Elle se retrouva tout à coup dans sa seconde enfance, époque pendant

laquelle elle ne comprit rien encore aux choses de la vie. Elle salua

par un regret presque moqueur ces jours où tout son bonheur fut de

travailler avec sa mère dans un petit salon de tapisserie, de prier

dans une grande église, de chanter une romance en s’accompagnant du

rebec, de lire en cachette un livre de chevalerie, déchirer une fleur

par curiosité, découvrir quels présents lui ferait son père à la fête

du bienheureux saint Jean, et chercher le sens des paroles qu’on

n’achevait pas devant elle. Aussitôt elle effaça par une pensée, comme

on efface un mot crayonné sur un album, les enfantines joies que,

pendant ce moment où elle ne souffrait pas, son imagination venait de

lui choisir parmi tous les tableaux que les seize premières années de

sa vie pouvaient lui offrir. La grâce de cet océan limpide fut bientôt

éclipsée par l’éclat d’un plus frais souvenir, quoique orageux. La

joyeuse paix de son enfance lui apportait moins de douceur qu’un seul

des troubles semés dans les deux dernières années de sa vie, années

riches en trésors pour toujours ensevelis dans son cœur. La comtesse

arriva soudain à cette ravissante matinée où, précisément au fond du

grand parloir en bois de chêne sculpté qui servait de salle à manger,

elle vit son beau cousin pour la première fois. Effrayée par les

séditions de Paris, la famille de sa mère envoyait à Rouen ce jeune

courtisan, dans l’espérance qu’il s’y formerait aux devoirs de la

magistrature auprès de son grand-oncle, de qui la charge lui serait

transmise quelque jour. La comtesse sourit involontairement en songeant

à la vivacité avec laquelle elle s’était retirée en reconnaissant

ce parent attendu qu’elle ne connaissait pas. Malgré sa promptitude

à ouvrir et fermer la porte, son coup d’œil avait mis dans son âme

une si vigoureuse empreinte de cette scène, qu’en ce moment il lui

semblait encore le voir tel qu’il se produisit en se retournant. Elle

n’avait alors admiré qu’à la dérobée le goût et le luxe répandus sur

des vêtements faits à Paris; mais, aujourd’hui plus hardie dans son

souvenir, son œil allait librement du manteau en velours violet brodé

d’or et doublé de satin, aux ferrons qui garnissaient les bottines, et

des jolies losanges crevées du pourpoint et du haut-de-chausse, à la

riche collerette rabattue qui laissait voir un cou frais aussi blanc

que la dentelle. Elle flattait avec la main une figure caractérisée

par deux petites moustaches relevées en pointe, et par une royale

pareille à l’une des queues d’hermine semées sur l’épitoge de son

père. Au milieu du silence et de la nuit, les yeux fixés sur les

courtines de moire qu’elle ne voyait plus, oubliant et l’orage et son

mari, la comtesse osa se rappeler comment, après bien des jours qui

lui semblèrent aussi longs que des années, tant pleins ils furent, le

jardin entouré de vieux murs noirs et le noir hôtel de son père lui

parurent dorés et lumineux. Elle aimait, elle était aimée! Comment,

craignant les regards sévères de sa mère, elle s’était glissée un matin

dans le cabinet de son père pour lui faire ses jeunes confidences,

après s’être assise sur lui et s’être permis des espiègleries qui

avaient attiré le sourire aux lèvres de l’éloquent magistrat, sourire

qu’elle attendait pour lui dire: «--Me gronderez-vous, si je vous

dis quelque chose?» Elle croyait entendre encore son père lui disant

après un interrogatoire où, pour la première fois, elle parlait de

son amour: «--Eh! bien, mon enfant, nous verrons. S’il étudie bien,

s’il veut me succéder, s’il continue à te plaire, je me mettrai de ta

conspiration!» Elle n’avait plus rien écouté, elle avait baisé son père

et renversé les paperasses pour courir au grand tilleul où, tous les

matins avant le lever de sa redoutable mère, elle rencontrait le gentil

