--Attendez alors qu’il ait dix-huit ans pour le caresser ainsi,

répondit Beauvouloir en retrouvant son importance. Mais, ajouta-t-il en

pensant à sa propre sûreté, car il venait de reconnaître le seigneur

d’Hérouville qui dans son emportement avait oublié de déguiser sa

voix, baptisez-le promptement et ne parlez pas de mon arrêt à la mère:

autrement, vous la tueriez.

La joie secrète que le comte avait trahie par le geste qui lui

échappa quand la mort de l’avorton lui fut prophétisée, avait suggéré

cette phrase au rebouteur, et venait de sauver l’enfant; Beauvouloir

s’empressa de le reporter près de la mère alors évanouie, et il la

montra par un geste ironique, pour effrayer le comte de l’état dans

lequel leur débat l’avait mise. La comtesse avait tout entendu, car il

n’est pas rare de voir dans les grandes crises de la vie les organes

humains contractant une délicatesse inouïe; cependant les cris de son

enfant posé sur le lit la rendirent comme par magie à la vie; elle crut

entendre la voix de deux anges quand, à la faveur des vagissements du

nouveau-né, le rebouteur lui dit à voix basse, en se penchant à son

oreille:--Ayez-en bien soin, il vivra cent ans. Beauvouloir s’y connaît.

Un soupir céleste, un mystérieux serrement de main furent la

récompense du rebouteur qui cherchait à s’assurer, avant de livrer

aux embrassements de la mère impatiente cette frêle créature dont la

peau portait encore l’empreinte des doigts du comte, si la caresse

paternelle n’avait rien dérangé dans sa chétive organisation. Le

mouvement de folie par lequel la mère cacha son fils auprès d’elle et

le regard menaçant qu’elle jeta sur le comte par les deux trous du

masque firent frissonner Beauvouloir.

--Elle mourrait si elle perdait trop promptement son fils, dit-il au

comte.

Pendant cette dernière partie de la scène, le sire d’Hérouville

semblait n’avoir rien vu, ni entendu. Immobile et comme absorbé dans

une profonde méditation, il avait recommencé à battre du tambour avec

ses doigts sur les vitraux; mais, après la dernière phrase que lui dit

le rebouteur, il se retourna vers lui par un mouvement d’une violence

frénétique, et tira sa dague.

--Misérable _manant_! s’écria-t-il, en lui donnant le sobriquet par

lequel les Royalistes outrageaient les Ligueurs. Impudent coquin! La

science, qui te vaut l’honneur d’être le complice des gentilshommes

pressés d’ouvrir ou de fermer des successions, me retient à peine de

priver à jamais la Normandie de son sorcier. Au grand contentement

de Beauvouloir, le comte repoussa violemment sa dague dans le

fourreau.--Ne saurais-tu, dit le sire d’Hérouville en continuant, te

trouver une fois en ta vie dans l’honorable compagnie d’un seigneur et

de sa dame, sans les soupçonner de ces méchants calculs que tu laisses

faire à la canaille, sans songer qu’elle n’y est pas autorisée comme

les gentilshommes par des motifs plausibles? Puis-je avoir, dans cette

occurrence, des raisons d’État pour agir comme tu le supposes? Tuer

mon fils! l’enlever à sa mère! Où as-tu pris ces billevesées? Suis-je

fou? Pourquoi nous effraies-tu sur les jours de ce vigoureux enfant?

Bélître, comprends donc que je me suis défié de ta pauvre vanité. Si

tu avais su le nom de la dame que tu as accouchée, tu te serais vanté

de l’avoir vue! Pâque-Dieu! Tu aurais peut-être tué, par trop de

précaution, la mère ou l’enfant. Mais, songes-y bien, ta misérable vie

me répond et de ta discrétion et de leur bonne santé!

Le rebouteur fut stupéfait du changement subit qui s’opérait dans les

intentions du comte. Cet accès de tendresse pour l’avorton l’effrayait

encore plus que l’impatiente cruauté et la morne indifférence d’abord

manifestées par le seigneur. L’accent du comte en prononçant sa

dernière phrase décelait une combinaison plus savante pour arriver à

l’accomplissement d’un dessein immuable. Maître Beauvouloir s’expliqua

ce dénoûment imprévu par la double promesse qu’il avait faite à la mère

et au père:--J’y suis! se dit-il. Ce bon seigneur ne veut pas se rendre

odieux à sa femme, et s’en remettra sur la providence de l’apothicaire.

