par deux appétits. _La signora_ Gambara n’aura point perdu son temps,
si elle est parvenue à intéresser un seigneur aussi généreux que vous
paraissez l’être. En peu de mots, je vous apprendrai tout ce que nous
savons ici sur cette pauvre femme, vraiment bien digne de pitié. Le
mari est né, je crois, à Crémone, et arrive d’Allemagne; il voulait
faire prendre une nouvelle musique et de nouveaux instruments chez les
_Tedeschi_! N’est-ce pas à faire pitié? dit Giardini en haussant les
épaules. _Il signor_ Gambara, qui se croit un grand compositeur, ne
me paraît pas fort sur tout le reste. Galant homme d’ailleurs, plein
de sens et d’esprit, quelquefois fort aimable, surtout quand il a bu
quelques verres de vin, cas rare, vu sa profonde misère, il s’occupe
nuit et jour à composer des opéras et des symphonies imaginaires, au
lieu de chercher à gagner honnêtement sa vie. Sa pauvre femme est
réduite à travailler pour toute sorte de monde, le monde de la borne!
Que voulez-vous? elle aime son mari comme un père et le soigne comme un
enfant. Beaucoup de jeunes gens ont dîné chez moi pour faire leur cour
à madame, mais pas un n’a réussi, dit-il en appuyant sur le dernier
mot. _La signora_ Marianna est sage, mon cher monsieur, trop sage
pour son malheur! Les hommes ne donnent rien pour rien aujourd’hui.
La pauvre femme mourra donc à la peine. Vous croyez que son mari la
récompense de ce dévouement?... bah! monsieur ne lui accorde pas un
sourire; et leur cuisine se fait chez le boulanger, car, non-seulement
ce diable d’homme ne gagne pas un sou, mais encore il dépense tout
le fruit du travail de sa femme en instruments qu’il taille, qu’il
allonge, qu’il raccourcit, qu’il démonte et remonte jusqu’à ce qu’ils
ne puissent plus rendre que des sons à faire fuir les chats; alors il
est content. Et pourtant vous verrez en lui le plus doux, le meilleur
de tous les hommes, et nullement paresseux, il travaille toujours.
Que vous dirai-je? il est fou et ne connaît pas son état. Je l’ai
vu, limant et forgeant ses instruments, manger du pain noir avec un
appétit qui me faisait envie à moi-même, à moi, monsieur, qui ai la
meilleure table de Paris. Oui, Excellence, avant un quart d’heure vous
saurez quel homme je suis. J’ai introduit dans la cuisine italienne des
raffinements qui vous surprendront. Excellence, je suis Napolitain,
c’est-à-dire né cuisinier. Mais à quoi sert l’instinct sans la science?
la science! j’ai passé trente ans à l’acquérir, et voyez où elle m’a
conduit. Mon histoire est celle de tous les hommes de talent! Mes
essais, mes expériences ont ruiné trois restaurants successivement
fondés à Naples, à Parme et à Rome. Aujourd’hui, que je suis encore
réduit à faire métier de mon art, je me laisse aller le plus souvent à
ma passion dominante. Je sers à ces pauvres réfugiés quelques-uns de
mes ragoûts de prédilection. Je me ruine ainsi! Sottise, direz-vous?
Je le sais; mais que voulez-vous? le talent m’emporte, et je ne puis
résister à confectionner un mets qui me sourit. Ils s’en aperçoivent
toujours, les gaillards. Ils savent bien, je vous le jure, qui de ma
femme ou de moi a servi la batterie. Qu’arrive-t-il? de soixante et
quelques convives que je voyais chaque jour à ma table, à l’époque où
j’ai fondé ce misérable restaurant, je n’en reçois plus aujourd’hui
qu’une vingtaine environ à qui je fais crédit pour la plupart du temps.
Les Piémontais, les Savoyards sont partis; mais les connaisseurs, les
gens de goût, les vrais Italiens me sont restés. Aussi, pour eux,
n’est-il sacrifice que je ne fasse! je leur donne bien souvent pour
vingt-cinq sous par tête un dîner qui me revient au double.
La parole du signor Giardini sentait tant la naïve rouerie napolitaine,
que le comte charmé se crut encore à Gérolamo.
