répondit Beauvouloir en retrouvant son importance. Mais, ajouta-t-il en
pensant à sa propre sûreté, car il venait de reconnaître le seigneur
d’Hérouville qui dans son emportement avait oublié de déguiser sa
voix, baptisez-le promptement et ne parlez pas de mon arrêt à la mère:
autrement, vous la tueriez.
La joie secrète que le comte avait trahie par le geste qui lui
échappa quand la mort de l’avorton lui fut prophétisée, avait suggéré
cette phrase au rebouteur, et venait de sauver l’enfant; Beauvouloir
s’empressa de le reporter près de la mère alors évanouie, et il la
montra par un geste ironique, pour effrayer le comte de l’état dans
lequel leur débat l’avait mise. La comtesse avait tout entendu, car il
n’est pas rare de voir dans les grandes crises de la vie les organes
humains contractant une délicatesse inouïe; cependant les cris de son
enfant posé sur le lit la rendirent comme par magie à la vie; elle crut
entendre la voix de deux anges quand, à la faveur des vagissements du
nouveau-né, le rebouteur lui dit à voix basse, en se penchant à son
oreille:--Ayez-en bien soin, il vivra cent ans. Beauvouloir s’y connaît.
Un soupir céleste, un mystérieux serrement de main furent la
récompense du rebouteur qui cherchait à s’assurer, avant de livrer
aux embrassements de la mère impatiente cette frêle créature dont la
peau portait encore l’empreinte des doigts du comte, si la caresse
paternelle n’avait rien dérangé dans sa chétive organisation. Le
mouvement de folie par lequel la mère cacha son fils auprès d’elle et
le regard menaçant qu’elle jeta sur le comte par les deux trous du
masque firent frissonner Beauvouloir.
--Elle mourrait si elle perdait trop promptement son fils, dit-il au
comte.
Pendant cette dernière partie de la scène, le sire d’Hérouville
semblait n’avoir rien vu, ni entendu. Immobile et comme absorbé dans
une profonde méditation, il avait recommencé à battre du tambour avec
ses doigts sur les vitraux; mais, après la dernière phrase que lui dit
le rebouteur, il se retourna vers lui par un mouvement d’une violence
frénétique, et tira sa dague.
--Misérable _manant_! s’écria-t-il, en lui donnant le sobriquet par
lequel les Royalistes outrageaient les Ligueurs. Impudent coquin! La
science, qui te vaut l’honneur d’être le complice des gentilshommes
pressés d’ouvrir ou de fermer des successions, me retient à peine de
priver à jamais la Normandie de son sorcier. Au grand contentement
de Beauvouloir, le comte repoussa violemment sa dague dans le
fourreau.--Ne saurais-tu, dit le sire d’Hérouville en continuant, te
trouver une fois en ta vie dans l’honorable compagnie d’un seigneur et
de sa dame, sans les soupçonner de ces méchants calculs que tu laisses
faire à la canaille, sans songer qu’elle n’y est pas autorisée comme
les gentilshommes par des motifs plausibles? Puis-je avoir, dans cette
occurrence, des raisons d’État pour agir comme tu le supposes? Tuer
mon fils! l’enlever à sa mère! Où as-tu pris ces billevesées? Suis-je
fou? Pourquoi nous effraies-tu sur les jours de ce vigoureux enfant?
Bélître, comprends donc que je me suis défié de ta pauvre vanité. Si
tu avais su le nom de la dame que tu as accouchée, tu te serais vanté
de l’avoir vue! Pâque-Dieu! Tu aurais peut-être tué, par trop de
précaution, la mère ou l’enfant. Mais, songes-y bien, ta misérable vie
me répond et de ta discrétion et de leur bonne santé!
Le rebouteur fut stupéfait du changement subit qui s’opérait dans les
intentions du comte. Cet accès de tendresse pour l’avorton l’effrayait
encore plus que l’impatiente cruauté et la morne indifférence d’abord
manifestées par le seigneur. L’accent du comte en prononçant sa
dernière phrase décelait une combinaison plus savante pour arriver à
l’accomplissement d’un dessein immuable. Maître Beauvouloir s’expliqua
ce dénoûment imprévu par la double promesse qu’il avait faite à la mère
et au père:--J’y suis! se dit-il. Ce bon seigneur ne veut pas se rendre
odieux à sa femme, et s’en remettra sur la providence de l’apothicaire.