George de Chaverny! Le courtisan promettait de dévorer les lois et les

coutumes, il quittait les riches ajustements de la noblesse d’épée

pour prendre le sévère costume des magistrats.--«Je t’aime bien mieux

vêtu de noir,» lui disait-elle. Elle mentait, mais ce mensonge avait

rendu son bien-aimé moins triste d’avoir jeté la dague aux champs. Le

souvenir des ruses employées pour tromper sa mère dont la sévérité

semblait grande, lui rendirent les joies fécondes d’un amour innocent,

permis et partagé. C’était quelque rendez-vous sous les tilleuls, où

la parole était plus libre sans témoins; les furtives étreintes et

les baisers surpris, enfin tous les naïfs à-comptes de la passion qui

ne dépasse point les bornes de la modestie. Revivant comme en songe

dans ces délicieuses journées où elle s’accusait d’avoir eu trop de

bonheur, elle osa baiser dans le vide cette jeune figure aux regards

enflammés, et cette bouche vermeille qui lui parla si bien d’amour.

Elle avait aimé Chaverny pauvre en apparence; mais combien de trésors

n’avait-elle pas découverts dans cette âme aussi douce qu’elle était

forte! Tout à coup meurt le président, Chaverny ne lui succède pas,

la guerre civile survient flamboyante. Par les soins de leur cousin,

elle et sa mère trouvent un asile secret dans une petite ville de la

Basse-Normandie. Bientôt les morts successives de quelques parents la

rendent une des plus riches héritières de France. Avec la médiocrité

de fortune s’enfuit le bonheur. La sauvage et terrible figure du comte

d’Hérouville qui demande sa main, lui apparaît comme une nuée grosse de

foudre qui étend son crêpe sur les richesses de la terre jusqu’alors

dorée par le soleil. La pauvre comtesse s’efforce de chasser le

souvenir des scènes de désespoir et de larmes amenées par sa longue

résistance. Elle voit confusément l’incendie de la petite ville, puis

Chaverny le huguenot mis en prison, menacé de mort, et attendant un

horrible supplice. Arrive cette épouvantable soirée où sa mère pâle

et mourante se prosterne à ses pieds, Jeanne peut sauver son cousin,

elle cède. Il est nuit; le comte, revenu sanglant du combat, se trouve

prêt; il fait surgir un prêtre, des flambeaux, une église! Jeanne

appartient au malheur. A peine peut-elle dire adieu à son beau cousin

délivré.--«Chaverny, si tu m’aimes, ne me revois jamais!» Elle entend

le bruit lointain des pas de son noble ami qu’elle n’a plus revu;

mais elle garde au fond du cœur son dernier regard qu’elle retrouve

si souvent dans ses songes et qui les lui éclaire. Comme un chat

enfermé dans la cage d’un lion, la jeune femme craint à chaque heure

les griffes du maître, toujours levées sur elle. La comtesse se fait

un crime de revêtir à certains jours, consacrés par quelque plaisir

inattendu, la robe que portait la jeune fille au moment où elle vit son

amant. Aujourd’hui, pour être heureuse, elle doit oublier le passé, ne

plus songer à l’avenir.

--Je ne me crois pas coupable, se dit-elle; mais si je le parais aux

yeux du comte, n’est-ce pas comme si je l’étais? Peut-être le suis-je!

La sainte Vierge n’a-t-elle pas conçu sans... Elle s’arrêta.

Pendant ce moment où ses pensées étaient nuageuses, où son âme

voyageait dans le monde des fantaisies, sa naïveté lui fit attribuer

au dernier regard, par lequel son amant lui darda toute sa vie, le

pouvoir qu’exerça la Visitation de l’ange sur la mère du Sauveur. Cette

supposition, digne du temps d’innocence auquel sa rêverie l’avait

reportée, s’évanouit devant le souvenir d’une scène conjugale plus

odieuse que la mort. La pauvre comtesse ne pouvait plus conserver

de doute sur la légitimité de l’enfant qui s’agitait dans son sein.

La première nuit des noces lui apparut dans toute l’horreur de ses

supplices, traînant à sa suite bien d’autres nuits, et de plus tristes

jours!

