Le Français, stupéfait de cette furie amoureuse de toute une salle pour

la cause de ses jouissances, entrevit un peu la véritable Italie; mais

ni la duchesse, ni Vendramin, ni Émilio ne firent la moindre attention

à l’ovation de la Tinti qui recommença. La duchesse avait peur de voir

son Émilio pour la dernière fois; quant au prince, devant la duchesse,

cette imposante divinité qui l’enlevait au ciel, il ignorait où il se

trouvait, il n’entendait pas la voix voluptueuse de celle qui l’avait

initié aux voluptés terrestres, car une horrible mélancolie faisait

entendre à ses oreilles un concert de voix plaintives accompagnées d’un

bruissement semblable à celui d’une pluie abondante. Vendramin, habillé

en procurateur, voyait alors la cérémonie du Bucentaure. Le Français,

qui avait fini par deviner un étrange et douloureux mystère entre le

prince et la duchesse, entassait les plus spirituelles conjectures

pour se l’expliquer. La scène avait changé. Au milieu d’une belle

décoration représentant le désert et la mer Rouge, les évolutions des

Égyptiens et des Hébreux se firent, sans que les pensées auxquelles

les quatre personnages de cette loge étaient en proie eussent été

troublées. Mais quand les premiers accords des harpes annoncèrent la

prière des Hébreux délivrés, le prince et Vendramin se levèrent et

s’appuyèrent chacun à l’une des cloisons de la loge, la duchesse mit

son coude sur l’appui de velours, et se tint la tête dans sa main

gauche.

Le Français, averti par ces mouvements de l’importance attachée

par toute la salle à ce morceau si justement célèbre, l’écouta

religieusement. La salle entière redemanda la prière en l’applaudissant

à outrance.

--Il me semble avoir assisté à la libération de l’Italie, pensait un

Milanais.

--Cette musique relève les têtes courbées, et donne de l’espérance aux

cœurs les plus endormis, s’écriait un Romagnol.

--Ici, dit la duchesse au Français dont l’émotion fut visible, la

science a disparu, l’inspiration seule a dicté ce chef-d’œuvre, il

est sorti de l’âme comme un cri d’amour! Quant à l’accompagnement, il

consiste en arpéges de harpe, et l’orchestre ne se développe qu’à la

dernière reprise de ce thème céleste. Jamais Rossini ne s’élèvera plus

haut que dans cette prière, il fera tout aussi bien, jamais mieux: le

sublime est toujours semblable à lui-même; mais ce chant est encore

une de ces choses qui lui appartiendront en entier. L’analogue d’une

pareille conception ne pourrait se trouver que dans les psaumes divins

du divin Marcello, un noble Vénitien qui est à la musique ce que le

Giotto est à la peinture. La majesté de la phrase, dont la forme se

déroule en nous apportant d’inépuisables mélodies, est égale à ce que

les génies religieux ont inventé de plus ample. Quelle simplicité dans

le moyen. Moïse attaque le thème en _sol_ mineur, et termine par une

cadence en si bémol, qui permet au chœur de le reprendre pianissimo

d’abord en _si_ bémol, et de le rendre par une cadence en _sol_ mineur.

Ce jeu si noble dans les voix recommencé trois fois s’achève à la

dernière strophe par une strette en _sol_ majeur dont l’effet est

étourdissant pour l’âme. Il semble qu’en montant vers les cieux, le

chant de ce peuple sorti d’esclavage rencontre des chants tombés des

sphères célestes. Les étoiles répondent joyeusement à l’ivresse de la

terre délivrée. La rondeur périodique de ces motifs, la noblesse des

lentes gradations qui préparent l’explosion du chant et son retour sur

lui-même, développent des images célestes dans l’âme. Ne croiriez-vous

pas voir les cieux entr’ouverts, les anges armés de leurs sistres

d’or, les séraphins prosternés agitant leurs encensoirs chargés de

parfums, et les archanges appuyés sur leurs épées flamboyantes qui

viennent de vaincre les impies. Le secret de cette harmonie, qui

rafraîchit la pensée, est, je crois, celui de quelques œuvres humaines

bien rares, elle nous jette pour un moment dans l’infini, nous en

avons le sentiment, nous l’entrevoyons dans ces mélodies sans bornes

comme celles qui se chantent autour du trône de Dieu. Le génie de

Rossini nous conduit à une hauteur prodigieuse. De là, nous apercevons

une terre promise où nos yeux caressés par des lueurs célestes se

plongent sans y rencontrer d’horizon. Le dernier cri d’Elcia presque

guérie rattache un amour terrestre à cette hymne de reconnaissance. Ce

cantilène est un trait de génie.--Chantez, dit la duchesse en entendant

la dernière strophe exécutée comme elle était écoutée, avec un sombre

enthousiasme; chantez, vous êtes libres.

