méconnu! Il m’a privé de ton frère! Aujourd’hui, tu es mon seul et
unique enfant. Je t’aime plus que je m’aime moi-même. J’ai reconnu
mon erreur, je sais que tu as véritablement dans tes veines mon sang
ou celui de ta mère dont le malheur a été mon ouvrage. Viens, je
tâcherai de te faire oublier mes torts en te chérissant pour tout ce
que j’ai perdu. Étienne, tu es déjà duc de Nivron, et tu seras après
moi duc d’Hérouville, pair de France, chevalier des Ordres et de la
Toison-d’Or, capitaine de cent hommes d’armes, grand-bailli de Bessin,
gouverneur de Normandie pour le roi, seigneur de vingt-sept domaines
où se comptent soixante-neuf clochers, marquis de Saint-Sever. Tu
auras pour femme la fille d’un prince. Tu seras le chef de la maison
d’Hérouville. Veux-tu donc me faire mourir de chagrin? Viens, viens! ou
je reste agenouillé là, devant ta retraite, jusqu’à ce que je t’aie vu.
Ton vieux père te prie, et s’humilie devant son enfant comme si c’était
Dieu lui-même.
L’enfant maudit n’entendit pas ce langage hérissé d’idées sociales,
de vanités qu’il ne comprenait point, et retrouvait dans son âme des
impressions de terreur invincibles. Il resta muet, livré à d’affreuses
angoisses. Sur le soir, le vieux seigneur, après avoir épuisé toutes
les formules de langage, toutes les ressources de la prière et les
accents du repentir, fut frappé d’une sorte de contrition religieuse.
Il s’agenouilla sur le sable, et fit ce vœu:
--Je jure d’élever une chapelle à saint Jean et à saint Étienne,
patrons de ma femme et de mon fils, d’y fonder cent messes en l’honneur
de la Vierge, si Dieu et les saints me rendent l’affection de monsieur
le duc de Nivron, mon fils, ici présent!
Il demeura dans une humilité profonde, agenouillé, les mains jointes,
et pria. Mais ne voyant point paraître son enfant, l’espoir de son nom,
de grosses larmes sortirent de ses yeux si longtemps secs, et roulèrent
le long de ses joues flétries. En ce moment, Étienne, qui n’entendait
plus rien, se coula sur le bord de sa grotte comme une jeune couleuvre
affamée de soleil, il vit les larmes de ce vieillard abattu, reconnut
le langage de la douleur, saisit la main de son père, et l’embrassa en
disant d’une voix d’ange:--O ma mère, pardonne!
Dans la fièvre du bonheur, le gouverneur de Normandie emporta dans ses
bras son chétif héritier qui tremblait comme une fille enlevée; et le
sentant palpiter, il s’efforça de le rassurer en le baisant avec les
précautions qu’il aurait prises pour manier une fleur, il trouva pour
lui de douces paroles qu’il n’avait jamais su prononcer.
--Vrai Dieu, tu ressembles à ma pauvre Jeanne, cher enfant! lui
disait-il. Instruis-moi de tout ce qui te plaira, je te donnerai tout
ce que tu désireras. Sois bien fort! porte-toi bien! Je t’apprendrai à
monter à cheval sur une jument douce et gentille comme tu es doux et
gentil. Rien ne te contrariera. Tête-dieu pleine de reliques! autour
de toi, tout pliera comme des roseaux sous le vent. Je vais te donner
ici un pouvoir sans bornes. Moi-même je t’obéirai comme au Dieu de la
famille.
Le père entra bientôt avec son fils dans la chambre seigneuriale
où s’était écoulée la triste vie de la mère. Étienne alla soudain
s’appuyer près de cette croisée où il avait commencé de vivre, d’où
sa mère lui faisait des signaux pour lui annoncer le départ de son
persécuteur qui maintenant, sans qu’il sût encore pourquoi, devenait
son esclave et ressemblait à ces gigantesques créatures que le pouvoir
d’une fée mettait aux ordres d’un jeune prince. Cette fée était la
Féodalité. En revoyant la chambre mélancolique où ses yeux s’étaient
habitués à contempler l’Océan, des pleurs vinrent aux yeux d’Étienne;
les souvenirs de son long malheur mêlés aux mélodieuses souvenances
des plaisirs qu’il avait goûtés dans le seul amour qui lui fût permis,
l’amour maternel, tout fondit à la fois sur son cœur et y développa
comme un poëme à la fois délicieux et terrible. Les émotions de cet
enfant habitué à vivre dans les contemplations de l’extase, comme
d’autres se livrent aux agitations du monde, ne ressemblaient à aucune
des émotions habituelles aux hommes.