Il faut alors que je tâche de prévenir la dame de veiller sur son noble

marmot.

Au moment où il se dirigeait vers le lit, le comte, qui s’était

approché d’une armoire, l’arrêta par une impérative interjection. Au

geste que fit le seigneur en lui tendant une bourse, Beauvouloir se mit

en devoir de recueillir, non sans une joie inquiète, l’or qui brillait

à travers un réseau de soie rouge, et qui lui fut dédaigneusement jeté.

--Si tu m’as fait raisonner comme un vilain, je ne me crois pas

dispensé de te payer en seigneur. Je ne te demande pas la discrétion!

L’homme que voici, dit le comte en montrant Bertrand, a dû t’expliquer

que partout où il se rencontre des chênes et des rivières, mes diamants

et mes colliers savent trouver les manants qui parlent de moi.

En achevant ces paroles de clémence, le géant s’avança lentement vers

le rebouteur interdit, lui approcha bruyamment un siége, et parut

l’inviter à s’asseoir comme lui, près de l’accouchée.

--Eh! bien, ma mignonne, nous avons enfin un fils, reprit-il. C’est

bien de la joie pour nous. Souffrez-vous beaucoup?

--Non, dit en murmurant la comtesse.

L’étonnement de la mère et sa gêne, les tardives démonstrations de la

joie factice du père convainquirent maître Beauvouloir qu’un incident

grave échappait à sa pénétration habituelle; il persista dans ses

soupçons, et appuya sa main sur celle de la jeune femme, moins pour

s’assurer de son état, que pour lui donner quelques avis.

--La peau est bonne, dit-il. Nul accident fâcheux n’est à craindre

pour madame. La fièvre de lait viendra sans doute, ne vous en

épouvantez pas, ce ne sera rien.

Là, le rusé rebouteur s’arrêta, serra la main de la comtesse pour la

rendre attentive.

--Si vous ne voulez pas avoir d’inquiétude sur votre enfant, madame,

reprit-il, vous ne devez pas le quitter. Laissez-le longtemps boire le

lait que ses petites lèvres cherchent déjà; nourrissez-le vous-même, et

gardez-vous bien des drogues de l’apothicaire. Le sein est le remède à

toutes les maladies des enfants. J’ai beaucoup observé d’accouchements

à sept mois, mais j’ai rarement vu de délivrance aussi peu douloureuse

que la vôtre. Ce n’est pas étonnant, l’enfant est si maigre! Il

tiendrait dans un sabot! Je suis sûr qu’il ne pèse pas quinze onces. Du

lait! du lait! S’il reste toujours sur votre sein, vous le sauverez.

Ces dernières paroles furent accompagnées d’un nouveau mouvement de

doigts. Malgré les deux jets de flamme que dardaient les yeux du comte

par les trous de son masque, Beauvouloir débita ses périodes avec le

sérieux imperturbable d’un homme qui voulait gagner son argent.

--Oh! oh! rebouteur, tu oublies ton vieux feutre noir, lui dit Bertrand

au moment où l’opérateur sortait avec lui de la chambre.

Les motifs de la clémence du comte envers son fils étaient puisés dans

un _et cætera_ de notaire. Au moment où Beauvouloir lui arrêta les

mains, l’Avarice et la Coutume de Normandie s’étaient dressées devant

lui. Par un signe, ces deux puissances lui engourdirent les doigts et

imposèrent silence à ses passions haineuses. L’une lui cria:--«Les

biens de ta femme ne peuvent appartenir à la maison d’Hérouville

que si un enfant mâle les y transporte!» L’autre lui montra la

comtesse mourant et les biens réclamés par la branche collatérale des

Saint-Savin. Toutes deux lui conseillèrent de laisser à la nature le

soin d’emporter l’avorton, et d’attendre la naissance d’un second fils

qui fût sain et vigoureux, pour pouvoir se moquer de la vie de sa femme

et de son premier-né. Il ne vit plus un enfant, il vit des domaines,

et sa tendresse devint subitement aussi forte que son ambition. Dans

son désir de satisfaire à la Coutume, il souhaita que ce fils mort-né

eût les apparences d’une robuste constitution. La mère, qui connaissait

bien le caractère du comte, fut encore plus surprise que ne l’était le

rebouteur, et conserva des craintes instinctives qu’elle manifestait

parfois avec hardiesse, car en un instant le courage des mères avait

doublé sa force.

