la cause de ses jouissances, entrevit un peu la véritable Italie; mais
ni la duchesse, ni Vendramin, ni Émilio ne firent la moindre attention
à l’ovation de la Tinti qui recommença. La duchesse avait peur de voir
son Émilio pour la dernière fois; quant au prince, devant la duchesse,
cette imposante divinité qui l’enlevait au ciel, il ignorait où il se
trouvait, il n’entendait pas la voix voluptueuse de celle qui l’avait
initié aux voluptés terrestres, car une horrible mélancolie faisait
entendre à ses oreilles un concert de voix plaintives accompagnées d’un
bruissement semblable à celui d’une pluie abondante. Vendramin, habillé
en procurateur, voyait alors la cérémonie du Bucentaure. Le Français,
qui avait fini par deviner un étrange et douloureux mystère entre le
prince et la duchesse, entassait les plus spirituelles conjectures
pour se l’expliquer. La scène avait changé. Au milieu d’une belle
décoration représentant le désert et la mer Rouge, les évolutions des
Égyptiens et des Hébreux se firent, sans que les pensées auxquelles
les quatre personnages de cette loge étaient en proie eussent été
troublées. Mais quand les premiers accords des harpes annoncèrent la
prière des Hébreux délivrés, le prince et Vendramin se levèrent et
s’appuyèrent chacun à l’une des cloisons de la loge, la duchesse mit
son coude sur l’appui de velours, et se tint la tête dans sa main
gauche.
Le Français, averti par ces mouvements de l’importance attachée
par toute la salle à ce morceau si justement célèbre, l’écouta
religieusement. La salle entière redemanda la prière en l’applaudissant
à outrance.
--Il me semble avoir assisté à la libération de l’Italie, pensait un
Milanais.
--Cette musique relève les têtes courbées, et donne de l’espérance aux
cœurs les plus endormis, s’écriait un Romagnol.
--Ici, dit la duchesse au Français dont l’émotion fut visible, la
science a disparu, l’inspiration seule a dicté ce chef-d’œuvre, il
est sorti de l’âme comme un cri d’amour! Quant à l’accompagnement, il
consiste en arpéges de harpe, et l’orchestre ne se développe qu’à la
dernière reprise de ce thème céleste. Jamais Rossini ne s’élèvera plus
haut que dans cette prière, il fera tout aussi bien, jamais mieux: le
sublime est toujours semblable à lui-même; mais ce chant est encore
une de ces choses qui lui appartiendront en entier. L’analogue d’une
pareille conception ne pourrait se trouver que dans les psaumes divins
du divin Marcello, un noble Vénitien qui est à la musique ce que le
Giotto est à la peinture. La majesté de la phrase, dont la forme se
déroule en nous apportant d’inépuisables mélodies, est égale à ce que
les génies religieux ont inventé de plus ample. Quelle simplicité dans
le moyen. Moïse attaque le thème en _sol_ mineur, et termine par une
cadence en si bémol, qui permet au chœur de le reprendre pianissimo
d’abord en _si_ bémol, et de le rendre par une cadence en _sol_ mineur.
Ce jeu si noble dans les voix recommencé trois fois s’achève à la
dernière strophe par une strette en _sol_ majeur dont l’effet est
étourdissant pour l’âme. Il semble qu’en montant vers les cieux, le
chant de ce peuple sorti d’esclavage rencontre des chants tombés des
sphères célestes. Les étoiles répondent joyeusement à l’ivresse de la
terre délivrée. La rondeur périodique de ces motifs, la noblesse des
lentes gradations qui préparent l’explosion du chant et son retour sur
lui-même, développent des images célestes dans l’âme. Ne croiriez-vous
pas voir les cieux entr’ouverts, les anges armés de leurs sistres
d’or, les séraphins prosternés agitant leurs encensoirs chargés de
parfums, et les archanges appuyés sur leurs épées flamboyantes qui
viennent de vaincre les impies. Le secret de cette harmonie, qui
rafraîchit la pensée, est, je crois, celui de quelques œuvres humaines
bien rares, elle nous jette pour un moment dans l’infini, nous en
avons le sentiment, nous l’entrevoyons dans ces mélodies sans bornes
comme celles qui se chantent autour du trône de Dieu. Le génie de
Rossini nous conduit à une hauteur prodigieuse. De là, nous apercevons
une terre promise où nos yeux caressés par des lueurs célestes se
plongent sans y rencontrer d’horizon. Le dernier cri d’Elcia presque
guérie rattache un amour terrestre à cette hymne de reconnaissance. Ce
cantilène est un trait de génie.--Chantez, dit la duchesse en entendant
la dernière strophe exécutée comme elle était écoutée, avec un sombre
enthousiasme; chantez, vous êtes libres.
