--Non, dit-elle. Vous avez loué notre grand musicien à votre manière.

Rossini réussira chez vous, je le vois, par ses côtés spirituels et

sensuels. Espérons en quelques âmes nobles et amoureuses de l’idéal

qui doivent se trouver dans votre fécond pays et qui apprécieront

l’élévation, le grandiose d’une telle musique. Ah! voici le fameux duo

entre Elcia et Osiride, reprit-elle en profitant du temps que lui donna

la triple salve d’applaudissements par laquelle le parterre salua la

Tinti qui faisait sa première entrée. Si la Tinti a bien compris le

rôle d’Elcia, vous allez entendre les chants sublimes d’une femme à la

fois déchirée par l’amour de la patrie et par un amour pour un de ses

oppresseurs, tandis qu’Osiride, possédé d’une passion frénétique pour

sa belle conquête, s’efforce de la conserver. L’opéra repose autant sur

cette grande idée, que sur la résistance des Pharaons à la puissance

de Dieu et de la liberté, vous devez vous y associer sous peine de ne

rien comprendre à cette œuvre immense. Malgré la défaveur avec laquelle

vous acceptez les inventions de nos poëtes de livrets, permettez-moi

de vous faire remarquer l’art avec lequel ce drame est construit.

L’antagonisme nécessaire à toutes les belles œuvres, et si favorable

au développement de la musique, s’y trouve. Quoi de plus riche qu’un

peuple voulant sa liberté, retenu dans les fers par la mauvaise foi,

soutenu par Dieu, entassant prodiges sur prodiges pour devenir libre?

Quoi de plus dramatique que l’amour du prince pour une Juive, et qui

justifie presque les trahisons du pouvoir oppresseur? Voilà pourtant

tout ce qu’exprime ce hardi, cet immense poëme musical, où Rossini a

su conserver à chaque peuple sa nationalité fantastique, car nous leur

avons prêté des grandeurs historiques auxquelles ont consenti toutes

les imaginations. Les chants des Hébreux et leur confiance en Dieu

sont constamment en opposition avec les cris de rage et les efforts

du Pharaon peint dans toute sa puissance. En ce moment Osiride, tout

à l’amour, espère retenir sa maîtresse par le souvenir de toutes les

douceurs de la passion, il veut l’emporter sur les charmes de la

patrie. Aussi reconnaîtrez-vous les langueurs divines, les ardentes

douceurs, les tendresses, les souvenirs voluptueux de l’amour oriental

dans le:

_Ah! se puoi cosi lasciarmi._

(Si tu as le courage de me quitter, brise-moi le cœur.) d’Osiride, et

dans la réponse d’Elcia:

_Ma perchè cosi straziarmi._

(Pourquoi me tourmenter ainsi, quand ma douleur est affreuse?)

--Non, deux cœurs si mélodieusement unis ne sauraient se séparer,

dit-elle en regardant le prince. Mais voilà ces amants tout à coup

interrompus par la triomphante voix de la patrie qui tonne dans le

lointain et qui rappelle Elcia. Quel divin et délicieux allégro que ce

motif de la marche des Hébreux allant au désert! Il n’y a que Rossini

pour faire dire tant de choses à des clarinettes et à des trompettes!

Un art qui peut peindre en deux phrases tout ce qu’est la patrie,

n’est-il donc pas plus voisin du ciel que les autres? Cet appel m’a

toujours trop émue pour que je vous dise ce qu’il y a de cruel, pour

ceux qui sont esclaves et enchaînés, à voir partir des gens libres!

La duchesse eut ses yeux mouillés en entendant le magnifique motif qui

domine en effet l’opéra.

--_Dov’è mai quel core amante_ (Quel cœur aimant ne partagerait mes

angoisses), reprit-elle en italien quand la Tinti entama l’admirable

cantilène de la strette où elle demande pitié pour ses douleurs. Mais

que se passe-t-il? le parterre murmure.

