--En entrant au théâtre, reprit le Français, je vous vis la première,

et je dis à Son Excellence que s’il était donné à une femme de

représenter un pays, c’était vous; il m’a semblé apercevoir le génie de

l’Italie, mais je vois à regret que si vous en offrez la sublime forme,

vous n’en avez pas l’esprit... constitutionnel, ajouta-t-il.

--Ne devez-vous pas, dit la duchesse en lui faisant signe de regarder

le ballet, trouver nos danseurs détestables, et nos chanteurs

exécrables! Paris et Londres nous volent tous nos grands talents, Paris

les juge, et Londres les paie. Genovese, la Tinti, ne nous resteront

pas six mois...

En ce moment, le général sortit. Vendramin, le prince et deux autres

Italiens échangèrent alors un regard et un sourire en se montrant le

médecin français. Chose rare chez un Français, il douta de lui-même en

croyant avoir dit ou fait une incongruité, mais il eut bientôt le mot

de l’énigme.

--Croyez-vous, lui dit Émilio, que nous serions prudents en parlant à

cœur ouvert devant nos maîtres?

--Vous êtes dans un pays esclave, dit la duchesse d’un son de voix et

avec une attitude de tête qui lui rendirent tout à coup l’expression

que lui déniait naguère le médecin.--Vendramin, dit-elle en parlant

de manière à n’être entendue que de l’étranger, s’est mis à fumer

de l’opium, maudite inspiration due à un Anglais qui, par d’autres

raisons que les siennes, cherchait une mort voluptueuse; non cette mort

vulgaire à laquelle vous avez donné la forme d’un squelette, mais la

mort parée des chiffons que vous nommez en France des drapeaux, et qui

est une jeune fille couronnée de fleurs ou de lauriers; elle arrive au

sein d’un nuage de poudre, portée sur le vent d’un boulet, ou couchée

sur un lit entre deux courtisanes; elle s’élève encore de la fumée

d’un bol de punch, ou des lutines vapeurs du diamant qui n’est encore

qu’à l’état de charbon. Quand Vendramin le veut, pour trois livres

autrichiennes, il se fait général vénitien, il monte les galères de

la république, et va conquérir les coupoles dorées de Constantinople;

il se roule alors sur les divans du sérail, au milieu des femmes du

sultan devenu le serviteur de sa Venise triomphante. Puis il revient,

rapportant pour restaurer son palais les dépouilles de l’empire turc.

Il passe des femmes de l’Orient aux intrigues doublement masquées de

ses chères Vénitiennes, en redoutant les effets d’une jalousie qui

n’existe plus. Pour trois _swansiks_, il se transporte au conseil des

Dix, il en exerce la terrible judicature, s’occupe des plus graves

affaires, et sort du palais ducal pour aller dans une gondole se

coucher sous deux yeux de flamme, ou pour aller escalader un balcon

auquel une main blanche a suspendu l’échelle de soie; il aime une femme

à qui l’opium donne une poésie que nous autres femmes de chair et d’os

ne pouvons lui offrir. Tout à coup, en se retournant, il se trouve

face à face avec le terrible visage du sénateur armé d’un poignard;

il entend le poignard glissant dans le cœur de sa maîtresse qui meurt

en lui souriant, car elle le sauve! elle est bien heureuse, dit la

duchesse en regardant le prince. Il s’échappe et court commander les

Dalmates, conquérir la côte illyrienne à sa belle Venise, où la gloire

lui obtient sa grâce, où il goûte la vie domestique: un foyer, une

soirée d’hiver, une jeune femme, des enfants pleins de grâce qui

prient saint Marc sous la conduite d’une vieille bonne. Oui, pour trois

livres d’opium il meuble notre arsenal vide, il voit partir et arriver

des convois de marchandises envoyées ou demandées par les quatre

parties du monde. La moderne puissance de l’industrie n’exerce pas

ses prodiges à Londres, mais dans sa Venise, où se reconstruisent les

jardins suspendus de Sémiramis, le temple de Jérusalem, les merveilles

de Rome. Enfin il agrandit le Moyen-âge par le monde de la vapeur,

par de nouveaux chefs-d’œuvre qu’enfantent les arts, protégés comme

Venise les protégeait autrefois. Les monuments, les hommes, se pressent

et tiennent dans son étroit cerveau, où les empires, les villes, les

révolutions se déroulent et s’écroulent en peu d’heures, où Venise

seule s’accroît et grandit; car la Venise de ses rêves a l’empire de la

mer, deux millions d’habitants, le sceptre de l’Italie, la possession

de la Méditerranée et les Indes!

