le Canareggio devant la porte d’un merveilleux palais que vous
admirerez quand vous irez à Venise; car aucun étranger n’a manqué de
faire arrêter sa gondole à l’aspect de ces fenêtres toutes diverses
d’ornement, luttant toutes de fantaisies, à balcons travaillés comme
les plus folles dentelles, en voyant les encoignures de ce palais
terminées par de longues colonnettes sveltes et tordues, en remarquant
ces assises fouillées par un ciseau si capricieux, qu’on ne trouve
aucune figure semblable dans les arabesques de chaque pierre. Combien
est jolie la porte, et combien mystérieuse est la longue voûte en
arcades qui mène à l’escalier! Et qui n’admirerait ces marches où
l’art intelligent a cloué, pour le temps que vivra Venise, un tapis
riche comme un tapis de Turquie, mais composé de pierres aux mille
couleurs incrustées dans un marbre blanc! Vous aimerez les délicieuses
fantaisies qui parent les berceaux, dorés comme ceux du palais ducal,
et qui rampent au-dessus de vous, en sorte que les merveilles de l’art
sont sous vos pieds et sur vos têtes. Quelles ombres douces, quel
silence, quelle fraîcheur! Mais quelle gravité dans ce vieux palais,
où, pour plaire à Émilio comme à Vendramini, son ami, la duchesse avait
rassemblé d’anciens meubles vénitiens, et où des mains habiles avaient
restauré les plafonds! Venise revivait là tout entière. Non-seulement
le luxe était noble, mais il était instructif. L’archéologue eût
retrouvé là les modèles du beau comme le produisit le Moyen-âge, qui
prit ses exemples à Venise. On voyait et les premiers plafonds à
planches couvertes de dessins fleuretés en or sur des fonds colorés,
ou en couleurs sur un fond d’or, et les plafonds en stucs dorés qui,
dans chaque coin, offraient une scène à plusieurs personnages, et dans
leur milieu les plus belles fresques; genre si ruineux que le Louvre
n’en possède pas deux, et que le faste de Louis XIV recula devant de
telles profusions pour Versailles. Partout le marbre, le bois et les
étoffes avaient servi de matière à des œuvres précieuses. Émilio poussa
une porte en chêne sculpté, traversa cette longue galerie qui s’étend à
chaque étage, d’un bout à l’autre, dans les palais de Venise, et arriva
devant une autre porte bien connue qui lui fit battre le cœur. A son
aspect, la dame de compagnie sortit d’un immense salon, et le laissa
entrer dans un cabinet de travail où il trouva la duchesse à genoux
devant une madone. Il venait s’accuser et demander pardon, Massimilla
priant le transforma. Lui et Dieu, pas autre chose dans ce cœur! La
duchesse se releva simplement, tendit la main à son ami, qui ne la prit
pas.
--Gianbattista ne vous a donc pas rencontré hier? lui dit-elle.
--Non, répondit-il.
--Ce contre-temps m’a fait passer une cruelle nuit, je craignais tant
que vous ne rencontrassiez le duc, dont la perversité m’est si connue!
quelle idée a eue Vendramini de lui louer votre palais!
--Une bonne idée, Milla, car ton prince est peu fortuné.
Massimilla était si belle de confiance, si magnifique de beauté, si
calmée par la présence d’Émilio, qu’en ce moment le prince éprouva,
tout éveillé, les sensations de ce cruel rêve qui tourmente les
imaginations vives, et dans lequel, après être venu, dans un bal plein
de femmes parées, le rêveur s’y voit tout à coup nu, sans chemise; la
honte, la peur le flagellent tour à tour, et le réveil seul le délivre
de ses angoisses. L’âme d’Émilio se trouvait ainsi devant sa maîtresse.
Jusqu’alors cette âme avait été revêtue des plus belles fleurs du
sentiment, la débauche l’avait mise dans un état ignoble, et lui seul
le savait; car la belle Florentine accordait tant de vertus à son
amour, que l’homme aimé par elle devait être incapable de contracter
la moindre souillure. Comme Émilio n’avait pas accepté sa main, la
duchesse se leva pour passer ses doigts dans les cheveux qu’avait
baisés la Tinti. Elle sentit alors la main d’Émilio moite, et lui vit
le front humide.
--Qu’avez-vous? lui dit-elle d’une voix à laquelle la tendresse donna
la douceur d’une flûte.
--Je n’ai jamais connu qu’en ce moment la profondeur de mon amour,
répondit Émilio.