--Puisqu’il en est ainsi, mon cher hôte, dit-il familièrement au
cuisinier, puisque le hasard et votre confiance m’ont mis dans le
secret de vos sacrifices journaliers, permettez-moi de doubler la somme.
En achevant ces mots, Andrea faisait tourner sur le poêle une pièce
de quarante francs, sur laquelle le signor Giardini lui rendit
religieusement deux francs cinquante centimes, non sans quelques façons
discrètes qui le réjouirent fort.
--Dans quelques minutes, reprit Giardini, vous allez voir votre
_domina_. Je vous placerai près du mari, et si vous voulez être dans
ses bonnes grâces, parlez musique, je les ai invités tous deux, pauvres
gens! A cause du nouvel an, je régale mes hôtes d’un mets dans la
confection duquel je crois m’être surpassé...
La voix du signor Giardini fut couverte par les bruyantes félicitations
des convives qui vinrent deux à deux, un à un, assez capricieusement,
suivant la coutume des tables d’hôte. Giardini affectait de se tenir
près du comte, et faisait le cicerone en lui indiquant quels étaient
ses habitués. Il tâchait d’amener par ses lazzi un sourire sur les
lèvres d’un homme en qui son instinct de Napolitain lui indiquait un
riche protecteur à exploiter.
--Celui-ci, dit-il, est un pauvre compositeur, qui voudrait passer
de la romance à l’opéra et ne peut. Il se plaint des directeurs, des
marchands de musique, de tout le monde, excepté de lui-même, et,
certes, il n’a pas de plus cruel ennemi. Vous voyez quel teint fleuri,
quel contentement de lui, combien peu d’efforts dans ses traits,
si bien disposés pour la romance; celui qui l’accompagne, et qui a
l’air d’un marchand d’allumettes, est une des plus grandes célébrités
musicales, Gigelmi! le plus grand chef d’orchestre italien connu; mais
il est sourd, et finit malheureusement sa vie, privé de ce qui la lui
embellissait. Oh! voici notre grand Ottoboni, le plus naïf vieillard
que la terre ait porté, mais il est soupçonné d’être le plus enragé de
ceux qui veulent la régénération de l’Italie. Je me demande comment
l’on peut bannir un si aimable vieillard?
Ici Giardini regarda le comte, qui, se sentant sondé du côté politique,
se retrancha dans une immobilité tout italienne.
--Un homme obligé de faire la cuisine à tout le monde doit s’interdire
d’avoir une opinion politique, Excellence, dit le cuisinier en
continuant. Mais tout le monde, à l’aspect de ce brave homme, qui
a plus l’air d’un mouton que d’un lion, eût dit ce que je pense
devant l’ambassadeur d’Autriche lui-même. D’ailleurs nous sommes dans
un moment où la liberté n’est plus proscrite et va recommencer sa
tournée! Ces braves gens le croient du moins, dit-il en s’approchant de
l’oreille du comte, et pourquoi contrarierai-je leurs espérances! car
moi, je ne hais pas l’absolutisme, Excellence! Tout grand talent est
absolutiste! Hé! bien, quoique plein de génie, Ottoboni se donne des
peines inouïes pour l’instruction de l’Italie, il compose des petits
livres pour éclairer l’intelligence des enfants et des gens du peuple,
il les fait passer très-habilement en Italie, il prend tous les moyens
de refaire un moral à notre pauvre patrie, qui préfère la jouissance à
la liberté, peut-être avec raison!
Le comte gardait une attitude si impassible que le cuisinier ne put
rien découvrir de ses véritables opinions politiques.
--Ottoboni, reprit-il, est un saint homme, il est très-secourable,
tous les réfugiés l’aiment, car, Excellence, un libéral peut avoir des
vertus! Oh! oh! fit Giardini, voilà un journaliste, dit-il en désignant
un homme qui avait le costume ridicule que l’on donnait autrefois aux
poëtes logés dans les greniers, car son habit était râpé, ses bottes
crevassées, son chapeau gras, et sa redingote dans un état de vétusté
déplorable. Excellence, ce pauvre homme est plein de talent et...
incorruptible! il s’est trompé sur son époque, il dit la vérité à tout
le monde, personne ne peut le souffrir. Il rend compte des théâtres
dans deux journaux obscurs, quoiqu’il soit assez instruit pour écrire
dans les grands journaux. Pauvre homme! Les autres ne valent pas la
peine de vous être indiqués, et Votre Excellence les devinera, dit-il
en s’apercevant qu’à l’aspect de la femme du compositeur le comte ne
l’écoutait plus.