--Ah! pauvre Chaverny! s’écria-t-elle en pleurant, toi si soumis, si

gracieux, tu m’as toujours été bienfaisant!

Elle tourna les yeux sur son mari, comme pour se persuader encore que

cette figure lui promettait une clémence si chèrement achetée. Le comte

était éveillé. Ses deux yeux jaunes, aussi clairs que ceux d’un tigre,

brillaient sous les touffes de ses sourcils, et jamais son regard

n’avait été plus incisif qu’en ce moment. La comtesse, épouvantée

d’avoir rencontré ce regard, se glissa sous la courte-pointe et resta

sans mouvement.

--Pourquoi pleurez-vous? demanda le comte en tirant vivement le drap

sous lequel sa femme s’était cachée.

Cette voix, toujours effrayante pour elle, eut en ce moment une douceur

factice qui lui sembla de bon augure.

--Je souffre beaucoup, répondit-elle.

--Eh! bien, ma mignonne, est-ce un crime que de souffrir? Pourquoi

trembler quand je vous regarde? Hélas! que faut-il donc faire pour

être aimé? Toutes les rides de son front s’amassèrent entre ses deux

sourcils.--Je vous cause toujours de l’effroi, je le vois bien,

ajouta-t-il en soupirant.

Conseillée par l’instinct des caractères faibles, la comtesse

interrompit le comte en jetant quelques gémissements, et s’écria:--Je

crains de faire une fausse couche! J’ai couru sur les rochers pendant

toute la soirée, je me serai sans doute trop fatiguée.

En entendant ces paroles, le sire d’Hérouville jeta sur sa femme un

regard si soupçonneux qu’elle rougit en frissonnant. Il prit la peur

qu’il inspirait à cette naïve créature pour l’expression d’un remords.

--Peut-être est-ce un accouchement véritable qui commence? demanda-t-il.

--Eh! bien? dit-elle.

--Eh! bien, dans tous les cas, il faut ici un homme habile, et je vais

l’aller chercher.

L’air sombre qui accompagnait ces paroles glaça la comtesse, elle

retomba sur le lit en poussant un soupir arraché plutôt par le

sentiment de sa destinée que par les angoisses de la crise prochaine.