--Quel opéra qu’une cervelle d’homme, quel abîme peu compris, par ceux

mêmes qui en ont fait le tour, comme Gall, s’écria le médecin.

--Chère duchesse, dit Vendramin d’une voix caverneuse, n’oubliez pas le

dernier service que me rendra mon élixir. Après avoir entendu des voix

ravissantes, avoir saisi la musique par tous mes pores, avoir éprouvé

de poignantes délices, et dénoué les plus chaudes amours du paradis

de Mahomet, j’en suis aux images terribles. J’entrevois maintenant

dans ma chère Venise des figures d’enfant contractées comme celles

des mourants, des femmes couvertes d’horribles plaies, déchirées,

plaintives; des hommes disloqués, pressés par les flancs cuivreux de

navires qui s’entre-choquent. Je commence à voir Venise comme elle est,

couverte de crêpes, nue, dépouillée, déserte. De pâles fantômes se

glissent dans ses rues!... Déjà grimacent les soldats de l’Autriche,

déjà ma belle vie rêveuse se rapproche de la vie réelle; tandis qu’il

y a six mois c’était la vie réelle qui était le mauvais sommeil, et la

vie de l’opium était ma vie d’amour et de voluptés, d’affaires graves

et de haute politique. Hélas! pour mon malheur, j’arrive à l’aurore de

la tombe, où le faux et le vrai se réunissent en de douteuses clartés

qui ne sont ni le jour ni la nuit, et qui participent de l’un et de

l’autre.

--Vous voyez qu’il y a trop de patriotisme dans cette tête, dit le

prince en posant sa main sur les touffes de cheveux noirs qui se

pressaient au-dessus du front de Vendramin.

--Oh! s’il nous aime, dit Massimilla, il renoncera bientôt à son triste

opium.

--Je guérirai votre ami, dit le Français.

--Faites cette cure, et nous vous aimerons, dit Massimilla; mais si

vous ne nous calomniez point à votre retour en France, nous vous

aimerons encore davantage. Pour être jugés, les pauvres Italiens sont

trop énervés par de pesantes dominations; car nous avons connu la

vôtre, ajouta-t-elle en souriant.

--Elle était plus généreuse que celle de l’Autriche, répliqua vivement

le médecin.

--L’Autriche nous pressure sans rien nous rendre, et vous nous

pressuriez pour agrandir et embellir nos villes, vous nous stimuliez

en nous faisant des armées. Vous comptiez garder l’Italie, et ceux-ci

croient qu’ils la perdront, voilà toute la différence. Les Autrichiens

nous donnent un bonheur stupéfiant et lourd comme eux, tandis que

vous nous écrasiez de votre dévorante activité. Mais mourir par les

toniques, ou mourir par les narcotiques, qu’importe! n’est-ce pas

toujours la mort, monsieur le docteur?

--Pauvre Italie! elle est à mes yeux comme une belle femme à qui la

France devrait servir de défenseur, en la prenant pour maîtresse,

s’écria le médecin.

--Vous ne sauriez pas nous aimer à notre fantaisie, dit la duchesse en

souriant. Nous voulons être libres, mais la liberté que je veux n’est

pas votre ignoble et bourgeois libéralisme qui tuerait les Arts. Je

veux, dit-elle d’un son de voix qui fit tressaillir toute la loge,

c’est-à-dire, je voudrais que chaque république italienne renaquît

avec ses nobles, avec son peuple et ses libertés spéciales pour chaque

caste. Je voudrais les anciennes républiques aristocratiques avec

leurs luttes intestines, avec leurs rivalités qui produisirent les

plus belles œuvres de l’art, qui créèrent la politique, élevèrent les

plus illustres maisons princières. Étendre l’action d’un gouvernement

sur une grande surface de terre, c’est l’amoindrir. Les républiques

italiennes ont été la gloire de l’Europe au Moyen-âge. Pourquoi

l’Italie a-t-elle succombé, là où les Suisses, ses portiers, ont vaincu?

--Les républiques suisses, dit le médecin, étaient de bonnes femmes

de ménage occupées de leurs petites affaires, et qui n’avaient

rien à s’envier; tandis que vos républiques étaient des souveraines

orgueilleuses qui se sont vendues pour ne pas saluer leurs voisines;

elles sont tombées trop bas pour jamais se relever. Les Guelfes

triomphent!

