--_Basta!_ s’écria-t-il, _capisco!_ Votre seigneurie est conduite ici

par deux appétits. _La signora_ Gambara n’aura point perdu son temps,

si elle est parvenue à intéresser un seigneur aussi généreux que vous

paraissez l’être. En peu de mots, je vous apprendrai tout ce que nous

savons ici sur cette pauvre femme, vraiment bien digne de pitié. Le

mari est né, je crois, à Crémone, et arrive d’Allemagne; il voulait

faire prendre une nouvelle musique et de nouveaux instruments chez les

_Tedeschi_! N’est-ce pas à faire pitié? dit Giardini en haussant les

épaules. _Il signor_ Gambara, qui se croit un grand compositeur, ne

me paraît pas fort sur tout le reste. Galant homme d’ailleurs, plein

de sens et d’esprit, quelquefois fort aimable, surtout quand il a bu

quelques verres de vin, cas rare, vu sa profonde misère, il s’occupe

nuit et jour à composer des opéras et des symphonies imaginaires, au

lieu de chercher à gagner honnêtement sa vie. Sa pauvre femme est

réduite à travailler pour toute sorte de monde, le monde de la borne!

Que voulez-vous? elle aime son mari comme un père et le soigne comme un

enfant. Beaucoup de jeunes gens ont dîné chez moi pour faire leur cour

à madame, mais pas un n’a réussi, dit-il en appuyant sur le dernier

mot. _La signora_ Marianna est sage, mon cher monsieur, trop sage

pour son malheur! Les hommes ne donnent rien pour rien aujourd’hui.

La pauvre femme mourra donc à la peine. Vous croyez que son mari la

récompense de ce dévouement?... bah! monsieur ne lui accorde pas un

sourire; et leur cuisine se fait chez le boulanger, car, non-seulement

ce diable d’homme ne gagne pas un sou, mais encore il dépense tout

le fruit du travail de sa femme en instruments qu’il taille, qu’il

allonge, qu’il raccourcit, qu’il démonte et remonte jusqu’à ce qu’ils

ne puissent plus rendre que des sons à faire fuir les chats; alors il

est content. Et pourtant vous verrez en lui le plus doux, le meilleur

de tous les hommes, et nullement paresseux, il travaille toujours.

Que vous dirai-je? il est fou et ne connaît pas son état. Je l’ai

vu, limant et forgeant ses instruments, manger du pain noir avec un

appétit qui me faisait envie à moi-même, à moi, monsieur, qui ai la

meilleure table de Paris. Oui, Excellence, avant un quart d’heure vous

saurez quel homme je suis. J’ai introduit dans la cuisine italienne des

raffinements qui vous surprendront. Excellence, je suis Napolitain,

c’est-à-dire né cuisinier. Mais à quoi sert l’instinct sans la science?

la science! j’ai passé trente ans à l’acquérir, et voyez où elle m’a

conduit. Mon histoire est celle de tous les hommes de talent! Mes

essais, mes expériences ont ruiné trois restaurants successivement

fondés à Naples, à Parme et à Rome. Aujourd’hui, que je suis encore

réduit à faire métier de mon art, je me laisse aller le plus souvent à

ma passion dominante. Je sers à ces pauvres réfugiés quelques-uns de

mes ragoûts de prédilection. Je me ruine ainsi! Sottise, direz-vous?

Je le sais; mais que voulez-vous? le talent m’emporte, et je ne puis

résister à confectionner un mets qui me sourit. Ils s’en aperçoivent

toujours, les gaillards. Ils savent bien, je vous le jure, qui de ma

femme ou de moi a servi la batterie. Qu’arrive-t-il? de soixante et

quelques convives que je voyais chaque jour à ma table, à l’époque où

j’ai fondé ce misérable restaurant, je n’en reçois plus aujourd’hui

qu’une vingtaine environ à qui je fais crédit pour la plupart du temps.

Les Piémontais, les Savoyards sont partis; mais les connaisseurs, les

gens de goût, les vrais Italiens me sont restés. Aussi, pour eux,

n’est-il sacrifice que je ne fasse! je leur donne bien souvent pour

vingt-cinq sous par tête un dîner qui me revient au double.

La parole du signor Giardini sentait tant la naïve rouerie napolitaine,

que le comte charmé se crut encore à Gérolamo.