Ce gémissement acheva de prouver au comte la vraisemblance des soupçons

qui se réveillaient dans son esprit. En affectant un calme que les

accents de sa voix, ses gestes et ses regards démentaient, il se leva

précipitamment, s’enveloppa d’une robe qu’il trouva sur un fauteuil,

et commença par fermer une porte située auprès de la cheminée, et par

laquelle on passait de la chambre de parade dans les appartements

de réception qui communiquaient à l’escalier d’honneur. En voyant

son mari garder cette clef, la comtesse eut le pressentiment d’un

malheur; elle l’entendit ouvrir la porte opposée à celle qu’il venait

de fermer, et se rendre dans une autre pièce où couchaient les comtes

d’Hérouville, quand ils n’honoraient pas leurs femmes de leur noble

compagnie. La comtesse ne connaissait que par ouï-dire la destination

de cette chambre, la jalousie fixait son mari près d’elle. Si quelques

expéditions militaires l’obligeaient à quitter le lit d’honneur,

le comte laissait au château des argus dont l’incessant espionnage

accusait ses outrageuses défiances. Malgré l’attention avec laquelle

la comtesse s’efforçait d’écouter le moindre bruit, elle n’entendit

plus rien. Le comte était arrivé dans une longue galerie contiguë

à sa chambre, et qui occupait l’aile occidentale du château. Le

cardinal d’Hérouville, son grand-oncle, amateur passionné des œuvres

de l’imprimerie, y avait amassé une bibliothèque aussi curieuse par

le nombre que par la beauté des volumes, et la prudence lui avait

fait pratiquer dans les murs une de ces inventions conseillées par la

solitude ou par la peur monastique. Une chaîne d’argent mettait en

mouvement, au moyen de fils invisibles, une sonnette placée au chevet

d’un serviteur fidèle. Le comte tira cette chaîne, un écuyer de garde

ne tarda pas à faire retentir du bruit de ses bottes et de ses éperons

les dalles sonores d’une vis en colimaçon contenue dans la haute

tourelle qui flanquait l’angle occidental du château du côté de la

mer. En entendant monter son serviteur, le comte alla dérouiller les

ressorts de fer et les verrous qui défendaient la porte secrète par

laquelle la galerie communiquait avec la tour, et il introduisit dans

ce sanctuaire de la science un homme d’armes dont l’encolure annonçait

un serviteur digne du maître. L’écuyer, à peine éveillé, semblait

avoir marché par instinct; la lanterne de corne qu’il tenait à la main

éclaira si faiblement la longue galerie, que son maître et lui se

dessinèrent dans l’obscurité comme deux fantômes.

--Selle mon cheval de bataille à l’instant même, et tu vas

m’accompagner. Cet ordre fut prononcé d’un son de voix profond qui

réveilla l’intelligence du serviteur; il leva les yeux sur son maître,

et rencontra un regard si perçant, qu’il en reçut comme une secousse

électrique.--Bertrand, ajouta le comte en posant la main droite sur le

bras de l’écuyer, tu quitteras ta cuirasse et prendras les habits d’un

capitaine de miquelets.

--Vive Dieu, monseigneur, me déguiser en ligueur! Excusez-moi, je vous

obéirai, mais j’aimerais autant être pendu.

Flatté dans son fanatisme, le comte sourit; mais pour effacer ce rire

qui contrastait avec l’expression répandue sur son visage, il répondit

brusquement:--Choisis dans l’écurie un cheval assez vigoureux pour que

tu me puisses suivre. Nous marcherons comme des balles au sortir de

l’arquebuse. Quand je serai prêt, sois-le. Je sonnerai de nouveau.

Bertrand s’inclina en silence et partit; mais quand il eut descendu

quelques marches, il se dit à lui-même, en entendant siffler

l’ouragan:--Tous les démons sont dehors, jarnidieu! j’aurais été bien

étonné de voir celui-ci rester tranquille. Nous avons surpris Saint--Lô

par une tempête semblable.

Le comte trouva dans sa chambre le costume qui lui servait souvent pour

ses stratagèmes. Après avoir revêtu sa mauvaise casaque, qui avait

l’air d’appartenir à l’un de ces pauvres reîtres dont la solde était si

rarement payée par Henri IV, il revint dans la chambre où gémissait sa

femme.

--Tâchez de souffrir patiemment, lui dit-il. Je crèverai, s’il le faut,

mon cheval, afin de revenir plus vite pour apaiser vos douleurs.

Ces paroles n’annonçaient rien de funeste, et la comtesse enhardie se

préparait à faire une question, lorsque le comte lui demanda tout à

coup:--Ne pourriez-vous me dire où sont vos masques?

--Mes masques, répondit-elle. Bon Dieu! qu’en voulez-vous faire?

--Où sont vos masques? répéta-t-il avec sa violence ordinaire.

--Dans le bahut, dit-elle.

La comtesse ne put s’empêcher de frémir en voyant son mari choisir

dans ses masques un _touret de nez_, dont l’usage était aussi naturel

aux dames de cette époque, que l’est celui des gants aux femmes

d’aujourd’hui. Le comte devint entièrement méconnaissable quand il

eut mis sur sa tête un mauvais chapeau de feutre gris, orné d’une

vieille plume de coq toute cassée. Il serra autour de ses reins un

large ceinturon de cuir dans la gaîne duquel il passa une dague qu’il

ne portait pas habituellement. Ces misérables vêtements lui donnèrent

un aspect si effrayant, et il s’avança vers le lit par un mouvement si

étrange, que la comtesse crut sa dernière heure arrivée.

--Ah! ne nous tuez pas, s’écria-t-elle, laissez-moi mon enfant, et je

vous aimerai bien.

--Vous vous sentez donc bien coupable pour m’offrir comme une rançon de

vos fautes l’amour que vous me devez?

La voix du comte eut un son lugubre sous le velours; ses amères paroles

furent accompagnées d’un regard qui eut la pesanteur du plomb et

anéantit la comtesse en tombant sur elle.

