--Le démon? reprit Genovese, dites le dieu de la musique. Mes yeux,

comme ceux de sainte Cécile, aperçoivent des anges qui, du doigt, me

font suivre une à une les notes de la partition écrite en traits de

feu, et j’essaie de lutter avec eux. _Per dio_, ne me comprenez-vous

pas? le sentiment qui m’anime a passé dans tout mon être; dans mon

cœur et dans mes poumons. Mon gosier et ma cervelle ne font qu’un

seul souffle. N’avez-vous jamais en rêve écouté de sublimes musiques,

pensées par des compositeurs inconnus qui emploient le son pur que la

nature a mis en toute chose et que nous réveillons plus ou moins bien

par les instruments avec lesquels nous composons des masses colorées,

mais qui, dans ces concerts merveilleux, se produit dégagé des

imperfections qu’y mettent les exécutants, ils ne peuvent pas être tout

sentiment, tout âme?... eh! bien, ces merveilles, je vous les rends,

et vous me maudissez! Vous êtes aussi fou que le parterre de la Fenice,

qui m’a sifflé. Je méprisais ce vulgaire de ne pas pouvoir monter

avec moi sur la cime d’où l’on domine l’art, et c’est à des hommes

remarquables, un Français... Tiens, il est parti!...

--Depuis une demi-heure, dit Vendramin.

--Tant pis! il m’aurait peut-être compris, puisque de dignes Italiens,

amoureux de l’art, ne me comprennent pas...

--Va, va, va! dit Capraja en frappant de petits coups sur la tête du

ténor en souriant, galope sur l’hippogriffe du divin Ariosto; cours

après tes brillantes chimères, theriaki musical.

En effet, chaque convive, convaincu que Genovese était ivre, le

laissait parler sans l’écouter. Capraja seul avait compris la question

posée par le Français.

Pendant que le vin de Chypre déliait toutes les langues, et que chacun

caracolait sur son dada favori, le médecin attendait la duchesse dans

une gondole, après lui avoir fait remettre un mot écrit par Vendramin.

Massimilla vint dans ses vêtements de nuit, tant elle était alarmée des

adieux que lui avait faits le prince, et surprise par les espérances

que lui donnait cette lettre.

--Madame, dit le médecin à la duchesse en la faisant asseoir et donnant

l’ordre du départ aux gondoliers, il s’agit en ce moment de sauver la

vie à Émilio Memmi, et vous seule avez ce pouvoir.

--Que faut-il faire? demanda-t-elle.

--Ah! vous résignerez-vous à jouer un rôle infâme malgré la plus noble

figure qu’il soit possible d’admirer en Italie. Tomberez-vous, du ciel

bleu où vous êtes, au lit d’une courtisane? Enfin, vous, ange sublime,

vous, beauté pure et sans tache, consentirez-vous à deviner l’amour

de la Tinti, chez elle, et de manière à tromper l’ardent Émilio que

l’ivresse rendra d’ailleurs peu clairvoyant?

--Ce n’est que cela, dit-elle en souriant et en montrant au Français

étonné un coin inaperçu par lui du délicieux caractère de l’Italienne

aimante. Je surpasserai la Tinti, s’il le faut, pour sauver la vie à

mon ami.

--Et vous confondrez en un seul deux amours séparés chez lui par une

montagne de poésie qui fondra comme la neige d’un glacier sous les

rayons du soleil en été.

--Je vous aurai d’éternelles obligations, dit gravement la duchesse.

Quand le médecin français rentra dans la galerie, où l’orgie avait

pris le caractère de la folie vénitienne, il eut un air joyeux qui

échappa au prince fasciné par la Tinti, de laquelle il se promettait

les enivrantes délices qu’il avait déjà goûtées. La Tinti nageait en

vraie Sicilienne dans les émotions d’une fantaisie amoureuse sur le

point d’être satisfaite. Le Français dit quelques mots à l’oreille de

Vendramin, et la Tinti s’en inquiéta.

--Que complotez-vous? demanda-t-elle à l’ami du prince.

--Êtes-vous bonne fille? lui dit à l’oreille le médecin qui avait la

dureté de l’opérateur.

Ce mot entra dans l’entendement de la pauvre fille comme un coup de

poignard dans le cœur.

--Il s’agit de sauver la vie à Émilio! ajouta Vendramin.