--Vivra-t-il? dit le vieillard étonné de la faiblesse de son héritier
sur lequel il se surprit à retenir son souffle.
--Je ne pourrai vivre qu’ici, répondit simplement Étienne qui l’avait
entendu.
--Hé! bien, cette chambre sera la tienne, mon enfant.
--Qu’y a-t-il? dit le jeune d’Hérouville en entendant des commensaux du
château qui arrivaient dans la salle des gardes où le duc les avait
convoqués tous pour leur présenter son fils, en ne doutant pas du
succès.
--Viens, lui répondit son père en le prenant par la main et l’amenant
dans la grande salle.
A cette époque un duc et pair, possessionné comme l’était le duc
d’Hérouville, ayant ses charges et ses gouvernements, menait en France
le train d’un prince; les cadets de famille ne répugnaient pas à le
servir; il avait une maison et des officiers: le premier lieutenant de
sa compagnie d’ordonnance était chez lui ce que sont aujourd’hui les
aides de camp chez un maréchal. Quelques années plus tard, le cardinal
de Richelieu eut des gardes du corps. Plusieurs princes alliés à la
maison royale, les Guise, les Condé, les Nevers, les Vendôme avaient
des pages pris parmi les enfants des meilleures maisons, dernière
coutume de la chevalerie éteinte. Sa fortune et l’ancienneté de sa
race normande indiquée par son nom (_herus villa_, maison du chef),
avaient permis au duc d’Hérouville d’imiter la magnificence des gens
qui lui étaient inférieurs, tels que les d’Épernon, les Luynes, les
Balagny, les d’O, les Zamet, regardés en ce temps comme des parvenus,
et qui néanmoins vivaient en princes. Ce fut donc un spectacle imposant
pour le pauvre Étienne que de voir l’assemblée des gens attachés au
service de son père. Le duc monta sur une chaise placée sous un de ces
_solium_ ou dais en bois sculpté garni d’une estrade élevée de quelques
marches, d’où, dans quelques provinces, certains seigneurs rendaient
encore des arrêts dans leurs châtellenies, rares vestiges de féodalité
qui disparurent sous le règne de Richelieu. Ces espèces de trônes,
semblables aux bancs d’œuvre dans les églises, sont devenus des objets
de curiosité. Quand Étienne se trouva là, près de son vieux père, il
frissonna de se voir le point de mire de tous les yeux.
--Ne tremble pas, lui dit le duc en abaissant sa tête chauve jusqu’à
l’oreille de son fils, car tout ça, c’est nos gens.
A travers les ténèbres à demi lumineuses produites par le soleil
couchant dont les rayons rougissaient les croisées de cette salle,
Étienne apercevait le bailli, les capitaines et les lieutenants en
armes, accompagnés de quelques soldats, les écuyers, le chapelain, les
secrétaires, le médecin, le majordome, les huissiers, l’intendant, les
piqueurs, les gardes-chasse, toute la livrée et les valets. Quoique ce
monde se tînt dans une attitude respectueuse commandée par la terreur
qu’inspirait le vieillard aux gens les plus considérables qui vivaient
sous son commandement et dans sa province, il se faisait un bruit sourd
produit par une curieuse attente. Ce bruit serra le cœur d’Étienne qui,
pour la première fois, éprouvait l’influence de la lourde atmosphère
d’une salle où respirait une assemblée nombreuse; ses sens, habitués
à l’air pur et sain de la mer, furent offensés avec une promptitude
qui indiquait la perfection de ses organes. Une horrible palpitation,
due à quelque vice dans l’organisation de son cœur, l’agita de ses
coups précipités, quand son père, obligé de se montrer comme un vieux
lion majestueux, prononça, d’une voix solennelle, le petit discours
suivant:--Mes amis, voici mon fils Étienne, mon premier-né, mon
héritier présomptif, le duc de Nivron, à qui le roi confirmera sans
doute les charges de défunt son frère; je vous le présente afin que
vous le reconnaissiez et que vous lui obéissiez comme à moi-même. Je
vous préviens que si l’un de vous, ou si quelqu’un dans la province
dont j’ai le gouvernement, déplaisait au jeune duc ou le heurtait en
quoi que ce soit, il vaudrait mieux, cela étant et moi le sachant,
que ce quelqu’un ne fût jamais sorti du ventre de sa mère. Vous avez
entendu? retournez tous à vos affaires, et que Dieu vous conduise. Les
obsèques de Maximilien d’Hérouville se feront ici, lorsque son corps y
sera rapporté. La maison prendra le deuil dans huit jours. Plus tard,
nous fêterons l’avénement de mon fils Étienne.