Il faut alors que je tâche de prévenir la dame de veiller sur son noble
marmot.
Au moment où il se dirigeait vers le lit, le comte, qui s’était
approché d’une armoire, l’arrêta par une impérative interjection. Au
geste que fit le seigneur en lui tendant une bourse, Beauvouloir se mit
en devoir de recueillir, non sans une joie inquiète, l’or qui brillait
à travers un réseau de soie rouge, et qui lui fut dédaigneusement jeté.
--Si tu m’as fait raisonner comme un vilain, je ne me crois pas
dispensé de te payer en seigneur. Je ne te demande pas la discrétion!
L’homme que voici, dit le comte en montrant Bertrand, a dû t’expliquer
que partout où il se rencontre des chênes et des rivières, mes diamants
et mes colliers savent trouver les manants qui parlent de moi.
En achevant ces paroles de clémence, le géant s’avança lentement vers
le rebouteur interdit, lui approcha bruyamment un siége, et parut
l’inviter à s’asseoir comme lui, près de l’accouchée.
--Eh! bien, ma mignonne, nous avons enfin un fils, reprit-il. C’est
bien de la joie pour nous. Souffrez-vous beaucoup?
--Non, dit en murmurant la comtesse.
L’étonnement de la mère et sa gêne, les tardives démonstrations de la
joie factice du père convainquirent maître Beauvouloir qu’un incident
grave échappait à sa pénétration habituelle; il persista dans ses
soupçons, et appuya sa main sur celle de la jeune femme, moins pour
s’assurer de son état, que pour lui donner quelques avis.
--La peau est bonne, dit-il. Nul accident fâcheux n’est à craindre
pour madame. La fièvre de lait viendra sans doute, ne vous en
épouvantez pas, ce ne sera rien.
Là, le rusé rebouteur s’arrêta, serra la main de la comtesse pour la
rendre attentive.
--Si vous ne voulez pas avoir d’inquiétude sur votre enfant, madame,
reprit-il, vous ne devez pas le quitter. Laissez-le longtemps boire le
lait que ses petites lèvres cherchent déjà; nourrissez-le vous-même, et
gardez-vous bien des drogues de l’apothicaire. Le sein est le remède à
toutes les maladies des enfants. J’ai beaucoup observé d’accouchements
à sept mois, mais j’ai rarement vu de délivrance aussi peu douloureuse
que la vôtre. Ce n’est pas étonnant, l’enfant est si maigre! Il
tiendrait dans un sabot! Je suis sûr qu’il ne pèse pas quinze onces. Du
lait! du lait! S’il reste toujours sur votre sein, vous le sauverez.
Ces dernières paroles furent accompagnées d’un nouveau mouvement de
doigts. Malgré les deux jets de flamme que dardaient les yeux du comte
par les trous de son masque, Beauvouloir débita ses périodes avec le
sérieux imperturbable d’un homme qui voulait gagner son argent.
--Oh! oh! rebouteur, tu oublies ton vieux feutre noir, lui dit Bertrand
au moment où l’opérateur sortait avec lui de la chambre.
Les motifs de la clémence du comte envers son fils étaient puisés dans
un _et cætera_ de notaire. Au moment où Beauvouloir lui arrêta les
mains, l’Avarice et la Coutume de Normandie s’étaient dressées devant
lui. Par un signe, ces deux puissances lui engourdirent les doigts et
imposèrent silence à ses passions haineuses. L’une lui cria:--«Les
biens de ta femme ne peuvent appartenir à la maison d’Hérouville
que si un enfant mâle les y transporte!» L’autre lui montra la
comtesse mourant et les biens réclamés par la branche collatérale des
Saint-Savin. Toutes deux lui conseillèrent de laisser à la nature le
soin d’emporter l’avorton, et d’attendre la naissance d’un second fils
qui fût sain et vigoureux, pour pouvoir se moquer de la vie de sa femme
et de son premier-né. Il ne vit plus un enfant, il vit des domaines,
et sa tendresse devint subitement aussi forte que son ambition. Dans
son désir de satisfaire à la Coutume, il souhaita que ce fils mort-né
eût les apparences d’une robuste constitution. La mère, qui connaissait
bien le caractère du comte, fut encore plus surprise que ne l’était le
rebouteur, et conserva des craintes instinctives qu’elle manifestait
parfois avec hardiesse, car en un instant le courage des mères avait
doublé sa force.
