--Oui, dit Vendramin. Capraja s’est lié avec un musicien de Crémone,

logé au palais Capello, lequel musicien croit que les sons rencontrent

en nous-mêmes une substance analogue à celle qui engendre les

phénomènes de la lumière, et qui chez nous produit les idées. Selon

lui, l’homme a des touches intérieures que les sons affectent, et qui

correspondent à nos centres nerveux d’où s’élancent nos sensations et

nos idées! Capraja, qui voit dans les arts la collection des moyens

par lesquels l’homme peut mettre en lui-même la nature extérieure

d’accord avec une merveilleuse nature, qu’il nomme la vie intérieure,

a partagé les idées de ce facteur d’instruments qui fait en ce moment

un opéra. Imagine une création sublime où les merveilles de la création

visible sont reproduites avec un grandiose, une légèreté, une rapidité,

une étendue incommensurables, où les sensations sont infinies, et où

peuvent pénétrer certaines organisations privilégiées qui possèdent une

divine puissance, tu auras alors une idée des jouissances extatiques

dont parlaient Cataneo et Capraja, poëtes pour eux seuls. Mais

aussi, dès que dans les choses de la nature morale, un homme vient

à dépasser la sphère où s’enfantent les œuvres plastiques par les

procédés de l’imitation, pour entrer dans le royaume tout spirituel des

abstractions où tout se contemple dans son principe et s’aperçoit dans

l’omnipotence des résultats, cet homme n’est-il plus compris par les

intelligences ordinaires.

--Tu viens d’expliquer mon amour pour la Massimilla, dit Émilio.

Cher, il est en moi-même une puissance qui se réveille au feu de ses

regards, à son moindre contact, et me jette en un monde de lumière où

se développent des effets dont je n’osais te parler. Il m’a souvent

semblé que le tissu délicat de sa peau empreignît des fleurs sur la

mienne quand sa main se pose sur ma main. Ses paroles répondent en moi

à ces touches intérieures dont tu parles. Le désir soulève mon crâne

en y remuant ce monde invisible au lieu de soulever mon corps inerte;

et l’air devient alors rouge et petille, des parfums inconnus et d’une

force inexprimable détendent mes nerfs, des roses me tapissent les

parois de la tête, et il me semble que mon sang s’écoule par toutes mes

artères ouvertes, tant ma langueur est complète.

--Ainsi fait mon opium fumé, répondit Vendramin.

--Tu veux donc mourir? dit avec terreur Émilio.

--Avec Venise, fit Vendramin en étendant la main vers Saint-Marc.

Vois-tu un seul de ces clochetons et de ces aiguilles qui soit droit?

Ne comprends-tu pas que la mer va demander sa proie?

Le prince baissa la tête et n’osa parler d’amour à son ami. Il faut

voyager chez les nations conquises pour savoir ce qu’est une patrie

libre. En arrivant au palais Vendramini, le prince et Marco virent une

gondole arrêtée à la porte d’eau. Le prince prit alors Vendramin par la

taille, et le serra tendrement en lui disant:--Une bonne nuit, cher.

--Moi, une femme, quand je couche avec Venise! s’écria Vendramin.

En ce moment, le gondolier appuyé contre une colonne regarda les deux

amis, reconnut celui qui lui avait été signalé, et dit à l’oreille du

prince:--La duchesse, monseigneur.

Émilio sauta dans la gondole où il fut enlacé par des bras de fer, mais

souples, et attiré sur les coussins où il sentit le sein palpitant

d’une femme amoureuse. Aussitôt le prince ne fut plus Émilio, mais

l’amant de la Tinti, car ses sensations furent si étourdissantes,

qu’il tomba comme stupéfié par le premier baiser.

--Pardonne-moi cette tromperie, mon amour, lui dit la Sicilienne. Je

meurs si je ne t’emmène!

Et la gondole vola sur les eaux discrètes.