Ce dernier mot fut dit d’un accent qui fit tressaillir le médecin;
et pour arracher la duchesse à son amère pensée, il lui fit, pendant
le tumulte excité par les rappels de la Tinti, une de ces querelles
auxquelles les Français excellent.
--Madame, dit-il, en m’expliquant ce chef-d’œuvre que grâce à vous je
reviendrai entendre demain, en le comprenant et dans ses moyens et dans
son effet, vous m’avez parlé souvent de la couleur de la musique, et de
ce qu’elle peignait; mais en ma qualité d’analyste et de matérialiste,
je vous avouerai que je suis toujours révolté par la prétention qu’ont
certains enthousiastes de nous faire croire que la musique peint avec
des sons. N’est-ce pas comme si les admirateurs de Raphaël prétendaient
qu’il chante avec des couleurs?
--Dans la langue musicale, répondit la duchesse, peindre, c’est
réveiller par des sons certains souvenirs dans notre cœur, ou certaines
images dans notre intelligence, et ces souvenirs, ces images ont
leur couleur, elles sont tristes ou gaies. Vous nous faites une
querelle de mots, voilà tout. Selon Capraja, chaque instrument a sa
mission, et s’adresse à certaines idées comme chaque couleur répond
en nous à certains sentiments. En contemplant des arabesques d’or sur
un fond bleu, avez-vous les mêmes pensées qu’excitent en vous des
arabesques rouges sur un fond noir ou vert? Dans l’une comme dans
l’autre peinture, il n’y a point de figures, point de sentiments
exprimés, c’est l’art pur, et néanmoins nulle âme ne restera froide
en les regardant. Le hautbois n’a-t-il pas sur tous les esprits le
pouvoir d’éveiller des images champêtres, ainsi que presque tous les
instruments à vent. Les cuivres n’ont-ils pas je ne sais quoi de
guerrier, ne développent-ils pas en nous des sensations animées et
quelque peu furieuses. Les cordes, dont la substance est prise aux
créations organisées, ne s’attaquent-elles pas aux fibres les plus
délicates de notre organisation, ne vont-elles pas au fond de notre
cœur? Quand je vous ai parlé des sombres couleurs, du froid des notes
employées dans l’introduction de _Mosè_, n’étais-je pas autant dans
le vrai que vos critiques en nous parlant de la couleur de tel ou
tel écrivain. Ne reconnaissez-vous pas le style nerveux, le style
pâle, le style animé, le style coloré. L’Art peint avec des mots,
avec des sons, avec des couleurs, avec des lignes, avec des formes;
si ses moyens sont divers, les effets sont les mêmes. Un architecte
italien vous donnera la sensation qu’excite en nous l’introduction de
_Mosè_, en nous promenant dans des allées sombres, hautes, touffues,
humides, et nous faisant arriver subitement en face d’une vallée
pleine d’eau, de fleurs, de fabriques, et inondée de soleil. Dans
leurs efforts grandioses, les arts ne sont que l’expression des grands
spectacles de la nature. Je ne suis pas assez savante pour entrer dans
la philosophie de la musique; allez questionner Capraja, vous serez
surpris de ce qu’il vous dira. Selon lui, chaque instrument ayant
pour ses expressions la durée, le souffle ou la main de l’homme, est
supérieur comme langage à la couleur qui est fixe, et au mot qui a des
bornes. La langue musicale est infinie, elle contient tout, elle peut
tout exprimer. Savez-vous maintenant en quoi consiste la supériorité
de l’œuvre que vous avez entendue? Je vais vous l’expliquer en peu de
mots. Il y a deux musiques: une petite, mesquine, de second ordre,
partout semblable à elle-même, qui repose sur une centaine de phrases
que chaque musicien s’approprie, et qui constitue un bavardage plus
ou moins agréable avec lequel vivent la plupart des compositeurs; on
écoute leurs chants, leurs prétendues mélodies, on a plus ou moins
de plaisir, mais il n’en reste absolument rien dans la mémoire. Cent
ans se passent, ils sont oubliés. Les peuples, depuis l’antiquité