Pendant quelques jours, le comte resta très-assidûment auprès de sa
femme, et lui prodigua des soins auxquels l’intérêt imprimait une
sorte de tendresse. La comtesse devina promptement qu’elle seule était
l’objet de toutes ces attentions. La haine du père pour son fils se
montrait dans les moindres détails; il s’abstenait toujours de le
voir ou de le toucher; il se levait brusquement et allait donner des
ordres au moment où les cris se faisaient entendre; enfin, il semblait
ne lui pardonner de vivre que dans l’espoir de le voir mourir. Cette
dissimulation coûtait encore trop au comte. Le jour où il s’aperçut
que l’œil intelligent de la mère pressentait sans le comprendre le
danger qui menaçait son fils, il annonça son départ pour le lendemain
de la messe des relevailles, en prenant le prétexte d’amener toutes ses
forces au secours du roi.
Telles furent les circonstances qui accompagnèrent et précédèrent la
naissance d’Étienne d’Hérouville. Pour désirer incessamment la mort
de ce fils désavoué, le comte n’aurait pas eu le puissant motif de
l’avoir déjà voulue; il aurait même fait taire cette triste disposition
que l’homme se sent à persécuter l’être auquel il a déjà nui; il ne
se serait pas trouvé dans l’obligation, cruelle pour lui, de feindre
de l’amour pour un odieux avorton qu’il croyait fils de Chaverny, le
pauvre Étienne n’en aurait pas moins été l’objet de son aversion. Le
malheur d’une constitution rachitique et maladive, aggravé peut-être
par sa caresse, était à ses yeux une offense toujours flagrante pour
son amour-propre de père. S’il avait en exécration les beaux hommes,
il ne détestait pas moins les gens débiles chez lesquels la force
de l’intelligence remplaçait la force du corps. Pour lui plaire, il
fallait être laid de figure, grand, robuste et ignorant. Étienne, que
sa faiblesse vouait en quelque sorte aux occupations sédentaires de la
science, devait donc trouver dans son père un ennemi sans générosité.
Sa lutte avec ce colosse commençait dès le berceau; et pour tout
secours contre un si dangereux antagoniste, il n’avait que le cœur
de sa mère, dont l’amour s’accroissait, par une loi touchante de la
nature, de tous les périls qui le menaçaient.
Ensevelie tout à coup dans une profonde solitude par le brusque départ
du comte, Jeanne de Saint-Savin dut à son enfant les seuls semblants
de bonheur qui pouvaient consoler sa vie. Ce fils, dont la naissance
lui était reprochée à cause de Chaverny, la comtesse l’aima comme les
femmes aiment l’enfant d’un illicite amour; obligée de le nourrir,
elle n’en éprouva nulle fatigue. Elle ne voulut être aidée en aucune
façon par ses femmes, elle vêtait et dévêtait son enfant en ressentant
de nouveaux plaisirs à chaque petit soin qu’il exigeait. Ces travaux
incessants, cette attention de toutes les heures, l’exactitude avec
laquelle elle devait s’éveiller la nuit pour allaiter son enfant,
furent des félicités sans bornes. Le bonheur rayonnait sur son visage
quand elle obéissait aux besoins de ce petit être. Comme Étienne
était venu prématurément, plusieurs vêtements manquaient, elle désira
les faire elle-même, et les fit, avec quelle perfection, vous le
savez, vous qui, dans l’ombre et le silence, mères soupçonnées, avez
travaillé pour des enfants adorés! A chaque aiguillée de fil, c’était
une souvenance, un désir, des souhaits, mille choses qui se brodaient
sur l’étoffe comme les jolis dessins qu’elle y fixait. Toutes ces
folies furent redites au comte d’Hérouville et grossirent l’orage déjà
formé. Les jours n’avaient plus assez d’heures pour les occupations
multipliées et les minutieuses précautions de la nourrice; ils
s’enfuyaient chargés de contentements secrets.
Les avis du rebouteur étaient toujours écrits devant la comtesse; aussi
craignait-elle pour son enfant, et les services de ses femmes, et la
main de ses gens; elle aurait voulu pouvoir ne pas dormir afin d’être
sûre que personne n’approcherait d’Étienne pendant son sommeil; elle
le couchait près d’elle. Enfin elle assit la Défiance à ce berceau.