Le lendemain soir, à sept heures et demie, les spectateurs étaient à

leurs mêmes places au théâtre, à l’exception des personnes du parterre

qui s’asseyent toujours au hasard. Le vieux Capraja se trouvait dans

la loge de Cataneo. Avant l’ouverture, le duc vint faire une visite à

la duchesse; il affecta de se tenir près d’elle et de laisser Émilio

sur le devant de la loge, à côté de Massimilla. Il dit quelques

phrases insignifiantes, sans sarcasmes, sans amertume, et d’un air

aussi poli que s’il se fût agi d’une visite à une étrangère. Malgré

ses efforts pour paraître aimable et naturel, le prince ne put changer

sa physionomie, qui était horriblement soucieuse. Les indifférents

durent attribuer à la jalousie une si forte altération dans des traits,

habituellement calmes. La duchesse partageait sans doute les émotions

d’Émilio, elle montrait un front morne, elle était visiblement abattue.

Le duc, très-embarrassé entre ces deux bouderies, profita de l’entrée

du Français pour sortir.

--Monsieur, dit Cataneo à son médecin avant de laisser retomber la

portière de la loge, vous allez entendre un immense poëme musical assez

difficile à comprendre du premier coup; mais je vous laisse auprès de

madame la duchesse qui, mieux que personne, peut l’interpréter, car

elle est mon élève.

Le médecin fut frappé comme le duc de l’expression peinte sur le visage

des deux amants, et qui annonçait un désespoir maladif.

--Un opéra italien a donc besoin d’un cicérone? dit-il à la duchesse en

souriant.

Ramenée par cette demande à ses obligations de maîtresse de loge, la

duchesse essaya de chasser les nuages qui pesaient sur son front, et

répondit en saisissant avec empressement un sujet de conversation où

elle pût déverser son irritation intérieure.

--Ce n’est pas un opéra, monsieur, répondit-elle, mais un oratorio,

œuvre qui ressemble effectivement à l’un de nos plus magnifiques

édifices, et où je vous guiderai volontiers. Croyez-moi, ce ne sera pas

trop que d’accorder à notre grand Rossini toute votre intelligence,

car il faut être à la fois poëte et musicien pour comprendre la

portée d’une pareille musique. Vous appartenez à une nation dont la

langue et le génie sont trop positifs pour qu’elle puisse entrer de

plain-pied dans la musique; mais la France est aussi trop compréhensive

pour ne pas finir par l’aimer, par la cultiver, et vous y réussirez

comme en toute chose. D’ailleurs, il faut reconnaître que la musique,

comme l’ont créée Lulli, Rameau, Haydn, Mozart, Beethoven, Cimarosa,

Paësiello, Rossini, comme la continueront de beaux génies à venir, est

un art nouveau, inconnu aux générations passées, lesquelles n’avaient

pas autant d’instruments que nous en possédons maintenant, et qui ne

savaient rien de l’harmonie sur laquelle aujourd’hui s’appuient les

fleurs de la mélodie, comme sur un riche terrain. Un art si neuf exige

des études chez les masses, études qui développeront le sentiment

auquel s’adresse la musique. Ce sentiment existe à peine chez vous,

peuple occupé de théories philosophiques, d’analyse, de discussions,

et toujours troublé par des divisions intestines. La musique moderne,

qui veut une paix profonde, est la langue des âmes tendres, amoureuses,

enclines à une noble exaltation intérieure. Cette langue, mille fois

plus riche que celle des mots, est au langage ce que la pensée est à

la parole; elle réveille les sensations et les idées sous leur forme

même, là où chez nous naissent les idées et les sensations, mais en

les laissant ce qu’elles sont chez chacun. Cette puissance sur notre

intérieur est une des grandeurs de la musique. Les autres arts imposent

à l’esprit des créations définies, la musique est infinie dans les

siennes. Nous sommes obligés d’accepter les idées du poëte, le tableau

du peintre, la statue du sculpteur; mais chacun de nous interprète la

musique au gré de sa douleur ou de sa joie, de ses espérances ou de son

désespoir. Là où les autres arts cerclent nos pensées en les fixant sur

une chose déterminée, la musique les déchaîne sur la nature entière

qu’elle a le pouvoir de nous exprimer. Vous allez voir comment je

comprends le Moïse de Rossini!

Elle se pencha vers le médecin afin de pouvoir lui parler et de n’être

entendue que de lui.

