--Et d’abord, monsieur, dit Gambara, permettez-moi de vous apprendre

en deux mots le sujet. Ici les gens qui reçoivent les impressions

musicales ne les développent pas en eux-mêmes, comme la religion nous

enseigne à développer par la prière les textes saints; il est donc bien

difficile de leur faire comprendre qu’il existe dans la nature une

musique éternelle, une mélodie suave, une harmonie parfaite, troublée

seulement par les révolutions indépendantes de la volonté divine,

comme les passions le sont de la volonté des hommes. Je devais donc

trouver un cadre immense où pussent tenir les effets et les causes,

car ma musique a pour but d’offrir une peinture de la vie des nations

prise à son point de vue le plus élevé. Mon opéra, dont le _libretto_ a

été composé par moi, car un poëte n’en eût jamais développé le sujet,

embrasse la vie de Mahomet, personnage en qui les magies de l’antique

sabéisme et la poésie orientale de la religion juive se sont résumées,

pour produire un des plus grands poëmes humains, la domination des

Arabes. Certes, Mahomet a emprunté aux Juifs l’idée du gouvernement

absolu, et aux religions pastorales ou sabéiques le mouvement

progressif qui a créé le brillant empire des califes. Sa destinée était

écrite dans sa naissance même, il eut pour père un païen et pour mère

une juive. Ah! pour être grand musicien, mon cher comte, il faut être

aussi très-savant. Sans instruction, point de couleur locale, point

d’idées dans la musique. Le compositeur qui chante pour chanter est un

artisan et non un artiste. Ce magnifique opéra continue la grande œuvre

que j’avais entreprise. Mon premier opéra s’appelait =LES MARTYRS=, et

j’en dois faire un troisième de =LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE=. Vous saisissez

la beauté de cette triple composition et ses ressources si diverses:

_les Martyrs_, _Mahomet_, _la Jérusalem_! Le Dieu de l’Occident, celui

de l’Orient, et la lutte de leurs religions autour d’un tombeau. Mais

ne parlons pas de mes grandeurs à jamais perdues! Voici le sommaire de

mon opéra.

--Le premier acte, dit-il après une pause, offre Mahomet facteur chez

Cadhige, riche veuve chez laquelle l’a placé son oncle; il est amoureux

et ambitieux; chassé de la Mekke, il s’enfuit à Médine, et date son ère

de sa fuite (_l’hégire_). Le second montre Mahomet prophète et fondant

une religion guerrière. Le troisième présente Mahomet dégoûté de tout,

ayant épuisé la vie, et dérobant le secret de sa mort pour devenir

un Dieu, dernier effort de l’orgueil humain. Vous allez juger de ma

manière d’exprimer par des sons un grand fait que la poésie ne saurait

rendre qu’imparfaitement par des mots.

Gambara se mit à son piano d’un air recueilli, et sa femme lui apporta

les volumineux papiers de sa partition qu’il n’ouvrit point.

--Tout l’opéra, dit-il, repose sur une basse comme sur un riche

terrain. Mahomet devait avoir une majestueuse voix de basse, et sa

première femme avait nécessairement une voix de contralto. Cadhige

était vieille, elle avait vingt ans. Attention, voici l’ouverture! Elle

commence (_ut mineur_) par un _andante_ (_trois temps_). Entendez-vous

la mélancolie de l’ambitieux que ne satisfait pas l’amour? A travers

ses plaintes, par une transition au ton relatif (_mi bémol, allégro

quatre temps_) percent les cris de l’amoureux épileptique, ses

fureurs et quelques motifs guerriers, car le sabre tout-puissant des

califes commence à luire à ses yeux. Les beautés de la femme unique

lui donnent le sentiment de cette pluralité d’amour qui nous frappe

tant dans _Don Juan_. En entendant ces motifs, n’entrevoyez-vous pas

le paradis de Mahomet? Mais voici (_la bémol majeur, six huit_) un

_cantabile_ capable d’épanouir l’âme la plus rebelle à la musique:

Cadhige a compris Mahomet! Cadhige annonce au peuple les entrevues du

prophète avec l’ange Gabriel (_Maëstoso sostenuto en fa mineur_). Les

magistrats, les prêtres, le pouvoir et la religion, qui se sentent

attaqués par le novateur comme Socrate et Jésus-Christ attaquaient des

pouvoirs et des religions expirantes ou usées, poursuivent Mahomet

et le chassent de la Mekke (_strette en ut majeur_). Arrive ma belle

dominante (_sol quatre temps_): l’Arabie écoute son prophète, les

cavaliers arrivent (_sol majeur, mi bémol, si bémol, sol mineur!

toujours quatre temps_). L’avalanche d’hommes grossit! Le faux

prophète a commencé sur une peuplade ce qu’il va faire sur le monde

(_sol, sol_). Il promet une domination universelle aux Arabes, on le

croit parce qu’il est inspiré. Le crescendo commence (_par cette même

dominante_). Voici quelques fanfares (_en ut majeur_), des cuivres

plaqués sur l’harmonie qui se détachent et se font jour pour exprimer

les premiers triomphes. Médine est conquise au prophète et l’on marche

sur la Mekke. (_Explosion en ut majeur_). Les puissances de l’orchestre

se développent comme un incendie, tout instrument parle, voici des

torrents d’harmonie. Tout à coup le _tutti_ est interrompu par un

gracieux motif (_une tierce mineure_). Écoutez le dernier cantilène

de l’amour dévoué! La femme qui a soutenu le grand homme meurt en

lui cachant son désespoir, elle meurt dans le triomphe de celui chez

qui l’amour est devenu trop immense pour s’arrêter à une femme, elle

l’adore assez pour se sacrifier à la grandeur qui la tue! Quel amour

de feu! Voici le désert qui envahit le monde (_l’ut majeur reprend_).

Les forces de l’orchestre reviennent et se résument dans une terrible

quinte partie de la basse fondamentale qui expire, Mahomet s’ennuie,

il a tout épuisé! le voilà qui veut mourir Dieu! L’Arabie l’adore et

prie, et nous retombons dans mon premier thème de mélancolie (_par

l’ut mineur_) au lever du rideau.--Ne trouvez-vous pas, dit Gambara en

cessant de jouer et se retournant vers le comte, dans cette musique

vive, heurtée, bizarre, mélancolique et toujours grande, l’expression

de la vie d’un épileptique enragé de plaisir, ne sachant ni lire ni

écrire, faisant de chacun de ses défauts un degré pour le marche-pied

de ses grandeurs, tournant ses fautes et ses malheurs en triomphes?

N’avez-vous pas eu l’idée de sa séduction exercée sur un peuple avide

et amoureux, dans cette ouverture, échantillon de l’opéra?

D’abord calme et sévère, le visage du maëstro, sur lequel Andrea avait

cherché à deviner les idées qu’il exprimait d’une voix inspirée, et

qu’un amalgame indigeste de notes ne permettait pas d’entrevoir,

s’était animé par degrés et avait fini par prendre une expression

passionnée qui réagit sur Marianna et sur le cuisinier. Marianna, trop

vivement affectée par les passages où elle reconnaissait sa propre

situation, n’avait pu cacher l’expression de son regard à Andrea.

Gambara s’essuya le front, lança son regard avec tant de force vers le

plafond, qu’il sembla le percer et s’élever jusqu’aux cieux.

--Vous avez vu le péristyle, dit-il, nous entrons maintenant dans le

palais. L’opéra commence. PREMIER ACTE. Mahomet, seul sur le devant de

la scène, commence par un air (_fa naturel, quatre temps_) interrompu

par un chœur de chameliers qui sont auprès d’un puits dans le fond du

théâtre (_ils font une opposition dans le rhythme. Douze-huit_). Quelle

majestueuse douleur! elle attendrira les femmes les plus évaporées, en

pénétrant leurs entrailles si elles n’ont pas de cœur. N’est-ce pas la

mélodie du génie contraint?