--Puisqu’il en est ainsi, mon cher hôte, dit-il familièrement au

cuisinier, puisque le hasard et votre confiance m’ont mis dans le

secret de vos sacrifices journaliers, permettez-moi de doubler la somme.

En achevant ces mots, Andrea faisait tourner sur le poêle une pièce

de quarante francs, sur laquelle le signor Giardini lui rendit

religieusement deux francs cinquante centimes, non sans quelques façons

discrètes qui le réjouirent fort.

--Dans quelques minutes, reprit Giardini, vous allez voir votre

_domina_. Je vous placerai près du mari, et si vous voulez être dans

ses bonnes grâces, parlez musique, je les ai invités tous deux, pauvres

gens! A cause du nouvel an, je régale mes hôtes d’un mets dans la

confection duquel je crois m’être surpassé...

La voix du signor Giardini fut couverte par les bruyantes félicitations

des convives qui vinrent deux à deux, un à un, assez capricieusement,

suivant la coutume des tables d’hôte. Giardini affectait de se tenir

près du comte, et faisait le cicerone en lui indiquant quels étaient

ses habitués. Il tâchait d’amener par ses lazzi un sourire sur les

lèvres d’un homme en qui son instinct de Napolitain lui indiquait un

riche protecteur à exploiter.

--Celui-ci, dit-il, est un pauvre compositeur, qui voudrait passer

de la romance à l’opéra et ne peut. Il se plaint des directeurs, des

marchands de musique, de tout le monde, excepté de lui-même, et,

certes, il n’a pas de plus cruel ennemi. Vous voyez quel teint fleuri,

quel contentement de lui, combien peu d’efforts dans ses traits,

si bien disposés pour la romance; celui qui l’accompagne, et qui a

l’air d’un marchand d’allumettes, est une des plus grandes célébrités

musicales, Gigelmi! le plus grand chef d’orchestre italien connu; mais

il est sourd, et finit malheureusement sa vie, privé de ce qui la lui

embellissait. Oh! voici notre grand Ottoboni, le plus naïf vieillard

que la terre ait porté, mais il est soupçonné d’être le plus enragé de

ceux qui veulent la régénération de l’Italie. Je me demande comment

l’on peut bannir un si aimable vieillard?

Ici Giardini regarda le comte, qui, se sentant sondé du côté politique,

se retrancha dans une immobilité tout italienne.

--Un homme obligé de faire la cuisine à tout le monde doit s’interdire

d’avoir une opinion politique, Excellence, dit le cuisinier en

continuant. Mais tout le monde, à l’aspect de ce brave homme, qui

a plus l’air d’un mouton que d’un lion, eût dit ce que je pense

devant l’ambassadeur d’Autriche lui-même. D’ailleurs nous sommes dans

un moment où la liberté n’est plus proscrite et va recommencer sa

tournée! Ces braves gens le croient du moins, dit-il en s’approchant de

l’oreille du comte, et pourquoi contrarierai-je leurs espérances! car

moi, je ne hais pas l’absolutisme, Excellence! Tout grand talent est

absolutiste! Hé! bien, quoique plein de génie, Ottoboni se donne des

peines inouïes pour l’instruction de l’Italie, il compose des petits

livres pour éclairer l’intelligence des enfants et des gens du peuple,

il les fait passer très-habilement en Italie, il prend tous les moyens

de refaire un moral à notre pauvre patrie, qui préfère la jouissance à

la liberté, peut-être avec raison!

Le comte gardait une attitude si impassible que le cuisinier ne put

rien découvrir de ses véritables opinions politiques.

--Ottoboni, reprit-il, est un saint homme, il est très-secourable,

tous les réfugiés l’aiment, car, Excellence, un libéral peut avoir des

vertus! Oh! oh! fit Giardini, voilà un journaliste, dit-il en désignant

un homme qui avait le costume ridicule que l’on donnait autrefois aux

poëtes logés dans les greniers, car son habit était râpé, ses bottes

crevassées, son chapeau gras, et sa redingote dans un état de vétusté

déplorable. Excellence, ce pauvre homme est plein de talent et...

incorruptible! il s’est trompé sur son époque, il dit la vérité à tout

le monde, personne ne peut le souffrir. Il rend compte des théâtres

dans deux journaux obscurs, quoiqu’il soit assez instruit pour écrire

dans les grands journaux. Pauvre homme! Les autres ne valent pas la

peine de vous être indiqués, et Votre Excellence les devinera, dit-il

en s’apercevant qu’à l’aspect de la femme du compositeur le comte ne

l’écoutait plus.