jusqu’à nos jours, ont gardé, comme un précieux trésor, certains chants
qui résument leurs mœurs et leurs habitudes, je dirai presque leur
histoire. Écoutez un de ces chants nationaux (et le chant grégorien a
recueilli l’héritage des peuples antérieurs en ce genre), vous tombez
en des rêveries profondes, il se déroule dans votre âme des choses
inouïes, immenses, malgré la simplicité de ces rudiments, de ces ruines
musicales. Eh! bien, il y a par siècle un ou deux hommes de génie,
pas davantage, les Homères de la musique, à qui Dieu donne le pouvoir
de devancer les temps, et qui formulent ces mélodies pleines de faits
accomplis, grosses de poëmes immenses. Songez-y bien, rappelez-vous
cette pensée, elle sera féconde, redite par vous: c’est la mélodie et
non l’harmonie qui a le pouvoir de traverser les âges. La musique de
cet oratorio contient un monde de ces choses grandes et sacrées. Une
œuvre qui débute par cette introduction et qui finit par cette prière
est immortelle, immortelle comme l’_O filii et filiæ_ de Pâques, comme
le _Dies iræ_ de la Mort, comme tous les chants qui survivent en tous
les pays à des splendeurs, à des joies, à des prospérités perdues.
Deux larmes que la duchesse essuya en sortant de sa loge disaient assez
qu’elle songeait à la Venise qui n’était plus; aussi Vendramin lui
baisa-t-il la main.
La représentation finissait par un concert des malédictions les plus
originales, par les sifflets prodigués à Genovese, et par un accès de
folie en faveur de la Tinti. Depuis longtemps les Vénitiens n’avaient
eu de théâtre plus animé, leur vie était enfin réchauffée par cet
antagonisme qui n’a jamais failli en Italie, où la moindre ville a
toujours vécu par les intérêts opposés de deux factions: les Gibelins
et les Guelfes partout, les Capulets et les Montaigu à Vérone, les
Geremeï et les Lomelli à Bologne, les Fieschi et les Doria à Gênes,
les patriciens et le peuple, le sénat et les tribuns de la république
romaine, les Pazzi et les Medici à Florence, les Sforza et les
Visconti à Milan, les Orsini et les Colonna à Rome; enfin partout et
en tous lieux le même mouvement. Dans les rues, il y avait déjà des
Genovesiens et des Tintistes. Le prince reconduisit la duchesse, que
l’amour d’Osiride avait plus qu’attristée; elle croyait pour elle-même
à quelque catastrophe semblable, et ne pouvait que presser Émilio sur
son cœur, comme pour le garder près d’elle.
--Songe à ta promesse, lui dit Vendramin, je t’attends sur la place.
Vendramin prit le bras du Français, et lui proposa de se promener sur
la place Saint-Marc en attendant le prince.
--Je serai bien heureux s’il ne revient pas, dit-il.
Cette parole fut le point de départ d’une conversation entre le
Français et Vendramin, qui vit en ce moment un avantage à consulter un
médecin, et qui lui raconta la singulière position dans laquelle était
Émilio. Le Français fit ce qu’en toute occasion font les Français, il
se mit à rire. Vendramin, qui trouvait la chose énormément sérieuse,
se fâcha; mais il s’apaisa quand l’élève de Magendie, de Flourens,
de Cuvier, de Dupuytren, de Broussais, lui dit qu’il croyait pouvoir
guérir le prince de son bonheur excessif, et dissiper la céleste poésie
dans laquelle il environnait la duchesse comme d’un nuage.
--Heureux malheur, dit-il. Les anciens, qui n’étaient pas aussi niais
que le ferait supposer leur ciel de cristal et leurs idées en physique,
ont voulu peindre dans leur fable d’Ixion cette puissance qui annule le
corps et rend l’esprit souverain de toutes choses.
Vendramin et le médecin virent venir Genovese, accompagné du fantasque
Capraja. Le mélomane désirait vivement savoir la véritable cause du
_fiasco_. Le ténor, mis sur cette question, bavardait comme ces hommes
qui se grisent par la force des idées que leur suggère une passion.