Ce dernier mot fut dit d’un accent qui fit tressaillir le médecin;

et pour arracher la duchesse à son amère pensée, il lui fit, pendant

le tumulte excité par les rappels de la Tinti, une de ces querelles

auxquelles les Français excellent.

--Madame, dit-il, en m’expliquant ce chef-d’œuvre que grâce à vous je

reviendrai entendre demain, en le comprenant et dans ses moyens et dans

son effet, vous m’avez parlé souvent de la couleur de la musique, et de

ce qu’elle peignait; mais en ma qualité d’analyste et de matérialiste,

je vous avouerai que je suis toujours révolté par la prétention qu’ont

certains enthousiastes de nous faire croire que la musique peint avec

des sons. N’est-ce pas comme si les admirateurs de Raphaël prétendaient

qu’il chante avec des couleurs?

--Dans la langue musicale, répondit la duchesse, peindre, c’est

réveiller par des sons certains souvenirs dans notre cœur, ou certaines

images dans notre intelligence, et ces souvenirs, ces images ont

leur couleur, elles sont tristes ou gaies. Vous nous faites une

querelle de mots, voilà tout. Selon Capraja, chaque instrument a sa

mission, et s’adresse à certaines idées comme chaque couleur répond

en nous à certains sentiments. En contemplant des arabesques d’or sur

un fond bleu, avez-vous les mêmes pensées qu’excitent en vous des

arabesques rouges sur un fond noir ou vert? Dans l’une comme dans

l’autre peinture, il n’y a point de figures, point de sentiments

exprimés, c’est l’art pur, et néanmoins nulle âme ne restera froide

en les regardant. Le hautbois n’a-t-il pas sur tous les esprits le

pouvoir d’éveiller des images champêtres, ainsi que presque tous les

instruments à vent. Les cuivres n’ont-ils pas je ne sais quoi de

guerrier, ne développent-ils pas en nous des sensations animées et

quelque peu furieuses. Les cordes, dont la substance est prise aux

créations organisées, ne s’attaquent-elles pas aux fibres les plus

délicates de notre organisation, ne vont-elles pas au fond de notre

cœur? Quand je vous ai parlé des sombres couleurs, du froid des notes

employées dans l’introduction de _Mosè_, n’étais-je pas autant dans

le vrai que vos critiques en nous parlant de la couleur de tel ou

tel écrivain. Ne reconnaissez-vous pas le style nerveux, le style

pâle, le style animé, le style coloré. L’Art peint avec des mots,

avec des sons, avec des couleurs, avec des lignes, avec des formes;