En voyant Andrea, la signora Marianna tressaillit et ses joues se
couvrirent d’une vive rougeur.
--Le voici, dit Giardini à voix basse en serrant le bras du comte et
lui montrant un homme d’une grande taille. Voyez comme il est pâle et
grave le pauvre homme! aujourd’hui le dada n’a sans doute pas trotté à
son idée.
La préoccupation amoureuse d’Andrea fut troublée par un charme
saisissant qui signalait Gambara à l’attention de tout véritable
artiste. Le compositeur avait atteint sa quarantième année; mais
quoique son front large et chauve fut sillonné de quelques plis
parallèles et peu profonds, malgré ses tempes creuses où quelques
veines nuançaient de bleu le tissu transparent d’une peau lisse, malgré
la profondeur des orbites où s’encadraient ses yeux noirs pourvus de
larges paupières aux cils clairs, la partie inférieure de son visage
lui donnait tous les semblants de la jeunesse par la tranquillité des
lignes et par la mollesse des contours. Le premier coup d’œil disait
à l’observateur que chez cet homme la passion avait été étouffée au
profit de l’intelligence qui seule s’était vieillie dans quelque grande
lutte. Andrea jeta rapidement un regard à Marianna qui l’épiait. A
l’aspect de cette belle tête italienne dont les proportions exactes
et la splendide coloration révélaient une de ces organisations où
toutes les forces humaines sont harmoniquement balancées, il mesura
l’abîme qui séparait ces deux êtres unis par le hasard. Heureux du
présage qu’il voyait dans cette dissemblance entre les deux époux, il
ne songeait point à se défendre d’un sentiment qui devait élever une
barrière entre la belle Marianna et lui. Il ressentait déjà pour cet
homme de qui elle était l’unique bien, une sorte de pitié respectueuse
en devinant la digne et sereine infortune qu’accusait le regard doux
et mélancolique de Gambara. Après s’être attendu à rencontrer dans cet
homme un de ces personnages grotesques si souvent mis en scène par
les conteurs allemands et par les poëtes de _libretti_, il trouvait
un homme simple et réservé dont les manières et la tenue, exemptes
de toute étrangeté, ne manquaient pas de noblesse. Sans offrir la
moindre apparence de luxe, son costume était plus convenable que ne
le comportait sa profonde misère, et son linge attestait la tendresse
qui veillait sur les moindres détails de sa vie. Andrea leva des
yeux humides sur Marianna, qui ne rougit point et laissa échapper un
demi-sourire où perçait peut-être l’orgueil que lui inspira ce muet
hommage. Trop sérieusement épris pour ne pas épier le moindre indice
de complaisance, le comte se crut aimé en se voyant si bien compris.
Dès lors il s’occupa de la conquête du mari plutôt que de celle de la
femme, en dirigeant toutes ses batteries contre le pauvre Gambara, qui,
ne se doutant de rien, avalait sans les goûter les _bocconi_ du signor
Giardini. Le comte entama la conversation sur un sujet banal; mais,
dès les premiers mots, il tint cette intelligence, prétendue aveugle
peut-être sur un point, pour fort clairvoyante sur tous les autres, et
vit qu’il s’agissait moins de caresser la fantaisie de ce malicieux
bonhomme que de tâcher d’en comprendre les idées. Les convives, gens
affamés dont l’esprit se réveillait à l’aspect d’un repas bon ou
mauvais, laissaient percer les dispositions les plus hostiles au pauvre
Gambara, et n’attendaient que la fin du premier service pour donner
l’essor à leurs plaisanteries. Un réfugié, dont les œillades fréquentes
trahissaient de prétentieux projets sur Marianna et qui croyait se
placer bien avant dans le cœur de l’Italienne en cherchant à répandre
le ridicule sur son mari, commença le feu pour mettre le nouveau venu
au fait des mœurs de la table d’hôte.
--Voici bien du temps que nous n’entendons plus parler de l’opéra de
Mahomet, s’écria-t-il en souriant à Marianna, serait-ce que tout entier
aux soins domestiques, absorbé par les douceurs du pot-au-feu, Paolo
Gambara négligerait un talent surhumain, laisserait refroidir son génie
et attiédir son imagination?
