Giardini bondit sur sa chaise comme si un taon l’eût piqué, mais une

réflexion soudaine le rendit à sa dignité d’amphitryon, il leva les

yeux au ciel, et poussa de nouveau le comte, qui commençait à croire

son hôte plus fou que Gambara. Cette façon grave et religieuse de

parler de l’art intéressait le Milanais au plus haut point. Placé entre

ces deux folies, dont l’une était si noble et l’autre si vulgaire, et

qui se bafouaient mutuellement au grand divertissement de la foule,

il y eut un moment où le comte se vit ballotté entre le sublime et la

parodie, ces deux faces de toute création humaine. Rompant alors la

chaîne des transitions incroyables qui l’avaient amené dans ce bouge

enfumé, il se crut le jouet de quelque hallucination étrange, et ne

regarda plus Gambara et Giardini que comme deux abstractions.

Cependant, à un dernier lazzi du chef d’orchestre qui répondit à

Gambara, les convives s’étaient retirés en riant aux éclats. Giardini

s’en alla préparer le café qu’il voulait offrir à l’élite de ses hôtes.

Sa femme enlevait le couvert. Le comte placé près du poêle, entre

Marianna et Gambara, était précisément dans la situation que le fou

trouvait si désirable: il avait à gauche le sensualisme, et l’idéalisme

à droite. Gambara, rencontrant pour la première fois un homme qui ne

lui riait point au nez, ne tarda pas à sortir des généralités pour

parler de lui-même, de sa vie, de ses travaux et de la régénération

musicale de laquelle il se croyait le Messie.

--Écoutez, vous qui ne m’avez point insulté jusqu’ici! je veux vous

raconter ma vie, non pour faire parade d’une constance qui ne vient

point de moi, mais pour la plus grande gloire de celui qui a mis en moi

sa force. Vous semblez bon et pieux; si vous ne croyez point en moi, du

moins vous me plaindrez: la pitié est de l’homme, la foi vient de Dieu.

Andrea, rougissant, ramena sous sa chaise un pied qui effleurait celui

de la belle Marianna, et concentra son attention sur elle, tout en

écoutant Gambara.

--Je suis né à Crémone d’un facteur d’instruments, assez bon exécutant,

mais plus fort compositeur, reprit le musicien. J’ai donc pu connaître

de bonne heure les lois de la construction musicale, dans sa double

expression matérielle et spirituelle, et faire en enfant curieux

des remarques qui plus tard se sont représentées dans l’esprit de

l’homme fait. Les Français nous chassèrent, mon père et moi, de notre

maison. Nous fûmes ruinés par la guerre. Dès l’âge de dix ans, j’ai

donc commencé la vie errante à laquelle ont été condamnés presque

tous les hommes qui roulèrent dans leur tête des innovations d’art,

de science ou de politique. Le sort ou les dispositions de leur

esprit, qui ne cadrent point avec les compartiments où se tiennent

les bourgeois, les entraînent providentiellement sur les points où

ils doivent recevoir leurs enseignements. Sollicité par ma passion

pour la musique, j’allais de théâtre en théâtre par toute l’Italie,

en vivant de peu, comme on vit là. Tantôt je faisais la basse dans

un orchestre, tantôt je me trouvais sur le théâtre dans les chœurs,

ou sous le théâtre avec les machinistes. J’étudiais ainsi la musique

dans tous ses effets, interrogeant l’instrument et la voix humaine,

me demandant en quoi ils diffèrent, en quoi ils s’accordent, écoutant

les partitions et appliquant les lois que mon père m’avait apprises.

Souvent je voyageais en raccommodant des instruments. C’était une vie

sans pain, dans un pays où brille toujours le soleil, où l’art est

partout, mais où il n’y a d’argent nulle part pour l’artiste, depuis

que Rome n’est plus que de nom seulement la reine du monde chrétien.

Tantôt bien accueilli, tantôt chassé pour ma misère, je ne perdais

point courage; j’écoutais les voix intérieures qui m’annonçaient la

gloire! La musique me paraissait être dans l’enfance. Cette opinion,

je l’ai conservée. Tout ce qui nous reste du monde musical antérieur

au dix-septième siècle, m’a prouvé que les anciens auteurs n’ont

connu que la mélodie; ils ignoraient l’harmonie et ses immenses

ressources. La musique est tout à la fois une science et un art.

