avec la légèreté

de la gazelle, et passa son bras autour du cou de Beauvouloir dont le

collet fut brusquement chiffonné.

--A qui pensais-tu donc en cueillant ces fleurs? jamais tu ne les as si

galamment disposées.

--A bien des choses, dit-elle. En admirant ces fleurs, qui semblent

faites pour nous, je me demandais pour qui nous sommes faites, nous;

quels sont les êtres qui nous regardent? Vous êtes mon père, je puis

vous dire ce qui se passe en moi; vous êtes habile, vous expliquerez

tout. Je sens en moi comme une force qui veut s’exercer, je lutte

contre quelque chose. Quand le ciel est gris, je suis à demi contente,

je suis triste, mais calme. Quand il fait beau, que les fleurs sentent

bon, que je suis là-bas sur mon banc, sous les chèvrefeuilles et les

jasmins, il s’élève en moi comme des vagues qui se brisent contre mon

immobilité. Il me vient dans l’esprit des idées qui me heurtent et

s’enfuient comme les oiseaux le soir à nos croisées, je ne peux pas

les retenir. Eh! bien, quand j’ai fait un bouquet où les couleurs

sont nuancées comme sur une tapisserie, où le rouge mord le blanc, où

le vert et le brun se croisent, quand tout y abonde, que l’air s’y

joue, que les fleurs se heurtent, qu’il y a une mêlée de parfums et

de calices entre-choqués, je suis comme heureuse en reconnaissant ce

qui se passe en moi-même. Quand, à l’église, l’orgue joue et que le

clergé répond, qu’il y a deux chants distincts qui se parlent, les voix

humaines et la musique, eh! bien, je suis contente, cette harmonie

me retentit dans la poitrine, je prie avec un plaisir qui m’anime le

sang...

En écoutant sa fille, Beauvouloir l’examinait avec l’œil de la

sagacité: son regard eût semblé stupide par la force même de ses

pensées rayonnantes, de même que l’eau d’une cascade semble immobile.

Il soulevait le voile de chair qui lui cachait le jeu secret par lequel

l’âme réagit sur le corps, il étudiait les symptômes divers que sa

longue expérience avait surpris dans toutes les personnes confiées à

ses soins, et il les comparait aux symptômes contenus dans ce corps

frêle dont les os l’effrayaient par leur délicatesse, dont le teint de

lait l’épouvantait par son peu de consistance; et il tâchait de relier

les enseignements de sa science à l’avenir de cette angélique enfant,

et il avait le vertige en se trouvant ainsi, comme s’il eût été sur un

abîme; la voix trop vibrante, la poitrine trop mignonne de Gabrielle

l’inquiétait, et il s’interrogeait lui-même, après l’avoir interrogée.

--Tu souffres ici! s’écria-t-il enfin poussé par une dernière pensée où

se résuma sa méditation. Elle inclina mollement la tête.--A la grâce

de Dieu! dit le vieillard en jetant un soupir. Je t’emmène au château

d’Hérouville, tu y pourras prendre, dans la mer, des bains qui te

fortifieront.

--Cela est-il vrai, mon père? ne vous moquez pas de votre Gabrielle.

J’ai tant désiré voir le château, les hommes d’armes, les capitaines et

Monseigneur.

--Oui, ma fille. Ta nourrice et Jean t’accompagneront.

--Sera-ce bientôt?

--Demain, dit le vieillard qui se précipita dans le jardin pour cacher

son agitation à sa mère et à sa fille.

--Dieu m’est témoin, s’écria-t-il, qu’aucune pensée ambitieuse ne me

fait agir. Ma fille à sauver, le pauvre petit Étienne à rendre heureux,

voilà mes seuls motifs!

S’il s’interrogeait ainsi lui-même, c’est qu’il sentait, au fond de

sa conscience, une inextinguible satisfaction de savoir que, par la

réussite de son projet, Gabrielle serait un jour duchesse d’Hérouville.