--Venez, dit le médecin à la Tinti.

La pauvre cantatrice se leva et alla au bout de la table, entre

Vendramin et le médecin, où elle parut être comme une criminelle entre

son confesseur et son bourreau. Elle se débattit longtemps, mais elle

succomba par amour pour Émilio. Le dernier mot du médecin fut: Et vous

guérirez Genovese!

La Tinti dit un mot au ténor en faisant le tour de la table. Elle

revint au prince, le prit par le cou, le baisa dans les cheveux avec

une expression de désespoir qui frappa Vendramin et le Français, les

seuls qui eussent leur raison, puis elle s’alla jeter dans sa chambre.

Émilio, voyant Genovese quitter la table, et Cataneo enfoncé dans une

longue discussion musicale avec Capraja, se coula vers la porte de la

chambre de la Tinti, souleva la portière et disparut comme une anguille

dans la vase.

--Hé! bien, Cataneo, disait Capraja, tu as tout demandé aux jouissances

physiques, et te voilà suspendu dans la vie à un fil, comme un arlequin

de carton, bariolé de cicatrices, et ne jouant que si l’on tire la

ficelle d’un accord.

--Mais toi, Capraja, qui as tout demandé aux idées, n’es-tu pas dans le

même état, ne vis-tu pas à cheval sur une roulade?

--Moi, je possède le monde entier, dit Capraja qui fit un geste royal

en étendant la main.

--Et moi je l’ai déjà dévoré, répliqua le duc.

Ils s’aperçurent que le médecin et Vendramin étaient partis, et qu’ils

se trouvaient seuls.

Le lendemain, après la plus heureuse des nuits heureuses, le sommeil

du prince fut troublé par un rêve. Il sentait des perles sur la

poitrine qui lui étaient versées par un ange, il se réveilla, il était

inondé par les larmes de Massimilla Doni, dans les bras de laquelle il

se trouvait, et qui le regardait dormant.

Genovese, le soir à la Fenice, quoique sa camarade Tinti ne l’eût pas

laissé se lever avant deux heures après-midi, ce qui, dit-on, nuit à la

voix d’un ténor, chanta divinement son rôle dans la _Semiramide_, il

fut redemandé avec la Tinti, il y eut de nouvelles couronnes données,

le parterre fut ivre de joie, le ténor ne s’occupait plus de séduire la

prima donna par les charmes d’une méthode angélique.

Vendramin fut le seul que le médecin ne put guérir. L’amour d’une

patrie qui n’existe plus est une passion sans remède. Le jeune

Vénitien, à force de vivre dans sa république du treizième siècle, et

de coucher avec cette grande courtisane amenée par l’opium, et de se

retrouver dans la vie réelle où le reconduisait l’abattement, succomba,

plaint et chéri de ses amis.

L’auteur n’ose pas dire le dénoûment de cette aventure, il est trop

horriblement bourgeois. Un mot suffira pour les adorateurs de l’idéal.

La duchesse était grosse!

Les péris, les ondines, les fées, les sylphides du vieux temps, les

muses de la Grèce, les vierges de marbre de la Certosa di Pavia, le

Jour et la Nuit de Michel-Ange, les petits anges que Bellini le premier

mit au bas des tableaux d’église, et que Raphaël a faits si divinement

au bas de la vierge au donataire, et de la madone qui gèle à Dresde,

les délicieuses filles d’Orcagna, dans l’église de San-Michele à

Florence, les chœurs célestes du tombeau de saint Sébald à Nuremberg,

quelques vierges du Duomo de Milan, les peuplades de cent cathédrales

gothiques, tout le peuple des figures qui brisent leur forme pour

venir à vous, artistes compréhensifs, toutes ces angéliques filles

incorporelles accoururent autour du lit de Massimilla, et y pleurèrent!

Paris, 25 mai 1839.

GAMBARA.

A M. LE MARQUIS DE BELLOY.