--Mon Dieu, s’écria-t-elle douloureusement, l’innocence serait-elle

donc funeste?

--Il ne s’agit pas de votre mort, lui répondit son maître en sortant de

la rêverie où il était tombé, mais de faire exactement, et pour l’amour

de moi, ce que je réclame en ce moment de vous. Il jeta sur le lit un

des deux masques qu’il tenait, et sourit de pitié en voyant le geste

de frayeur involontaire qu’arrachait à sa femme le choc si léger du

velours noir.--Vous ne me ferez qu’un mièvre enfant! s’écria-t-il. Ayez

ce masque sur votre visage lorsque je serai de retour, ajouta-t-il.

Je ne veux pas qu’un croquant puisse se vanter d’avoir vu la comtesse

d’Hérouville!

--Pourquoi prendre un homme pour cet office? demanda-t-elle à voix

basse.

--Oh! oh! ma mie, ne suis-je pas le maître ici? répondit le comte.

--Qu’importe un mystère de plus! dit la comtesse au désespoir.

Son maître avait disparu, cette exclamation fut sans danger pour elle,

car souvent l’oppresseur étend ses mesures aussi loin que va la crainte

de l’opprimé. Par un des courts moments de calme qui séparaient les

accès de la tempête, la comtesse entendit le pas de deux chevaux qui

semblaient voler à travers les dunes périlleuses et les rochers sur

lesquels ce vieux château était assis. Ce bruit fut promptement étouffé

par la voix des flots. Bientôt elle se trouva prisonnière dans ce

sombre appartement, seule au milieu d’une nuit tour à tour silencieuse

ou menaçante, et sans secours pour conjurer un malheur qu’elle voyait

s’avancer à grands pas. La comtesse chercha quelque ruse pour sauver

cet enfant conçu dans les larmes, et déjà devenu toute sa consolation,

le principe de ses idées, l’avenir de ses affections, sa seule et

frêle espérance. Soutenue par un maternel courage, elle alla prendre le

petit cor dont se servait son mari pour faire venir ses gens, ouvrit

une fenêtre, et tira du cuivre des accents grêles qui se perdirent sur

la vaste étendue des eaux, comme une bulle lancée dans les airs par un

enfant. Elle comprit l’inutilité de cette plainte ignorée des hommes,

et se mit à marcher à travers les appartements, en espérant que toutes

les issues ne seraient pas fermées. Parvenue à la bibliothèque, elle

chercha, mais en vain, s’il n’y existerait pas quelque passage secret,

elle traversa la longue galerie des livres, atteignit la fenêtre

la plus rapprochée de la cour d’honneur du château, fit de nouveau

retentir les échos en sonnant du cor, et lutta sans succès avec la voix

de l’ouragan. Dans son découragement, elle pensait à se confier à l’une

de ses femmes, toutes créatures de son mari, lorsqu’en passant dans son

oratoire elle vit que le comte avait fermé la porte qui conduisait à

leurs appartements. Ce fut une horrible découverte. Tant de précautions

prises pour l’isoler annonçaient le désir de procéder sans témoins

à quelque terrible exécution. A mesure que la comtesse perdait tout

espoir, les douleurs venaient l’assaillir plus vives, plus ardentes. Le

pressentiment d’un meurtre possible, joint à la fatigue de ses efforts,

lui enleva le reste de ses forces. Elle ressemblait au naufragé qui

succombe, emporté par une dernière lame moins furieuse que toutes

celles qu’il a vaincues. La douloureuse ivresse de l’enfantement ne lui

permit plus de compter les heures. Au moment où elle se crut sur le

point d’accoucher, seule, sans secours, et qu’à ses terreurs se joignit

la crainte des accidents auxquels son inexpérience l’exposait, le comte

arriva soudain sans qu’elle l’eût entendu venir. Cet homme se trouva

là comme un démon réclamant, à l’expiration d’un pacte, l’âme qui lui

a été vendue; il gronda sourdement en voyant le visage de sa femme

découvert; mais après l’avoir assez adroitement masquée, il l’emporta

dans ses bras et la déposa sur le lit de sa chambre.

