Les plaisirs de cette amoureuse maternité furent donc sans cesse

altérés par de sombres pensées qui naissaient de la singulière

situation où se trouvait Étienne au sein de sa famille. Les deux frères

avaient déjà dépassé l’un et l’autre l’âge de l’adolescence sans se

connaître, sans s’être vus, sans soupçonner leur existence rivale.

La duchesse avait longtemps espéré pouvoir, pendant une absence de

son mari, lier les deux frères par quelque scène solennelle où elle

comptait les envelopper de son âme. Elle se flattait d’intéresser

Maximilien à Étienne, en disant au cadet combien il devait de

protection et d’amour à son aîné souffrant en retour des renoncements

auxquels il avait été soumis, et auxquels il serait fidèle, quoique

contraint. Cet espoir longtemps caressé s’était évanoui. Loin de

vouloir amener une reconnaissance entre les deux frères, elle redoutait

plus une rencontre entre Étienne et Maximilien qu’entre Étienne et

son père. Maximilien, qui ne croyait qu’au mal, eût craint qu’un jour

Étienne ne redemandât ses droits méconnus, et l’aurait jeté dans la

mer en lui mettant une pierre au cou. Jamais fils n’eut moins de

respect que lui pour sa mère. Aussitôt qu’il avait pu raisonner, il

s’était aperçu du peu d’estime que le duc avait pour sa femme. Si le

vieux gouverneur conservait quelques formes dans ses manières avec

la duchesse, Maximilien, peu contenu par son père, causait mille

chagrins à sa mère. Aussi Bertrand veillait-il incessamment à ce que

jamais Maximilien ne vît Étienne, de qui la naissance d’ailleurs était

soigneusement cachée. Tous les gens du château haïssaient cordialement

le marquis de Saint-Sever, nom que portait Maximilien, et ceux qui

savaient l’existence de l’aîné le regardaient comme un vengeur

que Dieu tenait en réserve. L’avenir d’Étienne était donc douteux;

peut-être serait-il persécuté par son frère! La pauvre duchesse n’avait

point de parents auxquels elle pût confier la vie et les intérêts de

son enfant chéri; Étienne n’accuserait-il pas sa mère, quand, sous la

pourpre romaine, il voudrait être père comme elle avait été mère? Ces

pensées, sa vie mélancolique et pleine de douleurs secrètes, étaient

comme une longue maladie tempérée par un doux régime. Son cœur exigeait

les ménagements les plus habiles, et ceux qui l’entouraient étaient

cruellement inexperts en douceurs. Quel cœur de mère n’eût pas été

meurtri sans cesse en voyant le fils aîné, l’homme de tête et de cœur

en qui se révélait un beau génie, dépouillé de ses droits; tandis que

le cadet, homme de sac et de corde, sans aucun talent, même militaire,

était chargé de porter la couronne ducale et de perpétuer la famille.

La maison d’Hérouville reniait sa gloire. Incapable de maudire, la

douce Jeanne de Saint-Savin ne savait que bénir et pleurer; mais elle

levait souvent les yeux au ciel, pour lui demander compte de cet arrêt

bizarre. Ses yeux s’emplissaient de larmes quand elle pensait qu’à sa

mort son fils serait tout à fait orphelin et resterait en butte aux

brutalités d’un frère sans foi ni loi. Tant de sensations réprimées, un

premier amour inoublié, tant de douleurs incomprises, car elle taisait

ses plus vives souffrances à son enfant chéri, ses joies toujours

troublées, ses chagrins incessants, avaient affaibli les principes de

la vie et développé chez elle une maladie de langueur qui, loin d’être

atténuée, prit chaque jour une force nouvelle. Enfin, un dernier coup

activa la consomption de la duchesse, elle essaya d’éclairer le duc

sur l’éducation de Maximilien et fut rebutée; elle ne put porter aucun

remède aux détestables semences qui germaient dans l’âme de cet enfant.

Elle entra dans une période de dépérissement si visible, que cette

maladie nécessita la promotion de Beauvouloir au poste de médecin de la

maison d’Hérouville et du gouvernement de Normandie. L’ancien rebouteur

vint demeurer au château. Dans ce temps, ces places appartenaient à des

savants qui y trouvaient les loisirs nécessaires à l’accomplissement de

leurs travaux et les honoraires indispensables à leur vie studieuse.