Gambara connaissait tous les convives, il se sentait placé dans une
sphère si supérieure qu’il ne prenait plus la peine de repousser leurs
attaques, il ne répondit point.
--Il n’est pas donné à tout le monde, reprit le journaliste, d’avoir
assez d’intelligence pour comprendre les élucubrations musicales de
monsieur, et là sans doute est la raison qui empêche notre divin
_maestro_ de se produire aux bons Parisiens.
--Cependant, dit le compositeur de romances, qui n’avait ouvert la
bouche que pour y engloutir tout ce qui se présentait, je connais des
gens à talent qui font un certain cas du jugement des Parisiens. J’ai
quelque réputation en musique, ajouta-t-il d’un air modeste, je ne la
dois qu’à mes petits airs de vaudeville et au succès qu’obtiennent mes
contredanses dans les salons; mais je compte faire bientôt exécuter une
messe composée pour l’anniversaire de la mort de Beethoven, et je crois
que je serai mieux compris à Paris que partout ailleurs. Monsieur me
fera-il l’honneur d’y assister? dit-il en s’adressant à Andrea.
--Merci, répondit le comte, je ne me sens pas doué des organes
nécessaires à l’appréciation des chants français. Mais si vous étiez
mort, monsieur, et que Beethoven eût fait la messe, je ne manquerais
pas d’aller l’entendre.
Cette plaisanterie fit cesser l’escarmouche de ceux qui voulaient
mettre Gambara sur la voie de ses lubies, afin de divertir le nouveau
venu. Andrea sentait déjà quelque répugnance à donner une folie si
noble et si touchante en spectacle à tant de vulgaires sagesses. Il
poursuivit sans arrière-pensée un entretien à bâtons rompus, pendant
lequel le nez du signor Giardini s’interposa souvent à deux répliques.
A chaque fois qu’il échappait à Gambara quelque plaisanterie de bon
ton ou quelque aperçu paradoxal, le cuisinier avançait la tête, jetait
au musicien un regard de pitié, un regard d’intelligence au comte, et
lui disait à l’oreille:--_È matto!_ Un moment vint où le cuisinier
interrompit le cours de ses observations judicieuses, pour s’occuper du
second service auquel il attachait la plus grande importance. Pendant
son absence, qui dura peu, Gambara se pencha vers l’oreille d’Andrea.
--Ce bon Giardini, lui dit-il à demi-voix, nous a menacés aujourd’hui
d’un plat de son métier que je vous engage à respecter, quoique sa
femme en ait surveillé la préparation. Le brave homme a la manie des
innovations en cuisine. Il s’est ruiné en essais dont le dernier l’a
forcé à partir de Rome sans passe-port, circonstance sur laquelle il
se tait. Après avoir acheté un restaurant en réputation, il fut chargé
d’un gala que donnait un cardinal nouvellement promu et dont la maison
n’était pas encore montée. Giardini crut avoir trouvé une occasion
de se distinguer, il y parvint: le soir même, accusé d’avoir voulu
empoisonner tout le conclave, il fut contraint de quitter Rome et
l’Italie sans faire ses malles. Ce malheur lui a porté le dernier coup,
et maintenant...
Gambara se posa un doigt au milieu de son front, et secoua la tête.
--D’ailleurs, ajouta-t-il, il est bon homme. Ma femme assure que nous
lui avons beaucoup d’obligations.
Giardini parut portant avec précaution un plat qu’il posa au milieu de
la table, et après il revint modestement se placer auprès d’Andrea, qui
fut servi le premier. Dès qu’il eut goûté ce mets, le comte trouva un
intervalle infranchissable entre la première et la seconde bouchée.
Son embarras fut grand, il tenait fort à ne point mécontenter le
cuisinier qui l’observait attentivement. Si le restaurateur français
se soucie peu de voir dédaigner un mets dont le paiement est assuré,
il ne faut pas croire qu’il en soit de même d’un restaurateur italien
à qui souvent l’éloge ne suffit pas. Pour gagner du temps, Andrea
complimenta chaleureusement Giardini, mais il se pencha vers l’oreille
du cuisinier, lui glissa sous la table une pièce d’or, et le pria
d’aller acheter quelques bouteilles de vin de Champagne en le laissant
libre de s’attribuer tout l’honneur de cette libéralité.