Pendant quelques jours, le comte resta très-assidûment auprès de sa

femme, et lui prodigua des soins auxquels l’intérêt imprimait une

sorte de tendresse. La comtesse devina promptement qu’elle seule était

l’objet de toutes ces attentions. La haine du père pour son fils se

montrait dans les moindres détails; il s’abstenait toujours de le

voir ou de le toucher; il se levait brusquement et allait donner des

ordres au moment où les cris se faisaient entendre; enfin, il semblait

ne lui pardonner de vivre que dans l’espoir de le voir mourir. Cette

dissimulation coûtait encore trop au comte. Le jour où il s’aperçut

que l’œil intelligent de la mère pressentait sans le comprendre le

danger qui menaçait son fils, il annonça son départ pour le lendemain

de la messe des relevailles, en prenant le prétexte d’amener toutes ses

forces au secours du roi.

Telles furent les circonstances qui accompagnèrent et précédèrent la

naissance d’Étienne d’Hérouville. Pour désirer incessamment la mort

de ce fils désavoué, le comte n’aurait pas eu le puissant motif de

l’avoir déjà voulue; il aurait même fait taire cette triste disposition

que l’homme se sent à persécuter l’être auquel il a déjà nui; il ne

se serait pas trouvé dans l’obligation, cruelle pour lui, de feindre

de l’amour pour un odieux avorton qu’il croyait fils de Chaverny, le

pauvre Étienne n’en aurait pas moins été l’objet de son aversion. Le

malheur d’une constitution rachitique et maladive, aggravé peut-être

par sa caresse, était à ses yeux une offense toujours flagrante pour

son amour-propre de père. S’il avait en exécration les beaux hommes,

il ne détestait pas moins les gens débiles chez lesquels la force

de l’intelligence remplaçait la force du corps. Pour lui plaire, il

fallait être laid de figure, grand, robuste et ignorant. Étienne, que

sa faiblesse vouait en quelque sorte aux occupations sédentaires de la

science, devait donc trouver dans son père un ennemi sans générosité.

Sa lutte avec ce colosse commençait dès le berceau; et pour tout

secours contre un si dangereux antagoniste, il n’avait que le cœur

de sa mère, dont l’amour s’accroissait, par une loi touchante de la

nature, de tous les périls qui le menaçaient.

Ensevelie tout à coup dans une profonde solitude par le brusque départ

du comte, Jeanne de Saint-Savin dut à son enfant les seuls semblants

de bonheur qui pouvaient consoler sa vie. Ce fils, dont la naissance

lui était reprochée à cause de Chaverny, la comtesse l’aima comme les

femmes aiment l’enfant d’un illicite amour; obligée de le nourrir,

elle n’en éprouva nulle fatigue. Elle ne voulut être aidée en aucune

façon par ses femmes, elle vêtait et dévêtait son enfant en ressentant

de nouveaux plaisirs à chaque petit soin qu’il exigeait. Ces travaux

incessants, cette attention de toutes les heures, l’exactitude avec

laquelle elle devait s’éveiller la nuit pour allaiter son enfant,

furent des félicités sans bornes. Le bonheur rayonnait sur son visage

quand elle obéissait aux besoins de ce petit être. Comme Étienne

était venu prématurément, plusieurs vêtements manquaient, elle désira

les faire elle-même, et les fit, avec quelle perfection, vous le

savez, vous qui, dans l’ombre et le silence, mères soupçonnées, avez

travaillé pour des enfants adorés! A chaque aiguillée de fil, c’était

une souvenance, un désir, des souhaits, mille choses qui se brodaient

sur l’étoffe comme les jolis dessins qu’elle y fixait. Toutes ces

folies furent redites au comte d’Hérouville et grossirent l’orage déjà

formé. Les jours n’avaient plus assez d’heures pour les occupations

multipliées et les minutieuses précautions de la nourrice; ils

s’enfuyaient chargés de contentements secrets.

Les avis du rebouteur étaient toujours écrits devant la comtesse; aussi

craignait-elle pour son enfant, et les services de ses femmes, et la

main de ses gens; elle aurait voulu pouvoir ne pas dormir afin d’être

sûre que personne n’approcherait d’Étienne pendant son sommeil; elle

le couchait près d’elle. Enfin elle assit la Défiance à ce berceau.