Beauvouloir souhaitait depuis quelque temps cette position, car son

savoir et sa fortune lui avaient valu de nombreux et d’acharnés

ennemis. Malgré la protection d’une grande famille à laquelle il avait

rendu service dans une affaire dont il était question, il avait été

récemment impliqué dans un procès criminel, et l’intervention du

gouverneur de Normandie, sollicitée par la duchesse, arrêta seule les

poursuites. Le duc n’eut pas à se repentir de l’éclatante protection

qu’il accordait à l’ancien rebouteur: Beauvouloir sauva le marquis de

Saint-Sever d’une maladie si dangereuse, que tout autre médecin eût

échoué dans cette cure. Mais la blessure de la duchesse datait de trop

loin pour qu’on pût la guérir, surtout quand elle était incessamment

ravivée au logis. Lorsque les souffrances firent entrevoir une fin

prochaine à cet ange que tant de douleurs préparaient à de meilleures

destinées, la mort eut un véhicule dans les sombres prévisions de

l’avenir.

--Que deviendra mon pauvre enfant sans moi! était une pensée que chaque

heure ramenait comme un flot amer.

Enfin, lorsqu’elle dut demeurer au lit, la duchesse inclina promptement

vers la tombe; car alors elle fut privée de son fils, à qui son chevet

était interdit par le pacte à l’observation duquel il devait la vie. La

douleur de l’enfant fut égale à celle de la mère. Inspiré par le génie

particulier aux sentiments comprimés, Étienne se créa le plus mystique

des langages pour pouvoir s’entretenir avec sa mère. Il étudia les

ressources de sa voix comme eût fait la plus habile des cantatrices, et

venait chanter d’une voix mélancolique sous les fenêtres de sa mère,

quand, par un signe, Beauvouloir lui disait qu’elle était seule. Jadis,

au maillot, il avait consolé sa mère par d’intelligents sourires;

devenu poëte, il la caressait par les plus suaves mélodies.

--Ces chants me font vivre! disait la duchesse à Beauvouloir en

aspirant l’air animé par la voix d’Étienne.

Enfin arriva le moment où devait commencer un long deuil pour

l’enfant maudit. Déjà plusieurs fois il avait trouvé de mystérieuses

correspondances entre ses émotions et les mouvements de l’Océan. La

divination des pensées de la matière dont l’avait doué sa science

occulte, rendait ce phénomène plus éloquent pour lui que pour tout

autre. Pendant la fatale soirée où il allait voir sa mère pour la

dernière fois, l’Océan fut agité par des mouvements qui lui parurent

extraordinaires. C’était un remuement d’eaux qui montrait la mer

travaillée intestinement; elle s’enflait par de grosses vagues qui

venaient expirer avec des bruits lugubres et semblables aux hurlements

des chiens en détresse. Étienne se surprit à se dire à lui-même:--Que

me veut-elle? elle tressaille et se plaint comme une créature vivante!

Ma mère m’a souvent raconté que l’Océan était en proie à d’horribles

convulsions pendant la nuit où je suis né. Que va-t-il m’arriver?

Cette pensée le fit rester debout à la fenêtre de sa chaumière, les

yeux tantôt sur la croisée de la chambre de sa mère où tremblotait

une lumière, tantôt sur l’Océan qui continuait à gémir. Tout à coup

Beauvouloir frappa doucement, ouvrit, et montra sur sa figure assombrie

le reflet d’un malheur.

--Monseigneur, dit-il, madame la duchesse est dans un si triste état

qu’elle veut vous voir. Toutes les précautions sont prises pour qu’il

ne vous advienne aucun mal au château; mais il nous faut beaucoup de

prudence, nous serons obligés de passer par la chambre de Monseigneur,

là où vous êtes né.

Ces paroles firent venir des larmes aux yeux d’Étienne, qui

s’écria:--L’Océan m’a parlé!