L’effroi que cette apparition et cet enlèvement inspirèrent à la

comtesse fit taire un moment ses douleurs, elle put jeter un regard

furtif sur les acteurs de cette scène mystérieuse, et ne reconnut pas

Bertrand qui s’était masqué aussi soigneusement que son maître. Après

avoir allumé à la hâte quelques bougies dont la clarté se mêlait aux

premiers rayons du soleil qui rougissait les vitraux, ce serviteur

alla s’appuyer à l’angle d’une embrasure de fenêtre. Là, le visage

tourné vers le mur, il semblait en mesurer l’épaisseur et se tenait

dans une immobilité si complète que vous eussiez dit d’une statue de

chevalier. Au milieu de la chambre, la comtesse aperçut un petit homme

gras, tout pantois, dont les yeux étaient bandés et dont les traits

étaient si bouleversés par la terreur, qu’il lui fut impossible de

deviner leur expression habituelle.

--Par la mort-dieu! monsieur le drôle, dit le comte en lui rendant la

vue par un mouvement brusque qui fit tomber au cou de l’inconnu le

bandeau qu’il avait sur les yeux, ne t’avise pas de regarder autre

chose que la misérable sur laquelle tu vas exercer ta science; sinon,

je te jette dans la rivière qui coule sous ces fenêtres après t’avoir

mis un collier de diamants qui pèseront plus de cent livres! Et il

tira légèrement sur la poitrine de son auditeur stupéfait la cravate

qui avait servi de bandeau.--Examine d’abord si ce n’est qu’une fausse

couche; dans ce cas ta vie me répondrait de la sienne; mais si l’enfant

est vivant, tu me l’apporteras.

Après cette allocution, le comte saisit par le milieu du corps le

pauvre opérateur, l’enleva comme une plume de la place où il était,

et le posa devant la comtesse. Le seigneur alla se placer au fond de

l’embrasure de la croisée, où il joua du tambour avec ses doigts sur le

vitrage, en portant alternativement ses yeux sur son serviteur, sur le

lit et sur l’Océan, comme s’il eût voulu promettre à l’enfant attendu

la mer pour berceau.

L’homme que, par une violence inouïe, le comte et Bertrand venaient

d’arracher au plus doux sommeil qui eût jamais clos paupière humaine,

pour l’attacher en croupe sur un cheval qu’il put croire poursuivi

par l’enfer, était un personnage dont la physionomie peut servir

à caractériser celle de cette époque, et dont l’influence se fit

d’ailleurs sentir dans la maison d’Hérouville.

Jamais en aucun temps les nobles ne furent moins instruits en sciences

naturelles, et jamais l’astrologie judiciaire ne fut plus en honneur,

car jamais on ne désira plus vivement connaître l’avenir. Cette

ignorance et cette curiosité générale avaient amené la plus grande

confusion dans les connaissances humaines; tout y était pratique

personnelle, car les nomenclatures de la théorie manquaient encore;

l’imprimerie exigeait de grands frais, les communications scientifiques

avaient peu de rapidité; l’Église persécutait encore les sciences

tout d’examen qui se basaient sur l’analyse des phénomènes naturels.

La persécution engendrait le mystère. Donc, pour le peuple comme pour

les grands, physicien et alchimiste, mathématicien et astronome,

astrologue et nécromancien, étaient six attributs qui se confondaient

en la personne du médecin. Dans ce temps, le médecin supérieur était

soupçonné de cultiver la magie; tout en guérissant ses malades, il

devait tirer des horoscopes. Les princes protégeaient d’ailleurs ces

génies auxquels se révélait l’avenir, ils les logeaient chez eux et les

pensionnaient. Le fameux Corneille Agrippa, venu en France pour être

le médecin de Henri II, ne voulut pas, comme le faisait Nostradamus,

pronostiquer l’avenir, et il fut congédié par Catherine de Médicis qui

le remplaça par Cosme Ruggieri. Les hommes supérieurs à leur temps et

qui travaillaient aux sciences étaient donc difficilement appréciés;

tous inspiraient la terreur qu’on avait pour les sciences occultes et

leurs résultats.