--Genovese brame comme un cerf, dit le prince.

Ce duetto, le premier que chantait la Tinti était en effet troublé par

la déroute complète de Genovese. Dès que le ténor chanta de concert

avec la Tinti, sa belle voix changea. Sa méthode si sage, cette méthode

qui rappelait à la fois Crescentini et Veluti, il semblait l’oublier à

plaisir. Tantôt une tenue hors de propos, un agrément trop prolongé,

gâtaient son chant. Tantôt des éclats de voix sans transition, le

son lâché comme une eau à laquelle on ouvre une écluse, accusaient

un oubli complet et volontaire des lois du goût. Aussi le parterre

fut-il démesurément agité. Les Vénitiens crurent à quelque pari entre

Genovese et ses camarades. La Tinti rappelée fut applaudie avec fureur,

et Genovese reçut quelques avis qui lui apprirent les dispositions

hostiles du parterre. Pendant la scène, assez comique pour un Français,

des rappels continuels de la Tinti, qui revint onze fois recevoir seule

les applaudissements frénétiques de l’assemblée, car Genovese presque

sifflé, n’osa lui donner la main, le médecin fit à la duchesse une

observation sur la strette du duo.

--Rossini devait exprimer là, dit-il, la plus profonde douleur, et j’y

trouve une allure dégagée, une teinte de gaieté hors de propos.

--Vous avez raison, répondit la duchesse. Cette faute est l’effet d’une

de ces tyrannies auxquelles doivent obéir nos compositeurs. Il a songé

plus à sa prima donna qu’à Elcia quand il a écrit cette strette. Mais

aujourd’hui la Tinti l’exécuterait encore plus brillamment, je suis si

bien dans la situation, que ce passage trop gai est pour moi rempli de

tristesse.

Le médecin regarda tour à tour et attentivement le prince et la

duchesse, sans pouvoir deviner la raison qui les séparait et qui

avait rendu ce duo déchirant pour eux. Massimilla baissa la voix et

s’approcha de l’oreille du médecin.

--Vous allez entendre une magnifique chose, la conspiration du Pharaon

contre les Hébreux. L’air majestueux de _A rispettar mi apprenda_

(qu’il apprenne à me respecter) est le triomphe de Carthagenova qui

va vous rendre à merveille l’orgueil blessé, la duplicité des cours.

Le trône va parler: les concessions faites, il les retire, il arme sa

colère. Pharaon va se dresser sur ses pieds pour s’élancer sur une

proie qui lui échappe. Jamais Rossini n’a rien écrit d’un si beau

caractère, ni qui soit empreint d’une si abondante, d’une si forte

verve! C’est une œuvre complète, soutenue par un accompagnement d’un

merveilleux travail, comme les moindres choses de cet opéra où la

puissance de la jeunesse étincelle dans les plus petits détails.

Les applaudissements de toute la salle couronnèrent cette belle

conception, qui fut admirablement rendue par le chanteur et surtout

bien comprise par les Vénitiens.

--Voici le finale, reprit la duchesse. Vous entendez de nouveau cette

marche inspirée par le bonheur de la délivrance, et par la foi en

Dieu qui permet à tout un peuple de s’enfoncer joyeusement dans le

désert! Quels poumons ne seraient rafraîchis par les élans célestes de

ce peuple au sortir de l’esclavage. Ah! chères et vivantes mélodies!

Gloire au beau génie qui a su rendre tant de sentiments. Il y a je

ne sais quoi de guerrier dans cette marche qui dit que ce peuple a

pour lui le dieu des armées! quelle profondeur dans ces chants pleins

d’actions de grâce! Les images de la Bible s’émeuvent dans notre âme,

et cette divine scène musicale nous fait assister réellement à l’une

des plus grandes scènes d’un monde antique et solennel. La coupe

religieuse de certaines parties vocales, la manière dont les voix

s’ajoutent les unes aux autres et se groupent, expriment tout ce que

nous concevons des saintes merveilles de ce premier âge de l’humanité.