si ses moyens sont divers, les effets sont les mêmes. Un architecte

italien vous donnera la sensation qu’excite en nous l’introduction de

_Mosè_, en nous promenant dans des allées sombres, hautes, touffues,

humides, et nous faisant arriver subitement en face d’une vallée

pleine d’eau, de fleurs, de fabriques, et inondée de soleil. Dans

leurs efforts grandioses, les arts ne sont que l’expression des grands

spectacles de la nature. Je ne suis pas assez savante pour entrer dans

la philosophie de la musique; allez questionner Capraja, vous serez

surpris de ce qu’il vous dira. Selon lui, chaque instrument ayant

pour ses expressions la durée, le souffle ou la main de l’homme, est

supérieur comme langage à la couleur qui est fixe, et au mot qui a des

bornes. La langue musicale est infinie, elle contient tout, elle peut

tout exprimer. Savez-vous maintenant en quoi consiste la supériorité

de l’œuvre que vous avez entendue? Je vais vous l’expliquer en peu de

mots. Il y a deux musiques: une petite, mesquine, de second ordre,

partout semblable à elle-même, qui repose sur une centaine de phrases

que chaque musicien s’approprie, et qui constitue un bavardage plus

ou moins agréable avec lequel vivent la plupart des compositeurs; on

écoute leurs chants, leurs prétendues mélodies, on a plus ou moins

de plaisir, mais il n’en reste absolument rien dans la mémoire. Cent

ans se passent, ils sont oubliés. Les peuples, depuis l’antiquité

jusqu’à nos jours, ont gardé, comme un précieux trésor, certains chants

qui résument leurs mœurs et leurs habitudes, je dirai presque leur

histoire. Écoutez un de ces chants nationaux (et le chant grégorien a

recueilli l’héritage des peuples antérieurs en ce genre), vous tombez

en des rêveries profondes, il se déroule dans votre âme des choses

inouïes, immenses, malgré la simplicité de ces rudiments, de ces ruines

musicales. Eh! bien, il y a par siècle un ou deux hommes de génie,

pas davantage, les Homères de la musique, à qui Dieu donne le pouvoir

de devancer les temps, et qui formulent ces mélodies pleines de faits

accomplis, grosses de poëmes immenses. Songez-y bien, rappelez-vous

cette pensée, elle sera féconde, redite par vous: c’est la mélodie et

non l’harmonie qui a le pouvoir de traverser les âges. La musique de

cet oratorio contient un monde de ces choses grandes et sacrées. Une

œuvre qui débute par cette introduction et qui finit par cette prière

est immortelle, immortelle comme l’_O filii et filiæ_ de Pâques, comme

le _Dies iræ_ de la Mort, comme tous les chants qui survivent en tous

les pays à des splendeurs, à des joies, à des prospérités perdues.

Deux larmes que la duchesse essuya en sortant de sa loge disaient assez

qu’elle songeait à la Venise qui n’était plus; aussi Vendramin lui

baisa-t-il la main.

La représentation finissait par un concert des malédictions les plus

originales, par les sifflets prodigués à Genovese, et par un accès de

folie en faveur de la Tinti. Depuis longtemps les Vénitiens n’avaient

eu de théâtre plus animé, leur vie était enfin réchauffée par cet

antagonisme qui n’a jamais failli en Italie, où la moindre ville a

toujours vécu par les intérêts opposés de deux factions: les Gibelins

et les Guelfes partout, les Capulets et les Montaigu à Vérone, les

Geremeï et les Lomelli à Bologne, les Fieschi et les Doria à Gênes,

les patriciens et le peuple, le sénat et les tribuns de la république

romaine, les Pazzi et les Medici à Florence, les Sforza et les

Visconti à Milan, les Orsini et les Colonna à Rome; enfin partout et

en tous lieux le même mouvement. Dans les rues, il y avait déjà des

Genovesiens et des Tintistes. Le prince reconduisit la duchesse, que

l’amour d’Osiride avait plus qu’attristée; elle croyait pour elle-même

à quelque catastrophe semblable, et ne pouvait que presser Émilio sur

son cœur, comme pour le garder près d’elle.

--Songe à ta promesse, lui dit Vendramin, je t’attends sur la place.

Vendramin prit le bras du Français, et lui proposa de se promener sur

la place Saint-Marc en attendant le prince.

--Je serai bien heureux s’il ne revient pas, dit-il.

Cette parole fut le point de départ d’une conversation entre le

Français et Vendramin, qui vit en ce moment un avantage à consulter un

médecin, et qui lui raconta la singulière position dans laquelle était

Émilio. Le Français fit ce qu’en toute occasion font les Français, il

se mit à rire. Vendramin, qui trouvait la chose énormément sérieuse,

se fâcha; mais il s’apaisa quand l’élève de Magendie, de Flourens,

de Cuvier, de Dupuytren, de Broussais, lui dit qu’il croyait pouvoir

guérir le prince de son bonheur excessif, et dissiper la céleste poésie

dans laquelle il environnait la duchesse comme d’un nuage.

--Heureux malheur, dit-il. Les anciens, qui n’étaient pas aussi niais

que le ferait supposer leur ciel de cristal et leurs idées en physique,

ont voulu peindre dans leur fable d’Ixion cette puissance qui annule le

corps et rend l’esprit souverain de toutes choses.

Vendramin et le médecin virent venir Genovese, accompagné du fantasque

Capraja. Le mélomane désirait vivement savoir la véritable cause du

_fiasco_. Le ténor, mis sur cette question, bavardait comme ces hommes

qui se grisent par la force des idées que leur suggère une passion.