Les racines qu’elle a dans la physique et les mathématiques en font

une science; elle devient un art par l’inspiration qui emploie à

son insu les théorèmes de la science. Elle tient à la physique par

l’essence même de la substance qu’elle emploie: le son est de l’air

modifié; l’air est composé de principes, lesquels trouvent sans doute

en nous des principes analogues qui leur répondent, sympathisent et

s’agrandissent par le pouvoir de la pensée. Ainsi l’air doit contenir

autant de particules d’élasticités différentes, et capables d’autant

de vibrations de durées diverses qu’il y a de tons dans les corps

sonores, et ces particules perçues par notre oreille, mises en œuvre

par le musicien, répondent à des idées suivant nos organisations. Selon

moi, la nature du son est identique à celle de la lumière. Le son est

la lumière sous une autre forme: l’une et l’autre procèdent par des

vibrations qui aboutissent à l’homme et qu’il transforme en pensées

dans ses centres nerveux. La musique, de même que la peinture, emploie

des corps qui ont la faculté de dégager telle ou telle propriété de

la substance-mère, pour en composer des tableaux. En musique, les

instruments font l’office des couleurs qu’emploie le peintre. Du moment

où tout son produit par un corps sonore est toujours accompagné de sa

tierce majeure et de sa quinte, qu’il affecte des grains de poussière

placés sur un parchemin tendu, de manière à y tracer des figures d’une

construction géométrique toujours les mêmes, suivant les différents

volumes du son, régulières quand on fait un accord, et sans formes

exactes quand on produit des dissonances, je dis que la musique est

un art tissu dans les entrailles même de la Nature. La musique obéit

à des lois physiques et mathématiques. Les lois physiques sont peu

connues, les lois mathématiques le sont davantage; et, depuis qu’on a

commencé à étudier leurs relations, on a créé l’harmonie, à laquelle

nous avons dû Haydn, Mozart, Beethoven et Rossini, beaux génies qui

certes ont produit une musique plus perfectionnée que celle de leurs

devanciers, gens dont le génie d’ailleurs est incontestable. Les vieux

maîtres chantaient au lieu de disposer de l’art et de la science, noble

alliance qui permet de fondre en un tout les belles mélodies et la

puissante harmonie. Or, si la découverte des lois mathématiques a donné

ces quatre grands musiciens, où n’irions-nous pas si nous trouvions

les lois physiques en vertu desquelles (saisissez bien ceci) nous

rassemblons, en plus ou moins grande quantité, suivant des proportions

à rechercher, une certaine substance éthérée, répandue dans l’air, et

qui nous donne la musique aussi bien que la lumière, les phénomènes

de la végétation aussi bien que ceux de la zoologie! Comprenez-vous?

Ces lois nouvelles armeraient le compositeur de pouvoirs nouveaux en

lui offrant des instruments supérieurs aux instruments actuels, et

peut-être une harmonie grandiose comparée à celle qui régit aujourd’hui

la musique. Si chaque son modifié répond à une puissance, il faut

la connaître pour marier toutes ces forces d’après leurs véritables

lois. Les compositeurs travaillent sur des substances qui leur sont

inconnues. Pourquoi l’instrument de métal et l’instrument de bois,

le basson et le cor, se ressemblent-ils si peu tout en employant

les mêmes substances, c’est-à-dire les gaz constituants de l’air?