--Vive monseigneur! vivent les d’Hérouville! fut crié de manière à
faire mugir le château.
Les valets apportèrent des flambeaux pour éclairer la salle. Ce hourra,
cette lumière et les sensations que donna à Étienne le discours de
son père, jointes à celles qu’il avait éprouvées déjà, lui causèrent
une défaillance complète, il tomba sur le fauteuil en laissant sa
main de femme dans la large main de son père. Quand le duc, qui avait
fait signe au lieutenant de sa compagnie d’approcher, lui dit:--Eh!
bien, baron d’Artagnon, je suis heureux de pouvoir réparer ma perte,
venez voir mon fils! il sentit dans sa main une main froide, regarda
le nouveau duc de Nivron, le crut mort, et jeta un cri de terreur qui
épouvanta l’assemblée.
Beauvouloir ouvrit l’estrade, prit le jeune homme dans ses bras, et
l’emmena en disant à son maître:--Vous l’avez tué en ne le préparant
pas à cette cérémonie.
--Il ne pourra donc pas avoir d’enfant, s’il en est ainsi? s’écria le
duc qui suivit Beauvouloir dans la chambre seigneuriale où le médecin
alla coucher le jeune héritier.
--Eh! bien, maître? demanda le père avec anxiété.
--Ce ne sera rien, répondit le vieux serviteur en montrant à son
seigneur Étienne ranimé par un cordial dont il lui avait donné quelques
gouttes sur un morceau de sucre, nouvelle et précieuse substance que
les apothicaires vendaient au poids de l’or.
--Prends, vieux coquin, dit le vieux seigneur, en tendant sa bourse à
Beauvouloir, et soigne-le comme le fils d’un roi. S’il mourait par ta
faute, je te brûlerais moi-même sur un gril.
--Si vous continuez à vous montrer violent, le duc de Nivron mourra par
votre fait, dit brutalement le médecin à son maître, laissez-le, il va
s’endormir.
--Bonsoir, mon amour, dit le vieillard, en baisant son fils au front.
--Bonsoir, mon père, reprit le jeune homme dont la voix fit tressaillir
le duc qui pour la première fois s’entendait donner par Étienne le nom
de père.
Le duc prit Beauvouloir par le bras, l’l’emmena dans la salle voisine,
et le poussa dans l’embrasure d’une croisée en lui disant:--Ha! çà,
vieux coquin, à nous deux!
Ce mot, qui était la gracieuseté favorite du duc, fit sourire le
médecin, qui depuis longtemps avait quitté ses rebouteries.
--Tu sais, dit le duc en continuant, que je ne te veux pas de mal. Tu
as deux fois accouché ma pauvre Jeanne, tu as guéri mon fils Maximilien
d’une maladie, enfin tu fais partie de ma maison. Pauvre enfant! je
le vengerai, je me charge de celui qui me l’a tué! Tout l’avenir de
la maison d’Hérouville est donc entre tes mains. Je veux marier cet
enfant-là sans tarder. Toi seul peux savoir s’il y a chance de trouver
en cet avorton de l’étoffe à faire des d’Hérouville... Tu m’entends.
Que crois-tu?
--Sa vie, au bord de la mer, a été si chaste et si pure, que la nature
est plus drue chez lui qu’elle ne l’aurait été s’il eût vécu dans votre
monde. Mais un corps si délicat est le très-humble serviteur de l’âme.
Monseigneur Étienne doit choisir lui-même sa femme, car tout en lui
sera l’ouvrage de la nature, et non celui de vos vouloirs. Il aimera
naïvement, et fera, par désir de cœur, ce que vous souhaitez qu’il
fasse pour votre nom. Donnez à votre fils une grande dame qui soit
comme une haquenée, il ira se cacher dans ses rochers; bien plus! si
quelque vive terreur le tuerait à coup sûr, je crois qu’un bonheur trop
subit le foudroierait également. Pour éviter ce malheur, m’est avis de
laisser Étienne s’engager de lui-même, et à son aise, dans la voie des
amours. Écoutez, monseigneur, quoique vous soyez un grand et puissant
prince, vous n’entendez rien à ces sortes de choses. Accordez-moi votre
confiance entière, sans bornes, et vous aurez un petit-fils.