--Oui, signor, je l’aime, je l’adore avec une fureur dont je ne me

croyais plus capable après m’être lassé des femmes. Les femmes nuisent

trop à l’art pour qu’on puisse mener ensemble les plaisirs et le

travail. La Clara croit que je suis jaloux de ses succès et que j’ai

voulu empêcher son triomphe à Venise; mais je l’applaudissais dans la

coulisse et criais: _Diva!_ plus fort que toute la salle.

--Mais, dit Cataneo en survenant, ceci n’explique pas comment de

chanteur divin tu es devenu le plus exécrable de tous ceux qui font

passer de l’air par leur gosier, sans l’empreindre de cette suavité

enchanteresse qui nous ravit.

--Moi, dit le virtuose, moi devenu mauvais chanteur, moi qui égale les

plus grands maîtres!

En ce moment, le médecin français, Vendramin, Capraja, Cataneo et

Genovese avaient marché jusqu’à la Piazzeta. Il était minuit. Le golfe

brillant que dessinent les églises de Saint-Georges et de Saint-Paul

au bout de la Giudecca, et le commencement du canal Grande, si

glorieusement ouvert par la _dogana_, et par l’église dédiée à la Maria

della Salute, ce magnifique golfe était paisible. La lune éclairait

les vaisseaux devant la rive des Esclavons. L’eau de Venise, qui ne

subit aucune des agitations de la mer, semblait vivante, tant ses

millions de paillettes frissonnaient. Jamais chanteur ne se trouva sur

un plus magnifique théâtre. Genovese prit le ciel et la mer à témoin

par un mouvement d’emphase; puis, sans autre accompagnement que le

murmure de la mer, il chanta l’air d’_ombra adorata_, le chef-d’œuvre

de Crescentini. Ce chant, qui s’éleva entre les fameuses statues de

Saint-Théodore et Saint-Georges, au sein de Venise déserte, éclairée

par la lune, les paroles si bien en harmonie avec ce théâtre, et la

mélancolique expression de Genovese, tout subjugua les Italiens et

le Français. Aux premiers mots, Vendramin eut le visage couvert de

grosses larmes. Capraja fut immobile comme une des statues du palais

ducal. Cataneo parut ressentir une émotion. Le Français, surpris,

réfléchissait comme un savant saisi par un phénomène qui casse un de

ses axiomes fondamentaux. Ces quatre esprits si différents, dont les

espérances étaient si pauvres, qui ne croyaient à rien ni pour eux

ni après eux, qui se faisaient à eux-mêmes la concession d’être une

forme passagère et capricieuse, comme une herbe ou quelque coléoptère,

entrevirent le ciel. Jamais la musique ne mérita mieux son épithète de

divine. Les sons consolateurs partis de ce gosier environnaient les

âmes de nuées douces et caressantes. Ces nuées, à demi visibles, comme

les cimes de marbre qu’argentait alors la lune autour des auditeurs,

semblaient servir de siéges à des anges dont les ailes exprimaient

l’adoration, l’amour, par des agitations religieuses. Cette simple

et naïve mélodie, en pénétrant les sens intérieurs, y apportait la

lumière. Comme la passion était sainte! Mais quel affreux réveil la

vanité du ténor préparait à ces nobles émotions.

--Suis-je un mauvais chanteur? dit Genovese après avoir terminé l’air.

Tous regrettèrent que l’instrument ne fût pas une chose céleste.

Cette musique angélique était donc due à un sentiment d’amour-propre

blessé. Le chanteur ne sentait rien, il ne pensait pas plus aux pieux

sentiments, aux divines images qu’il soulevait dans les cœurs, que le

violon ne sait ce que Paganini lui fait dire. Tous avaient voulu voir

Venise soulevant son linceul et chantant elle-même, et il ne s’agissait

que du _fiasco_ d’un ténor.

--Devinez-vous le sens d’un pareil phénomène? demanda le médecin à

Capraja en désirant faire causer l’homme que la duchesse lui avait

signalé comme un profond penseur.

--Lequel?... dit Capraja.

--Genovese, excellent quand la Tinti n’est pas là, devient auprès

d’elle un âne qui brait, dit le Français.