Quand le cuisinier reparut, toutes les assiettes étaient vides, et la
salle retentissait des louanges du maître d’hôtel. Le vin de Champagne
échauffa bientôt les têtes italiennes, et la conversation, jusqu’alors
contenue par la présence d’un étranger, sauta par-dessus les bornes
d’une réserve soupçonneuse pour se répandre çà et là dans les champs
immenses des théories politiques et artistiques. Andrea, qui ne
connaissait d’autres ivresses que celles de l’amour et de la poésie, se
rendit bientôt maître de l’attention générale, et conduisit habilement
la discussion sur le terrain des questions musicales.
--Veuillez m’apprendre, monsieur, dit-il au faiseur de contredanses,
comment le Napoléon des petits airs s’abaisse à détrôner Palestrina,
Pergolèse, Mozart, pauvres gens qui vont plier bagage aux approches de
cette foudroyante messe de mort?
--Monsieur, dit le compositeur, un musicien est toujours embarrassé de
répondre quand sa réponse exige le concours de cent exécutants habiles.
Mozart, Haydn et Beethoven, sans orchestre, sont peu de chose.
--Peu de chose? reprit le comte, mais tout le monde sait que l’auteur
immortel de _Don Juan_ et du _Requiem_ s’appelle Mozart, et j’ai le
malheur d’ignorer celui du fécond inventeur des contredanses qui ont
tant de vogue dans les salons.
--La musique existe indépendamment de l’exécution, dit le chef
d’orchestre qui malgré sa surdité avait saisi quelques mots de la
discussion. En ouvrant la symphonie en _ut mineur_ de Beethoven,
un homme de musique est bientôt transporté dans le monde de la
Fantaisie sur les ailes d’or du thème en _sol naturel_, répété en
_mi_ par les cors. Il voit toute une nature tour à tour éclairée par
d’éblouissantes gerbes de lumières, assombrie par des nuages de
mélancolie, égayée par des chants divins.
--Beethoven est dépassé par la nouvelle école, dit dédaigneusement le
compositeur de romances.
--Il n’est pas encore compris, dit le comte, comment serait-il dépassé?
Ici Gambara but un grand verre de vin de Champagne, et accompagna sa
libation d’un demi-sourire approbateur.
--Beethoven, reprit le comte, a reculé les bornes de la musique
instrumentale, et personne ne l’a suivi.
Gambara réclama par un mouvement de tête.
--Ses ouvrages sont surtout remarquables par la simplicité du plan, et
par la manière dont est suivi ce plan, reprit le comte. Chez la plupart
des compositeurs, les parties d’orchestre folles et désordonnées ne
s’entrelacent que pour produire l’effet du moment, elles ne concourent
pas toujours à l’ensemble du morceau par la régularité de leur
marche. Chez Beethoven, les effets sont pour ainsi dire distribués
d’avance. Semblables aux différents régiments qui contribuent par des
mouvements réguliers au gain de la bataille, les parties d’orchestre
des symphonies de Beethoven suivent les ordres donnés dans l’intérêt
général, et sont subordonnées à des plans admirablement bien conçus.
Il y a parité sous ce rapport chez un génie d’un autre genre. Dans les
magnifiques compositions historiques de Walter Scott, le personnage
le plus en dehors de l’action vient, à un moment donné, par des fils
tissus dans la trame de l’intrigue, se rattacher au dénoûment.
--_È vero!_ dit Gambara à qui le bon sens semblait revenir en sens
inverse de sa sobriété.
Voulant pousser l’épreuve plus loin, Andrea oublia pour un moment
toutes ses sympathies, il se prit à battre en brèche la réputation
européenne de Rossini, et fit à l’école italienne ce procès qu’elle
gagne chaque soir depuis trente ans sur plus de cent théâtres en
Europe. Il avait fort à faire assurément. Les premiers mots qu’il
prononça élevèrent autour de lui une sourde rumeur d’improbation;
mais ni les interruptions fréquentes, ni les exclamations, ni les
froncements de sourcils, ni les regards de pitié n’arrêtèrent
l’admirateur forcené de Beethoven.