Il se laissa machinalement conduire vers la porte de la tour par où

Bertrand était monté pendant la nuit où la duchesse avait accouché de

l’enfant maudit. L’écuyer s’y trouvait une lanterne à la main. Étienne

parvint à la grande bibliothèque du cardinal d’Hérouville où il fut

obligé de rester avec Beauvouloir pendant que Bertrand allait ouvrir

les portes et reconnaître si l’enfant maudit pouvait passer sans

danger. Le duc ne s’éveilla pas. En s’avançant à pas légers, Étienne

et Beauvouloir n’entendaient dans cet immense château que la faible

plainte de la mourante. Ainsi, les circonstances qui accompagnèrent la

naissance d’Étienne se retrouvaient à la mort de sa mère. Même tempête,

mêmes angoisses, même peur d’éveiller le géant sans pitié, qui cette

fois dormait bien. Pour éviter tout malheur, l’écuyer prit Étienne dans

ses bras et traversa la chambre de son redoutable maître, décidé à lui

donner quelque prétexte tiré de l’état où se trouvait la duchesse,

s’il était surpris. Étienne eut le cœur horriblement serré par la

crainte qui animait ces deux fidèles serviteurs; mais cette émotion

le prépara pour ainsi dire au spectacle qui s’offrit à ses regards

dans cette chambre seigneuriale où il revenait pour la première fois

depuis le jour où la malédiction paternelle l’en avait banni. Sur ce

grand lit que le bonheur n’approcha jamais, il chercha sa bien-aimée

et ne la trouva pas sans peine, tant elle était maigrie. Blanche comme

ses dentelles, n’ayant plus qu’un dernier souffle à exhaler, elle

rassembla ses forces pour prendre les mains d’Étienne, et voulut lui

donner toute son âme dans un long regard, comme autrefois Chaverny lui

avait légué à elle toute sa vie dans un adieu. Beauvouloir et Bertrand,

l’enfant et la mère, le duc endormi, se trouvaient encore réunis. Même

lieu, même scène, mêmes acteurs; mais c’était la douleur funèbre au

lieu des joies de la maternité, la nuit de la mort au lieu du jour de

la vie. En ce moment, l’ouragan annoncé depuis le coucher du soleil par

les lugubres hurlements de la mer, se déclara soudain.

--Chère fleur de ma vie, dit Jeanne de Saint-Savin en baisant son fils

au front, tu fus détaché de mon sein au milieu d’une tempête, et c’est

par une tempête que je me détache de toi. Entre ces deux orages tout

me fut orage, hormis les heures où je t’ai vu. Voici ma dernière joie,

elle se mêle à ma dernière douleur. Adieu mon unique amour, adieu belle

image de deux âmes bientôt réunies, adieu ma seule joie, joie pure,

adieu tout mon bien-aimé!

--Laisse-moi te suivre, dit Étienne qui s’était couché sur le lit de sa

mère.

--Ce serait un meilleur destin! dit-elle en laissant couler deux larmes

sur ses joues livides, car, comme autrefois, son regard parut lire dans

l’avenir.--Personne ne l’a vu? demanda-t-elle à ses deux serviteurs. En

ce moment le duc se remua dans son lit, tous tressaillirent.--Il y a

du mélange jusque dans ma dernière joie! dit la duchesse. Emmenez-le!

emmenez-le!

--Ma mère, j’aime mieux te voir un moment de plus et mourir! dit le

pauvre enfant en s’évanouissant sur le lit.

A un signe de la duchesse, Bertrand prit Étienne dans ses bras, et le

laissant voir une dernière fois à la mère qui le baisait par un dernier

regard, il se mit en devoir de l’emporter, en attendant un nouvel ordre

de la mourante.

--Aimez-le bien, dit-elle à l’écuyer et au rebouteur, car je ne lui

vois pas d’autres protecteurs que vous et le ciel.

Avertie par un instinct qui ne trompe jamais les mères, elle s’était

aperçue de la pitié profonde qu’inspirait à l’écuyer l’aîné de la

maison puissante à laquelle il portait un sentiment de vénération

comparable à celui des Juifs pour la Cité Sainte. Quant à Beauvouloir,

le pacte entre la duchesse et lui s’était signé depuis longtemps. Ces

deux serviteurs, émus de voir leur maîtresse forcée de leur léguer ce

noble enfant, promirent par un geste sacré d’être la providence de

leur jeune maître, et la mère eut foi en ce geste.

La duchesse mourut au matin, quelques heures après; elle fut pleurée

des derniers serviteurs qui, pour tout discours, dirent sur sa tombe

qu’elle était une _gente femme tombée du paradis_.

