--Levez-vous, madame! Je vous engage ma foi de gentilhomme de ne rien

entreprendre sur la vie de ce maudit embryon, pourvu qu’il demeure sur

les rochers qui bordent la mer au-dessous du château; je lui donne

la maison du pêcheur pour habitation et la grève pour domaine; mais

malheur à lui, si je le retrouve jamais au delà de ces limites!

La comtesse se mit à pleurer amèrement.

--Voyez-le donc, dit-elle. C’est votre fils.

--Madame!

A ce mot, la mère épouvantée emporta son enfant dont le cœur palpitait

comme celui d’une fauvette surprise dans son nid par un pâtre. Soit

que l’innocence ait un charme auquel les hommes les plus endurcis ne

sauraient se soustraire, soit que le comte se reprochât sa violence

et craignît de plonger dans un trop grand désespoir une créature

nécessaire à ses plaisirs autant qu’à ses desseins, sa voix s’était

faite aussi douce qu’elle pouvait l’être, quand sa femme revint.

--Jeanne, ma mignonne, lui dit-il, ne soyez pas rancunière, et

donnez-moi la main. On ne sait comment se comporter avec vous autres

femmes. Je vous apporte de nouveaux honneurs, de nouvelles richesses,

tête-dieu! vous me recevez comme un maheustre qui tombe en un parti

de manants! Mon gouvernement va m’obliger à de longues absences,

jusqu’à ce que je l’aie échangé contre celui de Normandie; au moins, ma

mignonne, faites-moi bon visage pendant mon séjour ici.

La comtesse comprit le sens de ces paroles dont la feinte douceur ne

pouvait plus la tromper.

--Je connais mes devoirs, répondit-elle avec un accent de mélancolie

que son mari prit pour de la tendresse.

Cette timide créature avait trop de pureté, trop de grandeur pour

essayer, comme certaines femmes adroites, de gouverner le comte en

mettant du calcul dans sa conduite, espèce de prostitution par laquelle

les belles âmes se trouvent salies. Elle s’éloigna silencieuse pour

aller consoler son désespoir en promenant Étienne.

--Tête-dieu pleine de reliques! je ne serai donc jamais aimé, s’écria

le comte en surprenant une larme dans les yeux de sa femme au moment où

elle sortit.

Incessamment menacée, la maternité devint chez la comtesse une passion

qui prit la violence que les femmes portent dans leurs sentiments

coupables. Par une espèce de sortilége dont le secret gît dans le cœur

de toutes les mères, et qui eut encore plus de force entre la comtesse

et son fils, elle réussit à lui faire comprendre le péril qui le

menaçait sans cesse, et lui apprit à redouter l’approche de son père.

La scène terrible de laquelle Étienne avait été témoin se grava dans

sa mémoire, de manière à produire en lui comme une maladie. Il finit

par pressentir la présence du comte avec tant de certitude, que, si

l’un de ces sourires dont les signes imperceptibles éclatent aux yeux

d’une mère, animait sa figure au moment où ses organes imparfaits, déjà

façonnés par la crainte, lui annonçaient la marche lointaine de son

père, ses traits se contractaient, et l’oreille de la mère n’était pas

plus alerte que l’instinct du fils. Avec l’âge, cette faculté créée par

la terreur grandit si bien, que, semblable aux Sauvages de l’Amérique,

Étienne distinguait le pas de son père, savait écouter sa voix à des

distances éloignées, et prédisait sa venue. Voir le sentiment de

terreur que son mari lui inspirait, partagé si tôt par son enfant, le

rendit encore plus précieux à la comtesse; et leur union se fortifia

si bien, que, comme deux fleurs attachées au même rameau, ils se

courbaient sous le même vent, se relevaient par la même espérance. Ce

fut une même vie.