--Ne nous plaignez pas trop, dit la duchesse d’une voix orgueilleuse

qui fit palpiter les deux amis, nous vous dominons toujours! Du fond

de sa misère, l’Italie règne par les hommes d’élite qui fourmillent

dans ses cités. Malheureusement, la partie la plus considérable de nos

génies arrive si rapidement à comprendre la vie, qu’ils s’ensevelissent

dans une paisible jouissance; quant à ceux qui veulent jouer au triste

jeu de l’immortalité, ils savent bien saisir votre or et mériter votre

admiration. Oui, dans ce pays, dont l’abaissement est déploré par

de niais voyageurs et par des poëtes hypocrites, dont le caractère

est calomnié par les politiques, dans ce pays qui paraît énervé,

sans puissance, en ruines, vieilli plutôt que vieux, il se trouve en

toute chose de puissants génies qui poussent de vigoureux rameaux,

comme sur un ancien plant de vigne s’élancent des jets où viennent

de délicieuses grappes. Ce peuple d’anciens souverains donne encore

des rois qui s’appellent Lagrange, Volta, Rasori, Canova, Rossini,

Bartolini, Galvani, Vigano, Beccaria, Gicognara, Corvetto. Ces Italiens

dominent le point de la science humaine sur lequel ils se fixent, ou

régentent l’art auquel ils s’adonnent. Sans parler des chanteurs, des

cantatrices, et des exécutants qui imposent l’Europe par une perfection

inouïe, comme Taglioni, Paganini, etc., l’Italie règne encore sur le

monde, qui viendra toujours l’adorer. Allez ce soir à Florian, vous

trouverez dans Capraja l’un de nos hommes d’élite, mais amoureux de

l’obscurité; nul, excepté le duc Cataneo, mon maître, ne comprend mieux

que lui la musique; aussi l’a-t-on nommé ici _il fanatico_!

Après quelques instants, pendant lesquels la conversation s’anima entre

le Français et la duchesse, qui se montra finement éloquente, les

Italiens se retirèrent un à un pour aller dire dans toutes les loges

que la Cataneo, qui passait pour être _una donna di gran spirito_,

avait battu, sur la question de l’Italie, un habile médecin français.

Ce fut la nouvelle de la soirée. Quand le Français se vit seul entre

le prince et la duchesse, il comprit qu’il fallait les laisser seuls,

et sortit. Massimilla salua le médecin par une inclination de tête qui

le mettait si loin d’elle, que ce geste aurait pu lui attirer la haine

de cet homme, s’il eût pu méconnaître le charme de sa parole et de sa

beauté. Vers la fin de l’opéra, Émilio fut donc seul avec la Cataneo;

tous deux ils se prirent la main, et entendirent ainsi le duo qui

termine _il Barbiere_.

--Il n’y a que la musique pour exprimer l’amour, dit la duchesse émue

par ce chant de deux rossignols heureux.

Une larme mouilla les yeux d’Émilio, Massimilla, sublime de la beauté

qui reluit dans la sainte Cécile de Raphaël, lui pressait la main,

leurs genoux se touchaient, elle avait comme un baiser en fleur sur

les lèvres. Le prince voyait sur les joues éclatantes de sa maîtresse

un flamboiement joyeux pareil à celui qui s’élève par un jour d’été

au-dessus des moissons dorées, il avait le cœur oppressé par tout son

sang qui y affluait; il croyait entendre un concert de voix angéliques,

il aurait donné sa vie pour ressentir le désir que lui avait inspiré la

veille, à pareille heure, la détestée Clarina; mais il ne se sentait

même pas avoir un corps. Cette larme, la Massimilla malheureuse

l’attribua, dans son innocence, à la parole que venait de lui arracher

la cavatine de Genovese.

--_Carino_, dit-elle à l’oreille d’Émilio, n’es-tu pas au-dessus des

expressions amoureuses autant que la cause est supérieure à l’effet?

Après avoir mis la duchesse dans sa gondole, Émilio attendit Vendramin

pour aller à Florian.

Le café Florian est à Venise une indéfinissable institution. Les

négociants y font leurs affaires, et les avocats y donnent des

rendez-vous pour y traiter leurs consultations les plus épineuses.