--Il obéit à une loi secrète dont la démonstration mathématique sera

peut-être donnée par un de vos chimistes, et que le siècle suivant

trouvera dans une formule pleine d’X, d’A et de B entremêlés de

petites fantaisies algébriques, de barres, de signes et de lignes qui

me donnent la colique, en ce que les plus belles inventions de la

Mathématique n’ajoutent pas grand’chose à la somme de nos jouissances.

Quand un artiste a le malheur d’être plein de la passion qu’il veut

exprimer, il ne saurait la peindre, car il est la chose même au lieu

d’en être l’image. L’art procède du cerveau et non du cœur. Quand votre

sujet vous domine, vous en êtes l’esclave et non le maître. Vous êtes

comme un roi assiégé par son peuple. Sentir trop vivement au moment où

il s’agit d’exécuter, c’est l’insurrection des sens contre la faculté!

--Ne devrions-nous pas nous convaincre de ceci par un nouvel essai,

demanda le médecin.

--Cataneo, tu peux mettre encore en présence ton ténor et la prima

donna, dit Capreja à son ami Cataneo.

--Messieurs, répondit le duc, venez souper chez moi. Nous devons

réconcilier le ténor avec la Clarina, sans quoi la saison serait perdue

pour Venise.

L’offre fut acceptée.

--Gondoliers! cria Cataneo.

--Un instant, dit Vendramin au duc, Memmi m’attend à Florian, je ne

veux pas le laisser seul, grisons-le ce soir, ou il se tuera demain...

--_Corpo santo_, s’écria le duc, je veux conserver ce brave garçon pour

le bonheur et l’avenir de ma famille, je vais l’inviter.

Tous revinrent au café Florian, où la foule était animée par

d’orageuses discussions, qui cessèrent à l’aspect du ténor. Dans un

coin, près d’une des fenêtres donnant sur la galerie, sombre, l’œil

fixe, les membres immobiles, le prince offrait une horrible image du

désespoir.

--Ce fou, dit en français le médecin à Vendramin, ne sait pas ce qu’il

veut! Il se rencontre au monde un homme qui peut séparer une Massimilla

Doni de toute la création, en la possédant dans le ciel, au milieu

des pompes idéales qu’aucune puissance ne peut réaliser ici-bas. Il

peut voir sa maîtresse toujours sublime et pure, toujours entendre en

lui-même ce que nous venons d’écouter au bord de la mer, toujours vivre

sous le feu de deux yeux qui lui font l’atmosphère chaude et dorée que

Titien a mise autour de sa vierge dans son Assomption, et que Raphaël

le premier avait inventée, après quelque révélation, pour le Christ

transfiguré, et cet homme n’aspire qu’à barbouiller cette poésie!

Par mon ministère, il réunira son amour sensuel et son amour céleste

dans cette seule femme! Enfin il fera comme nous tous, il aura une

maîtresse. Il possédait une divinité, il en veut faire une femelle! Je

vous le dis, monsieur, il abdique le ciel. Je ne réponds pas que plus

tard il ne meure de désespoir. O figures féminines, finement découpées

par un ovale pur et lumineux, qui rappelez les créations où l’art

a lutté victorieusement avec la nature! Pieds divins qui ne pouvez

marcher, tailles sveltes qu’un souffle terrestre briserait, formes

élancées qui ne concevront jamais, vierges entrevues par nous au sortir

de l’enfance, admirées en secret, adorées sans espoir, enveloppées des

rayons de quelque désir infatigable, vous qu’on ne revoit plus, mais

dont le sourire domine toute notre existence, quel pourceau d’Épicure a

jamais voulu vous plonger dans la fange de la terre! Eh! monsieur, le

soleil ne rayonne sur la terre et ne l’échauffe que parce qu’il est à

trente-trois millions de lieues; allez auprès, la science vous avertit

qu’il n’est ni chaud ni lumineux, car la science sert à quelque chose,

ajouta-t-il en regardant Capraja.

--Pas mal pour un médecin français! dit Capraja en frappant un petit

coup de main sur l’épaule de l’étranger. Vous venez d’expliquer ce que

l’Europe comprend le moins de _Dante_, sa _Bice_! ajouta-t-il. Oui,

Béatrix, cette figure idéale, la reine des fantaisies du poëte, élue

entre toutes, consacrée par les larmes, déifiée par le souvenir, sans

cesse rajeunie par des désirs inexaucés!

--Mon prince, disait le duc à l’oreille d’Émilio, venez souper avec

moi. Quand on prend à un pauvre Napolitain sa femme et sa maîtresse, on

ne peut lui rien refuser.