Étienne fut en proie à la plus intense, à la plus durable des douleurs,

douleur muette d’ailleurs. Il ne courut plus à travers les rochers,

il ne se sentit plus la force de lire ni de chanter. Il demeura des

journées entières accroupi dans le creux d’un roc, indifférent aux

intempéries de l’air, immobile, attaché sur le granit, semblable à

l’une des mousses qui y croissaient, pleurant bien rarement; mais

perdu dans une seule pensée, immense, infinie comme l’Océan; et

comme l’Océan, cette pensée prenait mille formes, devenait terrible,

orageuse, calme. Ce fut plus qu’une douleur, ce fut une vie nouvelle,

une irrévocable destinée faite à cette belle créature qui ne devait

plus sourire. Il est des peines qui, semblables à du sang jeté dans

une eau courante, teignent momentanément les flots; l’onde, en se

renouvelant, restaure la pureté de sa nappe; mais, chez Étienne, la

source même fut adultérée; et chaque flot du temps lui apporta même

dose de fiel.

Dans ses vieux jours, Bertrand avait conservé l’intendance des écuries,

pour ne pas perdre l’habitude d’être une autorité dans la maison.

Son logis se trouvait près de la maison où se retirait Étienne, en

sorte qu’il était à portée de veiller sur lui avec la persistance

d’affection et la simplicité rusée qui caractérisent les vieux soldats.

Il dépouillait toute sa rudesse pour parler au pauvre enfant; il

allait doucement le prendre par les temps de pluie, et l’arrachait

à sa rêverie pour le ramener au logis. Il mit de l’amour-propre à

remplacer la duchesse de manière à ce que le fils trouvât, sinon le

même amour, du moins les mêmes attentions. Cette pitié ressemblait à

de la tendresse. Étienne supporta sans plainte ni résistance les soins

du serviteur; mais trop de liens étaient brisés entre l’enfant maudit

et les autres créatures, pour qu’une vive affection pût renaître dans

son cœur. Il se laissa machinalement protéger, car il devint une sorte

de créature intermédiaire entre l’homme et la plante, ou peut-être

entre l’homme et Dieu. A quoi comparer un être à qui les lois sociales,

les faux sentiments du monde étaient inconnus, et qui conservait une

ravissante innocence, en n’obéissant qu’à l’instinct de son cœur.

Néanmoins, malgré sa sombre mélancolie, il sentit bientôt le besoin

d’aimer, d’avoir une autre mère, une autre âme à lui; mais séparé de

la civilisation par une barrière d’airain, il était difficile qu’il

rencontrât un être qui se fût fait fleur comme lui. A force de chercher

un autre lui-même auquel il pût confier ses pensées et dont la vie pût

devenir la sienne, il finit par sympathiser avec l’Océan. La mer devint

pour lui un être animé, pensant. Toujours en présence de cette immense

création dont les merveilles cachées contrastent si grandement avec

celles de la terre, il y découvrit la raison de plusieurs mystères.

Familiarisé dès le berceau avec l’infini de ces campagnes humides, la

mer et le ciel lui racontèrent d’admirables poésies. Pour lui, tout

était varié dans ce large tableau si monotone en apparence. Comme tous

les hommes de qui l’âme domine le corps, il avait une vue perçante, et

pouvait saisir à des distances énormes, avec une admirable facilité,

sans fatigue, les nuances les plus fugitives de la lumière, les

tremblements les plus éphémères de l’eau. Par un calme parfait, il

trouvait encore des teintes multipliées à la mer qui, semblable à un

visage de femme, avait alors une physionomie, des sourires, des idées,

des caprices: là verte et sombre, ici riant dans son azur, tantôt

unissant ses lignes brillantes avec les lueurs indécises de l’horizon,

tantôt se balançant d’un air doux sous des nuages orangés. Il se

rencontrait pour lui des fêtes magnifiques pompeusement célébrées au

coucher du soleil, quand l’astre versait ses couleurs rouges sur les

flots comme un manteau de pourpre. Pour lui la mer était gaie, vive,

spirituelle au milieu du jour, lorsqu’elle frissonnait en répétant

l’éclat de la lumière par ses mille facettes éblouissantes; elle lui

révélait d’étonnantes mélancolies, elle le faisait pleurer, lorsque,

résignée, calme et triste, elle réfléchissait un ciel gris chargé de

nuages. Il avait saisi les langages muets de cette immense création.