Florian est tout à la fois une Bourse, un foyer de théâtre, un

cabinet de lecture, un club, un confessionnal, et convient si bien à

la simplicité des affaires du pays, que certaines femmes vénitiennes

ignorent complétement le genre d’occupations de leurs maris, car s’ils

ont une lettre à faire, ils vont l’écrire à ce café. Naturellement

les espions abondent à Florian, mais leur présence aiguise le génie

vénitien, qui peut dans ce lieu exercer cette prudence autrefois si

célèbre. Beaucoup de personnes passent toute leur journée à Florian;

enfin Florian est un tel besoin pour certaines gens, que pendant les

entr’actes, ils quittent la loge de leurs amies pour y faire un tour et

savoir ce qui s’y dit.

Tant que les deux amis marchèrent dans les petites rues de la Merceria,

ils gardèrent le silence, car il y avait trop de compagnie; mais, en

débouchant sur la place Saint-Marc, le prince dit:--N’entrons pas

encore au café, promenons-nous. J’ai à te parler.

Il raconta son aventure avec la Tinti, et la situation dans laquelle il

se trouvait. Le désespoir d’Émilio parut à Vendramin si voisin de la

folie, qu’il lui promit une guérison complète, s’il voulait lui donner

carte blanche auprès de Massimilla. Cette espérance vint à propos pour

empêcher Émilio de se noyer pendant la nuit; car, au souvenir de la

cantatrice, il éprouvait une effroyable envie de retourner chez elle.

Les deux amis allèrent dans le salon le plus reculé du café Florian y

écouter cette conversation vénitienne qu’y tiennent quelques hommes

d’élite, en résumant les événements du jour. Les sujets dominants

furent d’abord la personnalité de lord Byron, de qui les Vénitiens se

moquèrent finement; puis l’attachement de Cataneo pour la Tinti, dont

les causes parurent inexplicables, après avoir été expliquées de vingt

façons différentes; enfin le début de Genovese; puis la lutte entre la

duchesse et le médecin français; et le duc Cataneo se présenta dans le

salon au moment où la conversation devenait passionnément musicale.

Il fit, ce qui ne fut pas remarqué tant la chose parut naturelle,

un salut plein de courtoisie à Émilio, qui le lui rendit gravement.

Cataneo chercha s’il y avait quelque personne de connaissance; il

avisa Vendramin et le salua, puis il salua son banquier, patricien

fort riche, et enfin celui qui parlait en ce moment, un mélomane

célèbre, ami de la comtesse Albrizzi, et dont l’existence, comme celle

de quelques habitués de Florian, était totalement inconnue, tant elle

était soigneusement cachée: on n’en connaissait que ce qu’il en livrait

à Florian.

C’était Capraja, le noble de qui la duchesse avait dit quelques mots au

médecin français. Ce Vénitien appartenait à cette classe de rêveurs qui

devinent tout par la puissance de leur pensée. Théoricien fantasque, il

se souciait autant de renommée que d’une pipe cassée. Sa vie était en

harmonie avec ses opinions. Capraja se montrait sous les procuraties

vers dix heures du matin, sans qu’on sût d’où il vînt, il flânait dans

Venise et s’y promenait en fumant des cigares. Il allait régulièrement

à la Fenice, s’asseyait au parterre, et dans les entr’actes venait à

Florian, où il prenait trois ou quatre tasses de café par jour; le

reste de sa soirée s’achevait dans ce salon, qu’il quittait vers deux

heures du matin. Douze cents francs satisfaisaient à tous ses besoins,

il ne faisait qu’un seul repas chez un pâtissier de la Merceria qui

lui tenait son dîner prêt à une certaine heure sur une petite table au

fond de sa boutique; la fille du pâtissier lui accommodait elle-même

des huîtres farcies, l’approvisionnait de cigares, et avait soin de

son argent. D’après son conseil, cette pâtissière, quoique très-belle,

n’écoutait aucun amoureux, vivait sagement, et conservait l’ancien

costume des Vénitiennes. Cette Vénitienne pur-sang avait douze ans

quand Capraja s’y intéressa, et vingt-six ans quand il mourut; elle

l’aimait beaucoup, quoiqu’il ne lui eût jamais baisé la main, ni le

front, et qu’elle ignorât complétement les intentions de ce pauvre

vieux noble. Cette fille avait fini par prendre sur le patricien

l’empire absolu d’une mère sur son enfant: elle l’avertissait de

changer de linge; le lendemain, Capraja venait sans chemise, elle lui

en donnait une blanche qu’il emportait et mettait le jour suivant.