--Moïse est le libérateur d’un peuple esclave! lui dit-elle,

souvenez-vous de cette pensée, et vous verrez avec quel religieux

espoir la Fenice tout entière écoutera la prière des Hébreux délivrés,

et par quel tonnerre d’applaudissements elle y répondra!

Émilio se jeta dans le fond de la loge au moment où le chef

d’orchestre leva son archet. La duchesse indiqua du doigt au médecin

la place abandonnée par le prince pour qu’il la prît. Mais le Français

était plus intrigué de connaître ce qui s’était passé entre les deux

amants que d’entrer dans le palais musical élevé par l’homme que

l’Italie entière applaudissait alors, car alors Rossini triomphait

dans son propre pays. Le Français observa la duchesse, qui parla sous

l’empire d’une agitation nerveuse et lui rappela la Niobé qu’il venait

d’admirer à Florence: même noblesse dans la douleur, même impassibilité

physique; cependant l’âme jetait un reflet dans le chaud coloris de

son teint, et ses yeux, où s’éteignit la langueur sous une expression

fière, séchaient leurs larmes par un feu violent. Ses douleurs

contenues se calmaient quand elle regardait Émilio, qui la tenait

sous un regard fixe. Certes, il était facile de voir qu’elle voulait

attendrir un désespoir farouche. La situation de son cœur imprima je ne

sais quoi de grandiose à son esprit. Comme la plupart des femmes, quand

elles sont pressées par une exaltation extraordinaire, elle sortit de

ses limites habituelles et eut quelque chose de la Pythonisse, tout

en demeurant noble et grande, car ce fut la forme de ses idées et non

sa figure qui se tordit désespérément. Peut-être voulait-elle briller

de tout son esprit pour donner de l’attrait à la vie et y retenir son

amant.

Quand l’orchestre eut fait entendre les trois accords en ut majeur

que le maître a placés en tête de son œuvre pour faire comprendre que

son ouverture sera chantée, car la véritable ouverture est le vaste

thème parcouru depuis cette brusque attaque jusqu’au moment où la

lumière apparaît au commandement de Moïse, la duchesse ne put réprimer

un mouvement convulsif qui prouvait combien cette musique était en

harmonie avec sa souffrance cachée.

--Comme ces trois accords vous glacent! dit-elle. On s’attend à de la

douleur. Écoutez attentivement cette introduction, qui a pour sujet

la terrible élégie d’un peuple frappé par la main de Dieu. Quels

gémissements! Le roi, la reine, leur fils aîné, les grands, tout

le peuple soupire; ils sont atteints dans leur orgueil, dans leurs

conquêtes, arrêtés dans leur avidité. Cher Rossini, tu as bien fait

de jeter cet os à ronger aux _tedeschi_, qui nous refusaient le don

de l’harmonie et la science! Vous allez entendre la sinistre mélodie

que le maître a fait rendre à cette profonde composition harmonique,

comparable à ce que les Allemands ont de plus compliqué, mais d’où il

ne résulte ni fatigue ni ennui pour nos âmes. Vous autres Français,

qui avez accompli naguère la plus sanglante des révolutions, chez qui

l’aristocratie fut écrasée sous la patte du lion populaire, le jour où

cet oratorio sera exécuté chez vous, vous comprendrez cette magnifique

plainte des victimes d’un Dieu qui venge son peuple. Un Italien pouvait

seul écrire ce thème fécond, inépuisable et tout dantesque. Croyez-vous

que ce ne soit rien que de rêver la vengeance pendant un moment? Vieux

maîtres allemands, Hændel, Sébastien Bach, et toi-même Beethoven, à

genoux, voici la reine des arts, voici l’Italie triomphante!