En voyant Andrea, la signora Marianna tressaillit et ses joues se

couvrirent d’une vive rougeur.

--Le voici, dit Giardini à voix basse en serrant le bras du comte et

lui montrant un homme d’une grande taille. Voyez comme il est pâle et

grave le pauvre homme! aujourd’hui le dada n’a sans doute pas trotté à

son idée.

La préoccupation amoureuse d’Andrea fut troublée par un charme

saisissant qui signalait Gambara à l’attention de tout véritable

artiste. Le compositeur avait atteint sa quarantième année; mais

quoique son front large et chauve fut sillonné de quelques plis

parallèles et peu profonds, malgré ses tempes creuses où quelques

veines nuançaient de bleu le tissu transparent d’une peau lisse, malgré

la profondeur des orbites où s’encadraient ses yeux noirs pourvus de

larges paupières aux cils clairs, la partie inférieure de son visage

lui donnait tous les semblants de la jeunesse par la tranquillité des

lignes et par la mollesse des contours. Le premier coup d’œil disait

à l’observateur que chez cet homme la passion avait été étouffée au

profit de l’intelligence qui seule s’était vieillie dans quelque grande

lutte. Andrea jeta rapidement un regard à Marianna qui l’épiait. A

l’aspect de cette belle tête italienne dont les proportions exactes

et la splendide coloration révélaient une de ces organisations où

toutes les forces humaines sont harmoniquement balancées, il mesura

l’abîme qui séparait ces deux êtres unis par le hasard. Heureux du

présage qu’il voyait dans cette dissemblance entre les deux époux, il

ne songeait point à se défendre d’un sentiment qui devait élever une

barrière entre la belle Marianna et lui. Il ressentait déjà pour cet

homme de qui elle était l’unique bien, une sorte de pitié respectueuse

en devinant la digne et sereine infortune qu’accusait le regard doux

et mélancolique de Gambara. Après s’être attendu à rencontrer dans cet

homme un de ces personnages grotesques si souvent mis en scène par

les conteurs allemands et par les poëtes de _libretti_, il trouvait

un homme simple et réservé dont les manières et la tenue, exemptes

de toute étrangeté, ne manquaient pas de noblesse. Sans offrir la

moindre apparence de luxe, son costume était plus convenable que ne

le comportait sa profonde misère, et son linge attestait la tendresse

qui veillait sur les moindres détails de sa vie. Andrea leva des

yeux humides sur Marianna, qui ne rougit point et laissa échapper un

demi-sourire où perçait peut-être l’orgueil que lui inspira ce muet

hommage. Trop sérieusement épris pour ne pas épier le moindre indice

de complaisance, le comte se crut aimé en se voyant si bien compris.

Dès lors il s’occupa de la conquête du mari plutôt que de celle de la

femme, en dirigeant toutes ses batteries contre le pauvre Gambara, qui,

ne se doutant de rien, avalait sans les goûter les _bocconi_ du signor

Giardini. Le comte entama la conversation sur un sujet banal; mais,

dès les premiers mots, il tint cette intelligence, prétendue aveugle

peut-être sur un point, pour fort clairvoyante sur tous les autres, et

vit qu’il s’agissait moins de caresser la fantaisie de ce malicieux

bonhomme que de tâcher d’en comprendre les idées. Les convives, gens

affamés dont l’esprit se réveillait à l’aspect d’un repas bon ou

mauvais, laissaient percer les dispositions les plus hostiles au pauvre

Gambara, et n’attendaient que la fin du premier service pour donner

l’essor à leurs plaisanteries. Un réfugié, dont les œillades fréquentes

trahissaient de prétentieux projets sur Marianna et qui croyait se

placer bien avant dans le cœur de l’Italienne en cherchant à répandre

le ridicule sur son mari, commença le feu pour mettre le nouveau venu

au fait des mœurs de la table d’hôte.

--Voici bien du temps que nous n’entendons plus parler de l’opéra de

Mahomet, s’écria-t-il en souriant à Marianna, serait-ce que tout entier

aux soins domestiques, absorbé par les douceurs du pot-au-feu, Paolo

Gambara négligerait un talent surhumain, laisserait refroidir son génie

et attiédir son imagination?