--Si j’obtiens un petit-fils par quelque sortilége que ce soit, je
te fais anoblir. Oui, quoique ce soit difficile, de vieux coquin tu
deviendras un galant homme, tu seras Beauvouloir, baron de Forcalier.
Emploie le vert et le sec, la magie blanche et noire, les neuvaines
à l’Église et les rendez-vous au sabbat, pourvu que j’aie une lignée
mâle, tout sera bien.
--Je sais, dit Beauvouloir, un chapitre de sorciers capable de tout
gâter; ce sabbat n’est autre que vous-même, monseigneur. Je vous
connais. Vous désirez une lignée à tout prix aujourd’hui; demain vous
voudrez déterminer les conditions dans lesquelles doit venir cette
lignée, et vous tourmenterez votre fils.
--Dieu m’en garde!
--Eh! bien, allez à la cour, où la mort du maréchal et l’émancipation
du roi doit avoir mis tout sens dessus dessous, et où vous avez
affaire, ne fût-ce que pour vous faire donner le bâton de maréchal
qu’on vous a promis. Laissez-moi gouverner monseigneur Étienne. Mais
engagez-moi votre parole de gentilhomme de m’approuver en quoi que je
fasse.
Le duc frappa dans la main du vieillard en signe d’une entière
adhésion, et se retira dans son appartement.
Quand les jours d’un haut et puissant seigneur sont comptés, le
médecin est un personnage important au logis. Aussi, ne faut-il pas
s’étonner de voir un ancien rebouteur devenu si familier avec le duc
d’Hérouville. A part les liens illégitimes par lesquels son mariage
l’avait rattaché à cette grande maison, et qui militaient en sa
faveur, le duc avait si souvent éprouvé le grand sens du savant, qu’il
en avait fait l’un de ses conseillers favoris. Beauvouloir était le
Coyctier de ce Louis XI. Mais, de quelque prix que fût sa science, le
médecin n’avait pas, sur le gouverneur de Normandie, en qui respirait
toujours la férocité des guerres religieuses, autant d’influence que
la féodalité. Aussi, le serviteur avait-il deviné que les préjugés
du noble nuisaient aux vœux du père. En grand médecin qu’il était,
Beauvouloir comprit que, chez un être délicatement organisé comme
Étienne, le mariage devait être une lente et douce inspiration qui lui
communiquât de nouvelles forces en l’animant du feu de l’amour. Comme
il l’avait dit, imposer une femme à Étienne, c’était le tuer. On devait
éviter surtout que ce jeune solitaire s’effrayât du mariage dont il ne
savait rien, et qu’il connût le but dont se préoccupait son père. Ce
poëte inconnu n’admettait que la noble et belle passion de Pétrarque
pour Laure, de Dante pour Béatrix. Comme sa mère, il était tout amour
pur, et tout âme; on devait lui donner l’occasion d’aimer, attendre
l’événement et non le commander; un ordre aurait tari en lui les
sources de la vie.
Maître Antoine Beauvouloir était père, il avait une fille élevée
dans des conditions qui en faisaient la femme d’Étienne. Il était
si difficile de prévoir les événements qui rendraient un enfant
destiné par son père au cardinalat, l’héritier présomptif de la
maison d’Hérouville, que Beauvouloir n’avait jamais remarqué la
ressemblance des destinées d’Étienne et de Gabrielle. Ce fut une idée
subite inspirée par son dévouement à ces deux êtres plutôt que par
son ambition. Malgré son habileté, sa femme était morte en couches en
lui donnant une fille, dont la santé fut si faible, qu’il pensa que
la mère avait dû léguer à son fruit des germes de mort. Beauvouloir
aima sa Gabrielle comme tous les vieillards aiment leur unique enfant.