Au départ du comte, Jeanne commençait une seconde grossesse. Elle

accoucha cette fois au terme voulu par les préjugés, et mit au monde,

non sans des douleurs inouïes, un gros garçon, qui, quelques mois

après, offrit une si parfaite ressemblance avec son père que la haine

du comte pour l’aîné s’en accrut encore. Afin de sauver son enfant

chéri, la comtesse consentit à tous les projets que son mari forma

pour le bonheur et la fortune de son second fils. Étienne, promis au

cardinalat, dut devenir prêtre pour laisser à Maximilien les biens et

les titres de la maison d’Hérouville. A ce prix, la pauvre mère assura

le repos de l’enfant maudit.

Jamais deux frères ne furent plus dissemblables qu’Étienne et

Maximilien. Le cadet eut en naissant le goût du bruit, des exercices

violents et de la guerre; aussi le comte conçut-il pour lui autant

d’amour que sa femme en avait pour Étienne. Par une sorte de pacte

naturel et tacite, chacun des époux se chargea de son enfant de

prédilection. Le duc, car vers ce temps Henri IV récompensa les

éminents services du seigneur d’Hérouville, le duc ne voulut pas,

dit-il, fatiguer sa femme, et donna pour nourrice à Maximilien une

bonne grosse Bayeusaine choisie par Beauvouloir. A la grande joie de

Jeanne de Saint-Savin, il se défia de l’esprit autant que du lait de la

mère, et prit la résolution de façonner son enfant à son goût. Il éleva

Maximilien dans une sainte horreur des livres et des lettres; il lui

inculqua les connaissances mécaniques de l’art militaire, il le fit de

bonne heure monter à cheval, tirer l’arquebuse et jouer de la dague.

Quand son fils devint grand, il le mena chasser pour qu’il contractât

cette sauvagerie de langage, cette rudesse de manières, cette force

de corps, cette virilité dans le regard et dans la voix qui rendaient

à ses yeux un homme accompli. Le petit gentilhomme fut à douze ans un

lionceau fort mal léché, redoutable à tous au moins autant que le père,

ayant la permission de tout tyranniser dans les environs et tyrannisant

tout.

Étienne habita la maison située au bord de l’Océan que lui avait

donnée son père, et que la duchesse fit disposer de manière à ce

qu’il y trouvât quelques-unes des jouissances auxquelles il avait

droit. La duchesse y allait passer la plus grande partie de la

journée. La mère et l’enfant parcouraient ensemble les rochers et les

grèves; elle indiquait à Étienne les limites de son petit domaine de

sable, de coquilles, de mousse et de cailloux; la terreur profonde

qui la saisissait en lui voyant quitter l’enceinte concédée, lui fit

comprendre que la mort l’attendait au delà. Étienne trembla pour sa

mère avant de trembler pour lui-même; puis bientôt chez lui, le nom

même du duc d’Hérouville excita un trouble qui le dépouillait de son

énergie, et le soumettait à l’atonie qui fait tomber une jeune fille

à genoux devant un tigre. S’il apercevait de loin ce géant sinistre,

ou s’il en entendait la voix, l’impression douloureuse qu’il avait

ressentie jadis au moment où il fut maudit lui glaçait le cœur.

Aussi, comme un Lapon qui meurt au delà de ses neiges, se fit-il une

délicieuse patrie de sa cabane et de ses rochers; s’il en dépassait la

frontière, il éprouvait un malaise indéfinissable. En prévoyant que

son pauvre enfant ne pourrait trouver de bonheur que dans une humble

sphère silencieuse, la duchesse regretta moins d’abord la destinée

qu’on lui avait imposée; elle s’autorisa de cette vocation forcée

pour lui préparer une belle vie en remplissant sa solitude par les

nobles occupations de la science, et fit venir au château Pierre de

Sebonde pour servir de précepteur au futur cardinal d’Hérouville.