Sans être précisément un de ces fameux mathématiciens, l’homme enlevé

par le comte jouissait en Normandie de la réputation équivoque attachée

à un médecin chargé d’œuvres ténébreuses. Cet homme était l’espèce de

sorcier que les paysans nomment encore, dans plusieurs endroits de la

France, un _Rebouteur_. Ce nom appartenait à quelques génies bruts

qui, sans étude apparente, mais par des connaissances héréditaires

et souvent par l’effet d’une longue pratique dont les observations

s’accumulaient dans une famille, _reboutaient_, c’est-à-dire

remettaient les jambes et les bras cassés, guérissaient bêtes et

gens de certaines maladies, et possédaient des secrets prétendus

merveilleux pour le traitement des cas graves. Non-seulement maître

Antoine Beauvouloir, tel était le nom du rebouteur, avait eu pour aïeul

et pour père deux fameux praticiens desquels il tenait d’importantes

traditions, mais encore il était instruit en médecine; il s’occupait de

sciences naturelles. Les gens de la campagne voyaient son cabinet plein

de livres et de choses étranges qui donnaient à ses succès une teinte

de magie. Sans passer précisément pour sorcier, Antoine Beauvouloir

imprimait, à trente lieues à la ronde, un respect voisin de la terreur

aux gens du peuple; et, chose plus dangereuse pour lui-même, il avait

à sa disposition des secrets de vie et de mort qui concernaient les

familles nobles du pays. Comme son grand-père et son père, il était

célèbre par son habileté dans les accouchements, avortements et

fausses couches. Or, dans ces temps de désordres, les fautes furent

assez fréquentes et les passions assez mauvaises pour que la haute

noblesse se vît obligée d’initier souvent maître Antoine Beauvouloir

à des secrets honteux ou terribles. Nécessaire à sa sécurité, sa

discrétion était à toute épreuve; aussi sa clientèle le payait-elle

généreusement, en sorte que sa fortune héréditaire s’augmentait

beaucoup. Toujours en route, tantôt surpris comme il venait de l’être

par le comte, tantôt obligé de passer plusieurs jours chez quelque

grande dame, il ne s’était pas encore marié; d’ailleurs sa renommée

avait empêché plusieurs filles de l’épouser. Incapable de chercher des

consolations dans les hasards de son métier qui lui conférait tant de

pouvoir sur les faiblesses féminines, le pauvre rebouteur se sentait

fait pour les joies de la famille, et ne pouvait se les donner. Ce

bonhomme cachait un excellent cœur sous les apparences trompeuses d’un

caractère gai, en harmonie avec sa figure joufflue, avec ses formes

rondes, avec la vivacité de son petit corps gras et la franchise de son

parler. Il désirait donc se marier pour avoir une fille qui transportât

ses biens à quelque pauvre gentilhomme; car il n’aimait pas son état

de rebouteur, et voulait faire sortir sa famille de la situation où la

mettaient les préjugés du temps. Son caractère s’était d’ailleurs assez

bien accommodé de la joie et des repas qui couronnaient ses principales

opérations. L’habitude d’être partout l’homme le plus important

avait ajouté à sa gaieté constitutive une dose de vanité grave. Ses

impertinences étaient presque toujours bien reçues dans les moments de

crise, où il se plaisait à opérer avec une certaine lenteur magistrale.

De plus, il était curieux comme un rossignol, gourmand comme un lévrier

et bavard comme le sont les diplomates qui parlent sans jamais rien

trahir de leurs secrets. A ces défauts près, développés en lui par les

aventures multipliées où le jetait sa profession, Antoine Beauvouloir

passait pour être le moins mauvais homme de la Normandie. Quoiqu’il

appartînt au petit nombre d’esprits supérieurs à leur temps, un bon

sens de campagnard normand lui avait conseillé de tenir cachées ses

idées acquises et les vérités qu’il découvrait.