Sa science et ses soins constants prêtèrent une vie factice à cette
frêle créature, qu’il cultiva comme un fleuriste cultive une plante
étrangère. Il l’avait soustraite à tous les regards dans son domaine
de Forcalier, où elle fut protégée contre les malheurs du temps par la
bienveillance générale qui s’était attachée à un homme auquel chacun
devait un cierge, et dont le pouvoir scientifique inspirait une sorte
de terreur respectueuse. En s’attachant à la maison d’Hérouville, il
avait augmenté les immunités dont il jouissait dans la province, et
déjoué les poursuites de ses ennemis par sa position formidable auprès
du gouverneur; mais il s’était bien gardé, en venant au château,
d’y amener la fleur qu’il tenait enfouie à Forcalier, domaine plus
important par les terres qui en dépendaient que par l’habitation,
et sur lequel il comptait pour trouver à sa fille un établissement
conforme à ses vues. En promettant au vieux duc une postérité, en
lui demandant sa parole d’approuver sa conduite, il pensa soudain à
Gabrielle, à cette douce enfant, dont la mère avait été oubliée par le
duc, comme il avait oublié son fils Étienne. Il attendit le départ de
son maître avant de mettre son plan à exécution, en prévoyant que si
le duc en avait connaissance, les énormes difficultés qui pourraient
être levées à la faveur d’un résultat favorable, seraient dès l’abord
insurmontables.
La maison de maître Beauvouloir était exposée au midi, sur le penchant
d’une de ces douces collines qui cerclent les vallées de Normandie;
un bois épais l’enveloppait au nord; des murs élevés et des haies
normandes à fossés profonds, y faisaient une impénétrable enceinte.
Le jardin descendait, en pente molle, jusqu’à la rivière qui arrosait
les herbages de la vallée, et à laquelle le haut talus d’une double
haie formait en cet endroit un quai naturel. Dans cette haie tournait
une secrète allée, dessinée par les sinuosités des eaux, et que les
saules, les hêtres, les chênes rendaient touffue comme un sentier de
forêt. Depuis la maison jusqu’à ce rempart, s’étendaient les masses de
la verdure particulière à ce riche pays, belle nappe ombragée par une
lisière d’arbres rares, dont les nuances composaient une tapisserie
heureusement colorée: là, les teintes argentées d’un pin se détachaient
de dessus le vert foncé de quelques aulnes; ici, devant un groupe de
vieux chênes, un svelte peuplier élançait sa palme, toujours agitée;
plus loin, des saules pleureurs penchaient leurs feuilles pâles entre
de gros noyers à tête ronde. Cette lisière permettait de descendre,
à toute heure, de la maison vers la haie, sans avoir à craindre les
rayons du soleil. La façade, devant laquelle se déroulait le ruban
jaune d’une terrasse sablée, était ombrée par une galerie de bois
autour de laquelle s’entortillaient des plantes grimpantes qui, dans le
mois de mai, jetaient leurs fleurs jusqu’aux croisées du premier étage.
Sans être vaste, ce jardin semblait immense par la manière dont il
était percé; et ses points de vue, habilement ménagés dans les hauteurs
du terrain, se mariaient à ceux de la vallée où l’œil se promenait
librement. Selon les instincts de sa pensée, Gabrielle pouvait, ou
rentrer dans la solitude d’un étroit espace sans y apercevoir autre
chose qu’un épais gazon et le bleu du ciel entre les cimes des arbres,
ou planer sur les plus riches perspectives en suivant les nuances des
lignes vertes, depuis leurs premiers plans si éclatants, jusqu’aux
fonds purs de l’horizon où elles se perdaient, tantôt dans l’océan
bleu de l’air, tantôt dans les montagnes de nuages qui y flottaient.