--Oui, signor, je l’aime, je l’adore avec une fureur dont je ne me
croyais plus capable après m’être lassé des femmes. Les femmes nuisent
trop à l’art pour qu’on puisse mener ensemble les plaisirs et le
travail. La Clara croit que je suis jaloux de ses succès et que j’ai
voulu empêcher son triomphe à Venise; mais je l’applaudissais dans la
coulisse et criais: _Diva!_ plus fort que toute la salle.
--Mais, dit Cataneo en survenant, ceci n’explique pas comment de
chanteur divin tu es devenu le plus exécrable de tous ceux qui font
passer de l’air par leur gosier, sans l’empreindre de cette suavité
enchanteresse qui nous ravit.
--Moi, dit le virtuose, moi devenu mauvais chanteur, moi qui égale les
plus grands maîtres!
En ce moment, le médecin français, Vendramin, Capraja, Cataneo et
Genovese avaient marché jusqu’à la Piazzeta. Il était minuit. Le golfe
brillant que dessinent les églises de Saint-Georges et de Saint-Paul
au bout de la Giudecca, et le commencement du canal Grande, si
glorieusement ouvert par la _dogana_, et par l’église dédiée à la Maria
della Salute, ce magnifique golfe était paisible. La lune éclairait
les vaisseaux devant la rive des Esclavons. L’eau de Venise, qui ne
subit aucune des agitations de la mer, semblait vivante, tant ses
millions de paillettes frissonnaient. Jamais chanteur ne se trouva sur
un plus magnifique théâtre. Genovese prit le ciel et la mer à témoin
par un mouvement d’emphase; puis, sans autre accompagnement que le
murmure de la mer, il chanta l’air d’_ombra adorata_, le chef-d’œuvre
de Crescentini. Ce chant, qui s’éleva entre les fameuses statues de
Saint-Théodore et Saint-Georges, au sein de Venise déserte, éclairée
par la lune, les paroles si bien en harmonie avec ce théâtre, et la
mélancolique expression de Genovese, tout subjugua les Italiens et
le Français. Aux premiers mots, Vendramin eut le visage couvert de
grosses larmes. Capraja fut immobile comme une des statues du palais
ducal. Cataneo parut ressentir une émotion. Le Français, surpris,
réfléchissait comme un savant saisi par un phénomène qui casse un de
ses axiomes fondamentaux. Ces quatre esprits si différents, dont les
espérances étaient si pauvres, qui ne croyaient à rien ni pour eux
ni après eux, qui se faisaient à eux-mêmes la concession d’être une
forme passagère et capricieuse, comme une herbe ou quelque coléoptère,
entrevirent le ciel. Jamais la musique ne mérita mieux son épithète de
divine. Les sons consolateurs partis de ce gosier environnaient les
âmes de nuées douces et caressantes. Ces nuées, à demi visibles, comme
les cimes de marbre qu’argentait alors la lune autour des auditeurs,
semblaient servir de siéges à des anges dont les ailes exprimaient
l’adoration, l’amour, par des agitations religieuses. Cette simple
et naïve mélodie, en pénétrant les sens intérieurs, y apportait la
lumière. Comme la passion était sainte! Mais quel affreux réveil la
vanité du ténor préparait à ces nobles émotions.
--Suis-je un mauvais chanteur? dit Genovese après avoir terminé l’air.
Tous regrettèrent que l’instrument ne fût pas une chose céleste.
Cette musique angélique était donc due à un sentiment d’amour-propre
blessé. Le chanteur ne sentait rien, il ne pensait pas plus aux pieux
sentiments, aux divines images qu’il soulevait dans les cœurs, que le
violon ne sait ce que Paganini lui fait dire. Tous avaient voulu voir
Venise soulevant son linceul et chantant elle-même, et il ne s’agissait
que du _fiasco_ d’un ténor.
--Devinez-vous le sens d’un pareil phénomène? demanda le médecin à
Capraja en désirant faire causer l’homme que la duchesse lui avait
signalé comme un profond penseur.
--Lequel?... dit Capraja.
--Genovese, excellent quand la Tinti n’est pas là, devient auprès
d’elle un âne qui brait, dit le Français.
--Il obéit à une loi secrète dont la démonstration mathématique sera
peut-être donnée par un de vos chimistes, et que le siècle suivant
trouvera dans une formule pleine d’X, d’A et de B entremêlés de
petites fantaisies algébriques, de barres, de signes et de lignes qui
me donnent la colique, en ce que les plus belles inventions de la
Mathématique n’ajoutent pas grand’chose à la somme de nos jouissances.