Ce beau concert n’est cependant qu’un développement du thème de la

marche dans toutes ses conséquences musicales. Ce motif est le principe

fécondant pour l’orchestre et les voix, pour le chant et la brillante

instrumentation qui l’accompagne. Voici Elcia qui se réunit à la horde

et à qui Rossini a fait exprimer des regrets pour nuancer la joie de ce

morceau. Écoutez son duettino avec Aménofi. Jamais amour blessé a-t-il

fait entendre de pareils chants? la grâce des nocturnes y respire, il

y a là le deuil secret de l’amour blessé. Quelle mélancolie! Ah! le

désert sera deux fois désert pour elle! Enfin voici la lutte terrible

de l’Égypte et des Hébreux! cette allégresse, cette marche, tout est

troublé par l’arrivée des Égyptiens. La promulgation des ordres du

Pharaon s’accomplit par une idée musicale qui domine le finale, une

phrase sourde et grave, il semble qu’on entende le pas des puissantes

armées de l’Égypte entourant la phalange sacrée de Dieu, l’enveloppant

lentement comme un long serpent d’Afrique enveloppe sa proie. Quelle

grâce dans les plaintes de ce peuple abusé! n’est-il pas un peu plus

Italien qu’Hébreu? Quel mouvement magnifique jusqu’à l’arrivée du

Pharaon qui achève de mettre en présence les chefs des deux peuples et

toutes les passions du drame. Quel admirable mélange de sentiments dans

le sublime _ottetto_, où la colère de Moïse et celle des deux Pharaons

se trouve aux prises! quelle lutte de voix et de colères déchaînées!

Jamais sujet plus vaste ne s’était offert à un compositeur. Le fameux

finale de _Don Juan_ ne présente après tout qu’un libertin aux prises

avec ses victimes qui invoquent la vengeance céleste; tandis qu’ici

la terre et ses puissances essaient de combattre contre Dieu. Deux

peuples, l’un faible, l’autre fort, sont en présence. Aussi, comme il

avait à sa disposition tous les moyens, Rossini les a-t-il savamment

employés. Il a pu sans être ridicule vous exprimer les mouvements d’une

tempête furieuse sur laquelle se détachent d’horribles imprécations.

Il a procédé par accords plaqués sur un rhythme en trois temps avec

une sombre énergie musicale, avec une persistance qui finit par vous

gagner. La fureur des Égyptiens surpris par une pluie de feu, les cris

de vengeance des Hébreux voulaient des masses savamment calculées;

aussi voyez comme il a fait marcher le développement de l’orchestre

avec les chœurs? L’_allegro assai_ en _ut_ mineur est terrible au

milieu de ce déluge de feu. Avouez, dit la duchesse au moment où

en levant sa baguette Moïse fait tomber la pluie de feu et où le

compositeur déploie toute sa puissance à l’orchestre et sur la scène,

que jamais musique n’a plus savamment rendu le trouble et la confusion?

--Elle a gagné le parterre, dit le Français.

--Mais qu’arrive-t-il encore? le parterre est décidément très-agité,

reprit la duchesse.

Au finale, Genovese avait donné dans de si absurdes gargouillades

en regardant la Tinti, que le tumulte fut à son comble au parterre,

dont les jouissances étaient troublées. Il n’y avait rien de plus

choquant pour ces oreilles italiennes que ce contraste du bien et

du mal. L’entrepreneur prit le parti de comparaître, et dit que sur

l’observation par lui faite à son premier homme, il signor Genovese

avait répondu qu’il ignorait en quoi et comment il avait pu perdre

la faveur du public, au moment même où il essayait d’atteindre à la

perfection de son art.

--Qu’il soit mauvais comme hier, nous nous en contenterons! répondit

Capraja d’une voix furieuse.