--Hé! bien, chère idole, que veux-tu? reprit-elle.
A ces paroles, toute la vie d’Émilio se retira dans son cœur.--Qu’ai-je
fait pour l’amener à cette parole? pensa-t-il.
--Émilio, quelle lettre as-tu donc jetée dans la lagune?
--Celle de Vendramini que je n’ai pas achevée, sans quoi je ne me
serais pas rencontré dans mon palais avec le duc de qui, sans doute, il
me disait l’histoire.
Massimilla pâlit, mais un geste d’Émilio la rassura.
--Reste avec moi toute la journée, nous irons au théâtre ensemble, ne
partons pas pour le Frioul, ta présence m’aidera sans doute à supporter
celle de Cataneo, reprit-elle.
Quoique ce dût être une continuelle torture d’âme pour l’amant, il
consentit avec une joie apparente. Si quelque chose peut donner une
idée de ce que ressentiront les damnés en se voyant si indignes de
Dieu, n’est-ce pas l’état d’un jeune homme encore pur devant une
révérée maîtresse quand il se sent sur les lèvres le goût d’une
infidélité, quand il apporte dans le sanctuaire de la divinité chérie
l’atmosphère empestée d’une courtisane. Baader, qui expliquait dans
ses leçons les choses célestes par des comparaisons érotiques, avait
sans doute remarqué, comme les écrivains catholiques, la grande
ressemblance qui existe entre l’amour humain et l’amour du ciel. Ces
souffrances répandirent une teinte de mélancolie sur les plaisirs
que goûta le Vénitien auprès de sa maîtresse. L’âme d’une femme a
d’incroyables aptitudes pour s’harmonier aux sentiments; elle se
colore de la couleur, elle vibre de la note qu’apporte un amant; la
duchesse devint donc songeuse. Les saveurs irritantes qu’allume le
sel de la coquetterie sont loin d’activer l’amour autant que cette
douce conformité d’émotions. Les efforts de la coquetterie indiquent
trop une séparation, et quoique momentanée, elle déplaît; tandis que
ce partage sympathique annonce la constante fusion des âmes. Aussi le
pauvre Émilio fut-il attendri par la silencieuse divination qui faisait
pleurer la duchesse sur une faute inconnue. Se sentant plus forte en
se voyant inattaquée du côté sensuel de l’amour, la duchesse pouvait
être caressante; elle déployait avec hardiesse et confiance son âme
angélique, elle la mettait à nu, comme pendant cette nuit diabolique
la véhémente Tinti avait montré son corps aux moelleux contours, à la
chair souple et drue. Aux yeux d’Émilio, il y avait comme une joute
entre l’amour saint de cette âme blanche, et l’amour de la nerveuse et
colère Sicilienne. Cette journée fut donc employée en longs regards
échangés après de profondes réflexions. Chacun d’eux sondait sa propre
tendresse et la trouvait infinie, sécurité qui leur suggérait de douces
paroles. La Pudeur, cette divinité qui, dans un moment d’oubli avec
l’Amour, enfanta la Coquetterie, n’aurait pas eu besoin de mettre la
main sur ses yeux en voyant ces deux amants. Pour toute volupté, pour
extrême plaisir, Massimilla tenait la tête d’Émilio sur son sein et se
hasardait par moments à imprimer ses lèvres sur les siennes, mais comme
un oiseau trempe son bec dans l’eau pure d’une source, en regardant
avec timidité s’il est vu. Leur pensée développait ce baiser comme un
musicien développe un thème par les modes infinis de la musique, et il
produisait en eux des retentissements tumultueux, ondoyants, qui les
enfiévraient. Certes, l’idée sera toujours plus violente que le fait;
autrement, le désir serait moins beau que le plaisir, et il est plus
puissant, il l’engendre. Aussi étaient-ils pleinement heureux, car la
jouissance du bonheur amoindrira toujours le bonheur. Mariés dans le
ciel seulement, ces deux amants s’admiraient sous leur forme la plus
pure, celle de deux âmes enflammées et conjointes dans la lumière
céleste, spectacles radieux pour les yeux qu’a touchés la Foi, fertiles
surtout en délices infinies que le pinceau des Raphaël, des Titien, des
Murillo a su rendre, et que retrouvent à la vue de leurs compositions
ceux qui les ont éprouvées. Les grossiers plaisirs prodigués par la
Sicilienne, preuve matérielle de cette angélique union, ne doivent-ils
pas être dédaignés par les esprits supérieurs? Le prince se disait
ces belles pensées en se trouvant abattu dans une langueur divine sur
la fraîche, blanche et souple poitrine de Massimilla, sous les tièdes
rayons de ses yeux à longs cils brillants, et il se perdait dans
l’infini de ce libertinage idéal. En ces moments, Massimilla devenait
une de ces vierges célestes entrevues dans les rêves, que le chant du
coq fait disparaître, mais que vous reconnaissez au sein de leur sphère
lumineuse dans quelques œuvres des glorieux peintres du ciel.