--Comparez, dit-il, les productions sublimes de l’auteur dont je viens
de parler, avec ce qu’on est convenu d’appeler musique italienne:
quelle inertie de pensées! quelle lâcheté de style! Ces tournures
uniformes, cette banalité de cadences, ces éternelles fioritures
jetées au hasard, n’importe la situation, ce monotone _crescendo_
que Rossini a mis en vogue et qui est aujourd’hui partie intégrante
de toute composition; enfin ces rossignolades forment une sorte de
musique bavarde, caillette, parfumée, qui n’a de mérite que par le plus
ou moins de facilité du chanteur et la légèreté de la vocalisation.
L’école italienne a perdu de vue la haute mission de l’art. Au lieu
d’élever la foule jusqu’à elle, elle est descendue jusqu’à la foule;
elle n’a conquis sa vogue qu’en acceptant des suffrages de toutes
mains, en s’adressant aux intelligences vulgaires qui sont en majorité.
Cette vogue est un escamotage de carrefour. Enfin, les compositions de
Rossini en qui cette musique est personnifiée, ainsi que celles des
maîtres qui procèdent plus ou moins de lui, me semblent dignes tout au
plus d’amasser dans les rues le peuple autour d’un orgue de Barbarie,
et d’accompagner les entrechats de Polichinelle. J’aime encore mieux la
musique française, et c’est tout dire. Vive la musique allemande!...
quand elle sait chanter, ajouta-t-il à voix basse.
Cette sortie résuma une longue thèse dans laquelle Andrea s’était
soutenu pendant plus d’un quart d’heure dans les plus hautes régions
de la métaphysique, avec l’aisance d’un somnambule qui marche sur les
toits. Vivement intéressé par ces subtilités, Gambara n’avait pas perdu
un mot de toute la discussion; il prit la parole aussitôt qu’Andrea
parut l’avoir abandonnée, et il se fit alors un mouvement d’attention
parmi tous les convives, dont plusieurs se disposaient à quitter la
place.
--Vous attaquez bien vivement l’école italienne, reprit Gambara
fort animé par le vin de Champagne, ce qui d’ailleurs m’est assez
indifférent. Grâce à Dieu, je suis en dehors de ces pauvretés plus ou
moins mélodiques! Mais un homme du monde montre peu de reconnaissance
pour cette terre classique d’où l’Allemagne et la France tirèrent leurs
premières leçons. Pendant que les compositions de Carissimi, Cavalli,
Scarlati, Rossi s’exécutaient dans toute l’Italie, les violonistes de
l’Opéra de Paris avaient le singulier privilége de jouer du violon avec
des gants. Lulli, qui étendit l’empire de l’harmonie et le premier
classa les dissonances, ne trouva, à son arrivée en France, qu’un
cuisinier et un maçon qui eussent des voix et l’intelligence suffisante
pour exécuter sa musique; il fit un ténor du premier, et métamorphosa
le second en basse-taille. Dans ce temps-là, l’Allemagne, à l’exception
de Sébastien Bach, ignorait la musique. Mais, monsieur, dit Gambara du
ton humble d’un homme qui craint de voir ses paroles accueillies par
le dédain ou par la malveillance, quoique jeune, vous avez longtemps
étudié ces hautes questions de l’art, sans quoi vous ne les exposeriez
pas avec tant de clarté.
Ce mot fit sourire une partie de l’auditoire, qui n’avait rien compris
aux distinctions établies par Andrea; Giardini, persuadé que le comte
n’avait débité que des phrases sans suite, le poussa légèrement en
riant sous cape d’une mystification de laquelle il aimait à se croire
complice.
--Il y a dans tout ce que vous venez de nous dire beaucoup de choses
qui me paraissent fort sensées, dit Gambara en poursuivant, mais
prenez garde! Votre plaidoyer, en flétrissant le sensualisme italien,
me paraît incliner vers l’idéalisme allemand, qui n’est pas une moins
funeste hérésie. Si les hommes d’imagination et de sens, tels que
vous, ne désertent un camp que pour passer à l’autre, s’ils ne savent
pas rester neutres entre les deux excès, nous subirons éternellement
l’ironie de ces sophistes qui nient le progrès, et qui comparent le
génie de l’homme à cette nappe, laquelle, trop courte pour couvrir
entièrement la table du signor Giardini, n’en pare une des extrémités
qu’aux dépens de l’autre.