Malgré la tonsure destinée à son fils, Jeanne de Saint-Savin ne voulut

pas que cette éducation sentît la prêtrise, et la sécularisa par son

intervention. Beauvouloir fut chargé d’initier Étienne aux mystères

des sciences naturelles. La duchesse, qui surveillait elle-même les

études afin de les mesurer à la force de son enfant, le récréait

en lui apprenant l’italien et lui dévoilait insensiblement les

richesses poétiques de cette langue. Pendant que le duc conduisait

Maximilien devant les sangliers au risque de le voir se blesser, Jeanne

s’engageait avec Étienne dans la voie lactée des sonnets de Pétrarque

ou dans le gigantesque labyrinthe de la Divine Comédie. Pour dédommager

Étienne de ses infirmités, la nature l’avait doué d’une voix si

mélodieuse, qu’il était difficile de résister au plaisir de l’entendre;

sa mère lui enseigna la musique. Des chants tendres et mélancoliques,

soutenus par les accents d’une mandoline, étaient une récréation

favorite que promettait la mère en récompense de quelque travail

demandé par l’abbé de Sebonde. Étienne écoutait sa mère avec une

admiration passionnée qu’elle n’avait jamais vue que dans les yeux de

Chaverny. La première fois que la pauvre femme retrouva ses souvenirs

de jeune fille dans le long regard de son enfant, elle le couvrit de

baisers insensés. Elle rougit quand Étienne lui demanda pourquoi elle

paraissait l’aimer mieux en ce moment; puis elle lui répondit qu’à

chaque heure elle l’aimait davantage. Bientôt elle retrouva, dans les

soins que voulaient l’éducation de l’âme et la culture de l’esprit, les

mêmes plaisirs qu’elle avait goûtés en nourrissant, en élevant le corps

de son enfant. Quoique les mères ne grandissent pas toujours avec leurs

fils, la duchesse était une de celles qui portent dans la maternité les

humbles adorations de l’amour; elle pouvait caresser et juger; elle

mettait son amour-propre à rendre Étienne supérieur à elle en toute

chose et non à le régenter; peut-être se savait-elle si grande par son

inépuisable affection, qu’elle ne redoutait aucun amoindrissement.

C’est les cœurs sans tendresse qui aiment la domination, mais les

sentiments vrais chérissent l’abnégation, cette vertu de la Force.

Lorsqu’Étienne ne comprenait pas tout d’abord quelque démonstration,

un texte ou un théorème, la pauvre mère, qui assistait aux leçons,

semblait vouloir lui infuser la connaissance des choses, comme naguère,

au moindre cri, elle lui versait des flots de lait. Mais aussi de

quel éclat la joie n’empourprait-elle pas le regard de la duchesse,

alors qu’Étienne saisissait le sens des choses et se l’appropriait!

Elle montrait, comme disait Pierre de Sebonde, que la mère est un être

double dont les sensations embrassent toujours deux existences.

La duchesse augmentait ainsi le sentiment naturel qui lie un fils à

sa mère, par les tendresses d’un amour ressuscité. La délicatesse

d’Étienne lui fit continuer pendant plusieurs années les soins donnés

à l’enfance, elle venait l’habiller, elle le couchait; elle seule

peignait, lissait, bouclait et parfumait la chevelure de son fils.

Cette toilette était une caresse continuelle; elle donnait à cette tête

chérie autant de baisers qu’elle y passait de fois le peigne d’une

main légère. De même que les femmes aiment à se faire presque mères

pour leurs amants en leur rendant quelques soins domestiques, de même

la mère se faisait de son fils un simulacre d’amant; elle lui trouvait

une vague ressemblance avec le cousin aimé par delà le tombeau. Étienne

était comme le fantôme de Georges, entrevu dans le lointain d’un miroir

magique; elle se disait qu’il était plus gentilhomme qu’ecclésiastique.

--Si quelque femme aussi aimante que moi voulait lui infuser la vie de

l’amour, il pourrait être bien heureux! pensait-elle souvent.

Mais les terribles intérêts qui exigeaient la tonsure sur la tête

d’Étienne lui revenaient en mémoire, et elle baisait les cheveux que

les ciseaux de l’Église devaient retrancher, en y laissant des larmes.

Malgré l’injuste convention faite avec le duc, elle ne voyait Étienne

ni prêtre ni cardinal dans ces trouées que son œil de mère faisait à

travers les épaisses ténèbres de l’avenir. Le profond oubli du père lui

permit de ne pas engager son pauvre enfant dans les Ordres.

--Il sera toujours bien temps! se disait-elle.