Le soir les deux amants se rendirent au théâtre. Ainsi va la vie
italienne: le matin l’amour, le soir la musique, la nuit le sommeil.
Combien cette existence est préférable à celle des pays où chacun
emploie ses poumons et ses forces à politiquer, sans plus pouvoir
changer à soi seul la marche des choses qu’un grain de sable ne peut
faire la poussière. La liberté, dans ces singuliers pays, consiste à
disputailler sur la chose publique, à se garder soi-même, se dissiper
en mille occupations patriotiques plus sottes les unes que les autres,
en ce qu’elles dérogent au noble et saint égoïsme qui engendre toutes
les grandes choses humaines. A Venise, au contraire, l’amour et ses
mille liens, une douce occupation des joies réelles prend et enveloppe
le temps. Dans ce pays l’amour est chose si naturelle que la duchesse
était regardée comme une femme extraordinaire, car chacun avait la
conviction de sa pureté, malgré la violence de la passion d’Émilio.
Aussi les femmes plaignaient-elles sincèrement ce pauvre jeune homme
qui passait pour victime de la sainteté de celle qu’il aimait. Personne
n’osait d’ailleurs blâmer la duchesse: la religion est une puissance
aussi vénérée que l’amour. Tous les soirs, au théâtre, la loge de la
Cataneo était lorgnée la première, et chaque femme disait à son ami, en
montrant la duchesse et son amant:--Où en sont-ils?
L’ami observait Émilio, cherchait en lui quelques indices du bonheur
et n’y trouvait que l’expression d’un amour pur et mélancolique. Dans
toute la salle, en visitant chaque loge, les hommes disaient alors aux
femmes:--La Cataneo n’est pas encore à Émilio.
--Elle a tort, disaient les vieilles femmes, elle le lassera.
--_Forse_, répondaient les jeunes femmes avec cette solennité que les
Italiens mettent en disant ce grand mot qui répond à beaucoup de choses
ici-bas.
Quelques femmes s’emportaient, trouvaient la chose de mauvais exemple
et disaient que c’était mal entendre la religion que de lui laisser
étouffer l’amour.
--Aimez-le donc, ma chère, disait tout bas la Vulpato à la duchesse en
la rencontrant dans l’escalier à la sortie.
--Mais je l’aime de toutes mes forces, répondait-elle.
--Pourquoi donc n’a-t-il pas l’air heureux?
La duchesse répondait par un petit mouvement d’épaule. Nous ne
concevrions pas, dans la France comme nous l’a faite la manie des mœurs
anglaises qui y gagne, le sérieux que la société vénitienne mettait à
cette investigation. Vendramini connaissait seul le secret d’Émilio,
secret bien gardé entre deux hommes qui avaient réuni chez eux leurs
écussons en mettant au-dessus: _Non amici, fratres._
L’ouverture d’une saison est un événement à Venise comme dans toutes
les autres capitales de l’Italie; aussi la Fenice était-elle pleine ce
soir-là.