_C’est au coin du feu, dans une mystérieuse, dans une splendide

retraite qui n’existe plus, mais qui vivra dans notre souvenir,

et d’où nos yeux découvraient Paris, depuis les collines de

Bellevue jusqu’à celles de Belleville, depuis Montmartre jusqu’à

l’Arc-de-Triomphe de l’Étoile, que, par une matinée arrosée de thé, à

travers les mille idées qui naissent et s’éteignent comme des fusées

dans votre étincelante conversation, vous avez, prodigue d’esprit,

jeté sous ma plume ce personnage digne d’Hoffman, ce porteur de

trésors inconnus, ce pèlerin assis à la porte du Paradis, ayant des

oreilles pour écouter les chants des anges, et n’ayant plus de langue

pour les répéter, agitant sur les touches d’ivoire des doigts brisés

par les contractions de l’inspiration divine, et croyant exprimer la

musique du ciel à des auditeurs stupéfaits. Vous avez créé GAMBARA,

je ne l’ai qu’habillé. Laissez-moi rendre à César ce qui appartient à

César, en regrettant que vous ne saisissiez pas la plume à une époque

où les gentilshommes doivent s’en servir aussi bien que de leur épée,

afin de sauver leur pays. Vous pouvez ne pas penser à vous; mais vous

nous devez vos talents._

Le premier jour de l’an mil huit cent trente et un vidait ses cornets

de dragées, quatre heures sonnaient, il y avait foule au Palais-Royal,

et les restaurants commençaient à s’emplir. En ce moment un coupé

s’arrêta devant le perron, il en sortit un jeune homme de fière

mine, étranger sans doute; autrement il n’aurait eu ni le chasseur

à plumes aristocratiques, ni les armoiries que les héros de juillet

poursuivaient encore. L’étranger entra dans le Palais-Royal et suivit

la foule sous les galeries, sans s’étonner de la lenteur à laquelle

l’affluence des curieux condamnait sa démarche, il semblait habitué à

l’allure noble qu’on appelle ironiquement un pas d’ambassadeur; mais

sa dignité sentait un peu le théâtre: quoique sa figure fût belle

et grave, son chapeau, d’où s’échappait une touffe de cheveux noirs

bouclés, inclinait peut-être un peu trop sur l’oreille droite, et

démentait sa gravité par un air tant soit peu mauvais sujet; ses yeux

distraits et à demi fermés laissaient tomber un regard dédaigneux sur

la foule.

--Voilà un jeune homme qui est fort beau, dit à voix basse une grisette

en se rangeant pour le laisser passer.

--Et qui le sait trop, répondit tout haut sa compagne qui était laide.

Après un tour de galerie, le jeune homme regarda tour à tour le ciel et

sa montre, fit un geste d’impatience, entra dans un bureau de tabac,

y alluma un cigare, se posa devant une glace, et jeta un regard sur

son costume, un peu plus riche que ne le permettent en France les

lois du goût. Il rajusta son col et son gilet de velours noir sur

lequel se croisait plusieurs fois une de ces grosses chaînes d’or

fabriquées à Gênes; puis, après avoir jeté par un seul mouvement sur

son épaule gauche son manteau doublé de velours en le drapant avec

élégance, il reprit sa promenade sans se laisser distraire par les

œillades bourgeoises qu’il recevait. Quand les boutiques commencèrent

à s’illuminer et que la nuit lui parut assez noire, il se dirigea vers

la place du Palais-Royal en homme qui craignait d’être reconnu, car il

côtoya la place jusqu’à la fontaine, pour gagner à l’abri des fiacres

l’entrée de la rue Froidmanteau, rue sale, obscure et mal hantée; une

sorte d’égout que la police tolère auprès du Palais-Royal assaini, de

même qu’un majordome italien laisserait un valet négligent entasser

dans un coin de l’escalier les balayures de l’appartement. Le jeune

homme hésitait. On eût dit d’une bourgeoise endimanchée allongeant le

cou devant un ruisseau grossi par une averse. Cependant l’heure était

bien choisie pour satisfaire quelque honteuse fantaisie. Plus tôt on

pouvait être surpris, plus tard on pouvait être devancé. S’être laissé

convier par un de ces regards qui encouragent sans être provoquants;