Pendant l’absence du comte, elle osa faire venir le chirurgien de qui

elle avait bien retenu le nom. Pour elle, Beauvouloir était un être

envers lequel elle avait une immense dette de reconnaissance à payer;

mais elle désirait surtout le questionner sur mille choses relatives

à son fils. Si l’on devait empoisonner Étienne, comment pouvait-elle

déjouer les tentatives? comment gouverner sa frêle santé? fallait-il

l’allaiter longtemps? Si elle mourait, Beauvouloir se chargerait-il de

veiller sur la santé du pauvre enfant?

Aux questions de la comtesse, Beauvouloir attendri lui répondit qu’il

redoutait autant qu’elle le poison pour Étienne; mais sur ce point,

la comtesse n’avait rien à craindre tant qu’elle le nourrirait de son

lait; puis pour l’avenir, il lui recommanda de toujours goûter à la

nourriture d’Étienne.

--Si madame la comtesse, ajouta le rebouteur, sent quoi que ce soit

d’étrange sur la langue, une saveur piquante, amère, forte, salée, tout

ce qui étonne le goût enfin, rejetez l’aliment. Que les vêtements de

l’enfant soient lavés devant vous, et gardez la clef du bahut où ils

seront. Enfin, quoi qu’il lui arrive, mandez-moi, je viendrai.

Les enseignements du rebouteur se gravèrent dans le cœur de Jeanne,

qui le pria de compter sur elle comme sur une personne dont il pouvait

disposer; Beauvouloir lui dit alors qu’elle tenait entre ses mains tout

son bonheur.

Il raconta succinctement à la comtesse comment le seigneur

d’Hérouville, faute de belles et de nobles amies qui voulussent de

lui à la cour, avait aimé dans sa jeunesse une courtisane surnommée

la _Belle Romaine_, et qui précédemment appartenait au cardinal de

Lorraine. Bientôt abandonnée, la Belle Romaine était venue à Rouen pour

solliciter de plus près le comte en faveur d’une fille de laquelle

il ne voulait point entendre parler, en alléguant sa beauté pour ne

la point reconnaître. A la mort de cette femme qui périt misérable,

la pauvre enfant, nommée Gertrude, encore plus belle que sa mère,

avait été recueillie par les Dames du couvent des Clarisses, dont la

supérieure était mademoiselle de Saint-Savin, tante de la comtesse.

Ayant été appelé pour soigner Gertrude, il s’était épris d’elle à

en perdre la tête. Si madame la comtesse, dit Beauvouloir, voulait

entremettre cette affaire, elle s’acquitterait non-seulement de ce

qu’elle croyait lui devoir, mais encore il s’estimerait être son

redevable. Ainsi sa venue au château, fort dangereuse aux yeux du

comte, serait justifiée; puis tôt ou tard, le comte s’intéresserait

à une si belle enfant, et pourrait peut-être un jour la protéger

indirectement en le faisant son médecin.

La comtesse, cette femme si compatissante aux vraies amours, promit de

servir celles du pauvre médecin. Elle poursuivit si chaudement cette

affaire, que, lors de son second accouchement, elle obtint, pour la

grâce qu’à cette époque les femmes étaient autorisées à demander à

leurs maris en accouchant, une dot pour Gertrude, la belle bâtarde,

qui, vers ce temps, au lieu d’être religieuse, épousa Beauvouloir.

Cette dot et les économies du rebouteur le mirent à même d’acheter

Forcalier, un joli domaine voisin du château d’Hérouville, et que

vendaient alors des héritiers.

Rassurée ainsi par le bon rebouteur, la comtesse sentit sa vie à jamais

remplie par des joies inconnues aux autres mères. Certes, toutes les

femmes sont belles quand elles suspendent leurs enfants à leur sein

en veillant à ce qu’ils y apaisent leurs cris et leurs commencements

de douleur; mais il était difficile de voir, même dans les tableaux

italiens, une scène plus attendrissante que celle offerte par la

comtesse, lorsqu’elle sentait Étienne se gorgeant de son lait, et

son sang devenir ainsi la vie de ce pauvre être menacé. Son visage

étincelait d’amour, elle contemplait ce cher petit être, en craignant

toujours de lui voir un trait de Chaverny à qui elle avait trop songé.