Il y a toujours un homme chez un père. Il se promena longtemps, rentra

pour souper, et se complut pendant toute la soirée à regarder sa fille

au sein de la douce et brune poésie à laquelle il l’avait habituée.

Quand, avant le coucher, la grand’mère, la nourrice, le médecin et

Gabrielle s’agenouillèrent pour faire leur prière en commun, il leur

dit:--Supplions tous Dieu qu’il bénisse mon entreprise.

La grand’mère, qui connaissait le dessein de son fils, eut les yeux

humectés par ce qui lui restait de larmes. La curieuse Gabrielle avait

le visage rouge de bonheur. Le père tremblait, tant il avait peur d’une

catastrophe.

--Après tout, lui dit sa mère, ne t’effraie pas, Antoine! Le duc ne

tuera pas sa petite-fille.

--Non, répondit-il, mais il peut la contraindre à épouser quelque

soudard de baron qui nous la meurtrirait.

Le lendemain Gabrielle, montée sur un âne, suivie de sa nourrice à

pied, de son père à cheval sur sa mule, et accompagnée du valet qui

conduisait deux chevaux chargés de bagages, se mit en route vers le

château d’Hérouville, où la caravane n’arriva qu’à la tombée du jour.

Afin de pouvoir tenir ce voyage secret, Beauvouloir s’était dirigé

par les chemins détournés en partant de grand matin, et il avait fait

emporter des provisions pour manger en route, sans se montrer dans

les hôtelleries. Beauvouloir entra donc à la nuit, sans être remarqué

par les gens du château, dans l’habitation que l’enfant maudit avait

occupée si longtemps, et où l’attendait Bertrand, la seule personne

qu’il eût mise dans sa confidence. Le vieil écuyer aida le médecin, la

nourrice et le valet à décharger les chevaux, à transporter le bagage,

et à établir la fille de Beauvouloir dans la demeure d’Étienne. Quand

Bertrand vit Gabrielle, il resta tout ébahi.

--Il me semble voir Madame! s’écria-t-il. Elle est mince et fluette

comme elle; elle a ses couleurs pâles et ses cheveux blonds; le vieux

duc l’aimera.

--Dieu le veuille! dit Beauvouloir. Mais reconnaîtra-t-il son sang à

travers le mien?

--Il ne peut guère le renier, dit Bertrand. Je suis allé souvent

le querir à la porte de la Belle Romaine, qui demeurait rue

Culture-Sainte-Catherine, le cardinal de Lorraine la laissa forcément à

monseigneur, par honte d’avoir été maltraité en sortant de chez elle.

Monseigneur, qui, dans ce temps-là, marchait sur les talons de ses

vingt ans, doit bien se souvenir de cette embûche, il était déjà bien

hardi, je peux dire la chose aujourd’hui, il menait les affronteurs!

--Il ne pense plus guère à tout ceci, dit Beauvouloir. Il sait que ma

femme est morte, mais à peine sait-il que j’ai une fille!

--Deux vieux reîtres comme nous mèneront la barque à bon port, dit

Bertrand. Après tout, si le duc se fâche et s’en prend à nos carcasses,

elles ont fait leur temps.

Avant de partir, le duc d’Hérouville avait défendu, sous les peines

les plus graves, à tous les gens du château, d’aller sur la grève où

Étienne avait jusqu’alors passé sa vie, à moins que le duc de Nivron

n’y ramenât quelqu’un avec lui. Cet ordre, suggéré par Beauvouloir, qui

avait démontré la nécessité de laisser Étienne maître de garder ses

habitudes, garantissait à Gabrielle et à sa nourrice l’inviolabilité du

territoire d’où le médecin leur commanda de ne jamais sortir sans sa

permission.

Étienne était resté, pendant ces deux jours, dans la chambre

seigneuriale, où le retenait le charme de ses douloureux souvenirs.