Le flux et reflux était comme une respiration mélodieuse dont chaque

soupir lui peignait un sentiment, il en comprenait le sens intime. Nul

marin, nul savant n’aurait pu prédire mieux que lui la moindre colère

de l’Océan, le plus léger changement de sa face. A la manière dont le

flot venait mourir sur le rivage, il devinait les houles, les tempêtes,

les grains, la force des marées. Quand la nuit étendait ses voiles sur

le ciel, il voyait encore la mer sous les lueurs crépusculaires, et

conversait avec elle; il participait à sa féconde vie, il éprouvait en

son âme une véritable tempête quand elle se courrouçait; il respirait

sa colère dans ses sifflements aigus, il courait avec les lames

énormes qui se brisaient en mille franges liquides sur les rochers, il

se sentait intrépide et terrible comme elle, et comme elle bondissait

par des retours prodigieux; il gardait ses silences mornes, il imitait

ses clémences soudaines. Enfin, il avait épousé la mer, elle était sa

confidente et son amie. Le matin, quand il venait sur ses rochers, en

parcourant les sables fins et brillants de la grève, il reconnaissait

l’esprit de l’Océan par un simple regard; il en voyait soudain les

paysages, et planait ainsi sur la grande face des eaux, comme un ange

venu du ciel. Si de joyeuses, de lutines, de blanches vapeurs lui

jetaient un réseau fin, comme un voile au front d’une fiancée, il en

suivait les ondulations et les caprices avec une joie d’amant, aussi

charmé de la trouver au matin coquette comme une femme qui se lève

encore tout endormie, qu’un mari de revoir sa jeune épouse dans la

beauté que lui a faite le plaisir. Sa pensée, mariée avec cette grande

pensée divine, le consolait dans sa solitude, et les mille jets de son

âme avaient peuplé son étroit désert de fantaisies sublimes. Enfin, il

avait fini par deviner dans tous les mouvements de la mer sa liaison

intime avec les rouages célestes, et il entrevit la nature dans son

harmonieux ensemble, depuis le brin d’herbe jusqu’aux astres errants

qui cherchent, comme des graines emportées par le vent, à se planter

dans l’éther. Pur comme un ange, vierge des idées qui dégradent les

hommes, naïf comme un enfant, il vivait comme une mouette, comme une

fleur, prodigue seulement des trésors d’une imagination poétique, d’une

science divine de laquelle il contemplait seul la féconde étendue.

Incroyable mélange de deux créations! tantôt il s’élevait jusqu’à Dieu

par la prière, tantôt il redescendait, humble et résigné, jusqu’au

bonheur paisible de la brute. Pour lui, les étoiles étaient les

fleurs de la nuit; le soleil était un père; les oiseaux étaient ses

amis. Il plaçait partout l’âme de sa mère; souvent il la voyait dans

les nuages, il lui parlait, et ils communiquaient réellement par des

visions célestes; en certains jours, il entendait sa voix, il admirait

son sourire, enfin il y avait des jours où il ne l’avait pas perdue!

Dieu semblait lui avoir donné la puissance des anciens solitaires,

l’avoir doué de sens intérieurs perfectionnés qui pénétraient l’esprit

des choses. Des forces morales inouïes lui permettaient d’aller plus

avant que les autres hommes dans les secrets des œuvres immortelles.

Ses regrets et sa douleur étaient comme des liens qui l’unissaient au

monde des esprits; il y allait, armé de son amour, pour y chercher

sa mère, en réalisant ainsi par les sublimes accords de l’extase la

symbolique entreprise d’Orphée. Il s’élançait dans l’avenir ou dans le

ciel, comme de son rocher il volait sur l’Océan d’une ligne à l’autre

de l’horizon. Souvent aussi, quand il était tapi au fond d’un trou

profond, capricieusement arrondi dans un fragment de granit, et dont

l’entrée avait l’étroitesse d’un terrier; quand, doucement éclairé

par les chauds rayons du soleil qui passaient par des fissures et lui

montraient les jolies mousses marines par lesquelles cette retraite

était décorée, véritable nid de quelque oiseau de mer; là, souvent, il

était saisi d’un sommeil involontaire. Le soleil, son souverain, lui

disait seul qu’il avait dormi en lui mesurant le temps pendant lequel

avaient disparu pour lui ses paysages d’eau, ses sables dorés et ses

coquillages. Il admirait à travers une lumière brillante comme celle

des cieux, les villes immenses dont lui parlaient ses livres; il allait

regardant avec étonnement, mais sans envie, les cours, les rois, les

batailles, les hommes, les monuments. Ce rêve en plein jour lui rendait

toujours plus chères ses douces fleurs, ses nuages, son soleil, ses

beaux rochers de granit. Pour le mieux attacher à sa vie solitaire,

un ange semblait lui révéler les abîmes du monde moral, et les chocs

terribles des civilisations. Il sentait que son âme, bientôt déchirée

à travers ces océans d’hommes, périrait brisée comme une perle qui,

à l’entrée royale d’une princesse, tombe de la coiffure dans la boue

d’une rue.