Ces pensées, mêlées sur son front à l’expression de son plaisir, le

regard par lequel elle couvait son fils, son désir de lui communiquer

la force qu’elle se sentait au cœur, ses brillantes espérances, la

gentillesse de ses gestes, tout formait un tableau qui subjugua les

femmes qui l’entouraient: la comtesse vainquit l’espionnage.

Bientôt ces deux êtres faibles s’unirent par une même pensée, et se

comprirent avant que le langage ne pût leur servir à s’entendre. Au

moment où Étienne exerça ses yeux avec la stupide avidité naturelle

aux enfants, ses regards rencontrèrent les sombres lambris de la

chambre d’honneur. Lorsque sa jeune oreille s’efforça de percevoir les

sons et de reconnaître leurs différences, il entendit le bruissement

monotone des eaux de la mer qui venait se briser sur les rochers par

un mouvement aussi régulier que celui d’un balancier d’horloge. Ainsi

les lieux, les sons, les choses, tout ce qui frappe les sens, prépare

l’entendement et forme le caractère, le rendit enclin à la mélancolie.

Sa mère ne devait-elle pas vivre et mourir au milieu des nuages de la

mélancolie? Dès sa naissance, il put croire que la comtesse était la

seule créature qui existât sur la terre, voir le monde comme un désert,

et s’habituer à ce sentiment de retour sur nous-mêmes qui nous porte

à vivre seuls, à chercher en nous-mêmes le bonheur, en développant

les immenses ressources de la pensée. La comtesse n’était-elle pas

condamnée à demeurer seule dans la vie, et à trouver tout dans son

fils, persécuté comme le fut son amour à elle. Semblable à tous les

enfants en proie à la souffrance, Étienne gardait presque toujours

l’attitude passive qui, douce ressemblance, était celle de sa mère.

La délicatesse de ses organes fut si grande, qu’un bruit trop soudain

ou que la compagnie d’une personne tumultueuse lui donnait une sorte

de fièvre. Vous eussiez dit d’un de ces petits insectes pour lesquels

Dieu semble modérer la violence du vent et la chaleur du soleil; comme

eux incapable de lutter contre le moindre obstacle, il cédait comme

eux, sans résistance ni plainte, à tout ce qui paraissait agressif.

Cette patience angélique inspirait à la comtesse un sentiment profond

qui ôtait toute fatigue aux soins minutieux réclamés par une santé si

chancelante.

Elle remercia Dieu, qui plaçait Étienne, comme une foule de créatures,

au sein de la sphère de paix et de silence, la seule où il pût s’élever

heureusement. Souvent les mains maternelles, pour lui si douces et si

fortes à la fois, le transportaient dans la haute région des fenêtres

ogives. De là, ses yeux, bleus comme ceux de sa mère, semblaient

étudier les magnificences de l’Océan. Tous deux restaient alors des

heures entières à contempler l’infini de cette vaste nappe, tour à tour

sombre et brillante, muette et sonore. Ces longues méditations étaient

pour Étienne un secret apprentissage de la douleur. Presque toujours

alors les yeux de sa mère se mouillaient de larmes, et pendant ces

pénibles songes de l’âme, les jeunes traits d’Étienne ressemblaient

à un léger réseau tiré par un poids trop lourd. Bientôt sa précoce

intelligence du malheur lui révéla le pouvoir que ses jeux exerçaient

sur la comtesse; il essaya de la divertir par les mêmes caresses dont

elle se servait pour endormir ses souffrances. Jamais ses petites mains

lutines, ses petits mots bégayés, ses rires intelligents, ne manquaient

de dissiper les rêveries de sa mère. Était-il fatigué, sa délicatesse

instinctive l’empêchait de se plaindre.

--Pauvre chère sensitive, s’écria la comtesse en le voyant endormi

de lassitude après une folâtrerie qui venait de faire enfuir un de

ses plus douloureux souvenirs, où pourras-tu vivre? Qui te comprendra

jamais, toi dont l’âme tendre sera blessée par un regard trop sévère?

toi qui, semblable à ta triste mère, estimeras un doux sourire chose

plus précieuse que tous les biens de la terre? Ange aimé de ta mère,

qui t’aimera dans le monde? Qui devinera les trésors cachés sous ta

frêle enveloppe? Personne. Comme moi, tu seras seul sur terre. Dieu te

garde de concevoir, comme moi, un amour favorisé par Dieu, traversé par

les hommes!