Ce lit avait été celui de sa mère; à deux pas, elle avait subi cette

terrible scène de l’accouchement où Beauvouloir avait sauvé deux

existences; elle avait confié ses pensées à cet ameublement, elle s’en

était servie, ses yeux avaient souvent erré sur ces lambris; combien

de fois était-elle venue à cette croisée pour appeler, par un cri,

par un signe, son pauvre enfant désavoué, maintenant maître souverain

du château. Demeuré seul dans cette chambre, où, la dernière fois,

il n’était venu qu’à la dérobée, amené par Beauvouloir pour donner

un dernier baiser à sa mère mourante, il l’y faisait revivre, il lui

parlait, il l’écoutait; il s’abreuvait à cette source qui ne tarit

jamais, et d’où découlent tant de chants semblables au _Super flumina

Babylonis_. Le lendemain de son retour, Beauvouloir vint voir son

maître, et le gronda doucement d’être resté dans sa chambre sans

sortir, en lui faisant observer qu’il ne fallait pas substituer à sa

vie en plein air, la vie d’un prisonnier.

--Ceci est bien vaste, répondit Étienne, il y a l’âme de ma mère.

Le médecin obtint cependant, par la douce influence de l’affection,

qu’Étienne se promènerait tous les jours, soit au bord de la mer, soit

au dehors dans les campagnes qui lui étaient inconnues. Néanmoins

Étienne, toujours en proie à ses souvenirs, resta le lendemain jusqu’au

soir à sa fenêtre, occupé à regarder la mer; elle lui offrit des

aspects si multipliés, qu’il croyait ne l’avoir jamais vue si belle.

Il entremêla ses contemplations de la lecture de Pétrarque, un de ses

auteurs favoris, celui dont la poésie allait le plus à son cœur par la

constance et l’unité de son amour. Étienne n’avait pas en lui l’étoffe

de plusieurs passions, il ne pouvait aimer que d’une seule façon, une

seule fois. Si cet amour devait être profond, comme tout ce qui est

un, il devait être calme dans ses expressions, suave et pur comme les

sonnets du poëte italien. Au coucher du soleil, l’enfant de la solitude

se mit à chanter de cette voix merveilleuse qui s’était produite,

comme une espérance, dans les oreilles les plus sourdes à la musique,

celles de son père. Il exprima sa mélancolie en variant un même air

qu’il dit plusieurs fois à la manière du rossignol. Cet air, attribué

au feu roi Henri IV, n’était pas l’air de _Gabrielle_, mais un air de

beaucoup supérieur comme facture, comme mélodie, comme expression de

tendresse, et que les admirateurs du vieux temps reconnaîtront aux

paroles également composées par le grand roi; l’air fut sans doute pris

aux refrains qui avaient bercé son enfance dans les montagnes du Béarn.

Viens, aurore,

Je t’implore,

Je suis gai quand je te voi;

La bergère

Qui m’est chère

Est vermeille comme toi;

De rosée

Arrosée,

La rose a moins de fraîcheur;

Une hermine

Est moins fine,

Le lis a moins de blancheur.

Après s’être naïvement peint la pensée de son cœur par ses chants,

Étienne contempla la mer en se disant:--Voilà ma fiancée et mon seul

amour à moi! Puis il chanta cet autre passage de la chansonnette:

Elle est blonde,

Sans seconde!

et le répéta en exprimant la poésie solliciteuse qui surabonde chez

un timide jeune homme, oseur quand il est solitaire. Il y avait des

rêves dans ce chant onduleux, pris, repris, interrompu, recommencé,

puis perdu dans une dernière modulation dont les teintes s’affaiblirent

comme les vibrations d’une cloche. En ce moment, une voix qu’il fut

tenté d’attribuer à quelque sirène sortie de la mer, une voix de femme

répéta l’air qu’il venait de chanter, mais avec toutes les hésitations

que devait y mettre une personne à laquelle se révèle pour la première

fois la musique; il reconnut le bégaiement d’un cœur qui naissait à

la poésie des accords. Étienne, à qui de longues études sur sa propre

voix avaient appris le langage des sons, où l’âme rencontre autant de

ressources que dans la parole pour exprimer ses pensées, pouvait seul

deviner tout ce que ces essais accusaient de timide surprise. Avec

quelle religieuse et subtile admiration n’avait-il pas été écouté? Le

calme de l’air lui permettait de tout entendre, et il tressaillit au

frémissement des plis flottants d’une robe; il s’étonna, lui que les

émotions produites par la terreur poussaient toujours à deux doigts de

la mort, de sentir en lui-même la sensation balsamique autrefois causée

par la venue de sa mère.