La duchesse avait pu dire ces paroles pendant le lever du rideau. Le

médecin entendit alors la sublime symphonie par laquelle le compositeur

a ouvert cette vaste scène biblique. Il s’agit de la douleur de tout

un peuple. La douleur est une dans son expression, surtout quand il

s’agit de souffrances physiques. Aussi, après avoir instinctivement

deviné, comme tous les hommes de génie, qu’il ne devait y avoir aucune

variété dans les idées, le musicien, une fois sa phrase capitale

trouvée, l’a-t-il promenée de tonalités en tonalités, en groupant les

masses et ses personnages sur ce motif par des modulations et par

des cadences d’une admirable souplesse. La puissance se reconnaît à

cette simplicité. L’effet de cette phrase, qui peint les sensations

du froid et de la nuit chez un peuple incessamment baigné par les

ondes lumineuses du soleil, et que le peuple et ses rois répètent, est

saisissant. Ce lent mouvement musical a je ne sais quoi d’impitoyable.

Cette phrase fraîche et douloureuse est comme une barre tenue par

quelque bourreau céleste qui la fait tomber sur les membres de tous ces

patients par temps égaux. A force de l’entendre allant d’_ut_ mineur en

_sol_ mineur, rentrant en _ut_ pour revenir à la dominante _sol_, et

reprendre en _fortissimo_ sur la tonique _mi_ bémol, arriver en _fa_

majeur et retourner en _ut_ mineur, toujours de plus en plus chargée

de terreur, de froid et de ténèbres, l’âme du spectateur finit par

s’associer aux impressions exprimées par le musicien. Aussi le Français

éprouva-t-il la plus vive émotion quand arriva l’explosion de toutes

ces douleurs réunies qui crient:

_O nume d’Israël!

Se brami in liberta

Il popol tuo fedel

Di lui, di noi pieta._

(O Dieu d’Israël, si tu veux que ton peuple fidèle sorte d’esclavage,

daigne avoir pitié de lui et de nous!)

--Jamais il n’y eut une si grande synthèse des effets naturels, une

idéalisation si complète de la nature. Dans les grandes infortunes

nationales, chacun se plaint longtemps séparément; puis il se détache

sur la masse, çà et là, des cris de douleur plus ou moins violents;

enfin, quand la misère a été sentie par tous, elle éclate comme une

tempête. Une fois entendus sur leur plaie commune, les peuples changent

alors leurs cris sourds en des cris d’impatience. Ainsi a procédé

Rossini. Après l’explosion en ut majeur, le Pharaon chante son sublime

récitatif de: _Mano ultrice di un dio!_ (Dieu vengeur, je te reconnais

trop tard!) Le thème primitif prend alors un accent plus vif: l’Égypte

entière appelle Moïse à son secours.

La duchesse avait profité de la transition nécessitée par l’arrivée de

Moïse et d’Aaron pour expliquer ainsi ce beau morceau.

--Qu’ils pleurent, ajouta-t-elle passionnément, ils ont fait bien des

maux. Expiez, Égyptiens, expiez les fautes de votre cour insensée!

Avec quel art ce grand peintre a su employer toutes les couleurs

brunes de la musique et tout ce qu’il y a de tristesse sur la palette

musicale? Quelles froides ténèbres! quelles brumes! N’avez-vous pas

l’âme en deuil? n’êtes-vous pas convaincu de la réalité des nuages

noirs qui couvrent la scène? Pour vous, les ombres les plus épaisses

n’enveloppent-elles pas la nature? Il n’y a ni palais égyptiens, ni

palmiers, ni paysages. Aussi quel bien ne vous feront-elles pas à

l’âme, les notes profondément religieuses du médecin céleste qui va

guérir cette cruelle plaie? Comme tout est gradué pour arriver à cette

magnifique invocation de Moïse à Dieu! Par un savant calcul dont les

analogies vous seront expliquées par Capraja, cette invocation n’est

accompagnée que par les cuivres. Ces instruments donnent à ce morceau

sa grande couleur religieuse. Non-seulement cet artifice est admirable

ici, mais encore voyez combien le génie est fertile en ressources,

Rossini a tiré des beautés neuves de l’obstacle qu’il se créait. Il a

pu réserver les instruments à cordes pour exprimer le jour quand il

va succéder aux ténèbres, et arriver ainsi à l’un des plus puissants

effets connus en musique. Jusqu’à cet inimitable génie, avait-on jamais

tiré un pareil parti du récitatif? il n’y a pas encore un air ni un

duo. Le poëte s’est soutenu par la force de la pensée, par la vigueur

des images, par la vérité de sa déclamation. Cette scène de douleur,

cette nuit profonde, ces cris de désespoir, ce tableau musical, est

beau comme le Déluge de votre grand Poussin.