Gambara connaissait tous les convives, il se sentait placé dans une

sphère si supérieure qu’il ne prenait plus la peine de repousser leurs

attaques, il ne répondit point.

--Il n’est pas donné à tout le monde, reprit le journaliste, d’avoir

assez d’intelligence pour comprendre les élucubrations musicales de

monsieur, et là sans doute est la raison qui empêche notre divin

_maestro_ de se produire aux bons Parisiens.

--Cependant, dit le compositeur de romances, qui n’avait ouvert la

bouche que pour y engloutir tout ce qui se présentait, je connais des

gens à talent qui font un certain cas du jugement des Parisiens. J’ai

quelque réputation en musique, ajouta-t-il d’un air modeste, je ne la

dois qu’à mes petits airs de vaudeville et au succès qu’obtiennent mes

contredanses dans les salons; mais je compte faire bientôt exécuter une

messe composée pour l’anniversaire de la mort de Beethoven, et je crois

que je serai mieux compris à Paris que partout ailleurs. Monsieur me

fera-il l’honneur d’y assister? dit-il en s’adressant à Andrea.

--Merci, répondit le comte, je ne me sens pas doué des organes

nécessaires à l’appréciation des chants français. Mais si vous étiez

mort, monsieur, et que Beethoven eût fait la messe, je ne manquerais

pas d’aller l’entendre.

Cette plaisanterie fit cesser l’escarmouche de ceux qui voulaient

mettre Gambara sur la voie de ses lubies, afin de divertir le nouveau

venu. Andrea sentait déjà quelque répugnance à donner une folie si

noble et si touchante en spectacle à tant de vulgaires sagesses. Il

poursuivit sans arrière-pensée un entretien à bâtons rompus, pendant

lequel le nez du signor Giardini s’interposa souvent à deux répliques.

A chaque fois qu’il échappait à Gambara quelque plaisanterie de bon

ton ou quelque aperçu paradoxal, le cuisinier avançait la tête, jetait

au musicien un regard de pitié, un regard d’intelligence au comte, et

lui disait à l’oreille:--_È matto!_ Un moment vint où le cuisinier

interrompit le cours de ses observations judicieuses, pour s’occuper du

second service auquel il attachait la plus grande importance. Pendant

son absence, qui dura peu, Gambara se pencha vers l’oreille d’Andrea.

--Ce bon Giardini, lui dit-il à demi-voix, nous a menacés aujourd’hui

d’un plat de son métier que je vous engage à respecter, quoique sa

femme en ait surveillé la préparation. Le brave homme a la manie des

innovations en cuisine. Il s’est ruiné en essais dont le dernier l’a

forcé à partir de Rome sans passe-port, circonstance sur laquelle il

se tait. Après avoir acheté un restaurant en réputation, il fut chargé

d’un gala que donnait un cardinal nouvellement promu et dont la maison

n’était pas encore montée. Giardini crut avoir trouvé une occasion

de se distinguer, il y parvint: le soir même, accusé d’avoir voulu

empoisonner tout le conclave, il fut contraint de quitter Rome et

l’Italie sans faire ses malles. Ce malheur lui a porté le dernier coup,

et maintenant...

Gambara se posa un doigt au milieu de son front, et secoua la tête.

--D’ailleurs, ajouta-t-il, il est bon homme. Ma femme assure que nous

lui avons beaucoup d’obligations.

Giardini parut portant avec précaution un plat qu’il posa au milieu de

la table, et après il revint modestement se placer auprès d’Andrea, qui

fut servi le premier. Dès qu’il eut goûté ce mets, le comte trouva un

intervalle infranchissable entre la première et la seconde bouchée.

Son embarras fut grand, il tenait fort à ne point mécontenter le

cuisinier qui l’observait attentivement. Si le restaurateur français

se soucie peu de voir dédaigner un mets dont le paiement est assuré,

il ne faut pas croire qu’il en soit de même d’un restaurateur italien

à qui souvent l’éloge ne suffit pas. Pour gagner du temps, Andrea

complimenta chaleureusement Giardini, mais il se pencha vers l’oreille

du cuisinier, lui glissa sous la table une pièce d’or, et le pria

d’aller acheter quelques bouteilles de vin de Champagne en le laissant

libre de s’attribuer tout l’honneur de cette libéralité.