Cette apostrophe remit le parterre en belle humeur. Contre la coutume

italienne, le ballet fut peu écouté. Dans toutes les loges, il n’était

question que de la singulière conduite de Genovese, et de l’allocution

du pauvre entrepreneur. Ceux qui pouvaient entrer dans les coulisses

s’empressèrent d’aller y savoir le secret de la comédie, et bientôt

il ne fut plus question que d’une scène horrible faite par la Tinti

à son camarade Genovese, dans laquelle la prima donna reprochait au

ténor d’être jaloux de son succès, de l’avoir entravé par sa ridicule

conduite, et d’avoir essayé même de la priver de ses moyens en jouant

la passion. La cantatrice pleurait à chaudes larmes de cette infortune.

«--Elle avait espéré, disait-elle, plaire à son amant qui devait être

dans la salle, et qu’elle n’avait pu découvrir.» Il faut connaître

la paisible vie actuelle des Vénitiens, si dénuée d’événements qu’on

s’entretient d’un léger accident survenu entre deux amants, ou de

l’altération passagère de la voix d’une cantatrice, en y donnant

l’importance que l’on met en Angleterre aux affaires politiques, pour

savoir combien la Fenice et le café Florian étaient agités. La Tinti

amoureuse, la Tinti qui n’avait pas déployé ses moyens, la folie de

Genovese, ou le mauvais tour qu’il jouait, inspiré par cette jalousie

d’art que comprennent si bien les Italiens, quelle riche mine de

discussions vives! Le parterre entier causait comme on cause à la

Bourse, il en résultait un bruit qui devait étonner un Français habitué

au calme des théâtres de Paris. Toutes les loges étaient en mouvement

comme des ruches qui essaimaient. Un seul homme ne prenait aucune part

à ce tumulte. Émilio Memmi tournait le dos à la scène, et les yeux

mélancoliquement attachés sur Massimilla, il semblait ne vivre que de

son regard, il n’avait pas regardé la cantatrice une seule fois.

--Je n’ai pas besoin, _caro carino_, de te demander le résultat de ma

négociation, disait Vendramin à Émilio. Ta Massimilla si pure et si

religieuse a été d’une complaisance sublime, enfin elle a été la Tinti!

Le prince répondit par un signe de tête plein d’une horrible mélancolie.

--Ton amour n’a pas déserté les cimes éthérées où tu planes, reprit

Vendramin excité par son opium, il ne s’est pas matérialisé. Ce

matin, comme depuis six mois, tu as senti des fleurs déployant leurs

calices embaumés sous les voûtes de ton crâne démesurément agrandi.

Ton cœur grossi a reçu tout ton sang, et s’est heurté à ta gorge. Il

s’est développé là, dit-il en lui posant la main sur la poitrine,

des sensations enchanteresses. La voix de Massimilla y arrivait par

ondées lumineuses, sa main délivrait mille voluptés emprisonnées qui

abandonnaient les replis de ta cervelle pour se grouper nuageusement

autour de toi, et t’enlever, léger de ton corps, baigné de pourpre,

dans un air bleu au-dessus des montagnes de neige où réside le pur

amour des anges. Le sourire et les baisers de ses lèvres te revêtaient

d’une robe vénéneuse qui consumait les derniers vestiges de ta nature

terrestre. Ses yeux étaient deux étoiles qui te faisaient devenir

lumière sans ombre. Vous étiez comme deux anges prosternés sur les

palmes célestes, attendant que les portes du paradis s’ouvrissent; mais

elles tournaient difficilement sur leurs gonds, et dans ton impatience

tu les frappais sans pouvoir les atteindre. Ta main ne rencontrait

que des nuées plus alertes que ton désir. Couronnée de roses blanches

et semblable à une fiancée céleste, ta lumineuse amie pleurait de ta

fureur. Peut-être disait-elle à la Vierge de mélodieuses litanies,

tandis que les diaboliques voluptés de la terre te soufflaient leurs

infâmes clameurs, tu dédaignais alors les fruits divins de cette extase

dans laquelle je vis aux dépens de mes jours.