Moïse agita sa baguette, le jour parut.

--Ici, monsieur, la musique ne lutte-t-elle pas avec le soleil dont

elle a emprunté l’éclat, avec la nature entière dont elle rend les

phénomènes dans les plus légers détails? reprit la duchesse à voix

basse. Ici, l’art atteint à son apogée, aucun musicien n’ira plus loin.

Entendez-vous l’Égypte se réveillant après ce long engourdissement? Le

bonheur se glisse partout avec le jour. Dans quelle œuvre ancienne ou

contemporaine rencontrerez-vous une si grande page? la plus splendide

joie opposée à la plus profonde tristesse? Quels cris! quelles notes

sautillantes! comme l’âme oppressée respire, quel délire, quel

_tremolo_ dans cet orchestre, le beau _tutti_. C’est la joie d’un

peuple sauvé! Ne tressaillez-vous pas de plaisir?

Le médecin, surpris par ce contraste, un des plus magnifiques de la

musique moderne, battit des mains, emporté par son admiration.

--Bravo la Doni! fit Vendramin qui avait écouté.

--L’introduction est finie, reprit la duchesse. Vous venez d’éprouver

une sensation violente, dit-elle au médecin; le cœur vous bat, vous

avez vu dans les profondeurs de votre imagination le plus beau soleil

inondant de ses torrents de lumière tout un pays, morne et froid

naguère. Sachez maintenant comment s’y est pris le musicien, afin de

pouvoir l’admirer demain dans les secrets de son génie après en avoir

aujourd’hui subi l’influence. Que croyez-vous que soit ce morceau du

lever du soleil, si varié, si brillant, si complet? Il consiste dans

un simple accord d’_ut_, répété sans cesse, et auquel Rossini n’a mêlé

qu’un accord de quart et sixte. En ceci éclate la magie de son faire.

Il a procédé, pour vous peindre l’arrivée de la lumière, par le même

moyen qu’il employait pour vous peindre les ténèbres et la douleur.

Cette aurore en images est absolument pareille à une aurore naturelle.

La lumière est une seule et même substance, partout semblable à

elle-même, et dont les effets ne sont variés que par les objets qu’elle

rencontre, n’est-ce pas? Eh! bien, le musicien a choisi pour la base de

sa musique un unique motif, un simple accord d’_ut_. Le soleil apparaît

d’abord et verse ses rayons sur les cimes, puis de là dans les vallées.

De même l’accord poind sur la première corde des premiers violons avec

une douceur boréale, il se répand dans l’orchestre, il y anime un à un

tous les instruments, il s’y déploie. Comme la lumière va colorant de

proche en proche les objets, il va réveillant chaque source d’harmonie

jusqu’à ce que toutes ruissellent dans le _tutti_. Les violons, que

vous n’aviez pas encore entendus, ont donné le signal par leur doux

_trémolo_, vaguement agité comme les premières ondes lumineuses. Ce

joli, ce gai mouvement presque lumineux qui vous a caressé l’âme,

l’habile musicien l’a plaqué d’accords de basse, par une fanfare

indécise des cors contenus dans leurs notes les plus sourdes, afin

de vous bien peindre les dernières ombres fraîches qui teignent les

vallées pendant que les premiers feux se jouent dans les cimes. Puis

les instruments à vent s’y sont mêlés doucement en renforçant l’accord

général. Les voix s’y sont unies par des soupirs d’allégresse et

d’étonnement. Enfin les cuivres ont résonné brillamment, les trompettes

ont éclaté! La lumière, source d’harmonie, a inondé la nature, toutes

les richesses musicales se sont alors étalées avec une violence, avec

un éclat pareils à ceux des rayons du soleil oriental. Il n’y a pas

jusqu’au triangle dont l’ut répété ne vous ait rappelé le chant des

oiseaux au matin par ses accents aigus et ses agaceries lutines. La

même tonalité, retournée par cette main magistrale, exprime la joie de

la nature entière en calmant la douleur qui vous navrait naguère. Là

est le cachet du grand maître: l’unité! C’est un et varié. Une seule

phrase et mille sentiments de douleur, les misères d’une nation; un

seul accord et tous les accidents de la nature à son réveil, toutes

les expressions de la joie d’un peuple. Ces deux immenses pages sont

soudées par un appel au Dieu toujours vivant, auteur de toutes choses,

de cette douleur comme de cette joie. A elle seule, cette introduction

n’est-elle pas un grand poëme?