avoir suivi pendant une heure, pendant un jour peut-être, une femme

jeune et belle, l’avoir divinisée dans sa pensée et avoir donné à

sa légèreté mille interprétations avantageuses; s’être repris à

croire aux sympathies soudaines, irrésistibles; avoir imaginé sous

le feu d’une excitation passagère une aventure dans un siècle où les

romans s’écrivent précisément parce qu’ils n’arrivent plus; avoir

rêvé balcons, guitares, stratagèmes, verrous, et s’être drapé dans

le manteau d’Almaviva; après avoir écrit un poëme dans sa fantaisie,

s’arrêter à la porte d’un mauvais lieu; puis, pour tout dénoûment, voir

dans la retenue de sa Rosine une précaution imposée par un règlement

de police, n’est-ce pas une déception par laquelle ont passé bien des

hommes qui n’en conviendront pas? Les sentiments les plus naturels sont

ceux qu’on avoue avec le plus de répugnance, et la fatuité est un de

ces sentiments-là. Quand la leçon ne va pas plus loin, un Parisien en

profite ou l’oublie, et le mal n’est pas grand; mais il n’en devait pas

être ainsi pour l’étranger, qui commençait à craindre de payer un peu

cher son éducation parisienne.

Ce promeneur était un noble Milanais banni de sa patrie, où quelques

équipées libérales l’avaient rendu suspect au gouvernement autrichien.

Le comte Andrea Marcosini s’était vu accueillir à Paris avec cet

empressement tout français qu’y rencontreront toujours un esprit

aimable, un nom sonore, accompagnés de deux cent mille livres de

rente et d’un charmant extérieur. Pour un tel homme, l’exil devait

être un voyage de plaisir; ses biens furent simplement séquestrés,

et ses amis l’informèrent qu’après une absence de deux ans au plus,

il pourrait sans danger reparaître dans sa patrie. Après avoir fait

rimer _crudeli affanni_ avec _i miei tiranni_ dans une douzaine de

sonnets, après avoir soutenu de sa bourse les malheureux Italiens

réfugiés, le comte Andrea, qui avait le malheur d’être poëte, se crut

libéré de ses idées patriotiques. Depuis son arrivée, il se livrait

donc sans arrière-pensée aux plaisirs de tout genre que Paris offre

gratis à quiconque est assez riche pour les acheter. Ses talents et sa

beauté lui avaient valu bien des succès auprès des femmes qu’il aimait

collectivement autant qu’il convenait à son âge, mais parmi lesquelles

il n’en distinguait encore aucune. Ce goût était d’ailleurs subordonné

en lui à ceux de la musique et de la poésie qu’il cultivait depuis

l’enfance, et où il lui paraissait plus difficile et plus glorieux

de réussir qu’en galanterie, puisque la nature lui épargnait les

difficultés que les hommes aiment à vaincre. Homme complexe comme tant

d’autres, il se laissait facilement séduire par les douceurs du luxe

sans lequel il n’aurait pu vivre, de même qu’il tenait beaucoup aux

distinctions sociales que ses opinions repoussaient. Aussi ses théories

d’artiste, de penseur, de poëte, étaient-elles souvent en contradiction

avec ses goûts, avec ses sentiments, avec ses habitudes de gentilhomme

millionnaire; mais il se consolait de ces non-sens en les retrouvant

chez beaucoup de Parisiens, libéraux par intérêt, aristocrates par

nature. Il ne s’était donc pas surpris sans une vive inquiétude,

le 31 décembre 1830, à pied, par un de nos dégels, attaché aux pas

d’une femme dont le costume annonçait une misère profonde, radicale,

ancienne, invétérée, qui n’était pas plus belle que tant d’autres

qu’il voyait chaque soir aux Bouffons, à l’Opéra, dans le monde, et

certainement moins jeune que madame de Manerville, de laquelle il avait

obtenu un rendez-vous pour ce jour même, et qui l’attendait peut-être

encore. Mais il y avait dans le regard à la fois tendre et farouche,

profond et rapide, que les yeux noirs de cette femme lui dardaient

à la dérobée, tant de douleurs et tant de voluptés étouffées! Mais

elle avait rougi avec tant de feu, quand, au sortir d’un magasin où

elle était demeurée un quart d’heure, et ses yeux s’étaient si bien

rencontrés avec ceux du Milanais, qui l’avait attendue à quelques

pas!... Il y avait enfin tant de mais et de si que le comte, envahi par

une de ces tentations furieuses pour lesquelles il n’est de nom dans

aucune langue, même dans celle de l’orgie, s’était mis à la poursuite

de cette femme, chassant enfin à la grisette comme un vieux Parisien.