--Ton ivresse, cher Vendramin, dit avec calme Émilio, est au-dessous de

la réalité. Qui pourrait dépeindre cette langueur purement corporelle

où nous plonge l’abus des plaisirs rêvés, et qui laisse à l’âme son

éternel désir, à l’esprit ses facultés pures? Mais je suis las de ce

supplice qui m’explique celui de Tantale. Cette nuit est la dernière de

mes nuits. Après avoir tenté mon dernier effort, je rendrai son enfant

à notre mère, l’Adriatique recevra mon dernier soupir!...

--Es-tu bête, reprit Vendramin; mais non, tu es fou, car la folie,

cette crise que nous méprisons, est le souvenir d’un état antérieur

qui trouble notre forme actuelle. Le génie de mes rêves m’a dit de

ces choses et bien d’autres! Tu veux réunir la duchesse et la Tinti;

mais, mon Émilio, prends-les séparément, ce sera plus sage. Raphaël

seul a réuni la Forme et l’Idée. Tu veux être Raphaël en amour; mais

on ne crée pas le hasard. Raphaël est un raccroc du Père éternel qui a

fait la Forme et l’Idée ennemies, autrement rien ne vivrait. Quand le

principe est plus fort que le résultat, il n’y a rien de produit. Nous

devons être ou sur la terre ou dans le ciel. Reste dans le ciel, tu

seras toujours trop tôt sur la terre.

--Je reconduirai la duchesse, dit le prince, et je risquerai ma

dernière tentative... Après?

--Après, dit vivement Vendramin, promets-moi de venir me prendre à

Florian?

--Oui.

Cette conversation, tenue en grec moderne entre Vendramin et le

prince, qui savaient cette langue comme la savent beaucoup de

Vénitiens, n’avait pu être entendue de la duchesse et du Français.

Quoique très en dehors du cercle d’intérêt qui enlaçait la duchesse,

Émilio et Vendramin, car tous trois se comprenaient par des regards

italiens, fins, incisifs, voilés, obliques tour à tour, le médecin

finit par entrevoir une partie de la vérité. Une ardente prière de la

duchesse à Vendramin avait dicté à ce jeune Vénitien sa proposition

à Émilio, car la Cataneo avait flairé la souffrance qu’éprouvait son

amant dans le pur ciel où il s’égarait, elle qui ne flairait pas la

Tinti.

--Ces deux jeunes gens sont fous, dit le médecin.

--Quant au prince, répondit la duchesse, laissez-moi le soin de le

guérir; quant à Vendramin, s’il n’a pas entendu cette sublime musique,

peut-être est-il incurable.

--Si vous vouliez me dire d’où vient leur folie, je les guérirais,

s’écria le médecin.

--Depuis quand un grand médecin n’est-il plus un devin? demanda

railleusement la duchesse.

Le ballet était fini depuis longtemps, le second acte de _Mosè_

commençait, le parterre se montrait très-attentif. Le bruit s’était

répandu que le duc Cataneo avait sermonné Genovese en lui représentant

combien il faisait de tort à Clarina, la _diva_ du jour. On s’attendait

à un sublime second acte.

--Le prince et son père ouvrent la scène, dit la duchesse, ils ont cédé

de nouveau, tout en insultant aux Hébreux; mais ils frémissent de rage.