Au grand étonnement d’Andrea, car Marianna y était habituée, Gambara

contractait si violemment son gosier, qu’il n’en sortait que des sons

étouffés assez semblables à ceux que lance un chien de garde enroué.

La légère écume qui vint blanchir les lèvres du compositeur fit frémir

Andrea.

--Sa femme arrive (_la mineur_). Quel duo magnifique! Dans ce

morceau j’exprime comment Mahomet a la volonté, comment sa femme a

l’intelligence. Cadhige y annonce qu’elle va se dévouer à une œuvre

qui lui ravira l’amour de son jeune mari. Mahomet veut conquérir

le monde, sa femme l’a deviné, elle l’a secondé en persuadant au

peuple de la Mekke que les attaques d’épilepsie de son mari sont les

effets de son commerce avec les anges. Chœur des premiers disciples

de Mahomet qui viennent lui promettre leurs secours (_ut dièse

mineur, sotto voce_). Mahomet sort pour aller trouver l’ange Gabriel

(_récitatif en fa majeur_). Sa femme encourage le chœur. (_Air coupé

par les accompagnements du chœur. Des bouffées de voix soutiennent le

chant large et majestueux de Cadhige. La majeur_). ABDOLLAH, le père

d’Aiesha, seule fille que Mahomet ait trouvée vierge, et de qui par

cette raison le prophète changea le nom en celui d’ABOUBECKER (_père

de la pucelle_), s’avance avec Aiesha, et se détache du chœur (_par

des phrases qui dominent le reste des voix et qui soutiennent l’air

de Cadhige en s’y joignant, en contre-point_). Omar, père d’Hafsa,

autre fille que doit posséder Mahomet, imite l’exemple d’Aboubecker,

et vient avec sa fille former un quintetto. La vierge Aiesha est

un primo soprano, Hafsa fait le second soprano; Aboubecker est une

basse-taille, Omar est un baryton. Mahomet reparaît inspiré. Il chante

son premier air de bravoure, qui commence le finale (_mi majeur_); il

promet l’empire du monde à ses premiers Croyants. Le prophète aperçoit

les deux filles, et, par une transition douce (_de si majeur en sol

majeur_), il leur adresse des phrases amoureuses. Ali, cousin de

Mahomet, et Khaled, son plus grand général, deux ténors, arrivent et

annoncent la persécution: les magistrats, les soldats, les seigneurs,

ont proscrit le prophète (_récitatif_). Mahomet s’écrie dans une

invocation (_en ut_) que l’ange Gabriel est avec lui, et montre un

pigeon qui s’envole. Le chœur des Croyants répond par des accents

de dévouement sur une modulation (_en si majeur_). Les soldats, les

magistrats, les grands arrivent (_tempo di marcia. Quatre temps en

si majeur_). Lutte entre les deux chœurs (_strette en mi majeur_).

Mahomet (_par une succession de septièmes diminuées descendante_) cède

à l’orage et s’enfuit. La couleur sombre et farouche de ce finale est

nuancée par les motifs des trois femmes qui présagent à Mahomet son

triomphe, et dont les phrases se trouveront développées au troisième

acte, dans la scène où Mahomet savoure les délices de sa grandeur.

En ce moment des pleurs vinrent aux yeux de Gambara, qui, après un

moment d’émotion, s’écria:--DEUXIÈME ACTE! Voici la religion instituée.