Les cinq heures de nuit que l’on passe au théâtre jouent un si grand
rôle dans la vie italienne, qu’il n’est pas inutile d’expliquer les
habitudes créées par cette manière d’employer le temps. En Italie,
les loges diffèrent de celles des autres pays, en ce sens que partout
ailleurs les femmes veulent être vues, et que les Italiennes se
soucient fort peu de se donner en spectacle. Leurs loges forment
un carré long également coupé en biais et sur le théâtre et sur le
corridor. A droite et à gauche sont deux canapés, à l’extrémité
desquels se trouvent deux fauteuils, l’un pour la maîtresse de la
loge, l’autre pour sa compagne, quand elle en amène une. Ce cas est
assez rare. Chaque femme est trop occupée chez elle pour faire des
visites ou pour aimer à en recevoir; aucune d’ailleurs ne se soucie de
se procurer une rivale. Ainsi, une Italienne règne presque toujours
sans partage dans sa loge: là, les mères ne sont point esclaves de
leurs filles, les filles ne sont point embarrassées de leurs mères; en
sorte que les femmes n’ont avec elles ni enfants ni parents qui les
censurent, les espionnent, les ennuient ou se jettent au travers de
leurs conversations. Sur le devant, toutes les loges sont drapées en
soie d’une couleur et d’une façon uniformes. De cette draperie pendent
des rideaux de même couleur qui restent fermés quand la famille à
laquelle la loge appartient est en deuil. A quelques exceptions près,
et à Milan seulement, les loges ne sont point éclairées intérieurement;
elles ne tirent leur jour que de la scène ou d’un lustre peu lumineux,
que, malgré de vives protestations, quelques villes ont laissé mettre
dans la salle; mais, à la faveur des rideaux, elles sont encore assez
obscures, et, par la manière dont elles sont disposées, le fond est
assez ténébreux pour qu’il soit très-difficile de savoir ce qui s’y
passe. Ces loges, qui peuvent contenir environ huit à dix personnes,
sont tendues en riches étoffes de soie, les plafonds sont agréablement
peints et allégis par des couleurs claires, enfin les boiseries
sont dorées. On y prend des glaces et des sorbets, on y croque des
sucreries, car il n’y a plus que les gens de la classe moyenne qui y
mangent. Chaque loge est une propriété immobilière d’un haut prix,
il en est d’une valeur de trente mille livres; à Milan, la famille
Litta en possède trois qui se suivent. Ces faits indiquent la haute
importance attachée à ce détail de la vie oisive. La causerie est
souveraine absolue dans cet espace, qu’un des écrivains les plus
ingénieux de ce temps, et l’un de ceux qui ont le mieux observé
l’Italie, Stendhal, a nommé un petit salon dont la fenêtre donne sur
un parterre. En effet, la musique et les enchantements de la scène
sont purement accessoires, le grand intérêt est dans les conversations
qui s’y tiennent, dans les grandes petites affaires de cœur qui s’y
traitent, dans les rendez-vous qui s’y donnent, dans les récits et les
observations qui s’y parfilent. Le théâtre est la réunion économique de
toute une société qui s’examine et s’amuse d’elle-même.
Les hommes admis dans la loge se mettent les uns après les autres, dans
l’ordre de leur arrivée, sur l’un ou l’autre sofa. Le premier venu se
trouve naturellement auprès de la maîtresse de la loge; mais quand
les deux sofas sont occupés, s’il arrive une nouvelle visite, le plus
ancien brise la conversation, se lève et s’en va. Chacun avance alors
d’une place, et passe à son tour auprès de la souveraine. Ces causeries
futiles, ces entretiens sérieux, cet élégant badinage de la vie
italienne, ne sauraient avoir lieu sans un laissez-aller général. Aussi
les femmes sont-elles libres d’être ou de n’être pas parées, elles sont
si bien chez elles qu’un étranger admis dans leur loge peut les aller
voir le lendemain dans leur maison. Le voyageur ne comprend pas de
prime abord cette vie de spirituelle oisiveté, ce _dolce far niente_
embelli par la musique. Un long séjour, une habile observation, peuvent
seuls révéler à un étranger le sens de la vie italienne qui ressemble
au ciel pur du pays, et où le riche ne veut pas un nuage. Le noble se
soucie peu du maniement de sa fortune; il laisse l’administration de
ses biens à des intendants (_ragionati_) qui le volent et le ruinent;
il n’a pas l’élément politique qui l’ennuierait bientôt, il vit donc
uniquement par la passion, et il en remplit ses heures. De là, le
besoin qu’éprouvent l’ami et l’amie d’être toujours en présence pour
se satisfaire ou pour se garder, car le grand secret de cette vie est
l’amant tenu sous le regard pendant cinq heures par une femme qui l’a
occupé durant la matinée. Les mœurs italiennes comportent donc une
continuelle jouissance et entraînent une étude des moyens propres à
l’entretenir, cachée d’ailleurs sous une apparente insouciance. C’est
une belle vie, mais une vie coûteuse, car dans aucun pays il ne se
rencontre autant d’hommes usés.