Le père est consolé par le prochain mariage de son fils, et le fils

est désolé de cet obstacle qui augmente encore son amour, contrarié de

tous côtés. Genovese et Carthagenova chantent admirablement. Vous le

voyez, le ténor fait sa paix avec le parterre. Comme il met bien en

œuvre les richesses de cette musique?... La phrase dite par le fils sur

la tonique, redite par le père sur la dominante, appartient au système

simple et grave sur lequel repose cette partition, où la sobriété des

moyens rend encore plus étonnante la fertilité de la musique. L’Égypte

est là tout entière. Je ne crois pas qu’il existe un morceau moderne où

respire une pareille noblesse. La paternité grave et majestueuse d’un

roi s’exprime dans cette phrase magnifique et conforme au grand style

qui règne dans toute l’œuvre. Certes, le fils d’un Pharaon versant sa

douleur dans le sein de son père, et la lui faisant éprouver, ne peut

être mieux représenté que par ces images grandioses. Ne trouvez-vous

pas en vous-même un sentiment de la splendeur que nous prêtons à cette

antique monarchie?

--C’est de la musique sublime! dit le Français.

--L’air de la _Pace mia smarrita_, que va chanter la reine est un de

ces airs de bravoure et de facture auxquels tous les compositeurs sont

condamnés et qui nuisent au dessin général du poëme, mais leur opéra

n’existerait souvent point s’ils ne satisfaisaient l’amour-propre de

la prima donna. Néanmoins cette tartine musicale est si largement

traitée qu’elle est textuellement exécutée sur tous les théâtres. Elle

est si brillante que les cantatrices n’y substituent point leur air

favori, comme cela se pratique dans la plupart des opéras. Enfin voici

le point brillant de la partition, le duo d’Osiride et d’Elcia dans le

souterrain où il veut la cacher pour l’enlever aux Hébreux qui partent,

et s’enfuir avec elle de l’Égypte. Les deux amants sont troublés par

l’arrivée d’Aaron qui est allé prévenir Amalthée, et nous allons

entendre le roi des quatuors: _Mi manca la voce, mi sento morire_. Ce

_Mi manca la voce_ est un de ces chefs-d’œuvre qui résisteront à tout,

même au temps, ce grand destructeur des modes en musique, car il est

pris à ce langage d’âme qui ne varie jamais. Mozart possède en propre

son fameux finale de _Don Juan_, Marcello son psaume _Cœli enarrant

gloriam Dei_, Cimarosa son _Pria chè spunti_, Beethoven sa Symphonie

en _ut_ mineur, Pergolèse son _Stabat_, Rossini gardera son _Mi manca

la voce_. C’est surtout la facilité merveilleuse avec laquelle il

varie la forme qu’il faut admirer chez Rossini; pour obtenir ce grand

effet, il a eu recours au vieux mode du canon à l’unisson pour faire

entrer ses voix et les fondre dans une même mélodie. Comme la forme

de ces sublimes cantilènes était neuve, il l’a établie dans un vieux

cadre; et pour la mieux mettre en relief, il a éteint l’orchestre, en

n’accompagnant la voix que par des arpéges de harpes. Il est impossible

d’avoir plus d’esprit dans les détails et plus de grandeur dans l’effet

général. Mon Dieu! toujours du tumulte, dit la duchesse.

Genovese, qui avait si bien chanté son duo avec Carthagenova, faisait

sa propre charge auprès de la Tinti. De grand chanteur, il devenait

le plus mauvais de tous les choristes. Il s’éleva le plus effroyable

tumulte qui ait oncques troublé les voûtes de la Fenice. Le tumulte

ne céda qu’à la voix de la Tinti qui, enragée de l’obstacle apporté

par l’entêtement de Genovese, chanta _Mi manca la voce_, comme

nulle cantatrice ne le chantera. L’enthousiasme fut au comble, les

spectateurs passèrent de l’indignation et de la fureur aux jouissances

les plus aiguës.

--Elle me verse des flots de pourpre dans l’âme, disait Capraja en

bénissant de sa main étendue _la diva_ Tinti.

--Que le ciel épuise ses grâces sur ta tête! lui cria un gondolier.