Les Arabes gardent la tente de leur prophète qui consulte Dieu (_chœur

en la mineur_). Mahomet paraît (_prière en fa_). Quelle brillante et

majestueuse harmonie plaquée sous ce chant où j’ai peut-être reculé

les bornes de la mélodie. Ne fallait-il pas exprimer les merveilles de

ce grand mouvement d’hommes qui a créé une musique, une architecture,

une poésie, un costume et des mœurs? En l’entendant, vous vous

promenez sous les arcades du Généralife, sous les voûtes sculptées de

l’Alhambra! Les fioritures de l’air peignent la délicieuse architecture

moresque et les poésies de cette religion galante et guerrière qui

devait s’opposer à la guerrière et galante chevalerie des chrétiens.

Quelques cuivres se réveillent à l’orchestre et annoncent les premiers

triomphes (_par une cadence rompue_). Les Arabes adorent le prophète

(_mi bémol majeur_). Arrivée de Khaled, d’Amron et d’Ali par un _tempo

di marcia_. Les armées des Croyants ont pris des villes et soumis les

trois Arabies! Quel pompeux récitatif! Mahomet récompense ses généraux

en leur donnant ses filles. (Ici, dit-il d’un air piteux, il y a un

de ces ignobles ballets qui coupent le fil des plus belles tragédies

musicales!) Mais Mahomet (_si mineur_) relève l’opéra par sa grande

prophétie, qui commence chez ce pauvre monsieur de Voltaire par ce vers:

Le temps de l’Arabie est à la fin venu.

Elle est interrompue par le chœur des Arabes triomphants (_douze-huit

accéléré_). Les clairons, les cuivres reparaissent avec les tribus

qui arrivent en foule. Fête générale où toutes les voix concourent

l’une après l’autre, et où Mahomet proclame sa polygamie. Au milieu

de cette gloire, la femme qui a tant servi Mahomet se détache par un

air magnifique (_si majeur_). «Et moi, dit-elle, moi, ne serais-je

donc plus aimée?--Il faut nous séparer; tu es une femme, et je suis

un prophète; je puis avoir des esclaves, mais plus d’égal!» Écoutez

ce duo (_sol dièse mineur_). Quels déchirements! La femme comprend la

grandeur qu’elle a élevée de ses mains, elle aime assez Mahomet pour se

sacrifier à sa gloire, elle l’adore comme un Dieu sans le juger, et

sans un murmure. Pauvre femme, la première dupe et la première victime!

Quel thème pour le finale (_si majeur_) que cette douleur, brodée en

couleurs si brunes sur le fond des acclamations du chœur, et mariée aux

accents de Mahomet abandonnant sa femme comme un instrument inutile,

mais faisant voir qu’il ne l’oubliera jamais! Quelles triomphantes

girandoles, quelles fusées de chants joyeux et perlés élancent les deux

jeunes voix (_primo et secondo soprano_) d’Aiesha et d’Hafsa, soutenus

par Ali et sa femme, par Omar et Aboubecker! Pleurez, réjouissez-vous!

Triomphes et larmes! Voilà la vie.

Marianna ne put retenir ses pleurs. Andrea fut tellement ému, que ses

yeux s’humectèrent légèrement. Le cuisinier napolitain qu’ébranla la

communication magnétique des idées exprimées par les spasmes de la voix

de Gambara, s’unit à cette émotion. Le musicien se retourna, vit ce

groupe et sourit.

--Vous me comprenez enfin! s’écria-t-il.

Jamais triomphateur mené pompeusement au Capitole, dans les rayons

pourpres de la gloire, aux acclamations de tout un peuple, n’eut

pareille expression en sentant poser la couronne sur sa tête. Le

visage du musicien étincelait comme celui d’un saint martyr. Personne

ne dissipa cette erreur. Un horrible sourire effleura les lèvres de

Marianna. Le comte fut épouvanté par la naïveté de cette folie.

--TROISIÈME ACTE! dit l’heureux compositeur en se rasseyant au piano.