Il ne regardait jamais une femme, soit au théâtre, soit en se

promenant. Quoique issu d’une vieille famille patricienne, sa noblesse

ne lui paraissait pas valoir une parole; le soir après minuit, il

se réveillait de son apathie, causait et montrait qu’il avait tout

observé, tout écouté. Ce Diogène passif et incapable d’expliquer sa

doctrine, moitié Turc, moitié Vénitien, était gros, court et gras; il

avait le nez pointu d’un doge, le regard satyrique d’un inquisiteur,

une bouche prudente quoique rieuse. A sa mort, on apprit qu’il

demeurait, proche San-Benedetto, dans un bouge. Riche de deux millions

dans les fonds publics de l’Europe, il en laissa les intérêts dus

depuis le placement primitif fait en 1814, ce qui produisait une somme

énorme tant par l’augmentation du capital que par l’accumulation des

intérêts. Cette fortune fut léguée à la jeune pâtissière.

--Genovese, disait-il, ira fort loin. Je ne sais s’il comprend la

destination de la musique ou s’il agit par instinct, mais voici le

premier chanteur qui m’ait satisfait. Je ne mourrai donc pas sans

avoir entendu des roulades exécutées comme j’en ai souvent écouté

dans certains songes au réveil desquels il me semblait voir voltiger

les sons dans les airs. La roulade est la plus haute expression de

l’art, c’est l’arabesque qui orne le plus bel appartement du logis:

un peu moins, il n’y a rien; un peu plus, tout est confus. Chargée de

réveiller dans votre âme mille idées endormies, elle s’élance, elle

traverse l’espace en semant dans l’air ses germes qui, ramassés par

les oreilles, fleurissent au fond du cœur. Croyez-moi, en faisant sa

sainte Cécile, Raphaël a donné la priorité à la musique sur la poésie.

Il a raison: la musique s’adresse au cœur, tandis que les écrits ne

s’adressent qu’à l’intelligence; elle communique immédiatement ses

idées à la manière des parfums. La voix du chanteur vient frapper en

nous non pas la pensée, non pas les souvenirs de nos félicités, mais

les éléments de la pensée, et fait mouvoir les principes mêmes de nos

sensations. Il est déplorable que le vulgaire ait forcé les musiciens à

plaquer leurs expressions sur des paroles, sur des intérêts factices;

mais il est vrai qu’ils ne seraient plus compris par la foule. La

roulade est donc l’unique point laissé aux amis de la musique pure, aux

amoureux de l’art tout nu. En entendant ce soir la dernière cavatine,

je me suis cru convié par une belle fille qui par un seul regard m’a

rendu jeune: l’enchanteresse m’a mis une couronne sur la tête et

m’a conduit à cette porte d’ivoire par où l’on entre dans le pays

mystérieux de la Rêverie. Je dois à Genovese d’avoir quitté ma vieille

enveloppe pour quelques moments, courts à la mesure des montres et bien

longs par les sensations. Pendant un printemps embaumé par les roses,

je me suis trouvé jeune, aimé!

--Vous vous trompez, _caro_ Capraja, dit le duc. Il existe en musique

un pouvoir plus magique que celui de la roulade.

--Lequel? dit Capraja.

--L’accord de deux voix ou d’une voix et du violon, l’instrument dont

l’effet se rapproche le plus de la voix humaine, répondit le duc.

Cet accord parfait nous mène plus avant dans le centre de la vie sur

le fleuve d’éléments qui ranime les voluptés et qui porte l’homme au

milieu de la sphère lumineuse où sa pensée peut convoquer le monde

entier. Il te faut encore un thème, Capraja, mais à moi le principe pur

suffit; tu veux que l’eau passe par les mille canaux du machiniste pour

retomber en gerbes éblouissantes; tandis que je me contente d’une eau

calme et pure, mon œil parcourt une mer sans rides, je sais embrasser

l’infini!

--Tais-toi, Cataneo, dit orgueilleusement Capraja. Comment, ne

vois-tu pas la fée qui, dans sa course agile à travers une lumineuse

atmosphère, y rassemble, avec le fil d’or de l’harmonie, les mélodieux

trésors qu’elle nous jette en souriant? N’as-tu jamais senti le coup

de baguette magique avec laquelle elle dit à la Curiosité: Lève-toi!