Pendant l’absence du comte, elle osa faire venir le chirurgien de qui
elle avait bien retenu le nom. Pour elle, Beauvouloir était un être
envers lequel elle avait une immense dette de reconnaissance à payer;
mais elle désirait surtout le questionner sur mille choses relatives
à son fils. Si l’on devait empoisonner Étienne, comment pouvait-elle
déjouer les tentatives? comment gouverner sa frêle santé? fallait-il
l’allaiter longtemps? Si elle mourait, Beauvouloir se chargerait-il de
veiller sur la santé du pauvre enfant?
Aux questions de la comtesse, Beauvouloir attendri lui répondit qu’il
redoutait autant qu’elle le poison pour Étienne; mais sur ce point,
la comtesse n’avait rien à craindre tant qu’elle le nourrirait de son
lait; puis pour l’avenir, il lui recommanda de toujours goûter à la
nourriture d’Étienne.
--Si madame la comtesse, ajouta le rebouteur, sent quoi que ce soit
d’étrange sur la langue, une saveur piquante, amère, forte, salée, tout
ce qui étonne le goût enfin, rejetez l’aliment. Que les vêtements de
l’enfant soient lavés devant vous, et gardez la clef du bahut où ils
seront. Enfin, quoi qu’il lui arrive, mandez-moi, je viendrai.
Les enseignements du rebouteur se gravèrent dans le cœur de Jeanne,
qui le pria de compter sur elle comme sur une personne dont il pouvait
disposer; Beauvouloir lui dit alors qu’elle tenait entre ses mains tout
son bonheur.
Il raconta succinctement à la comtesse comment le seigneur
d’Hérouville, faute de belles et de nobles amies qui voulussent de
lui à la cour, avait aimé dans sa jeunesse une courtisane surnommée
la _Belle Romaine_, et qui précédemment appartenait au cardinal de
Lorraine. Bientôt abandonnée, la Belle Romaine était venue à Rouen pour
solliciter de plus près le comte en faveur d’une fille de laquelle
il ne voulait point entendre parler, en alléguant sa beauté pour ne
la point reconnaître. A la mort de cette femme qui périt misérable,
la pauvre enfant, nommée Gertrude, encore plus belle que sa mère,
avait été recueillie par les Dames du couvent des Clarisses, dont la
supérieure était mademoiselle de Saint-Savin, tante de la comtesse.
Ayant été appelé pour soigner Gertrude, il s’était épris d’elle à
en perdre la tête. Si madame la comtesse, dit Beauvouloir, voulait
entremettre cette affaire, elle s’acquitterait non-seulement de ce
qu’elle croyait lui devoir, mais encore il s’estimerait être son
redevable. Ainsi sa venue au château, fort dangereuse aux yeux du
comte, serait justifiée; puis tôt ou tard, le comte s’intéresserait
à une si belle enfant, et pourrait peut-être un jour la protéger
indirectement en le faisant son médecin.
La comtesse, cette femme si compatissante aux vraies amours, promit de
servir celles du pauvre médecin. Elle poursuivit si chaudement cette
affaire, que, lors de son second accouchement, elle obtint, pour la
grâce qu’à cette époque les femmes étaient autorisées à demander à
leurs maris en accouchant, une dot pour Gertrude, la belle bâtarde,
qui, vers ce temps, au lieu d’être religieuse, épousa Beauvouloir.
Cette dot et les économies du rebouteur le mirent à même d’acheter
Forcalier, un joli domaine voisin du château d’Hérouville, et que
vendaient alors des héritiers.
Rassurée ainsi par le bon rebouteur, la comtesse sentit sa vie à jamais
remplie par des joies inconnues aux autres mères. Certes, toutes les
femmes sont belles quand elles suspendent leurs enfants à leur sein
en veillant à ce qu’ils y apaisent leurs cris et leurs commencements
de douleur; mais il était difficile de voir, même dans les tableaux
italiens, une scène plus attendrissante que celle offerte par la
comtesse, lorsqu’elle sentait Étienne se gorgeant de son lait, et
son sang devenir ainsi la vie de ce pauvre être menacé. Son visage
étincelait d’amour, elle contemplait ce cher petit être, en craignant
toujours de lui voir un trait de Chaverny à qui elle avait trop songé.