Elle soupira, elle pleura. La gracieuse pose de son fils qui dormait

sur ses genoux la fit sourire avec mélancolie: elle le regarda

longtemps en savourant un de ces plaisirs qui sont un secret entre les

mères et Dieu. Après avoir reconnu combien sa voix, unie aux accents de

la mandoline, plaisait à son fils, elle lui chantait les romances si

gracieuses de cette époque, et elle croyait voir sur ses petites lèvres

barbouillées de son lait le sourire par lequel Georges de Chaverny la

remerciait jadis quand elle quittait son rebec. Elle se reprochait ces

retours sur le passé, mais elle y revenait toujours. L’enfant, complice

de ces rêves, souriait précisément aux airs qu’aimait Chaverny.

A dix-huit mois, la faiblesse d’Étienne n’avait pas encore permis

à la comtesse de le promener au dehors; mais les légères couleurs

qui nuançaient le blanc mat de sa peau, comme si le plus pâle des

pétales d’un églantier y eût été apporté par le vent, attestaient

déjà la vie et la santé. Au moment où elle commençait à croire aux

prédictions du rebouteur, et s’applaudissait d’avoir pu, en l’absence

du comte, entourer son fils des précautions les plus sévères, afin de

le préserver de tout danger, les lettres écrites par le secrétaire de

son mari lui en annoncèrent le prochain retour. Un matin, la comtesse,

livrée à la folle joie qui s’empare de toutes les mères quand elles

voient pour la première fois marcher leur premier enfant, jouait avec

Étienne à ces jeux aussi indescriptibles que peut l’être le charme des

souvenirs; tout à coup elle entendit craquer les planchers sous un

pas pesant. A peine s’était-elle levée, par un mouvement de surprise

involontaire, qu’elle se trouva devant le comte. Elle jeta un cri, mais

elle essaya de réparer ce tort involontaire en s’avançant vers le comte

et lui tendant son front avec soumission pour y recevoir un baiser.

--Pourquoi ne pas me prévenir de votre arrivée? dit-elle.

--La réception, répondit le comte en l’interrompant, eût été plus

cordiale, mais moins franche.

Il avisa l’enfant, l’état de santé dans lequel il le revoyait lui

arracha d’abord un geste de surprise empreint de fureur; mais il

réprima soudain sa colère, et se mit à sourire.

--Je vous apporte de bonnes nouvelles, reprit-il. J’ai le gouvernement

de Champagne, et la promesse du roi d’être fait duc et pair. Puis, nous

avons hérité d’un parent; ce maudit huguenot de Chaverny est mort.

La comtesse pâlit et tomba sur un fauteuil. Elle devinait le secret

de la sinistre joie répandue sur la figure de son mari, et que la vue

d’Étienne semblait accroître.

--Monsieur, dit-elle d’une voix émue, vous n’ignorez pas que j’ai

longtemps aimé mon cousin de Chaverny. Vous répondrez à Dieu de la

douleur que vous me causez.

A ces mots, le regard du comte étincela; ses lèvres tremblèrent sans

qu’il pût proférer une parole, tant il était ému par la rage; il jeta

sa dague sur une table avec une telle violence que le fer résonna comme

un coup de tonnerre.

--Écoutez-moi, cria-t-il de sa grande voix, et souvenez-vous de mes

paroles: je veux ne jamais entendre ni voir le petit monstre que vous

tenez dans vos bras, car il est votre enfant et non le mien; a-t-il un

seul de mes traits? tête-Dieu pleine de reliques! cachez-le bien, ou

sinon...

--Juste ciel! cria la comtesse, protégez-nous.

--Silence! répondit le colosse. Si vous ne voulez pas que je le heurte,

faites en sorte que je ne le trouve jamais sur mon passage.

--Mais alors, reprit la comtesse, qui se sentit le courage de lutter

contre son tyran, jurez-moi de ne point attenter à ses jours, si vous

ne le rencontrez plus. Puis-je compter sur votre parole de gentilhomme?

--Que veut dire ceci? reprit le comte.

--Eh! bien, tuez-nous donc aujourd’hui tous deux! s’écria-t-elle en se

jetant à genoux et serrant son enfant dans ses bras.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 15 / 65 段