La déesse se dresse radieuse du fond des abîmes du cerveau, elle court

à ses cases merveilleuses, les effleure comme un organiste frappe ses

touches. Soudain s’élancent les Souvenirs, ils apportent les roses

du passé, conservées divinement et toujours fraîches. Notre jeune

maîtresse revient et caresse de ses mains blanches des cheveux de

jeune homme; le cœur trop plein déborde, on revoit les rives fleuries

des torrents de l’amour. Tous les buissons ardents de la jeunesse

flambent et redisent leurs mots divins jadis entendus et compris! Et

la voix roule, elle resserre dans ses évolutions rapides ces horizons

fuyants, elle les amoindrit; ils disparaissent éclipsés par de

nouvelles, par de plus profondes joies, celles d’un avenir inconnu que

la fée montre du doigt en s’enfuyant dans son ciel bleu.

--Et toi, répondit Cataneo, n’as-tu donc jamais vu la lueur directe

d’une étoile t’ouvrir les abîmes supérieurs, et n’as-tu jamais monté

sur ce rayon qui vous emporte dans le ciel au milieu des principes qui

meuvent les mondes?

Pour tous les auditeurs, le duc et Capraja jouaient un jeu dont les

conditions n’étaient pas connues.

--La voix de Genovese s’empare des fibres, dit Capraja.

--Et celle de la Tinti s’attaque au sang, répondit le duc.

--Quelle paraphrase de l’amour heureux dans cette cavatine! reprit

Capraja. Ah! il était jeune, Rossini, quand il écrivit ce thème pour

le plaisir qui bouillonne! Mon cœur s’est empli de sang frais, mille

désirs ont pétillé dans mes veines. Jamais sons plus angéliques ne

m’ont mieux dégagé de mes liens corporels, jamais la fée n’a montré

de plus beaux bras, n’a souri plus amoureusement, n’a mieux relevé sa

tunique jusqu’à mi-jambe, en me levant le rideau sous lequel se cache

mon autre vie.

--Demain, mon vieil ami, répondit le duc, tu monteras sur le dos d’un

cygne éblouissant qui te montrera la plus riche terre, tu verras le

printemps comme le voient les enfants. Ton cœur recevra la lumière

sidérale d’un soleil nouveau, tu te coucheras sur une soie rouge,

sous les yeux d’une madone, tu seras comme un amant heureux mollement

caressé par une Volupté dont les pieds nus se voient encore et qui

va disparaître. Le cygne sera la voix de Genovese s’il peut s’unir à

sa Léda, la voix de la Tinti. Demain l’on nous donne _Mosè_, le plus

immense opéra qu’ait enfanté le plus beau génie de l’Italie.

Chacun laissa causer le duc et Capraja, ne voulant pas être la dupe

d’une mystification; Vendramin seul et le médecin français les

écoutèrent pendant quelques instants. Le fumeur d’opium entendait

cette poésie, il avait la clef du palais où se promenaient ces deux

imaginations voluptueuses. Le médecin cherchait à comprendre et

comprit; car il appartenait à cette pléiade de beaux génies de l’École

de Paris, d’où le vrai médecin sort aussi profond métaphysicien que

puissant analyste.

--Tu les entends? dit Émilio à Vendramin en sortant du café vers deux

heures du matin.

--Oui, cher Émilio, lui répondit Vendramin en l’emmenant chez lui. Ces

deux hommes appartiennent à la légion des esprits purs qui peuvent se

dépouiller ici-bas de leurs larves de chair, et qui savent voltiger à

cheval sur le corps de la reine des sorcières, dans les cieux d’azur où

se déploient les sublimes merveilles de la vie morale: ils vont dans

l’Art là où te conduit ton extrême amour, là où me mène l’opium. Ils ne

peuvent plus être entendus que par leurs pairs. Moi de qui l’âme est

exaltée par un triste moyen, moi qui fais tenir cent ans d’existence en

une seule nuit, je puis entendre ces grands esprits quand ils parlent

du pays magnifique appelé le pays des chimères par ceux qui se nomment

sages, appelé le pays des réalités par nous autres, qu’on nomme fous.

Eh! bien, le duc et Capraja, qui se sont jadis connus à Naples, où est

né Cataneo, sont fous de musique.

--Mais quel singulier système Capraja voulait-il expliquer à Cataneo?

demanda le prince. Toi qui comprends tout, l’as-tu compris?

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 3 / 65 段