--Allons, Gabrielle, mon enfant, dit Beauvouloir, je t’ai défendu de

rester après le coucher du soleil sur ces grèves. Rentre, ma fille.

--Gabrielle! se dit Étienne, le joli nom!

Beauvouloir apparut bientôt et réveilla son maître d’une de ces

méditations qui ressemblaient à des rêves. Il était nuit, la lune se

levait.

--Monseigneur, dit le médecin, vous n’êtes pas encore sorti

aujourd’hui, ce n’est pas sage.

--Et moi, répondit Étienne, puis-je aller sur la grève après le coucher

du soleil?

Le sous-entendu de cette phrase qui accusait la douce malice d’un

premier désir fit sourire le vieillard.

--Tu as une fille? Beauvouloir.

--Oui, monseigneur, l’enfant de ma vieillesse, mon enfant chéri.

Monseigneur le duc, votre illustre père, m’a si fort recommandé de

veiller sur vos précieux jours, que, ne pouvant plus l’aller voir à

Forcalier où elle était, je l’en ai fait sortir, à mon grand regret, et

afin de la soustraire à tous les regards, je l’ai mise dans la maison

où logeait auparavant monseigneur. Elle est si délicate, je crains tout

pour elle, même un sentiment trop vif; aussi ne lui ai-je rien fait

apprendre, elle se serait tuée.

--Elle ne sait rien! dit Étienne surpris.

--Elle a tous les talents d’une bonne ménagère; mais elle a vécu comme

vit une plante. L’ignorance, monseigneur, est une chose aussi sainte

que la science; la science et l’ignorance sont pour les créatures

deux manières d’être; l’une et l’autre conservent l’âme comme dans un

suaire; la science vous a fait vivre, l’ignorance sauvera ma fille.

Les perles bien cachées échappent au plongeur et vivent heureuses. Je

puis comparer ma Gabrielle à une perle, son teint en a l’orient, son

âme en a la douceur, et jusqu’ici mon domaine de Forcalier lui a servi

d’écaille.

--Viens avec moi, dit Étienne en s’enveloppant d’un manteau, je veux

aller au bord de la mer, le temps est doux.

Beauvouloir et son maître cheminèrent en silence jusqu’à ce qu’une

lumière partie d’entre les volets de la maison du pêcheur eût sillonné

la mer par un ruisseau d’or.

--Je ne saurais exprimer, s’écria le timide héritier en s’adressant au

médecin, les sensations que me cause la vue d’une lumière projetée sur

la mer. J’ai si souvent contemplé la croisée de cette chambre jusqu’à

ce que sa lumière s’éteignît! ajouta-t-il en montrant la chambre de sa

mère.

--Quelque délicate que soit Gabrielle, répondit gaiement Beauvouloir,

elle peut venir et se promener avec nous, la nuit est chaude et l’air

ne contient aucune vapeur, je vais l’aller chercher; mais soyez sage,

monseigneur.

Étienne était trop timide pour proposer à Beauvouloir de l’accompagner

à la maison du pêcheur; d’ailleurs, il se trouvait dans l’état de

torpeur où nous plonge l’affluence des idées et des sensations

qu’engendre l’aurore de la passion. Plus libre en se trouvant seul, il

s’écria, voyant la mer éclairée par la lune:--L’Océan a donc passé dans

mon âme!

L’aspect de la jolie statuette animée qui venait à lui, et que la lune

argentait en l’enveloppant de sa lumière, redoubla les palpitations au

cœur d’Étienne, mais sans le faire souffrir.

--Mon enfant, dit Beauvouloir, voici monseigneur.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 19 / 65 段