--C’est vrai, dit le Français.

--Voici maintenant un quinquetto comme Rossini en sait faire; si

jamais il a pu se laisser aller à la douce et facile volupté qu’on

reproche à notre musique, n’est-ce pas dans ce joli morceau où chacun

doit exprimer son allégresse, où le peuple esclave est délivré, et où

cependant va soupirer un amour en danger. Le fils du Pharaon aime une

Juive, et cette Juive le quitte. Ce qui rend ce quintette une chose

délicieuse et ravissante, est un retour aux émotions ordinaires de

la vie, après la peinture grandiose des deux plus immenses scènes

nationales et naturelles, la misère, le bonheur, encadrées par la magie

que leur prêtent la vengeance divine et le merveilleux de la Bible.

--N’avais-je pas raison? dit en continuant la duchesse au Français

quand fut finie la magnifique strette de

_Voci di giubilo

D’in’orno echeggino,

Di pace l’Iride

Per noi spuntò._

(Que des cris d’allégresse retentissent autour de nous, l’astre de la

paix répand pour nous sa clarté.)

--Avec quel art le compositeur n’a-t-il pas construit ce morceau?...

reprit-elle après une pause pendant laquelle elle attendit une réponse,

il l’a commencé par un solo de cor d’une suavité divine, soutenu par

des arpéges de harpes, car les premières voix qui s’élèvent dans

ce grand concert sont celles de Moïse et d’Aaron qui remercient le

vrai Dieu; leur chant doux et grave rappelle les idées sublimes de

l’invocation et s’unit néanmoins à la joie du peuple profane. Cette

transition a quelque chose de céleste et de terrestre à la fois que

le génie seul sait trouver, et qui donne à l’andante du quintetto

une couleur que je comparerais à celle que Titien met autour de ses

personnages divins. Avez-vous remarqué le ravissant enchâssement des

voix? Par quelles habiles entrées le compositeur ne les a-t-il pas

groupées sur les charmants motifs chantés par l’orchestre? Avec quelle

science il a préparé les fêtes de son allégro. N’avez-vous pas entrevu

les chœurs dansants, les rondes folles de tout un peuple échappé au

danger? Et quand la clarinette a donné le signal de la strette _Voci

di giubilo_, si brillante, si animée, votre âme n’a-t-elle pas éprouvé

cette sainte pyrrhique dont parle le roi David dans ses psaumes, et

qu’il prête aux collines?

--Oui, cela ferait un charmant air de contredanse! dit le médecin.

--Français! Français! toujours Français! s’écria la duchesse atteinte

au milieu de son exaltation par ce trait piquant. Oui, vous êtes

capable d’employer ce sublime élan, si gai, si noblement pimpant, à

vos rigodons. Une sublime poésie n’obtient jamais grâce à vos yeux.

Le génie le plus élevé, les saints, les rois, les infortunes, tout

ce qu’il y a de sacré doit passer par les verges de votre caricature.

La vulgarisation des grandes idées par vos airs de contredanse, est

la caricature en musique. Chez vous, l’esprit tue l’âme, comme le

raisonnement y tue la raison.

La loge entière resta muette pendant le récitatif d’Osiride et de

Membré qui complotent de rendre inutile l’ordre du départ donné par le

Pharaon en faveur des Hébreux.

--Vous ai-je fâchée? dit le médecin à la duchesse, j’en serais au

désespoir. Votre parole est comme une baguette magique, elle ouvre des

cases dans mon cerveau et en fait sortir des idées nouvelles, animées

par ces chants sublimes.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 4 / 65 段