Quand le cuisinier reparut, toutes les assiettes étaient vides, et la

salle retentissait des louanges du maître d’hôtel. Le vin de Champagne

échauffa bientôt les têtes italiennes, et la conversation, jusqu’alors

contenue par la présence d’un étranger, sauta par-dessus les bornes

d’une réserve soupçonneuse pour se répandre çà et là dans les champs

immenses des théories politiques et artistiques. Andrea, qui ne

connaissait d’autres ivresses que celles de l’amour et de la poésie, se

rendit bientôt maître de l’attention générale, et conduisit habilement

la discussion sur le terrain des questions musicales.

--Veuillez m’apprendre, monsieur, dit-il au faiseur de contredanses,

comment le Napoléon des petits airs s’abaisse à détrôner Palestrina,

Pergolèse, Mozart, pauvres gens qui vont plier bagage aux approches de

cette foudroyante messe de mort?

--Monsieur, dit le compositeur, un musicien est toujours embarrassé de

répondre quand sa réponse exige le concours de cent exécutants habiles.

Mozart, Haydn et Beethoven, sans orchestre, sont peu de chose.

--Peu de chose? reprit le comte, mais tout le monde sait que l’auteur

immortel de _Don Juan_ et du _Requiem_ s’appelle Mozart, et j’ai le

malheur d’ignorer celui du fécond inventeur des contredanses qui ont

tant de vogue dans les salons.

--La musique existe indépendamment de l’exécution, dit le chef

d’orchestre qui malgré sa surdité avait saisi quelques mots de la

discussion. En ouvrant la symphonie en _ut mineur_ de Beethoven,

un homme de musique est bientôt transporté dans le monde de la

Fantaisie sur les ailes d’or du thème en _sol naturel_, répété en

_mi_ par les cors. Il voit toute une nature tour à tour éclairée par

d’éblouissantes gerbes de lumières, assombrie par des nuages de

mélancolie, égayée par des chants divins.

--Beethoven est dépassé par la nouvelle école, dit dédaigneusement le

compositeur de romances.

--Il n’est pas encore compris, dit le comte, comment serait-il dépassé?

Ici Gambara but un grand verre de vin de Champagne, et accompagna sa

libation d’un demi-sourire approbateur.

--Beethoven, reprit le comte, a reculé les bornes de la musique

instrumentale, et personne ne l’a suivi.

Gambara réclama par un mouvement de tête.

--Ses ouvrages sont surtout remarquables par la simplicité du plan, et

par la manière dont est suivi ce plan, reprit le comte. Chez la plupart

des compositeurs, les parties d’orchestre folles et désordonnées ne

s’entrelacent que pour produire l’effet du moment, elles ne concourent

pas toujours à l’ensemble du morceau par la régularité de leur

marche. Chez Beethoven, les effets sont pour ainsi dire distribués

d’avance. Semblables aux différents régiments qui contribuent par des

mouvements réguliers au gain de la bataille, les parties d’orchestre

des symphonies de Beethoven suivent les ordres donnés dans l’intérêt

général, et sont subordonnées à des plans admirablement bien conçus.

Il y a parité sous ce rapport chez un génie d’un autre genre. Dans les

magnifiques compositions historiques de Walter Scott, le personnage

le plus en dehors de l’action vient, à un moment donné, par des fils

tissus dans la trame de l’intrigue, se rattacher au dénoûment.

--_È vero!_ dit Gambara à qui le bon sens semblait revenir en sens

inverse de sa sobriété.

Voulant pousser l’épreuve plus loin, Andrea oublia pour un moment

toutes ses sympathies, il se prit à battre en brèche la réputation

européenne de Rossini, et fit à l’école italienne ce procès qu’elle

gagne chaque soir depuis trente ans sur plus de cent théâtres en

Europe. Il avait fort à faire assurément. Les premiers mots qu’il

prononça élevèrent autour de lui une sourde rumeur d’improbation;

mais ni les interruptions fréquentes, ni les exclamations, ni les

froncements de sourcils, ni les regards de pitié n’arrêtèrent

l’admirateur forcené de Beethoven.