(_Andantino solo_). Mahomet malheureux dans son sérail, entouré de

femmes. Quatuor de houris (_en la majeur_). Quelles pompes! quels

chants de rossignols heureux! Modulations (_fa dièse mineur_). Le thème

se représente (_sur la dominante mi pour reprendre en la majeur_). Les

voluptés se groupent et se dessinent afin de produire leur opposition

au sombre finale du premier acte. Après les danses, Mahomet se lève et

chante un grand air de bravoure (_fa mineur_) pour regretter l’amour

unique et dévoué de sa première femme en s’avouant vaincu par la

polygamie. Jamais musicien n’a eu pareil thème. L’orchestre et le chœur

des femmes expriment les joies des houris, tandis que Mahomet revient à

la mélancolie qui a ouvert l’opéra.--Où est Beethoven, s’écria Gambara,

pour que je sois bien compris dans ce retour prodigieux de tout l’opéra

sur lui-même. Comme tout s’est appuyé sur la basse! Beethoven n’a pas

construit autrement sa symphonie en ut. Mais son mouvement héroïque

est purement instrumental, au lieu qu’ici mon mouvement héroïque est

appuyé par un sextuor des plus belles voix humaines, et par un chœur

des Croyants qui veillent à la PORTE de la maison sainte. J’ai toutes

les richesses de la mélodie et de l’harmonie, un orchestre et des

voix! Entendez l’expression de toutes les existences humaines, riches

ou pauvres! _la lutte, le triomphe et l’ennui!_ Ali arrive, l’Alcoran

triomphe sur tous les points (_duo en ré mineur_). Mahomet se confie à

ses deux beaux-pères, il est las de tout, il veut abdiquer le pouvoir

et mourir inconnu pour consolider son œuvre. Magnifique sextuor (_si

bémol majeur_). Il fait ses adieux (_solo en fa naturel_). Ses deux

beaux-pères institués ses vicaires (_kalifes_) appellent le peuple.

Grande marche triomphale. Prière générale des Arabes agenouillés devant

la maison sainte (_kasba_) d’où s’envole le pigeon (_même tonalité_).

La prière faite par soixante voix, et commandée par les femmes (_en

si bémol_), couronne cette œuvre gigantesque où la vie des nations et

de l’homme est exprimée. Vous avez eu toutes les émotions humaines et

divines.

Andrea contemplait Gambara dans un étonnement stupide. Si d’abord il

avait été saisi par l’horrible ironie que présentait cet homme en

exprimant les sentiments de la femme de Mahomet sans les reconnaître

chez Marianna, la folie du mari fut éclipsée par celle du compositeur.

Il n’y avait pas l’apparence d’une idée poétique ou musicale dans

l’étourdissante cacophonie qui frappait les oreilles: les principes de

l’harmonie, les premières règles de la composition étaient totalement

étrangères à cette informe création. Au lieu de la musique savamment

enchaînée que désignait Gambara, ses doigts produisaient une succession

de quintes, de septièmes et d’octaves, de tierces majeures, et des

marches de quarte sans sixte à la basse, réunion de sons discordants

jetés au hasard qui semblait combinée pour déchirer les oreilles les

moins délicates. Il est difficile d’exprimer cette bizarre exécution,

car il faudrait des mots nouveaux pour cette musique impossible.