Quand un artiste a le malheur d’être plein de la passion qu’il veut
exprimer, il ne saurait la peindre, car il est la chose même au lieu
d’en être l’image. L’art procède du cerveau et non du cœur. Quand votre
sujet vous domine, vous en êtes l’esclave et non le maître. Vous êtes
comme un roi assiégé par son peuple. Sentir trop vivement au moment où
il s’agit d’exécuter, c’est l’insurrection des sens contre la faculté!
--Ne devrions-nous pas nous convaincre de ceci par un nouvel essai,
demanda le médecin.
--Cataneo, tu peux mettre encore en présence ton ténor et la prima
donna, dit Capreja à son ami Cataneo.
--Messieurs, répondit le duc, venez souper chez moi. Nous devons
réconcilier le ténor avec la Clarina, sans quoi la saison serait perdue
pour Venise.
L’offre fut acceptée.
--Gondoliers! cria Cataneo.
--Un instant, dit Vendramin au duc, Memmi m’attend à Florian, je ne
veux pas le laisser seul, grisons-le ce soir, ou il se tuera demain...
--_Corpo santo_, s’écria le duc, je veux conserver ce brave garçon pour
le bonheur et l’avenir de ma famille, je vais l’inviter.
Tous revinrent au café Florian, où la foule était animée par
d’orageuses discussions, qui cessèrent à l’aspect du ténor. Dans un
coin, près d’une des fenêtres donnant sur la galerie, sombre, l’œil
fixe, les membres immobiles, le prince offrait une horrible image du
désespoir.
--Ce fou, dit en français le médecin à Vendramin, ne sait pas ce qu’il
veut! Il se rencontre au monde un homme qui peut séparer une Massimilla
Doni de toute la création, en la possédant dans le ciel, au milieu
des pompes idéales qu’aucune puissance ne peut réaliser ici-bas. Il
peut voir sa maîtresse toujours sublime et pure, toujours entendre en
lui-même ce que nous venons d’écouter au bord de la mer, toujours vivre
sous le feu de deux yeux qui lui font l’atmosphère chaude et dorée que
Titien a mise autour de sa vierge dans son Assomption, et que Raphaël
le premier avait inventée, après quelque révélation, pour le Christ
transfiguré, et cet homme n’aspire qu’à barbouiller cette poésie!
Par mon ministère, il réunira son amour sensuel et son amour céleste
dans cette seule femme! Enfin il fera comme nous tous, il aura une
maîtresse. Il possédait une divinité, il en veut faire une femelle! Je
vous le dis, monsieur, il abdique le ciel. Je ne réponds pas que plus
tard il ne meure de désespoir. O figures féminines, finement découpées
par un ovale pur et lumineux, qui rappelez les créations où l’art
a lutté victorieusement avec la nature! Pieds divins qui ne pouvez
marcher, tailles sveltes qu’un souffle terrestre briserait, formes
élancées qui ne concevront jamais, vierges entrevues par nous au sortir
de l’enfance, admirées en secret, adorées sans espoir, enveloppées des
rayons de quelque désir infatigable, vous qu’on ne revoit plus, mais
dont le sourire domine toute notre existence, quel pourceau d’Épicure a
jamais voulu vous plonger dans la fange de la terre! Eh! monsieur, le
soleil ne rayonne sur la terre et ne l’échauffe que parce qu’il est à
trente-trois millions de lieues; allez auprès, la science vous avertit
qu’il n’est ni chaud ni lumineux, car la science sert à quelque chose,
ajouta-t-il en regardant Capraja.
--Pas mal pour un médecin français! dit Capraja en frappant un petit
coup de main sur l’épaule de l’étranger. Vous venez d’expliquer ce que
l’Europe comprend le moins de _Dante_, sa _Bice_! ajouta-t-il. Oui,
Béatrix, cette figure idéale, la reine des fantaisies du poëte, élue
entre toutes, consacrée par les larmes, déifiée par le souvenir, sans
cesse rajeunie par des désirs inexaucés!
--Mon prince, disait le duc à l’oreille d’Émilio, venez souper avec
moi. Quand on prend à un pauvre Napolitain sa femme et sa maîtresse, on
ne peut lui rien refuser.