COMMENT MOURUT LE FILS.

En 1617, vingt et quelques années après l’horrible nuit pendant

laquelle Étienne fut mis au monde, le duc d’Hérouville, alors âgé

de soixante-seize ans, vieux, cassé, presque mort, était assis au

coucher du soleil dans un immense fauteuil, devant la fenêtre ogive

de sa chambre à coucher, à la place d’où jadis la comtesse avait

si vainement réclamé, par les sons du cor perdus dans les airs, le

secours des hommes et du ciel. Vous eussiez dit d’un véritable débris

de tombeau. Sa figure énergique, dépouillée de son aspect sinistre

par la souffrance et par l’âge, avait une couleur blafarde en rapport

avec les longues mèches de cheveux blancs qui tombaient autour de sa

tête chauve, dont le crâne jaune semblait débile. La guerre et le

fanatisme brillaient encore dans ces yeux jaunes, quoique tempérés

par un sentiment religieux. La dévotion jetait une teinte monastique

sur ce visage, jadis si dur et marqué maintenant de teintes qui en

adoucissaient l’expression. Les reflets du couchant coloraient par une

douce lueur rouge cette tête encore vigoureuse. Le corps affaibli,

enveloppé de vêtements bruns, achevait, par sa pose lourde, par la

privation de tout mouvement, de peindre l’existence monotone, le repos

terrible de cet homme, autrefois si entreprenant, si haineux, si actif.

--Assez, dit-il à son chapelain.

Ce vieillard vénérable lisait l’Évangile en se tenant debout devant le

maître dans une attitude respectueuse. Le duc, semblable à ces vieux

lions de ménagerie qui arrivent à une décrépitude encore pleine de

majesté, se tourna vers un autre homme en cheveux blancs, et lui tendit

un bras décharné, couvert de poils rares, encore nerveux, mais sans

vigueur.

--A vous, rebouteur, s’écria-t-il, voyez où j’en suis aujourd’hui.

--Tout va bien, monseigneur, et la fièvre a cessé. Vous vivrez encore

de longues années.

--Je voudrais voir Maximilien ici, reprit le duc en laissant échapper

un sourire d’aise. Ce brave enfant! il commande maintenant une

compagnie d’arquebusiers chez le roi. Le maréchal d’Ancre a eu soin de

mon gars, et notre gracieuse reine Marie pense à le bien apparenter,

maintenant qu’il a été créé duc de Nivron. Mon nom sera donc dignement

continué. Le gars a fait des prodiges de valeur à l’attaque...

En ce moment Bertrand arriva, tenant une lettre à la main.

--Qu’est ceci? dit vivement le vieux seigneur.

--Une dépêche apportée par un courrier que vous envoie le roi, répondit

l’écuyer.

--Le roi et non la reine-mère! s’écria le duc. Que se passe-t-il

donc? les Huguenots reprendraient-ils les armes, tête-dieu pleine de

reliques! reprit le duc en se dressant et jetant un regard étincelant

sur les trois vieillards. J’armerais encore mes soldats, et, avec

Maximilien à mes côtés, la Normandie...

--Asseyez-vous, mon bon seigneur, dit le rebouteur inquiet de voir le

duc se livrant à une bravade dangereuse chez un convalescent.

--Lisez, maître Corbineau, dit le vieillard en tendant la dépêche à son

confesseur.

Ces quatre personnages formaient un tableau plein d’enseignements

pour la vie humaine. L’écuyer, le prêtre et le médecin, blanchis

par les années, tous trois debout devant leur maître assis dans

son fauteuil, et ne se jetant l’un à l’autre que de pâles regards,

traduisaient chacun l’une des idées qui finissent par s’emparer de

l’homme au bord de la tombe. Fortement éclairés par un dernier rayon

du soleil couchant, ces hommes silencieux composaient un tableau

sublime de mélancolie et fertile en contrastes. Cette chambre sombre et

solennelle, où rien n’était changé depuis vingt-cinq années, encadrait

bien cette page poétique, pleine de passions éteintes, attristée par la

mort, remplie par la religion.