Chemin faisant, soit qu’il se trouvât suivre ou devancer cette femme,

il l’examinait dans tous les détails de sa personne ou de sa mise,

afin de déloger le désir absurde et fou qui s’était barricadé dans

sa cervelle; il trouva bientôt à cette revue un plaisir plus ardent

que celui qu’il avait goûté la veille en contemplant, sous les ondes

d’un bain parfumé, les formes irréprochables d’une personne aimée;

parfois baissant la tête, l’inconnue lui jetait le regard oblique d’une

chèvre attachée près de la terre, et se voyant toujours poursuivie,

elle hâtait le pas comme si elle eût voulu fuir. Néanmoins, quand

un embarras de voitures ou tout autre accident ramenait Andrea près

d’elle, le noble la voyait fléchir sous son regard, sans que rien

dans ses traits exprimât le dépit. Ces signes certains d’une émotion

combattue donnèrent le dernier coup d’éperon aux rêves désordonnés qui

l’emportaient, et il galopa jusqu’à la rue Froidmanteau, où, après bien

des détours, l’inconnue entra brusquement, croyant avoir dérobé sa

trace à l’étranger, bien surpris de ce manège. Il faisait nuit. Deux

femmes tatouées de rouge, qui buvaient du cassis sur le comptoir d’un

épicier, virent la jeune femme et l’appelèrent. L’inconnue s’arrêta sur

le seuil de la porte, répondit par quelques mots pleins de douceur au

compliment cordial qui lui fut adressé, et reprit sa course. Andrea,

qui marchait derrière elle, la vit disparaître dans une des plus

sombres allées de cette rue dont le nom lui était inconnu. L’aspect

repoussant de la maison où venait d’entrer l’héroïne de son roman lui

causa comme une nausée. En reculant d’un pas pour examiner les lieux,

il trouva près de lui un homme de mauvaise mine et lui demanda des

renseignements. L’homme appuya sa main droite sur un bâton noueux, posa

la gauche sur sa hanche, et répondit par un seul mot:--Farceur! Mais

en toisant l’Italien, sur qui tombait la lueur du réverbère, sa figure

prit une expression pateline.

--Ah! pardon, monsieur, reprit-il en changeant tout à coup de ton, il y

a aussi un restaurant, une sorte de table d’hôte où la cuisine est fort

mauvaise, et où l’on met du fromage dans la soupe. Peut-être monsieur

cherche-t-il cette gargote, car il est facile de voir au costume que

monsieur est Italien; les Italiens aiment beaucoup le velours et le

fromage. Si monsieur veut que je lui indique un meilleur restaurant,

j’ai à deux pas d’ici une tante qui aime beaucoup les étrangers.

Andrea releva son manteau jusqu’à ses moustaches et s’élança hors de

la rue, poussé par le dégoût que lui causa cet immonde personnage,

dont l’habillement et les gestes étaient en harmonie avec la maison

ignoble où venait d’entrer l’inconnue. Il retrouva avec délices les

mille recherches de son appartement, et alla passer la soirée chez la

marquise d’Espard pour tâcher de laver la souillure de cette fantaisie

qui l’avait si tyranniquement dominé pendant une partie de la journée.

Cependant, lorsqu’il fut couché, par le recueillement de la nuit, il

retrouva sa vision du jour, mais plus lucide et plus animée que dans la

réalité. L’inconnue marchait encore devant lui. Parfois, en traversant

les ruisseaux, elle découvrait encore sa jambe ronde. Ses hanches

nerveuses tressaillaient à chacun de ses pas. Andrea voulait de nouveau

lui parler, et n’osait, lui, Marcosini, noble Milanais! Puis il la

voyait entrant dans cette allée obscure qui la lui avait dérobée, et

il se reprochait alors de ne l’y avoir point suivie.--Car enfin, se

disait-il, si elle m’évitait et voulait me faire perdre ses traces,

elle m’aime. Chez les femmes de cette sorte, la résistance est une

preuve d’amour. Si j’avais poussé plus loin cette aventure, j’aurais

fini peut-être par y rencontrer le dégoût, et je dormirais tranquille.