La loge de la duchesse était au rez-de-chaussée, qui s’appelle à
Venise _pepiano_; elle s’y plaçait toujours de manière à recevoir la
lueur de la rampe, en sorte que sa belle tête, doucement éclairée, se
détachait bien sur le clair-obscur. La Florentine attirait le regard
par son front volumineux d’un blanc de neige, et couronné de ses
nattes de cheveux noirs qui lui donnaient un air vraiment royal, par
la finesse calme de ses traits qui rappelaient la tendre noblesse des
têtes d’Andrea del Sarto, par la coupe de son visage et l’encadrement
des yeux, par ses yeux de velours qui communiquaient le ravissement
de la femme rêvant au bonheur, pure encore dans l’amour, à la fois
majestueuse et jolie.
Au lieu de _Mosè_ par où devait débuter la Tinti en compagnie de
Genovese, l’on donnait _il Barbiere_ où le ténor chantait sans
la célèbre _prima donna_. L’_impresario_ s’était dit contraint à
changer le spectacle par une indisposition de la Tinti, et en effet
le duc Cataneo ne vint pas au théâtre. Était-ce un habile calcul de
l’_impresario_ pour obtenir deux pleines recettes, en faisant débuter
Genovese et la Clarina l’un après l’autre, ou l’indisposition annoncée
par la Tinti était-elle vraie? Là où le parterre pouvait discuter,
Émilio devait avoir une certitude; mais quoique la nouvelle de cette
indisposition lui causât quelque remords en lui rappelant la beauté
de la chanteuse et sa brutalité, cette double absence mit également à
l’aise le prince et la duchesse. Genovese chanta d’ailleurs de manière
à chasser les souvenirs nocturnes de l’amour impur et à prolonger
les saintes délices de cette suave journée. Heureux d’être seul à
recueillir les applaudissements, le ténor déploya les merveilles de
ce talent devenu depuis européen. Genovese, alors âgé de vingt-trois
ans, né à Bergame, élève de Veluti, passionné pour son art, bien fait,
d’une agréable figure, habile à saisir l’esprit de ses rôles, annonçait
déjà le grand artiste promis à la gloire et à la fortune. Il eut un
succès fou, mot qui n’est juste qu’en Italie, où la reconnaissance
d’un parterre a je ne sais quoi de frénétique pour qui lui donne une
jouissance.
Quelques-uns des amis du prince vinrent le féliciter sur son héritage,
et redire les nouvelles. La veille au soir, la Tinti, amenée par le
duc Cataneo, avait chanté à la soirée de la Vulpato où elle avait paru
aussi bien portante que belle en voix, sa maladie improvisée excitait
donc de grands commentaires. Selon les bruits du café Florian, Genovese
était passionnément épris de la Tinti; la Tinti voulait se soustraire
à ses déclarations d’amour, et l’entrepreneur n’avait pu les décider à
paraître ensemble. A entendre le général autrichien, le duc seul était
malade, la Tinti le gardait, et Genovese avait été chargé de consoler
le parterre. La duchesse devait la visite du général à l’arrivée
d’un médecin français qu’il avait voulu lui présenter. Le prince,
apercevant Vendramin qui rôdait autour du parterre, sortit pour causer
confidentiellement avec cet ami qu’il n’avait pas vu depuis trois mois,
et tout en se promenant dans l’espace qui existe entre les banquettes
des parterres italiens et les loges du rez-de-chaussée, il put examiner
comment la duchesse accueillait l’étranger.
--Quel est ce Français? demanda le prince à Vendramin.
--Un médecin mandé par Cataneo qui veut savoir combien de temps il peut
vivre encore. Ce Français attend Malfatti, avec lequel la consultation
aura lieu.
Comme toutes les dames italiennes qui aiment, la duchesse ne cessait de
regarder Émilio; car en ce pays l’abandon d’une femme est si entier,
qu’il est difficile de surprendre un regard expressif détourné de sa
source.
--_Caro_, dit le prince à Vendramin, songe que j’ai couché chez toi
cette nuit.
--As-tu vaincu? répondit Vendramin en serrant le prince par la taille.
--Non, repartit Émilio, mais je crois pouvoir être quelque jour heureux
avec Massimilla.
--Eh! bien, reprit Marco, tu seras l’homme le plus envié de la terre.
La duchesse est la femme la plus accomplie de l’Italie. Pour moi,
qui vois les choses d’ici-bas à travers les brillantes vapeurs des
griseries de l’opium, elle m’apparaît comme la plus haute expression
de l’art, car vraiment la nature a fait en elle, sans s’en douter, un
portrait de Raphaël. Votre passion ne déplaît pas à Cataneo, qui m’a
bel et bien compté mille écus que j’ai à te remettre.