En se trouvant placé par le comte devant une femme en mal d’enfant,

le rebouteur recouvra toute sa présence d’esprit. Il se mit à tâter

le pouls de la dame masquée, sans penser aucunement à elle; mais, à

l’aide de ce maintien doctoral, il pouvait réfléchir et réfléchissait

sur sa propre situation. Dans aucune des intrigues honteuses et

criminelles où la force l’avait contraint d’agir en instrument aveugle,

jamais les précautions n’avaient été gardées avec autant de prudence

qu’elles l’étaient dans celle-ci. Quoique sa mort eût été souvent

mise en délibération, comme moyen d’assurer le succès des entreprises

auxquelles il participait malgré lui, jamais sa vie n’avait été

compromise autant qu’elle l’était en ce moment. Avant tout, il résolut

de reconnaître ceux qui l’employaient, et de s’enquérir ainsi de

l’étendue de son danger afin de pouvoir sauver sa chère personne.

--De quoi s’agit-il? demanda le rebouteur à voix basse en disposant la

comtesse à recevoir les secours de son expérience.

--Ne lui donnez pas l’enfant.

--Parlez haut, dit le comte d’une voix tonnante qui empêcha maître

Beauvouloir d’entendre le dernier mot prononcé par la victime. Sinon,

ajouta le seigneur qui déguisait soigneusement sa voix, dis ton In

manus.

--Plaignez-vous à haute voix, dit le rebouteur à la dame. Criez,

jarnidieu! cet homme a des pierreries qui ne vous iraient pas mieux

qu’à moi! Du courage, ma petite dame!

--Aie la main légère, cria de nouveau le comte.

--Monsieur est jaloux, répondit l’opérateur d’une petite voix aigre qui

fut heureusement couverte par les cris de la comtesse.

Pour la sûreté de maître Beauvouloir, la nature se montra clémente. Ce

fut plutôt un avortement qu’un accouchement, tant l’enfant qui vint

était chétif; aussi causa-t-il peu de douleurs à sa mère.

--Par le ventre de la sainte Vierge, s’écria le curieux rebouteur, ce

n’est pas une fausse couche!

Le comte fit trembler le plancher en piétinant de rage, et la comtesse

pinça maître Beauvouloir.

--Ah! j’y suis, se dit-il à lui-même.--Ce devait donc être une fausse

couche? demanda-t-il tout bas à la comtesse qui lui répondit par un

geste affirmatif, comme si ce geste eût été le seul langage qui pût

exprimer ses pensées.--Tout cela n’est pas encore bien clair, pensa le

rebouteur.

Comme tous les gens habiles en son art, l’accoucheur reconnaissait

facilement une femme qui en était, disait-il, à son premier malheur.

Quoique la pudique inexpérience de certains gestes lui révélât la

virginité de la comtesse, le malicieux rebouteur s’écria:--Madame

accouche comme si elle n’avait jamais fait que cela!

Le comte dit alors avec un calme plus effrayant que sa colère:--A moi

l’enfant.

--Ne le lui donnez pas, au nom de Dieu! fit la mère dont le cri presque

sauvage réveilla dans le cœur du petit homme une courageuse bonté qui

l’attacha, beaucoup plus qu’il ne le crut lui-même, à ce noble enfant

renié par son père.

--L’enfant n’est pas encore venu. Vous vous battez de la chape à

l’évêque, répondit-il froidement au comte en cachant l’avorton.

Étonné de ne pas entendre de cris, le rebouteur regarda l’enfant en le

croyant déjà mort; la comte s’aperçut alors de la supercherie et sauta

sur lui d’un seul bond.

--Tête-dieu pleine de reliques! me le donneras-tu, s’écria le seigneur

en lui arrachant l’innocente victime qui jeta de faibles cris.

--Prenez garde, il est contrefait et presque sans consistance, dit

maître Beauvouloir en s’accrochant au bras du comte. C’est un enfant

venu sans doute à sept mois! Puis, avec une force supérieure qui lui

était donnée par une sorte d’exaltation, il arrêta les doigts du père

en lui disant à l’oreille, d’une voix entrecoupée:--Épargnez-vous un

crime, il ne vivra pas.

--Scélérat! répliqua vivement le comte aux mains duquel le rebouteur

avait arraché l’enfant, qui te dit que je veuille la mort de mon fils?

Ne vois-tu pas que je le caresse?

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 14 / 65 段