--Le maréchal d’Ancre a été tué sur le pont du Louvre par ordre du roi,

puis... Oh! mon Dieu...

--Achevez, cria le seigneur.

--Monseigneur le duc de Nivron...

--Eh! bien.

--Est mort!

Le duc pencha la tête sur sa poitrine, fit un grand soupir, et resta

muet. A ce mot, à ce soupir, les trois vieillards se regardèrent.

Il leur sembla que l’illustre et opulente maison d’Hérouville

disparaissait devant eux comme un navire qui sombre.

--Le maître d’en haut, reprit le duc en lançant un terrible regard sur

le ciel, se montre bien ingrat envers moi. Il ne se souvient pas des

hauts faits que j’ai commis pour sa sainte cause!

--Dieu se venge, dit le prêtre d’une voix grave.

--Mettez cet homme au cachot, s’écria le seigneur.

--Vous pouvez me faire taire plus facilement que vous n’apaiserez votre

conscience.

Le duc d’Hérouville redevint pensif.

--Ma maison périr! mon nom s’éteindre! Je veux me marier, avoir un

fils! dit-il après une longue pause.

Quelque effrayante que fût l’expression du désespoir peint sur la face

du duc d’Hérouville, le rebouteur ne put s’empêcher de sourire. En ce

moment, un chant frais comme l’air du soir, aussi pur que le ciel,

simple autant que la couleur de l’Océan, domina le murmure de la mer et

s’éleva pour charmer la nature. La mélancolie de cette voix, la mélodie

des paroles, répandirent dans l’âme comme un parfum. L’harmonie montait

par nuages, remplissait les airs, versait du baume sur toutes douleurs,

ou plutôt elle les consolait en les exprimant. La voix s’unissait au

bruissement de l’onde avec une si rare perfection qu’elle semblait

sortir du sein des flots. Ce chant fut plus doux pour ces vieillards

que ne l’aurait été la plus tendre parole d’amour pour une jeune fille,

il apportait tant de religieuses espérances qu’il résonna dans le cœur

comme une voix partie du ciel.

--Qu’est ceci? demanda le duc.

--Le petit rossignol chante, dit Bertrand, tout n’est pas perdu, ni

pour lui, ni pour vous.

--Qu’appelez-vous un rossignol?

--C’est le nom que nous avons donné au fils aîné de monseigneur,

répondit Bertrand.

--Mon fils, s’écria le vieillard. J’ai donc un fils, enfin quelque

chose qui porte mon nom et qui peut le perpétuer.

Il se dressa sur ses pieds, et se mit à marcher dans sa chambre d’un

pas tour à tour lent et précipité; puis il fit un geste de commandement

et renvoya ses gens, à l’exception du prêtre.

Le lendemain matin, le duc appuyé sur son vieil écuyer allait le

long de la grève, à travers les rochers cherchant le fils que jadis

il avait maudit; il l’aperçut de loin, tapi dans une crevasse de

granit, nonchalamment étendu au soleil, la tête posée sur une touffe

d’herbes fines, les pieds gracieusement ramassés sous le corps. Étienne

ressemblait à une hirondelle en repos. Aussitôt que le grand vieillard

se montra sur le bord de la mer, et que le bruit de ses pas assourdi

par le sable résonna faiblement en se mêlant à la voix des flots,

Étienne tourna la tête, jeta un cri d’oiseau surpris, et disparut dans

le granit même, comme une souris qui rentre si lestement dans son trou

que l’on finit par douter de l’avoir aperçue.

--Hé! tête-dieu pleine de reliques, où s’est-il donc fourré? s’écria le

seigneur en arrivant au rocher sur lequel son fils était accroupi.

--Il est là, dit Bertrand en montrant une fente étroite dont les bords

avaient été polis, usés par l’assaut répété des hautes marées.

--Étienne, mon fils bien-aimé! s’écria le vieillard.

L’enfant maudit ne répondit pas. Pendant une partie de la matinée, le

vieux duc supplia, menaça, gronda, implora tour à tour, sans pouvoir

obtenir de réponse. Parfois il se taisait, appliquait l’oreille à la

crevasse, et tout ce que son ouïe faible lui permettait d’entendre

était le sourd battement du cœur d’Étienne, dont les pulsations

précipitées retentissaient sous la voûte sonore.

--Il vit au moins, celui-là, dit le vieillard d’un son de voix

déchirant.

Au milieu du jour, le père au désespoir eut recours à la prière.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 17 / 65 段