--Ainsi, reprit Émilio, quoi que l’on te dise, je couche toutes les
nuits chez toi. Viens, car une minute passée loin d’elle, quand je puis
être près d’elle, est un supplice.
Émilio prit sa place au fond de la loge et y resta muet dans son coin
à écouter la duchesse, en jouissant de son esprit et de sa beauté.
C’était pour lui et non par vanité que Massimilla déployait les grâces
de cette conversation prodigieuse d’esprit italien, où le sarcasme
tombait sur les choses et non sur les personnes, où la moquerie
frappait sur les sentiments moquables, où le sel attique accommodait
les riens. Partout ailleurs, la Cataneo eût peut-être été fatigante;
les Italiens, gens éminemment intelligents, aiment peu à tendre leur
intelligence hors de propos; chez eux, la causerie est tout unie et
sans efforts; elle ne comporte jamais, comme en France, un assaut de
maîtres d’armes où chacun fait briller son fleuret, et où celui qui n’a
rien pu dire est humilié. Si chez eux la conversation brille, c’est par
une satire molle et voluptueuse qui se joue avec grâce de faits bien
connus, et au lieu d’une épigramme qui peut compromettre, les Italiens
se jettent un regard ou un sourire d’une indicible expression. Avoir
à comprendre des idées là où ils viennent chercher des jouissances,
est selon eux, et avec raison, un ennui. Aussi la Vulpato disait-elle
à la Cataneo:--«Si tu l’aimais, tu ne causerais pas si bien.» Émilio
ne se mêlait jamais à la conversation, il écoutait et regardait. Cette
réserve aurait fait croire à beaucoup d’étrangers que le prince était
un homme nul, comme ils l’imaginent des Italiens épris, tandis que
c’était tout simplement un amant enfoncé dans sa jouissance jusqu’au
cou. Vendramin s’assit à côté du prince, en face du Français, qui,
en sa qualité d’étranger, garda sa place au coin opposé à celui
qu’occupait la duchesse.
--Ce monsieur est ivre? dit le médecin à voix basse à l’oreille de la
Massimilla en examinant Vendramin.
--Oui, répondit simplement la Cataneo.
Dans ce pays de la passion, toute passion porte son excuse avec elle,
et il existe une adorable indulgence pour tous les écarts. La duchesse
soupira profondément et laissa paraître sur son visage une expression
de douleur contrainte.
--Dans notre pays, il se voit d’étranges choses, monsieur! Vendramin
vit d’opium, celui-ci vit d’amour, celui-là s’enfonce dans la science,
la plupart des jeunes gens riches s’amourachent d’une danseuse, les
gens sages thésaurisent; nous nous faisons tous un bonheur ou une
ivresse.
--Parce que vous voulez tous vous distraire d’une idée fixe qu’une
révolution guérirait radicalement, reprit le médecin. Le Génois
regrette sa république, le Milanais veut son indépendance, le
Piémontais souhaite le gouvernement constitutionnel, le Romagnol désire
la liberté...
--Qu’il ne comprend pas, dit la duchesse. Hélas! il est des pays assez
insensés pour souhaiter votre stupide charte qui tue l’influence des
femmes. La plupart de mes compatriotes veulent lire vos productions
françaises, inutiles billevesées.
--Inutiles! s’écria le médecin.
--Hé! monsieur, reprit la duchesse, que trouve-t-on dans un livre qui
soit meilleur que ce que nous avons au cœur? L’Italie est folle!
--Je ne vois pas qu’un peuple soit fou de vouloir être son maître, dit
le médecin.
--Mon Dieu, répliqua vivement la duchesse, n’est-ce pas acheter au prix
de bien du sang le droit de s’y disputer comme vous le faites pour de
sottes idées.
--Vous aimez le despotisme! s’écria le médecin.
--Pourquoi n’aimerai-je pas un système de gouvernement qui, en nous
ôtant les livres et la nauséabonde politique, nous laisse les hommes
tout entiers.
--Je croyais les Italiens plus patriotes, dit le Français.
La duchesse se mit à rire si finement, que son interlocuteur ne sut
plus distinguer la raillerie de la vérité, ni l’opinion sérieuse de la
critique ironique.
--Ainsi, vous n’êtes pas libérale? dit-il.
--Dieu m’en préserve! fit-elle. Je ne sais rien de plus mauvais goût
pour une femme que d’avoir une semblable opinion. Aimeriez-vous une
femme qui porterait l’Humanité dans son cœur?
--Les personnes qui aiment sont naturellement aristocrates, dit en
souriant le général autrichien.