Puis, sans s’avouer une pensée enfouie dans son cœur, elle formait

Étienne aux belles manières des courtisans, elle le voulait doux et

gentil comme était Georges de Chaverny. Réduite à quelque mince épargne

par l’ambition du duc, qui gouvernait lui-même les biens de sa maison

en employant tous les revenus à son agrandissement ou à son train, elle

avait adopté pour elle la mise la plus simple, et ne dépensait rien

afin de pouvoir donner à son fils des manteaux de velours, des bottes

en entonnoir garnies de dentelles, des pourpoints en fines étoffes

tailladées. Ses privations personnelles lui faisaient éprouver les

mêmes joies que causent les dévouements qu’on se plaît tant à cacher

aux personnes aimées. Elle se faisait des fêtes secrètes en pensant,

quand elle brodait un collet, au jour où le cou de son fils en serait

orné. Elle seule avait soin des vêtements, du linge, des parfums,

de la toilette d’Étienne, elle ne se parait que pour lui, car elle

aimait à être trouvée belle par lui. Tant de sollicitudes accompagnées

d’un sentiment qui pénétrait la chair de son fils et la vivifiait,

eurent leur récompense. Un jour Beauvouloir, cet homme divin qui par

ses leçons s’était rendu cher à l’enfant maudit et dont les services

n’étaient pas d’ailleurs ignorés d’Étienne; ce médecin de qui le regard

inquiet faisait trembler la duchesse toutes les fois qu’il examinait

cette frêle idole, déclara qu’Étienne pouvait vivre de longs jours

si aucun sentiment violent ne venait agiter brusquement ce corps si

délicat. Étienne avait alors seize ans.

A cet âge, la taille d’Étienne avait atteint cinq pieds, mesure qu’il

ne devait plus dépasser; mais Georges de Chaverny était de taille

moyenne. Sa peau, transparente et satinée comme celle d’une petite

fille, laissait voir le plus léger rameau de ses veines bleues.

Sa blancheur était celle de la porcelaine. Ses yeux, d’un bleu

clair empreints d’une douceur ineffable, imploraient la protection

des hommes et des femmes; les entraînantes suavités de la prière

s’échappaient de son regard et séduisaient avant que les mélodies de

sa voix n’achevassent le charme. La modestie la plus vraie se révélait

dans tous ses traits. De longs cheveux châtains, lisses et fins, se

partageaient en deux bandeaux sur son front et se bouclaient à leurs

extrémités. Ses joues pâles et creuses, son front pur, marqué de

quelques rides, exprimaient une souffrance native qui faisait mal à

voir. Sa bouche, gracieuse et ornée de dents très-blanches, conservait

cette espèce de sourire qui se fixe sur les lèvres des mourants. Ses

mains blanches comme celles d’une femme, étaient remarquablement belles

de forme. Semblable à une plante étiolée, ses longues méditations

l’avaient habitué à pencher la tête, et cette attitude seyait à sa

personne: c’était comme la dernière grâce qu’un grand artiste met à un

portrait pour en faire ressortir toute la pensée. Vous eussiez cru voir

une tête de jeune fille malade placée sur un corps d’homme débile et

contrefait.