Péniblement affecté de la folie de ce brave homme, Andrea rougissait

et regardait à la dérobée Marianna qui, pâle et les yeux baissés,

ne pouvait retenir ses larmes. Au milieu de son brouhaha de notes,

Gambara avait lancé de temps en temps des exclamations qui décelaient

le ravissement de son âme: il s’était pâmé d’aise, il avait souri à

son piano, l’avait regardé avec colère, lui avait tiré la langue,

expression à l’usage des inspirés; enfin il paraissait enivré de

la poésie qui lui remplissait la tête et qu’il s’était vainement

efforcé de traduire. Les étranges discordances qui hurlaient sous ses

doigts avaient évidemment résonné dans son oreille comme de célestes

harmonies. Certes, au regard inspiré de ses yeux bleus ouverts sur

un autre monde, à la rose lueur qui colorait ses joues, et surtout à

cette sérénité divine que l’extase répandait sur ses traits si nobles

et si fiers, un sourd aurait cru assister à une improvisation due à

quelque grand artiste. Cette illusion eût été d’autant plus naturelle

que l’exécution de cette musique insensée exigeait une habileté

merveilleuse pour se rompre à un pareil doigté. Gambara avait dû

travailler pendant plusieurs années. Ses mains n’étaient pas d’ailleurs

seules occupées, la complication des pédales imposait à tout son corps

une perpétuelle agitation; aussi la sueur ruisselait-elle sur son

visage pendant qu’il travaillait à enfler un crescendo de tous les

faibles moyens que l’ingrat instrument mettait à son service: il avait

trépigné, soufflé, hurlé; ses doigts avaient égalé en prestesse la

double langue d’un serpent; enfin, au dernier hurlement du piano, il

s’était jeté en arrière et avait laissé tomber sa tête sur le dos de

son fauteuil.

--Par Bacchus! je suis tout étourdi, s’écria le comte en sortant, un

enfant dansant sur un clavier ferait de meilleure musique.

--Assurément, le hasard n’éviterait pas l’accord de deux notes avec

autant d’adresse que ce diable d’homme l’a fait pendant une heure, dit

Giardini.

--Comment l’admirable régularité des traits de Marianna ne

s’altère-t-elle point à l’audition continuelle de ces effroyables

discordances? se demanda le comte. Marianna est menacée d’enlaidir.

--Seigneur, il faut l’arracher à ce danger, s’écria Giardini.

--Oui, dit Andrea, j’y ai songé. Mais, pour reconnaître si mes

projets ne reposent point sur une fausse base, j’ai besoin d’appuyer

mes soupçons sur une expérience. Je reviendrai pour examiner les

instruments qu’il a inventés. Ainsi demain, après le dîner, nous

ferons une médianoche, et j’enverrai moi-même le vin et les friandises

nécessaires.

Le cuisinier s’inclina. La journée suivante fut employée par le comte

à faire arranger l’appartement qu’il destinait au pauvre ménage de

l’artiste. Le soir, Andrea vint et trouva, selon ses instructions, ses

vins et ses gâteaux servis avec une espèce d’apprêt par Marianna et par

le cuisinier; Gambara lui montra triomphalement les petits tambours

sur lesquels étaient des grains de poudre à l’aide desquels il faisait

ses observations sur les différentes natures des sons émis par les

instruments.

--Voyez-vous, lui dit-il, par quels moyens simples j’arrive à

prouver une grande proposition. L’acoustique me révèle ainsi des

actions analogues du son sur tous les objets qu’il affecte. Toutes

les harmonies partent d’un centre commun et conservent entre elles

d’intimes relations; ou plutôt, l’harmonie, une comme la lumière, est

décomposée par nos arts comme le rayon par le prisme.

Puis il présenta des instruments construits d’après ses lois, en

expliquant les changements qu’il introduisait dans leur contexture.

Enfin il annonça, non sans emphase, qu’il couronnerait cette séance

préliminaire, bonne tout au plus à satisfaire la curiosité de l’œil,

en faisant entendre un instrument qui pouvait remplacer un orchestre

entier, et qu’il nommait _Panharmonicon_.

--Si c’est celui qui est dans cette cage et qui nous attire les

plaintes du voisinage quand vous y travaillez, dit Giardini, vous n’en

jouerez pas longtemps, le commissaire de police viendra bientôt. Y

pensez-vous?

--Si ce pauvre fou reste, dit Gambara à l’oreille du comte, il me sera

impossible de jouer.