--Comparez, dit-il, les productions sublimes de l’auteur dont je viens

de parler, avec ce qu’on est convenu d’appeler musique italienne:

quelle inertie de pensées! quelle lâcheté de style! Ces tournures

uniformes, cette banalité de cadences, ces éternelles fioritures

jetées au hasard, n’importe la situation, ce monotone _crescendo_

que Rossini a mis en vogue et qui est aujourd’hui partie intégrante

de toute composition; enfin ces rossignolades forment une sorte de

musique bavarde, caillette, parfumée, qui n’a de mérite que par le plus

ou moins de facilité du chanteur et la légèreté de la vocalisation.

L’école italienne a perdu de vue la haute mission de l’art. Au lieu

d’élever la foule jusqu’à elle, elle est descendue jusqu’à la foule;

elle n’a conquis sa vogue qu’en acceptant des suffrages de toutes

mains, en s’adressant aux intelligences vulgaires qui sont en majorité.

Cette vogue est un escamotage de carrefour. Enfin, les compositions de

Rossini en qui cette musique est personnifiée, ainsi que celles des

maîtres qui procèdent plus ou moins de lui, me semblent dignes tout au

plus d’amasser dans les rues le peuple autour d’un orgue de Barbarie,

et d’accompagner les entrechats de Polichinelle. J’aime encore mieux la

musique française, et c’est tout dire. Vive la musique allemande!...

quand elle sait chanter, ajouta-t-il à voix basse.

Cette sortie résuma une longue thèse dans laquelle Andrea s’était

soutenu pendant plus d’un quart d’heure dans les plus hautes régions

de la métaphysique, avec l’aisance d’un somnambule qui marche sur les

toits. Vivement intéressé par ces subtilités, Gambara n’avait pas perdu

un mot de toute la discussion; il prit la parole aussitôt qu’Andrea

parut l’avoir abandonnée, et il se fit alors un mouvement d’attention

parmi tous les convives, dont plusieurs se disposaient à quitter la

place.

--Vous attaquez bien vivement l’école italienne, reprit Gambara

fort animé par le vin de Champagne, ce qui d’ailleurs m’est assez

indifférent. Grâce à Dieu, je suis en dehors de ces pauvretés plus ou

moins mélodiques! Mais un homme du monde montre peu de reconnaissance

pour cette terre classique d’où l’Allemagne et la France tirèrent leurs

premières leçons. Pendant que les compositions de Carissimi, Cavalli,

Scarlati, Rossi s’exécutaient dans toute l’Italie, les violonistes de

l’Opéra de Paris avaient le singulier privilége de jouer du violon avec

des gants. Lulli, qui étendit l’empire de l’harmonie et le premier

classa les dissonances, ne trouva, à son arrivée en France, qu’un

cuisinier et un maçon qui eussent des voix et l’intelligence suffisante

pour exécuter sa musique; il fit un ténor du premier, et métamorphosa

le second en basse-taille. Dans ce temps-là, l’Allemagne, à l’exception

de Sébastien Bach, ignorait la musique. Mais, monsieur, dit Gambara du

ton humble d’un homme qui craint de voir ses paroles accueillies par

le dédain ou par la malveillance, quoique jeune, vous avez longtemps

étudié ces hautes questions de l’art, sans quoi vous ne les exposeriez

pas avec tant de clarté.

Ce mot fit sourire une partie de l’auditoire, qui n’avait rien compris

aux distinctions établies par Andrea; Giardini, persuadé que le comte

n’avait débité que des phrases sans suite, le poussa légèrement en

riant sous cape d’une mystification de laquelle il aimait à se croire

complice.

--Il y a dans tout ce que vous venez de nous dire beaucoup de choses

qui me paraissent fort sensées, dit Gambara en poursuivant, mais

prenez garde! Votre plaidoyer, en flétrissant le sensualisme italien,

me paraît incliner vers l’idéalisme allemand, qui n’est pas une moins

funeste hérésie. Si les hommes d’imagination et de sens, tels que

vous, ne désertent un camp que pour passer à l’autre, s’ils ne savent

pas rester neutres entre les deux excès, nous subirons éternellement

l’ironie de ces sophistes qui nient le progrès, et qui comparent le

génie de l’homme à cette nappe, laquelle, trop courte pour couvrir

entièrement la table du signor Giardini, n’en pare une des extrémités

qu’aux dépens de l’autre.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 8 / 65 段