Cette bouffonnerie napolitaine, dite avec le bon ton aristocratique,
arracha un sourire à Émilio, qui se laissa prendre par le bras et
emmener. Le duc avait commencé par expédier chez lui l’un des garçons
du café. Comme le palais Memmi était dans le canal Grande, du côté de
Santa-Maria della Salute, il fallait y aller en faisant le tour à pied
par le Rialto, ou s’y rendre en gondole; mais les convives ne voulurent
pas se séparer, et chacun préféra marcher à travers Venise. Le duc fut
obligé par ses infirmités de se jeter dans sa gondole.
Vers deux heures du matin, qui eût passé devant le palais Memmi
l’aurait vu vomissant la lumière sur les eaux du grand canal par
toutes ses croisées, aurait entendu la délicieuse ouverture de la
_Semiramide_, exécutée au bas de ses degrés par l’orchestre de la
Fenice, qui donnait une sérénade à la Tinti. Les convives étaient à
table dans la galerie du second étage. Du haut du balcon, la Tinti
chantait en remerciement le _buona sera_ d’Almaviva, pendant que
l’intendant du duc distribuait aux pauvres artistes les libéralités de
son maître, en les conviant à un dîner pour le lendemain; politesses
auxquelles sont obligés les grands seigneurs qui protégent des
cantatrices, et les dames qui protégent des chanteurs. Dans ce cas, il
faut nécessairement épouser tout le théâtre. Cataneo faisait richement
les choses, il était le croupier de l’entrepreneur, et cette saison
lui coûta deux mille écus. Il avait fait venir le mobilier du palais,
un cuisinier français, des vins de tous les pays. Aussi croyez que
le souper fut royalement servi. Placé à côté de la Tinti, le prince
sentit vivement, pendant tout le souper, ce que les poëtes appellent
dans toutes les langues les flèches de l’amour. L’image de la sublime
Massimilla s’obscurcissait comme l’idée de Dieu se couvre parfois
des nuages du doute dans l’esprit des savants solitaires. La Tinti
se trouvait la plus heureuse femme de la terre en se voyant aimée
par Émilio; sûre de le posséder, elle était animée d’une joie qui se
reflétait sur son visage, sa beauté resplendissait d’un éclat si vif,
que chacun en vidant son verre ne pouvait s’empêcher de s’incliner vers
elle par un salut d’admiration.
--La duchesse ne vaut pas la Tinti, disait le médecin en oubliant sa
théorie sous le feu des yeux de la Sicilienne.
Le ténor mangeait et buvait mollement, il semblait vouloir
s’identifier à la vie de la prima donna, et perdait ce gros bon sens
de plaisir qui distingue les chanteurs italiens.
--Allons, _signorina_, dit le duc en adressant un regard de prière à la
Tinti, et vous _caro primo uomo_, dit-il à Genovese, confondez vos voix
dans un accord parfait. Répétez l’_ut_ de _Qual portento_, à l’arrivée
de la lumière dans l’oratorio, pour convaincre mon vieil ami Capraja de
la supériorité de l’accord sur la roulade!
--Je veux l’emporter sur le prince qu’elle aime, car cela crève les
yeux, elle l’adore! se dit Genovese en lui-même.
Quelle fut la surprise des convives qui avaient écouté Genovese au
bord de la mer, en l’entendant braire, roucouler, miauler, grincer,
se gargariser, rugir, détonner, aboyer, crier, figurer même des sons
qui se traduisaient par un râle sourd; enfin, jouer une comédie
incompréhensible en offrant aux regards étonnés une figure exaltée et
sublime d’expression, comme celle des martyrs peints par Zurbaran,
Murillo, Titien et Raphaël. Le rire que chacun laissa échapper se
changea en un sérieux presque tragique au moment où chacun s’aperçut
que Genovese était de bonne foi. La Tinti parut comprendre que son
camarade l’aimait et avait dit vrai sur le théâtre, pays de mensonges.
--_Poverino!_ s’écriait-elle en caressant la main du prince sous la
table.
--_Per dio santo_, s’écria Capraja, m’expliqueras-tu quelle est la
partition que tu lis en ce moment, assassin de Rossini! Par grâce,
dis-nous ce qui se passe en toi, quel démon se débat dans ton gosier.