--Le Pharaon va révoquer ses ordres, reprit la duchesse pendant que

l’émeute se calmait au parterre, Moïse le foudroiera sur son trône en

lui annonçant la mort de tous les aînés de l’Égypte et chantant cet

air de vengeance qui contient les tonnerres du ciel, et où résonnent

les clairons hébreux. Mais ne vous y trompez pas, cet air est un air

de Pacini, que Carthagenova substitue à celui de Rossini. Cet air

de _Paventa_ restera sans doute dans la partition; il fournit trop

bien aux basses l’occasion de déployer les richesses de leur voix, et

ici l’expression doit l’emporter sur la science. D’ailleurs, l’air

est magnifique de menaces, aussi ne sais-je si l’on nous le laissera

longtemps chanter.

Une salve de bravos et d’applaudissements, suivie d’un profond et

prudent silence, accueillit l’air; rien ne fut plus significatif ni

plus vénitien que cette hardiesse, aussitôt réprimée.

--Je ne vous dirai rien du _tempo di marcia_ qui annonce le

couronnement d’Osiride, par lequel le père veut braver la menace

de Moïse, il suffit de l’écouter. _Leur_ fameux Beethoven n’a rien

écrit de plus magnifique. Cette marche, pleine de pompes terrestres,

contraste admirablement avec la marche des Hébreux. Comparez-les? La

musique est ici d’une inouïe fécondité. Elcia déclare son amour à la

face des deux chefs des Hébreux, et le sacrifie par cet admirable air

de _Porge la destra amata_ (Donnez à une autre votre main adorée). Ah!

quelle douleur! voyez la salle?

--Bravo! cria le parterre quand Genovese fut foudroyé.

--Délivrée de son déplorable compagnon, nous entendrons la Tinti

chanter: _O desolata Elcia!_ la terrible cavatine où crie un amour

réprouvé par Dieu.

--Rossini, où es-tu pour entendre si magnifiquement rendu ce que

ton génie t’a dicté, dit Cataneo, Clarina n’est-elle pas son égale?

demanda-t-il à Capraja. Pour animer ces notes par des bouffées de feu

qui, parties des poumons, se grossissent dans l’air de je ne sais

quelles substances ailées que nos oreilles aspirent et qui nous élèvent

au ciel par un ravissement amoureux, il faut être Dieu!

--Elle est comme cette belle plante indienne qui s’élance de terre,

ramasse dans l’air une invisible nourriture et lance de son calice

arrondi en spirale blanche, des nuées de parfums qui font éclore des

rêves dans notre cerveau, répondit Capraja.

La Tinti fut rappelée et reparut seule, elle fut saluée par des

acclamations, elle reçut mille baisers que chacun lui envoyait du bout

des doigts; on lui jeta des roses, et une couronne pour laquelle des

femmes donnèrent les fleurs de leurs bonnets, presque tous envoyés par

les modistes de Paris. On redemanda la cavatine.

--Avec quelle impatience Capraja, l’amant de la roulade, n’attendait-il

pas ce morceau qui ne tire sa valeur que de l’exécution, dit alors la

duchesse. Là, Rossini a mis, pour ainsi dire, la bride sur le cou à

la fantaisie de la cantatrice. La roulade et l’âme de la cantatrice

y sont tout. Avec une voix ou une exécution médiocre, ce ne serait

rien. Le gosier doit mettre en œuvre les brillants de ce passage. La

cantatrice doit exprimer la plus immense douleur, celle d’une femme

qui voit mourir son amant sous ses yeux! La Tinti, vous l’entendez,

fait retentir la salle des notes les plus aiguës, et pour laisser toute

liberté à l’art pur, à la voix, Rossini a écrit là des phrases nettes

et franches, il a, par un dernier effort, inventé ces déchirantes

exclamations musicales: _Tormenti! affanni! smanie!_ Quels cris! que de

douleur dans ces roulades! La Tinti, vous le voyez, a enlevé la salle

par ses sublimes efforts.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 5 / 65 段