Soignée par sa grand’mère, servie par sa nourrice, Gabrielle
Beauvouloir ne sortait de cette modeste maison que pour se rendre à
la paroisse, dont le clocher se voyait au faîte de la colline, et où
l’accompagnaient toujours son aïeule, sa nourrice et le valet de son
père. Elle était donc arrivée à l’âge de dix-sept ans dans la suave
ignorance que la rareté des livres permettait à une fille de conserver
sans qu’elle parût extraordinaire en un temps où les femmes instruites
étaient de rares phénomènes. Cette maison avait été comme un couvent,
plus la liberté, moins la prière ordonnée, et où elle avait vécu sous
les yeux d’une vieille femme pieuse, sous la protection de son père,
le seul homme qu’elle eût jamais vu. Cette solitude profonde, exigée
dès sa naissance par la faiblesse apparente de sa constitution, avait
été soigneusement entretenue par Beauvouloir. A mesure que Gabrielle
grandissait, les soins qui lui étaient prodigués, l’influence d’un
air pur avaient à la vérité fortifié sa jeunesse frêle. Néanmoins le
savant médecin ne pouvait se tromper en voyant les teintes nacrées qui
entouraient les yeux de sa fille s’attendrir, se brunir, s’enflammer
suivant ses émotions: la débilité du corps et la force de l’âme se
signaient là par des indices que sa longue pratique lui permettait
de reconnaître; puis, la céleste beauté de Gabrielle lui avait fait
redouter les entreprises si communes par un temps de violence et de
sédition. Mille raisons avaient donc conseillé à ce bon père d’épaissir
l’ombre et d’agrandir la solitude autour de sa fille dont l’excessive
sensibilité l’effrayait; une passion, un rapt, un assaut quelconque
la lui aurait blessée à mort. Quoique sa fille encourût rarement des
reproches, un mot de réprimande la bouleversait; elle le gardait au
fond du cœur où il pénétrait et engendrait une mélancolie méditative;
elle allait pleurer, et pleurait longtemps. Chez Gabrielle, l’éducation
morale n’avait donc pas voulu moins de soins que l’éducation physique.
Le vieux médecin avait dû renoncer à conter à sa fille les histoires
qui charment les enfants, elle en recevait de trop vives impressions.
Aussi, cet homme, qu’une longue pratique avait rendu si savant,
s’était-il empressé de développer le corps de sa fille afin d’amortir
les coups qu’y portait une âme aussi vigoureuse. Comme Gabrielle était
toute sa vie, son amour, sa seule héritière, il n’avait jamais hésité
à se procurer les choses dont le concours devait amener le résultat
souhaité. Il écarta soigneusement les livres, les tableaux, la musique,
toutes les créations des arts qui pouvaient réveiller la pensée.
Aidé par sa mère, il intéressait Gabrielle à des ouvrages manuels.
La tapisserie, la couture, la dentelle, la culture des fleurs, les
soins du ménage, la récolte des fruits, enfin les plus matérielles
occupations de la vie étaient données en pâture à l’esprit de cette
charmante enfant; Beauvouloir lui apportait de beaux rouets, des
bahuts bien travaillés, de riches tapis, de la poterie de Bernard de
Palissy, des tables, des prie-Dieu, des chaises sculptées et garnies
d’étoffes précieuses, du linge ouvré, des bijoux. Avec l’instinct que
donne la paternité, le vieillard choisissait toujours ses cadeaux
parmi les œuvres dont les ornements appartenaient à ce genre fantasque
nommé arabesque, et qui ne parlant ni aux sens ni à l’âme, s’adressent
seulement à l’esprit par les créations de la fantaisie pure. Ainsi,
chose étrange! la vie que la haine d’un père avait commandée à Étienne
d’Hérouville, l’amour paternel avait dit à Beauvouloir de l’imposer
à Gabrielle. Chez l’un et l’autre de ces deux enfants, l’âme devait
tuer le corps; et sans une profonde solitude, ordonnée par le hasard
chez l’un, voulue par la science chez l’autre, tous deux pouvaient
succomber, celui-ci à la terreur, celle-là sous le poids d’une trop
vive émotion d’amour. Mais, hélas! au lieu de naître dans un pays de
landes et de bruyères, au sein d’une nature sèche aux formes arrêtées
et dures, que tous les grands peintres ont donné comme fonds à leurs
vierges, Gabrielle vivait au fond d’une grasse et plantureuse vallée.
Beauvouloir n’avait pu détruire l’harmonieuse disposition des bosquets
naturels, le gracieux agencement des corbeilles de fleurs, la fraîche
mollesse du tapis vert, l’amour exprimé par les entrelacements des
plantes grimpantes. Ces vivaces poésies avaient leur langage, plutôt
entendu que compris de Gabrielle qui se laissait aller à de confuses
rêveries sous les ombrages; à travers les idées nuageuses que lui
suggéraient ses admirations sous un beau ciel, et ses longues études de
ce paysage observé dans tous les aspects qu’y imprimaient les saisons
et les variations d’une atmosphère marine où viennent mourir les brumes
de l’Angleterre, où commencent les clartés de la France, il s’élevait
dans son esprit une lointaine lumière, une aurore qui perçait les
ténèbres dans lesquelles la maintenait son père.