Ces pensées, mêlées sur son front à l’expression de son plaisir, le
regard par lequel elle couvait son fils, son désir de lui communiquer
la force qu’elle se sentait au cœur, ses brillantes espérances, la
gentillesse de ses gestes, tout formait un tableau qui subjugua les
femmes qui l’entouraient: la comtesse vainquit l’espionnage.
Bientôt ces deux êtres faibles s’unirent par une même pensée, et se
comprirent avant que le langage ne pût leur servir à s’entendre. Au
moment où Étienne exerça ses yeux avec la stupide avidité naturelle
aux enfants, ses regards rencontrèrent les sombres lambris de la
chambre d’honneur. Lorsque sa jeune oreille s’efforça de percevoir les
sons et de reconnaître leurs différences, il entendit le bruissement
monotone des eaux de la mer qui venait se briser sur les rochers par
un mouvement aussi régulier que celui d’un balancier d’horloge. Ainsi
les lieux, les sons, les choses, tout ce qui frappe les sens, prépare
l’entendement et forme le caractère, le rendit enclin à la mélancolie.
Sa mère ne devait-elle pas vivre et mourir au milieu des nuages de la
mélancolie? Dès sa naissance, il put croire que la comtesse était la
seule créature qui existât sur la terre, voir le monde comme un désert,
et s’habituer à ce sentiment de retour sur nous-mêmes qui nous porte
à vivre seuls, à chercher en nous-mêmes le bonheur, en développant
les immenses ressources de la pensée. La comtesse n’était-elle pas
condamnée à demeurer seule dans la vie, et à trouver tout dans son
fils, persécuté comme le fut son amour à elle. Semblable à tous les
enfants en proie à la souffrance, Étienne gardait presque toujours
l’attitude passive qui, douce ressemblance, était celle de sa mère.
La délicatesse de ses organes fut si grande, qu’un bruit trop soudain
ou que la compagnie d’une personne tumultueuse lui donnait une sorte
de fièvre. Vous eussiez dit d’un de ces petits insectes pour lesquels
Dieu semble modérer la violence du vent et la chaleur du soleil; comme
eux incapable de lutter contre le moindre obstacle, il cédait comme
eux, sans résistance ni plainte, à tout ce qui paraissait agressif.
Cette patience angélique inspirait à la comtesse un sentiment profond
qui ôtait toute fatigue aux soins minutieux réclamés par une santé si
chancelante.
Elle remercia Dieu, qui plaçait Étienne, comme une foule de créatures,
au sein de la sphère de paix et de silence, la seule où il pût s’élever
heureusement. Souvent les mains maternelles, pour lui si douces et si
fortes à la fois, le transportaient dans la haute région des fenêtres
ogives. De là, ses yeux, bleus comme ceux de sa mère, semblaient
étudier les magnificences de l’Océan. Tous deux restaient alors des
heures entières à contempler l’infini de cette vaste nappe, tour à tour
sombre et brillante, muette et sonore. Ces longues méditations étaient
pour Étienne un secret apprentissage de la douleur. Presque toujours
alors les yeux de sa mère se mouillaient de larmes, et pendant ces
pénibles songes de l’âme, les jeunes traits d’Étienne ressemblaient
à un léger réseau tiré par un poids trop lourd. Bientôt sa précoce
intelligence du malheur lui révéla le pouvoir que ses jeux exerçaient
sur la comtesse; il essaya de la divertir par les mêmes caresses dont
elle se servait pour endormir ses souffrances. Jamais ses petites mains
lutines, ses petits mots bégayés, ses rires intelligents, ne manquaient
de dissiper les rêveries de sa mère. Était-il fatigué, sa délicatesse
instinctive l’empêchait de se plaindre.
--Pauvre chère sensitive, s’écria la comtesse en le voyant endormi
de lassitude après une folâtrerie qui venait de faire enfuir un de
ses plus douloureux souvenirs, où pourras-tu vivre? Qui te comprendra
jamais, toi dont l’âme tendre sera blessée par un regard trop sévère?
toi qui, semblable à ta triste mère, estimeras un doux sourire chose
plus précieuse que tous les biens de la terre? Ange aimé de ta mère,
qui t’aimera dans le monde? Qui devinera les trésors cachés sous ta
frêle enveloppe? Personne. Comme moi, tu seras seul sur terre. Dieu te
garde de concevoir, comme moi, un amour favorisé par Dieu, traversé par
les hommes!