Leurs dissemblances procèdent d’une décomposition quelconque de ces

gaz, ou d’une appréhension des principes qui leur sont propres et

qu’ils renvoient modifiés, en vertu de facultés inconnues. Si nous

connaissions ces facultés, la science et l’art y gagneraient. Ce qui

étend la science étend l’art. Eh! bien, ces découvertes, je les ai

flairées et je les ai faites. Oui, dit Gambara en s’animant, jusqu’ici

l’homme a plutôt noté les effets que les causes! S’il pénétrait les

causes, la musique deviendrait le plus grand de tous les arts. N’est-il

pas celui qui pénètre le plus avant dans l’âme? Vous ne voyez que ce

que la peinture vous montre, vous n’entendez que ce que le poëte vous

dit, la musique va bien au delà: ne forme-t-elle pas votre pensée, ne

réveille-t-elle pas les souvenirs engourdis? Voici mille âmes dans une

salle, un motif s’élance du gosier de la Pasta, dont l’exécution répond

bien aux pensées qui brillaient dans l’âme de Rossini quand il écrivit

son air, la phrase de Rossini transmise dans ces âmes y développe

autant de poëmes différents: à celui-ci se montre une femme longtemps

rêvée, à celui-là je ne sais quelle rive le long de laquelle il a

cheminé, et dont les saules traînants, l’onde claire et les espérances

qui dansaient sous les berceaux feuillus lui apparaissent; cette femme

se rappelle les mille sentiments qui la torturèrent pendant une heure

de jalousie; l’une pense aux vœux non satisfaits de son cœur et se

peint avec les riches couleurs du rêve un être idéal à qui elle se

livre en éprouvant les délices de la femme caressant sa chimère dans la

mosaïque romaine; l’autre songe que le soir même elle réalisera quelque

désir, et se plonge par avance dans le torrent des voluptés, en en

recevant les ondes bondissant sur sa poitrine en feu. La musique seule

a la puissance de nous faire rentrer en nous-mêmes; tandis que les

autres arts nous donnent des plaisirs définis. Mais je m’égare. Telles

furent mes premières idées, bien vagues, car un inventeur ne fait

d’abord qu’entrevoir une sorte d’aurore. Je portais donc ces glorieuses

idées au fond de mon bissac, elles me faisaient manger gaiement la

croûte séchée que je trempais souvent dans l’eau des fontaines. Je

travaillais, je composais des airs, et après les avoir exécutés sur un

instrument quelconque, je reprenais mes courses à travers l’Italie.

Enfin, à l’âge de vingt-deux ans, je vins habiter Venise, où je goûtai

pour la première fois le calme, et me trouvai dans une situation

supportable. J’y fis la connaissance d’un vieux noble vénitien à

qui mes idées plurent, qui m’encouragea dans mes recherches, et me

fit employer au théâtre de la Fenice. La vie était à bon marché, le

logement coûtait peu. J’occupais un appartement dans ce palais Capello,

d’où sortit un soir la fameuse Bianca, et qui devint grande-duchesse de

Toscane. Je me figurais que ma gloire inconnue partirait de là pour se

faire aussi couronner quelque jour. Je passais les soirées au théâtre,

et les journées au travail. J’eus un désastre. La représentation d’un

opéra dans la partition duquel j’avais essayé ma musique fit _fiasco_.

On ne comprit rien à ma musique des _Martyrs_. Donnez du Beethoven aux

Italiens, ils n’y sont plus. Personne n’avait la patience d’attendre

un effet préparé par des motifs différents que donnait chaque

instrument, et qui devaient se rallier dans un grand ensemble. J’avais

fondé quelques espérances sur l’opéra des _Martyrs_, car nous nous

escomptons toujours le succès, nous autres amants de la bleue déesse,

l’Espérance! Quand on se croit destiné à produire de grandes choses, il

est difficile de ne pas les laisser pressentir; le boisseau a toujours

des fentes par où passe la lumière. Dans cette maison se trouvait la

famille de ma femme, et l’espoir d’avoir la main de Marianna, qui

me souriait souvent de sa fenêtre, avait beaucoup contribué à mes

efforts. Je tombai dans une noire mélancolie en mesurant la profondeur

de l’abîme où j’étais tombé, car j’entrevoyais clairement une vie de

misère, une lutte constante où devait périr l’amour. Marianna fit comme

le génie: elle sauta pieds joints par-dessus toutes les difficultés.