Cette bouffonnerie napolitaine, dite avec le bon ton aristocratique,

arracha un sourire à Émilio, qui se laissa prendre par le bras et

emmener. Le duc avait commencé par expédier chez lui l’un des garçons

du café. Comme le palais Memmi était dans le canal Grande, du côté de

Santa-Maria della Salute, il fallait y aller en faisant le tour à pied

par le Rialto, ou s’y rendre en gondole; mais les convives ne voulurent

pas se séparer, et chacun préféra marcher à travers Venise. Le duc fut

obligé par ses infirmités de se jeter dans sa gondole.

Vers deux heures du matin, qui eût passé devant le palais Memmi

l’aurait vu vomissant la lumière sur les eaux du grand canal par

toutes ses croisées, aurait entendu la délicieuse ouverture de la

_Semiramide_, exécutée au bas de ses degrés par l’orchestre de la

Fenice, qui donnait une sérénade à la Tinti. Les convives étaient à

table dans la galerie du second étage. Du haut du balcon, la Tinti

chantait en remerciement le _buona sera_ d’Almaviva, pendant que

l’intendant du duc distribuait aux pauvres artistes les libéralités de

son maître, en les conviant à un dîner pour le lendemain; politesses

auxquelles sont obligés les grands seigneurs qui protégent des

cantatrices, et les dames qui protégent des chanteurs. Dans ce cas, il

faut nécessairement épouser tout le théâtre. Cataneo faisait richement

les choses, il était le croupier de l’entrepreneur, et cette saison

lui coûta deux mille écus. Il avait fait venir le mobilier du palais,

un cuisinier français, des vins de tous les pays. Aussi croyez que

le souper fut royalement servi. Placé à côté de la Tinti, le prince

sentit vivement, pendant tout le souper, ce que les poëtes appellent

dans toutes les langues les flèches de l’amour. L’image de la sublime

Massimilla s’obscurcissait comme l’idée de Dieu se couvre parfois

des nuages du doute dans l’esprit des savants solitaires. La Tinti

se trouvait la plus heureuse femme de la terre en se voyant aimée

par Émilio; sûre de le posséder, elle était animée d’une joie qui se

reflétait sur son visage, sa beauté resplendissait d’un éclat si vif,

que chacun en vidant son verre ne pouvait s’empêcher de s’incliner vers

elle par un salut d’admiration.

--La duchesse ne vaut pas la Tinti, disait le médecin en oubliant sa

théorie sous le feu des yeux de la Sicilienne.

Le ténor mangeait et buvait mollement, il semblait vouloir

s’identifier à la vie de la prima donna, et perdait ce gros bon sens

de plaisir qui distingue les chanteurs italiens.

--Allons, _signorina_, dit le duc en adressant un regard de prière à la

Tinti, et vous _caro primo uomo_, dit-il à Genovese, confondez vos voix

dans un accord parfait. Répétez l’_ut_ de _Qual portento_, à l’arrivée

de la lumière dans l’oratorio, pour convaincre mon vieil ami Capraja de

la supériorité de l’accord sur la roulade!

--Je veux l’emporter sur le prince qu’elle aime, car cela crève les

yeux, elle l’adore! se dit Genovese en lui-même.

Quelle fut la surprise des convives qui avaient écouté Genovese au

bord de la mer, en l’entendant braire, roucouler, miauler, grincer,

se gargariser, rugir, détonner, aboyer, crier, figurer même des sons

qui se traduisaient par un râle sourd; enfin, jouer une comédie

incompréhensible en offrant aux regards étonnés une figure exaltée et

sublime d’expression, comme celle des martyrs peints par Zurbaran,

Murillo, Titien et Raphaël. Le rire que chacun laissa échapper se

changea en un sérieux presque tragique au moment où chacun s’aperçut

que Genovese était de bonne foi. La Tinti parut comprendre que son

camarade l’aimait et avait dit vrai sur le théâtre, pays de mensonges.

--_Poverino!_ s’écriait-elle en caressant la main du prince sous la

table.

--_Per dio santo_, s’écria Capraja, m’expliqueras-tu quelle est la

partition que tu lis en ce moment, assassin de Rossini! Par grâce,

dis-nous ce qui se passe en toi, quel démon se débat dans ton gosier.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 6 / 65 段