Le comte avait l’habitude d’analyser ses sensations les plus vives,

comme font involontairement les hommes qui ont autant d’esprit que de

cœur, et il s’étonnait de revoir l’inconnue de la rue Froidmanteau, non

dans la pompe idéale des visions, mais dans la nudité de ses réalités

affligeantes. Et néanmoins, si sa fantaisie avait dépouillé cette femme

de la livrée de la misère, elle la lui aurait gâtée; car il la voulait,

il la désirait, il l’aimait avec ses bas crottés, avec ses souliers

éculés, avec son chapeau de paille de riz! Il la voulait dans cette

maison même où il l’avait vue entrer!--Suis-je donc épris du vice? se

disait-il tout effrayé. Je n’en suis pas encore là, j’ai vingt-trois

ans et n’ai rien d’un vieillard blasé. L’énergie même du caprice dont

il se voyait le jouet le rassurait un peu. Cette singulière lutte,

cette réflexion et cet amour à la course pourront à juste titre

surprendre quelques personnes habituées au train de Paris; mais elles

devront remarquer que le comte Andrea Marcosini n’était pas Français.

Élevé entre deux abbés qui, d’après la consigne donnée par un père

dévot, le lâchèrent rarement, Andrea n’avait pas aimé une cousine à

onze ans, ni séduit à douze la femme de chambre de sa mère; il n’avait

pas hanté ces colléges où l’enseignement le plus perfectionné n’est pas

celui que vend l’État; enfin il n’habitait Paris que depuis quelques

années: il était donc encore accessible à ces impressions soudaines et

profondes contre lesquelles l’éducation et les mœurs françaises forment

une égide si puissante. Dans les pays méridionaux, de grandes passions

naissent souvent d’un coup d’œil. Un gentilhomme gascon, qui tempérait

beaucoup de sensibilité par beaucoup de réflexion, s’était approprié

mille petites recettes contre les soudaines apoplexies de son esprit et

de son cœur, avait conseillé au comte de se livrer au moins une fois

par mois à quelque orgie magistrale pour conjurer ces orages de l’âme

qui, sans de telles précautions, éclatent souvent mal à propos. Andrea

se rappela le conseil.--Eh! bien, pensa-t-il, je commencerai demain,

premier janvier.

Ceci explique pourquoi le comte Andrea Marcosini louvoyait si

timidement pour entrer dans la rue Froidmanteau. L’homme élégant

embarrassait l’amoureux, il hésita longtemps; mais après avoir fait

un dernier appel à son courage, l’amoureux marcha d’un pas assez

ferme jusqu’à la maison qu’il reconnut sans peine. Là, il s’arrêta

encore. Cette femme était-elle bien ce qu’il imaginait? N’allait-il

pas faire quelque fausse démarche? Il se souvint alors de la table

d’hôte italienne, et s’empressa de saisir un moyen terme qui servait

à la fois son désir et sa répugnance. Il entra pour dîner, et se

glissa dans l’allée au fond de laquelle il trouva, non sans tâtonner

longtemps, les marches humides et grasses d’un escalier qu’un grand

seigneur italien devait prendre pour une échelle. Attiré vers le

premier étage par une petite lampe posée à terre et par une forte odeur

de cuisine, il poussa la porte entr’ouverte et vit une salle brune de

crasse et de fumée où trottait une Léonarde occupée à parer une table

d’environ vingt couverts. Aucun des convives ne s’y trouvait encore.

Après un coup d’œil jeté sur cette chambre mal éclairée, et dont le

papier tombait en lambeaux, le noble alla s’asseoir près d’un poêle

qui fumait et ronflait dans un coin. Amené par le bruit que fit le

comte en entrant et déposant son manteau, le maître d’hôtel se montra

brusquement. Figurez-vous un cuisinier maigre, sec, d’une grande

taille, doué d’un nez grassement démesuré, et jetant autour de lui, par

moments et avec une vivacité fébrile, un regard qui voulait paraître

prudent. A l’aspect d’Andrea, dont toute la tenue annonçait une grande

aisance, _il signor_ Giardini s’inclina respectueusement. Le comte

manifesta le désir de prendre habituellement ses repas en compagnie de

quelques compatriotes, de payer d’avance un certain nombre de cachets,

et sut donner à la conversation une tournure familière afin d’arriver

promptement à son but. A peine eut-il parlé de son inconnue, que _il

signor_ Giardini fit un geste grotesque, et regarda son convive d’un

air malicieux, en laissant errer un sourire sur ses lèvres.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 7 / 65 段