Elle soupira, elle pleura. La gracieuse pose de son fils qui dormait
sur ses genoux la fit sourire avec mélancolie: elle le regarda
longtemps en savourant un de ces plaisirs qui sont un secret entre les
mères et Dieu. Après avoir reconnu combien sa voix, unie aux accents de
la mandoline, plaisait à son fils, elle lui chantait les romances si
gracieuses de cette époque, et elle croyait voir sur ses petites lèvres
barbouillées de son lait le sourire par lequel Georges de Chaverny la
remerciait jadis quand elle quittait son rebec. Elle se reprochait ces
retours sur le passé, mais elle y revenait toujours. L’enfant, complice
de ces rêves, souriait précisément aux airs qu’aimait Chaverny.
A dix-huit mois, la faiblesse d’Étienne n’avait pas encore permis
à la comtesse de le promener au dehors; mais les légères couleurs
qui nuançaient le blanc mat de sa peau, comme si le plus pâle des
pétales d’un églantier y eût été apporté par le vent, attestaient
déjà la vie et la santé. Au moment où elle commençait à croire aux
prédictions du rebouteur, et s’applaudissait d’avoir pu, en l’absence
du comte, entourer son fils des précautions les plus sévères, afin de
le préserver de tout danger, les lettres écrites par le secrétaire de
son mari lui en annoncèrent le prochain retour. Un matin, la comtesse,
livrée à la folle joie qui s’empare de toutes les mères quand elles
voient pour la première fois marcher leur premier enfant, jouait avec
Étienne à ces jeux aussi indescriptibles que peut l’être le charme des
souvenirs; tout à coup elle entendit craquer les planchers sous un
pas pesant. A peine s’était-elle levée, par un mouvement de surprise
involontaire, qu’elle se trouva devant le comte. Elle jeta un cri, mais
elle essaya de réparer ce tort involontaire en s’avançant vers le comte
et lui tendant son front avec soumission pour y recevoir un baiser.
--Pourquoi ne pas me prévenir de votre arrivée? dit-elle.
--La réception, répondit le comte en l’interrompant, eût été plus
cordiale, mais moins franche.
Il avisa l’enfant, l’état de santé dans lequel il le revoyait lui
arracha d’abord un geste de surprise empreint de fureur; mais il
réprima soudain sa colère, et se mit à sourire.
--Je vous apporte de bonnes nouvelles, reprit-il. J’ai le gouvernement
de Champagne, et la promesse du roi d’être fait duc et pair. Puis, nous
avons hérité d’un parent; ce maudit huguenot de Chaverny est mort.
La comtesse pâlit et tomba sur un fauteuil. Elle devinait le secret
de la sinistre joie répandue sur la figure de son mari, et que la vue
d’Étienne semblait accroître.
--Monsieur, dit-elle d’une voix émue, vous n’ignorez pas que j’ai
longtemps aimé mon cousin de Chaverny. Vous répondrez à Dieu de la
douleur que vous me causez.
A ces mots, le regard du comte étincela; ses lèvres tremblèrent sans
qu’il pût proférer une parole, tant il était ému par la rage; il jeta
sa dague sur une table avec une telle violence que le fer résonna comme
un coup de tonnerre.
--Écoutez-moi, cria-t-il de sa grande voix, et souvenez-vous de mes
paroles: je veux ne jamais entendre ni voir le petit monstre que vous
tenez dans vos bras, car il est votre enfant et non le mien; a-t-il un
seul de mes traits? tête-Dieu pleine de reliques! cachez-le bien, ou
sinon...
--Juste ciel! cria la comtesse, protégez-nous.
--Silence! répondit le colosse. Si vous ne voulez pas que je le heurte,
faites en sorte que je ne le trouve jamais sur mon passage.
--Mais alors, reprit la comtesse, qui se sentit le courage de lutter
contre son tyran, jurez-moi de ne point attenter à ses jours, si vous
ne le rencontrez plus. Puis-je compter sur votre parole de gentilhomme?
--Que veut dire ceci? reprit le comte.
--Eh! bien, tuez-nous donc aujourd’hui tous deux! s’écria-t-elle en se
jetant à genoux et serrant son enfant dans ses bras.