La studieuse poésie dont les riches méditations nous font parcourir

en botaniste les vastes champs de la pensée, la féconde comparaison

des idées humaines, l’exaltation que nous donne la parfaite

intelligence des œuvres du génie, étaient devenues les inépuisables

et tranquilles félicités de sa vie rêveuse et solitaire. Les fleurs,

créations ravissantes dont la destinée avait tant de ressemblance

avec la sienne, eurent tout son amour. Heureuse de voir à son fils

des passions innocentes qui le garantissaient du rude contact de la

vie sociale auquel il n’aurait pas plus résisté que la plus jolie

dorade de l’Océan n’eût soutenu sur la grève un regard du soleil,

la comtesse avait encouragé les goûts d’Étienne, en lui apportant

des _romanceros_ espagnols, des _motets_ italiens, des livres, des

sonnets, des poésies. La bibliothèque du cardinal d’Hérouville était

l’héritage d’Étienne, la lecture devait remplir sa vie. Chaque matin,

l’enfant trouvait sa solitude peuplée de jolies plantes aux riches

couleurs, aux suaves parfums. Ainsi, ses lectures, auxquelles sa frêle

santé ne lui permettait pas de se livrer longtemps, et ses exercices

au milieu des rochers, étaient interrompus par de naïves méditations

qui le faisaient rester des heures entières assis devant ses riantes

fleurs, ses douces compagnes, ou tapi dans le creux de quelque roche en

présence d’une algue, d’une mousse, d’une herbe marine en en étudiant

les mystères. Il cherchait une rime au sein des corolles odorantes,

comme l’abeille y eût butiné son miel. Il admirait souvent sans but,

et sans vouloir s’expliquer son plaisir, les filets délicats imprimés

sur les pétales en couleurs foncées, la délicatesse des riches tuniques

d’or ou d’azur, vertes ou violâtres, les découpures si profusément

belles des calices ou des feuilles, leurs tissus mats ou veloutés qui

se déchiraient, comme devait se déchirer son âme au moindre effort.

Plus tard, penseur autant que poëte, il devait surprendre la raison

de ces innombrables différences d’une même nature, en y découvrant

l’indice de facultés précieuses; car, de jour en jour, il fit des

progrès dans l’interprétation du Verbe divin écrit sur toute chose

de ce monde. Ces recherches obstinées et secrètes, faites dans le

monde occulte, donnaient à sa vie l’apparente somnolence des génies

méditatifs. Étienne demeurait pendant de longues journées couché sur

le sable, heureux, poëte à son insu. L’irruption soudaine d’un insecte

doré, les reflets du soleil dans l’Océan, les tremblements du vaste

et limpide miroir des eaux, un coquillage, une araignée de mer, tout

devenait événement et plaisir pour cette âme ingénue. Voir venir sa

mère, entendre de loin le frôlement de sa robe, l’attendre, la baiser,

lui parler, l’écouter, lui causaient des sensations si vives, que

souvent un retard ou la plus légère crainte lui causaient une fièvre

dévorante. Il n’y avait qu’une âme en lui, et pour que le corps faible

et toujours débile ne fût pas détruit par les vives émotions de cette

âme, il fallait à Étienne le silence, des caresses, la paix dans le

paysage, et l’amour d’une femme. Pour le moment, sa mère lui prodiguait

l’amour et les caresses; les rochers étaient silencieux; les fleurs,

les livres charmaient sa solitude; enfin, son petit royaume de sable et

de coquilles, d’algues et de verdure, lui semblait un monde toujours

frais et nouveau.

Étienne eut tous les bénéfices de cette vie physique si profondément

innocente, et de cette vie morale si poétiquement étendue. Enfant par

la forme, homme par l’esprit, il était également angélique sous les

deux aspects. Par la volonté de sa mère, ses études avaient transporté

ses émotions dans la région des idées. L’action de sa vie s’accomplit

alors dans le monde moral, loin du monde social qui pouvait le tuer

ou le faire souffrir. Il vécut par l’âme et par l’intelligence. Après

avoir saisi les pensées humaines par la lecture, il s’éleva jusqu’aux

pensées qui meuvent la matière, il sentit des pensées dans les airs,

il en lut d’écrites au ciel. Enfin, il gravit de bonne heure la cime

éthérée où se trouvait la nourriture délicate propre à son âme,

nourriture enivrante, mais qui le prédestinait au malheur le jour où

ces trésors accumulés se joindraient aux richesses qu’une passion met

soudain au cœur. Si parfois Jeanne de Saint-Savin redoutait cet orage,

elle se consolait bientôt par une pensée que lui inspirait la triste

destinée de son fils; car cette pauvre mère ne trouvait d’autre remède

à un malheur qu’un malheur moindre; aussi chacune de ses jouissances

était-elle pleine d’amertume!

--Il sera cardinal, se disait-elle, il vivra par le sentiment des arts

dont il se fera le protecteur. Il aimera l’art au lieu d’aimer une

femme, et l’art ne le trahira jamais.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 16 / 65 段