Je ne vous dirai pas le peu de bonheur qui dora le commencement de

mes infortunes. Épouvanté de ma chute, je jugeai que l’Italie, peu

compréhensive et endormie dans les flonflons de la routine, n’était

point disposée à recevoir les innovations que je méditais; je songeai

donc à l’Allemagne. En voyageant dans ce pays, où j’allai par la

Hongrie, j’écoutais les mille voix de la nature, et je m’efforçais

de reproduire ces sublimes harmonies à l’aide d’instruments que je

composais ou modifiais dans ce but. Ces essais comportaient des frais

énormes qui eurent bientôt absorbé notre épargne. Ce fut cependant

notre plus beau temps: je fus apprécié en Allemagne. Je ne connais rien

de plus grand dans ma vie que cette époque. Je ne saurais rien comparer

aux sensations tumultueuses qui m’assaillaient près de Marianna, dont

la beauté revêtit alors un éclat et une puissance célestes. Faut-il

le dire? je fus heureux. Pendant ces heures de faiblesse, plus d’une

fois je fis parler à ma passion le langage des harmonies terrestres. Il

m’arriva de composer quelques-unes de ces mélodies qui ressemblent à

des figures géométriques, et que l’on prise beaucoup dans le monde où

vous vivez. Aussitôt que j’eus du succès, je rencontrai d’invincibles

obstacles multipliés par mes confrères, tous pleins de mauvaise foi

ou d’ineptie. J’avais entendu parler de la France comme d’un pays

où les innovations étaient favorablement accueillies, je voulus y

aller; ma femme trouva quelques ressources, et nous arrivâmes à Paris.

Jusqu’alors on ne m’avait point ri au nez; mais dans cette affreuse

ville, il me fallut supporter ce nouveau genre de supplice, auquel

la misère vint bientôt ajouter ses poignantes angoisses. Réduits à

nous loger dans ce quartier infect, nous vivons depuis plusieurs mois

du seul travail de Marianna, qui a mis son aiguille au service des

malheureuses prostituées qui font de cette rue leur galerie. Marianna

assure qu’elle a rencontré chez ces pauvres femmes des égards et de la

générosité, ce que j’attribue à l’ascendant d’une vertu si pure, que le

vice lui-même est contraint de la respecter.

--Espérez, lui dit Andrea. Peut-être êtes-vous arrivé au terme de vos

épreuves. En attendant que mes efforts, unis aux vôtres, aient mis vos

travaux en lumière, permettez à un compatriote, à un artiste comme

vous, de vous offrir quelques avances sur l’infaillible succès de votre

partition.

--Tout ce qui rentre dans les conditions de la vie matérielle est du

ressort de ma femme, lui répondit Gambara; elle décidera de ce que nous

pouvons accepter sans rougir d’un galant homme tel que vous paraissez

l’être. Pour moi, qui depuis longtemps ne me suis laissé aller à de si

longues confidences, je vous demande la permission de vous quitter. Je

vois une mélodie qui m’invite, elle passe et danse devant moi, nue et

frissonnant comme une belle fille qui demande à son amant les vêtements

qu’il tient cachés. Adieu, il faut que j’aille habiller une maîtresse,

je vous laisse ma femme.

Il s’échappa comme un homme qui se reprochait d’avoir perdu un temps

précieux, et Marianna embarrassée voulut le suivre; Andrea n’osait la

retenir, Giardini vint à leur secours à tous deux.

--Vous avez entendu, _signorina_, dit-il. Votre mari vous a laissé plus

d’une affaire à régler avec le seigneur comte.

Marianna se rassit, mais sans lever les yeux sur Andrea, qui hésitait à

lui parler.

--La confiance du signor Gambara, dit Andrea d’une voix émue, ne me

vaudra-t-elle pas celle de sa femme? la belle Marianna refusera-t-elle

de me faire connaître l’histoire de sa vie?

--Ma vie, répondit Marianna, ma vie est celle des lierres. Si vous

voulez connaître l’histoire de mon cœur, il faut me croire aussi

exempte d’orgueil que dépourvue de modestie pour m’en demander le récit

après ce que vous venez d’entendre.

--Et à qui le demanderai-je? s’écria le comte chez qui la passion

éteignait déjà tout esprit.

--A vous-même, répliqua Marianna. Ou vous m’avez déjà comprise, ou vous

ne me comprendrez jamais. Essayez de vous interroger.

--J’y consens, mais vous m’écouterez. Cette main que je vous ai prise,

vous la laisserez dans la mienne aussi longtemps que mon récit sera

fidèle.