Le comte éloigna le cuisinier en lui promettant une récompense, s’il

voulait guetter au dehors afin d’empêcher les patrouilles ou les

voisins d’intervenir. Le cuisinier, qui ne s’était pas épargné en

versant à boire à Gambara, consentit. Sans être ivre, le compositeur

était dans cette situation où toutes les forces intellectuelles sont

surexcitées, où les parois d’une chambre deviennent lumineuses, où

les mansardes n’ont plus de toits, où l’âme voltige dans le monde

des esprits. Marianna dégagea, non sans peine, de ses couvertures

un instrument aussi grand qu’un piano à queue, mais ayant un buffet

supérieur de plus. Cet instrument bizarre offrait, outre ce buffet et

sa table, les pavillons de quelques instruments à vent et les becs

aigus de quelques tuyaux.

--Jouez-moi, je vous prie, cette prière que vous dites être si belle et

qui termine votre opéra, dit le comte.

Au grand étonnement de Marianna et d’Andrea, Gambara commença par

plusieurs accords qui décelèrent un grand maître; à leur étonnement

succéda d’abord une admiration mêlée de surprise, puis une complète

extase au milieu de laquelle ils oublièrent et le lieu et l’homme. Les

effets d’orchestre n’eussent pas été si grandioses que le furent les

sons des instruments à vent qui rappelaient l’orgue et qui s’unirent

merveilleusement aux richesses harmoniques des instruments à cordes;

mais l’état imparfait dans lequel se trouvait cette singulière machine

arrêtait les développements du compositeur, dont la pensée parut alors

plus grande. Souvent la perfection dans les œuvres d’art empêche l’âme

de les agrandir. N’est-ce pas le procès gagné par l’esquisse contre le

tableau fini, au tribunal de ceux qui achèvent l’œuvre par la pensée,

au lieu de l’accepter toute faite? La musique la plus pure et la

plus suave que le comte eût jamais entendue s’éleva sous les doigts

de Gambara comme un nuage d’encens au-dessus d’un autel. La voix du

compositeur redevint jeune; et, loin de nuire à cette riche mélodie,

son organe l’expliqua, la fortifia, la dirigea, comme la voix atone

et chevrotante d’un habile lecteur, comme l’était Andrieux, étendait

le sens d’une sublime scène de Corneille ou de Racine en y ajoutant

une poésie intime. Cette musique digne des anges accusait les trésors

cachés dans cet immense opéra, qui ne pouvait jamais être compris,

tant que cet homme persisterait à s’expliquer dans son état de raison.

Également partagés entre la musique et la surprise que leur causait

cet instrument aux cent voix, dans lequel un étranger aurait pu croire

que le facteur avait caché des jeunes filles invisibles, tant les

sons avaient par moments d’analogie avec la voix humaine, le comte

et Marianna n’osaient se communiquer leurs idées ni par le regard ni

par la parole. Le visage de Marianna était éclairé par une magnifique

lueur d’espérance qui lui rendit les splendeurs de la jeunesse. Cette

renaissance de sa beauté, qui s’unissait à la lumineuse apparition du

génie de son mari, nuança d’un nuage de chagrin les délices que cette

heure mystérieuse donnait au comte.

--Vous êtes notre bon génie, lui dit Marianna. Je suis tentée de croire

que vous l’inspirez, car moi, qui ne le quitte point, je n’ai jamais

entendu pareille chose.

--Et les adieux de Cadhige! s’écria Gambara qui chanta la cavatine à

laquelle il avait donné la veille l’épithète de sublime et qui fit

pleurer les deux amants, tant elle exprimait bien le dévouement le plus

élevé de l’amour.

--Qui a pu vous dicter de pareils chants? demanda le comte.

--L’esprit, répondit Gambara; quand il apparaît, tout me semble en feu.

Je vois les mélodies face à face, belles et fraîches, colorées comme

des fleurs; elles rayonnent, elles retentissent, et j’écoute, mais il

faut un temps infini pour les reproduire.

--Encore! dit Marianna.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 10 / 65 段