--J’écoute, dit Marianna.

--La vie d’une femme commence à sa première passion, dit Andrea, ma

chère Marianna a commencé à vivre seulement du jour où elle a vu pour

la première fois Paolo Gambara, il lui fallait une passion profonde

à savourer, il lui fallait surtout quelque intéressante faiblesse à

protéger, à soutenir. La belle organisation de femme dont elle est

douée appelle peut-être moins encore l’amour que la maternité. Vous

soupirez, Marianna? J’ai touché à l’une des plaies vives de votre

cœur. C’était un beau rôle à prendre pour vous, si jeune, que celui de

protectrice d’une belle intelligence égarée. Vous vous disiez: Paolo

sera mon génie, moi je serai sa raison, à nous deux nous ferons cet

être presque divin qu’on appelle un ange, cette sublime créature qui

jouit et comprend, sans que la sagesse étouffe l’amour. Puis, dans le

premier élan de la jeunesse, vous avez entendu ces mille voix de la

nature que le poëte voulait reproduire. L’enthousiasme vous saisissait

quand Paolo étalait devant vous ces trésors de poésie en en cherchant

la formule dans le langage sublime mais borné de la musique, et vous

l’admiriez pendant qu’une exaltation délirante l’emportait loin de

vous, car vous aimiez à croire que toute cette énergie déviée serait

enfin ramenée à l’amour. Vous ignoriez l’empire tyrannique et jaloux

que la Pensée exerce sur les cerveaux qui s’éprennent d’amour pour

elle. Gambara s’était donné, avant de vous connaître, à l’orgueilleuse

et vindicative maîtresse à qui vous l’avez disputé en vain jusqu’à

ce jour. Un seul instant vous avez entrevu le bonheur. Retombé des

hauteurs où son esprit planait sans cesse, Paolo s’étonna de trouver

la réalité si douce, vous avez pu croire que sa folie s’endormirait

dans les bras de l’amour. Mais bientôt la musique reprit sa proie. Le

mirage éblouissant qui vous avait tout à coup transportée au milieu

des délices d’une passion partagée rendit plus morne et plus aride la

voie solitaire où vous vous étiez engagée. Dans le récit que votre

mari vient de nous faire, comme dans le contraste frappant de vos

traits et des siens, j’ai entrevu les secrètes angoisses de votre vie,

les douloureux mystères de cette union mal assortie dans laquelle

vous avez pris le lot des souffrances. Si votre conduite fut toujours

héroïque, si votre énergie ne se démentit pas une fois dans l’exercice

de vos devoirs pénibles, peut-être dans le silence de vos nuits

solitaires, ce cœur dont les battements soulèvent en ce moment votre

poitrine murmura-t-il plus d’une fois! Votre plus cruel supplice fut

la grandeur même de votre mari: moins noble, moins pur, vous eussiez

pu l’abandonner; mais ses vertus soutenaient les vôtres. Entre votre

héroïsme et le sien vous vous demandiez qui céderait le dernier. Vous

poursuiviez la réelle grandeur de votre tâche, comme Paolo poursuivait

sa chimère. Si le seul amour du devoir vous eût soutenue et guidée,

peut-être le triomphe vous eût-il semblé plus facile; il vous eût

suffi de tuer votre cœur et de transporter votre vie dans le monde

des abstractions, la religion eût absorbé le reste, et vous eussiez

vécu dans une idée, comme les saintes femmes qui éteignent au pied de

l’autel les instincts de la nature. Mais le charme répandu sur toute

la personne de votre Paul, l’élévation de son esprit, les rares et

touchants témoignages de sa tendresse, vous rejetaient sans cesse hors

de ce monde idéal, où la vertu voulait vous retenir, ils exaltaient

en vous des forces sans cesse épuisées à lutter contre le fantôme

de l’amour. Vous ne doutiez point encore! les moindres lueurs de

l’espérance vous entraînaient à la poursuite de votre douce chimère.

Enfin les déceptions de tant d’années vous ont fait perdre patience,

elle eût depuis longtemps échappé à un ange. Aujourd’hui cette

apparence si longtemps poursuivie est une ombre et non un corps. Une

folie qui touche au génie de si près doit être incurable en ce monde.

Frappée de cette pensée, vous avez songé à toute votre jeunesse, sinon

perdue, au moins sacrifiée; vous avez alors amèrement reconnu l’erreur

de la nature qui vous avait donné un père quand vous appeliez un époux.

Vous vous êtes demandé si vous n’aviez pas outrepassé les devoirs de

l’épouse en vous gardant tout entière à cet homme qui se réservait à

la science. Marianna, laissez-moi votre main, tout ce que j’ai dit est

vrai. Et vous avez jeté les yeux autour de vous; mais vous étiez alors

à Paris, et non en Italie, où l’on sait si bien aimer.

--Oh! laissez-moi achever ce récit, s’écria Marianna, j’aime mieux dire

moi-même ces choses. Je serai franche, je sens maintenant que je parle

à mon meilleur ami. Oui, j’étais à Paris, quand se passait en moi tout

ce que vous venez de m’expliquer si clairement; mais quand je vous vis,

j’étais sauvée, car je n’avais rencontré nulle part l’amour rêvé depuis

mon enfance. Mon costume et ma demeure me soustrayaient aux regards

des hommes comme vous. Quelques jeunes gens à qui leur situation ne

permettait pas de m’insulter me devinrent plus odieux encore par la

légèreté avec laquelle ils me traitaient: les uns bafouaient mon mari

comme un vieillard ridicule, d’autres cherchaient bassement à gagner

ses bonnes grâces pour le trahir; tous parlaient de m’en séparer,

aucun ne comprenait le culte que j’ai voué à cette âme, qui n’est

si loin de nous que parce qu’elle est près du ciel, à cet ami, à ce

frère que je veux toujours servir. Vous seul avez compris le lien qui

m’attache à lui, n’est-ce pas? Dites-moi que vous vous êtes pris pour

mon Paul d’un intérêt sincère et sans arrière-pensée...

--J’accepte ces éloges, interrompit Andrea; mais n’allez pas plus loin,

ne me forcez pas de vous démentir. Je vous aime, Marianna, comme on

aime dans ce beau pays où nous sommes nés l’un et l’autre; je vous aime

de toute mon âme et de toutes mes forces, mais avant de vous offrir cet

amour, je veux me rendre digne du vôtre. Je tenterai un dernier effort

pour vous rendre l’homme que vous aimez depuis l’enfance, l’homme que

vous aimerez toujours. En attendant le succès ou la défaite, acceptez

sans rougir l’aisance que je veux vous donner à tous deux; demain nous

irons ensemble choisir un logement pour lui. M’estimez-vous assez pour

m’associer aux fonctions de votre tutelle?

Marianna, étonnée de cette générosité, tendit la main au Comte, qui

sortit en s’efforçant d’échapper aux civilités du _signor Giardini_ et

de sa femme.

Le lendemain, le comte fut introduit par Giardini dans l’appartement

des deux époux. Quoique l’esprit élevé de son amant lui fût déjà connu,

car il est certaines âmes qui se pénètrent promptement, Marianna était

trop bonne femme de ménage pour ne pas laisser percer l’embarras

qu’elle éprouvait à recevoir un si grand seigneur dans une si pauvre

chambre. Tout y était fort propre. Elle avait passé la matinée

entière à épousseter son étrange mobilier, œuvre du signor Giardini,

qui l’avait construit à ses moments de loisir avec les débris des

instruments rebutés par Gambara. Andrea n’avait jamais rien vu de si

extravagant. Pour se maintenir dans une gravité convenable, il cessa de

regarder un lit grotesque pratiqué par le malicieux cuisinier dans la

caisse d’un vieux clavecin, et reporta ses yeux sur le lit de Marianna,

étroite couchette dont l’unique matelas était couvert d’une mousseline

blanche, aspect qui lui inspira des pensées tout à la fois tristes et

douces. Il voulut parler de ses projets et de l’emploi de la matinée,

mais l’enthousiaste Gambara, croyant avoir enfin rencontré un bénévole

auditeur, s’empara du comte et le contraignit d’écouter l’opéra qu’il

avait écrit pour Paris.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 9 / 65 段